JOINVILLE MANQUE D ARGENT
410. Mon nouveau valet me dit qu'il m'avait procuré un hôtel tout près des bains, pour me laver de Tordure et de la sueur que j'avais apportées de la prison. Quand vint le soir que je fus au bain, le cœur me manqua et je me pâmai ; et à grand' peine on me tira hors du bain jusques à mon lit. Le lendemain, un vieux chevalier qui avait nom monseigneur Pierre de Bourbonne, me vint voir, et je le retins pour être près de moi : il me cautionna dans la ville de ce qui me manquait pour me vêtir et m'équiper.
411. Quand je me fus arrangé, bien quatre jours après que nous fûmes venus, j'allai voir le roi; et il me gronda, et me dit que je n'avais pas bien fait quand j'avais tant tardé à le voir; et il me commanda, tout autant que son amour m'était cher, de manger avec lui tous les jours et le soir et le matin, jusques à tant qu'il eût arrangé ce que nous ferions, ou d'aller en France ou de demeurer.
412. Je dis au roi que monseigneur Pierre de Courtenai me devait quatre cents livres de mes gages, lesquelles il ne me voulait pas payer. Et le roi me répondit qu'il me ferait bien pa3'er sur les deniers qu'il devait au seigneur de Courtenai; et ainsi fit-il. Par le conseil de monseigneur Pierre de Bourbonne, nous prîmes quarante livres pour nos dépenses , et le reste nous le confiâmes à garder au commandeur du palais du Temple. Quand il advint que j'eus dépensé les quarante livres, j'envo3^ai le père de Jean Caym de Sainte-Menehould, que j'avais engagé outre-mer, pour quérir quarante autres livres. Le commandeur lui répondit qu'il n'avait pas de deniers à moi, et qu'il ne me connaissait pas.
41 3. J'allai à frère Renaud de Vichiers, qui était devenu maître du Temple à l'aide du roi, à cause de la courtoisie qu'il avait faite au roi dans la prison (dont je vous ai parlé), et je me plaignis à lui du commandeur du palais, qui ne me voulait pas rendre mes deniers que je lui avais confiés. Quand il ouït cela, il s'émut fort, et me dit : « Sire de Joinville, je vous aime beaucoup; mais soyez certain que « si vous ne voulez vous désister de cette demande, je ne vous ai- « merai plus; car vous voulez faire entendre aux gens que nos frères
412. — 1 A, Courcenay ici et plus bas. — 2 A, autre. 4i3. — 1 A om&X. au roy. — 2 Voy. § 382 à 384.
JOINVIt.LE. — 29
« sont larron. » Et je li dis que je ne me soufferroie jà, se Dieu plait.
414. En ceste mesaise de cuer je fu quatre jours, comme cil qui n'avoit plus de touz deniers pour despendre. Après ces quatre jours, li maistres vint vers moy touz rians, et me dist que il avoit retrouvei mes deniers. La manière comment il furent trouvei, ce fu pour ce que il avoit changié le commendeour dou palais, et Tavoit envoie à un cazel que on appelle le Saffran * ; et cil me rendi mes deniers.
415. Li evesques d'Acre qui lors estoit (qui avoit estei nez de Provins), me fist prester la maison au curei de Saint-Michiel. Je avoie retenu Caym ^ de Sainte-Manehot, qui moût bien me servi dous ans, miex que hom que j'eusse onques entour moy ou pays; et plusours gens avoie retenus avecques moy"^. Or estoit ainsi que il avoit" une logete, à mon chevet, par où Ton entroit ou moustier.
416. Or avint ainsi que une contenue me prist, par quoy j'alai au lit, et toute ma mesnie aussi. Ne onques un jour toute jour je n oy onques qui me peust aidier ne lever-, ne je n'atendoie que la mort, par un signe qui m'estoit delez Toreille : car il n'estoit nus jours que Ton n'aportast bien vingt mors ou plus ou moustier; et de mon lit, toutes les foiz que on les aportoit, je ouoie chanter, Libéria me, Domine. Lors jeplorai et rendi grâces à Dieu, et li dis' ainsi : « Sire, « aourez soies-tu de ceste soufraite que tu me fais; car mains bo- « bans ai eus à moy couchier'^ et à moy lever. Et te pri, Sire, « que tu m'aides, et me délivres de ceste maladie. « Et aussi fistip, m.oy et ma gent.
417. Après ces choses, je requis à Guillemin, mon nouvel escuier, qu'il me rendist conte'; et si fist-il; et trouvai- que il m'avoit bien doumagié de dix livres de tournois et de plus. Et me dist, quant je li demandai, que il les me renderoit quant il pourroit. Je li donnai