LXXXI. Maladie de Joinville. Générosité du comte d'Anjou
41 5. L'évêque d'Acre qui était alors (qui était natif de Provins), me lit prêter la maison du curé de Saint-Michel. J'avais engagé Caym de Sainte-Menehould, qui me servit très-bien deux ans, mieux que nul autre que j'eusse jamais eu près de moi au pays-, et j'avais encore engagé plusieurs gens avec moi. Or il se trouvait qu'il y avait une petite loge à mon chevet, par où l'on entrait dans l'église.
416. Or il advint qu'une fièvre continue me prit, pour laquelle je me mis au lit, et tous mes gens aussi. Et pas un jour en tout ce temps je n'eus qui me pût aider ni lever*, et je n'attendais que la mort, à cause d'un signal qui était près de mon oreille : car il n'était pas de jour que l'on n'apportât bien vingt morts ou plus à l'église -, et de mon lit, toutes les fois qu'on les apportait, j'entendais chanter. Libéra me, Domine. Alors je pleurai et rendis grâces à Dieu, et lui dis ainsi : « Sire, sois adoré pour cette souffrance que tu m'envoies; « car j'ai mis bien du faste à mon coucher et à mon lever. Et je te « prie, Sire, que tu m'aides, et me délivres de cette maladie. » Et ainsi fit-il pour moi et mes gens.
417. Après ces choses, je demandai à Guillemin, mon nouvel écuyer, qu'il me rendit compte-, et ainsi fit-il-, et je trouvai qu'il m'avait bien fait tort de dix livres tournois et plus. Et il me dit, quand je les lui demandai, qu'il me les rendrait quand il pourrait. Je lui donnai
416. — 1 B, ploroyc et rcndoye,.,. disoye. — 2 A, cul\ à moi chaiicier. — 3 A omet et aussi fist-il.
4'7' ~ ' A omet qu'il me rendist conte. — - B, ce qu'il Jist bien mal, car je trouvai.
congié, et li dis que je li donnoie ce que il me devoit, car il Tavoit bien deservi. Je trouvai par les chevaliers de Bourgoingne, quant il revindrent de prison (que il Ta voient -^ amenei en lour compaignie}, que c'estoit li plus courtois lierres qui onques fust : car quant il failloit à aucun chevalier coutel ou courroie, gans ou espérons, ou autre chose, il Taloit enbler, et puis si li donnoit.
418. En ce point que li roys estoit en Acre, se prirent li frère le roy à jouer aus deiz-, et jouoit li cuens de Poitiers si courtoisement, que quant il avoit gaingnié, il fesoit ouvrir la sale et fesoit appeler les gentis homes et les gentis femmes, se nulz en y avoit, et donnoit à poingnies aussi bien les siens deniers comme il fesoit ceus que il avoit gaingniés. Et quant il avoit perdu, il achetoit par esme les deniers à ceus à cui il avoit ' joué, et à son frère le conte d'Anjou et aus autres; et donnoit tout, et le sien et Tautrui.
419. En ce point que nous estiens en Acre, envola H roys querre ses frères et le conte de Flandres • , et les autres riches homes , à un dymanche, et lour dist ainsi : « Signour, ma dame la ro3^ne ma « mère m'a mandei et prié, tant comme elle puet, que je m'en voise '( en France", car mes ro3^aumes est en grant péril : car je n'ai ne *( paiz ne trêves au roy d'Angleterre. Cil de ceste terre à cui j'en ai^ « parlei, m'ont dit que^ se je m'en voi, ceste terre est perdue-, car (f il s'en venront tuit en Acre après moy '^ pour ce que nulz n'i osera « demeurer à si pou de gent. Si vous pri , fist-il, que vous y pensez-, « et pour ce que la besoingne est grosse, je vous donne respit, de « moy respondre ce que bon vous semblera, jusques à d'ui en huit « jours. )>
420. Dedans ces huit jours vint li legas à moy', et me dist ainsi, que il n'entendoit mie comment li roys eust pooir de demourer; et me proia moût à certes que je m'en vousisse revenir- en sa nef. Et je li respondi que je n'en avoie pooir; car je n'avoie riens, ainsi