‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 162 sur 467 · LXXIII. Le massacre des prisonniers est mis en délibération · texte numérisé non relu

LXXIII. Le massacre des prisonniers est mis en délibération

371. Le roi et nous, qu'ils durent délivrer dès le soleil levant, ils nous retinrent jusqu'au soleil couchant ; et nous ne mangeâmes pas du tout, ni les émirs non plus; mais ils furent en dispute tout le jour. Et un émir disait au nom de ceux qui étaient de son parti : « Seigneurs, si vous me voulez croire , moi et ceux qui sont ici de « mon parti , nous occirons le roi et ces riches hommes qui sont ici ; « car d'ici à quarante ans nous ne risquons rien ; car leurs enfants « sont petits , et nous avons Damiette par devers nous -, c'est pource quoi nous le pouvons faire plus sûrement. »

372. Un autre Sarrasin, qui avait nom Sebreci, qui était natif de Mauritanie, parlait à l'encontre et disait ainsi : « Si nous tuons le (( roi après que nous avons tué le soudan, on dira que les Egyptiens « sont les plus mauvaises gens et les plus déloyaux qui soient au « monde. » Et celui qui voulait qu'on nous occît, disait à l'encontre : « Il est bien vrai que nous nous sommes très-méchamment défaits de (c notre soudan que nous avons tué; car nous sommes allés contre le « commandement de Mahomet, qui nous commande que nous garce dions notre seigneur comme la prunelle de notre œil; et voici en ce « livre le commandement tout écrit. Or écoutez, fait-il , l'autre com- « mandement de Mahomet qui vient après. »

373. Il leur tournait un feuillet du livre qu'il tenait, et leur montrait l'autre commandement de Mahomet, qui était tel : « Pour lasu-

372. — 1 Leçon de M; A, ^fortai^; B, Mortaing. — - A, que nous. 'i-]'i. — 1 B, // retournoit.

(( rasseurement delà foy, occi rennemi de la loy. — Or gardez com- « ment nous avons mesfait contre les commandemans Mahommet, de « ce que nous avons tuei nostre signour; et encore ferons-nous pisse (( nous ne tuons le roy, quelque asseurement que nous li aiens douce nei-, car c'est li plus forz ennemis que la loys paiennime ait-. )>

374. Nostre mors fu presque acordée : dont ilavint ainsi, que uns amiraus qui estoit nostre adversaires, cuida que on nous deust touz occire , et vint sus le flum , et commença à crier en sarrazinnois à ceus qui les galies menoient, et osta sa touaille de sa teste et lour fist un signe de sa touaille'. Et maintenant il nous desancrerent , et nous remenerent bien une grant lieue ariere vers Babiloine. Lors cuidames-nous estre tuit perdu , et y ot maintes lermes plorées.

375. Aussi comme Diex vout, qui n'oublie pas les siens, il fu acordei, entour soleil couchant, que nous seriens delivrei. Lors nous ramena Ton, et mist Ton nos quatre galies à terre. Nous requeismes que on nous lessast aler. Il nous dirent que non feroient jusques' à ce que nous eussiens mangié : « Car ce seroit honte aus amiraus , « se vous parties de nos prisons à jeun. »

376. Et nous requeismes que on nous donnast la viande, et nous mangeriens-, et il nous distrent que on Testoit alei querreen Tost. Les viandes que il nous donnèrent, ce furent begniet de fourmaiges • qui estoient rôti au soleil pour ce que li ver n'i venissent, et œf dur cuit de quatre jours ou de cinc i et pour honnour de nous, on les avoit fait peindre par dehors de diverses colours.

377. On nous mist à terre-, et en alames vers le roy, qu'il amenoient, dou paveillon là où il Tavoient tenu, vers le flum-, et venoient bien vint mille Sarrazin, les espées ceintes, tuit après li, à pié. Ou flum, devant le roy, avoit une galie de Genevois, là où il ne paroit que uns seus hom desur. Maintenant que il vit le roy sur le flum , il sonna un siblet -, et au son dou siblet saillirent bien de la sente de

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