CONSPIRATION DES EMIRS
LXIX. La conspiration des émirs éclate; le soudan est assassiné.
348. Les émirs que le soudan avait ôtés de son conseil pour y mettre les siens qu'il avait amenés de terres étrangères, tinrent conseil entre eux-, et un sage Sarrasin parla en cette manière : « Sei- « gneurs, vous voyez la honte et le déshonneur que nous fait le souc( dan , quand il nous ôte de l'honneur là où son père nous avait mis. « C'est pourquoi nous devons être certains que, s'il se trouve dans « la forteresse de Damiette, il nous fera prendre et mourir en sa pricc son, ainsi que son aïeul fît aux émirs qui prirent le comte de Bar « et le comte de Montfort. Et pour cela il vaut mieux , ainsi qu'il « me semble , que nous le fassions occire avant qu'il nous échappe (( des mains, w
349. Ils allèrent à ceux de la Halca, et leur requirent d'occire le Soudan, sitôt qu'eux auraient mangé avec le soudan-, qui les en avait conviés. Or il advint qu'après qu'ils eurent mangé, et comme le Soudan s'en allait en sa chambre et avait pris congé de ses émirs, un des chevaliers de la Halca, qui portait l'épée du soudan, frappa le Soudan de son épée même au milieu de la main , entre les quatre doigts, et lui fendit la main jusques au bras.
350. Alors le soudan se retourna vers ses émirs, qui lui avaient fait faire cela, et leur dit : « Seigneurs, je me plains à vous de ceux « de la Halca, qui me voulaient occire, ainsi que vous le pouvez « voir. » Alors les chevaliers de la Halca répondirent tout d'une voix au Soudan, et dirent ainsi : « Puisque tu dis que nous te vou- « Ions occire, il nous vaut mieux t'occire que d'être occis par toi. »
35 1. Alors ils firent sonner les timbales, et toute l'armée vint demander ce que le soudan voulait. Et ils leur répondirent que Damiette était prise , et que le soudan allait à Damiette , et qu'il leur mandait qu'ils y allassent après lui. Tous s'armèrent et piquèrent des éperons vers Damiette. Et quand nous vîmes qu'ils s'en allaient vers Damiette, nous fûmes en grand malaise de cœur, parce que nous croyions que Damiette était perdue. Le soudan, qui était jeune
35o. — ï A, t'occion que lu nous occies; B, te occire que tu nous occises.
s'enfui en la tour que il avoit tait faire , avec trois de ses evesques ' , qui avoient mangié avec li -, et estoit la tours dariere sa chambre, aussi comme vous avés oy ci-devant.
352. Cil de la Haleca, qui estoient cinq cens à cheval, abatirent les paveillons au soudanc, et Tassegierent entour et environ dedans la tour qu'il avoit ' fait faire", avec trois de ses evesques qui avoient mangié avec li , et li escrierent- qu'il descendist. Et lors dist que si feroit-il, mais que il Tasseurassent. Et il distrent que il le feroient descendre à force, et que il n'estoit mie dedans Damiete. Il li lancierent le feu grejois, qui se prist en la tour, qui estoit faite de planches de sapin et de toille de coton. La tours s'esprist hastivement, que onques si biau feu ne vi ne si droit. Quant li soudans vit ce, il descendi hastivement, et s'en vint fuiant vers le flum, toute la voie dont je vous ai avant parlei.
353. Cil de la Halequa avoient toute la voie rompue à lour espées^ et au passer que li soudans fîst pour aler vers le flum, li uns d'aus li donna d'un glaive parmi les costes, et li soudans s'enfui ou flum, le glaive traînant. Et il descendirent là, jusques à nou ^, et le vindrent occirre ou flum , assez près de nostre galie là où nous estiens. Li uns des chevaliers, qui avoit à non Faraquataye, le fendi de s'espée et li osta le cuer dou ventre; et lors il en vint au roy, sa main toute ensanglantée, et li dist : « Que me donras-tu? « que Je t'ai occis ton ennemi, qui t'eust mort, se il eust vescu. » Et li roys ne li respondi onques riens.
354. Il en vindrent bien trente, les espées toutes nues es mains, à nostre galie, et au col • les haches danoises. Je demandai à mon signour Baudouin d'Ibelin, qui savoitbien le sarrazinnois, que celle gent disoient; et il me respondi que il disoient que il nous venoient les testes tranchier. Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient
j5i. — 1 De ses imans.