LXXX. Tribulations de Joinville à Acre
40Ô. Vous entendrez-ci après le récit de plusieurs persécutions et tribulations que j'eus en Acre, desquelles me délivra Dieu, en qui je me confiais et en qui je me confie. Et je ferai écrire ces choses, pour que ceux qui les entendront aient confiance en Dieu dans leurs persécutions et tribulations; et Dieu les aidera ainsi qu'il fit pour moi.
407. Or disons donc que quand le roi vint en Acre, toutes les processions d'Acre vinrent à sa rencontre le recevoir jusques à la mer, avec bien grande joie. L'on m'amena un palefroi. Sitôt que je fus monté dessus, le cœur me faillit-, et je dis à celui qui m'avait amené le palefroi, qu'il me tînt de peur que je ne tombasse. A grand peine on me fit monter les degrés de la salle du roi. Je m'assis à une fenêtre, et un enfant près de moi (et il avait environ dix ans d'âge), qui avait nom Barthélémy, et était fils bâtard de monseigneur Ami de Montbéliard, seigneur de Montfaucon.
408. Pendant que j'étais assis là, où nul ne prenait garde à moi, vint à moi un valet en cotte vermeille à deux raies jaunes :, et il me salua, et me demanda si je le reconnaissais -, et je lui dis que non. Et il me dit qu'il était d'Oiselay, le château de mon oncle. Et je lui demandai à qui il était-, et il me dit qu'il n'était à personne, et qu'il demeurerait avec moi, si je voulais -, et je lui dis que je le voulais trèsbien. Il m'alla aussitôt quérir des coiffes blanches, et me peigna très-bien.
409. Et alors le roi m'envoya quérir pour manger avec lui; et j'y allai avec le corset que l'on m'avait fait en prison des rognures de ma couverture; et je laissai à Barthélémy l'enfant ma couverture, et quatre aunes de camelin qu'on m'avait données pour l'amour de Dieu en prison. Guillemin, mon nouveau valet, vint trancher devant moi, et procura de la nourriture à l'enfant pendant que nous mangeâmes.
408. 1 B, et ainsi que festoyé là. — - Voy. Éclaircissements, 9. — 3 B, à une cotte vermeille et deux bandes j aulnes. — '^B, qu'il estait portier , du chastel à mon oncle.
410. Mes valiez noviaus me dist que il m'avoit pourchacié un hostel tout delez les bains, pour moy laver de Tordure et de la suour que j'avoie aportée de la prison. Quant ce vint le soir que je fu ou baing, li cuers me failli et me pasmai;, et à grant peinne m'en trait Ton hors dou baing jusques à mon lit. L'endemain, uns viex chevaliers qui avoit non mon signour Perron de Bourbonne, me vint veoir, et je le reting entour mo}^ : il m'apleja ^ en la ville ce qu'il me failli pour vestir et pour moy atourner.
411. Quant je me fu aréez, bien quatre ' jours après ce que nous fumes venu, je alai veoir le roy ; et m'enchoisonna, et me dist que je n'avoie pas bien fait quant je avoie tant tardei à li veoir -, et me commenda, si chiere comme j'avoie s'amour, que mangasse avec li adès et au soir et au main, jusques à tant que il eust aréei que nous feriens, ou d'aler en France ou de demourer.
412. Je dis au roy que mes sires Pierres de Courtenay * me devoit quatre cens livres de mes gaiges, lesquiex il ne me vouloit paier. Et li roys me respondi que il me feroit bien paier des deniers que il devoit au signour de Courtenay ; et si fist-il. Par le consoil mon signour Perron de Bourbone, nous preismes quarante livres pour nos despens, et le remenant commendames à garder au commandeour dou palais dou Temple. Quant ce vint que j'oi despendu les quarante livres, je envolai le père Jehan Caym de Sainte-Manehost, que je avoie retenu outre mer, pour querre autres - quarante livres. Li commenderres li respondi que il n'avoit denier dou mien, et que il ne me congnoissoit.
41 3. Je alai à frère Renaut de Vichiers, qui esioit maistres dou Temple par l'aide dou ro}^, pour la courtoisie que il avoit faite au roy ^ en la prison (dont je vous ai parlei '), et me plainz à li dou commandeour dou palais, qui mes deniers ne me vouloit rendre que je li avoie commandez. Quant il oy ce, il s'esfréa fort, et me dist : « Sire de Joinville, je vous aim moût; mais soies certeins que se « vous ne vous voulez soufrir de ceste demande, je ne vous amerai « jamais ; car vous voulés faire entendant aus gens que nostre frère