LXXXII. Le retour du roi est mis en délibération
419. En ce temps que nous étions en Acre, le roi envoya quérir ses frères et le comte de Flandre, et les autres riches hommes, un dimanche, et leur dit ainsi : « Seigneurs, madame la reine ma mère « m'a mandé et prié, autant qu'elle peut, que je m'en aille en France-, « car mon royaume est en grand péril : car je n'ai ni paix ni trêve 0 avec le roi d'Angleterre. Ceux de cette terre à qui j'en ai parlé, « m'ont dit que si je m'en vais, cette terre est perdue-, car ils s'en « viendront tous en Acre après moi , parce que nul n'y osera dece meurer avec si peu de gens. Aussi je vous prie, fit-il, que vous y « pensiez:, et parce que c'est une grosse affaire, je vous donne ré- « pit, pour me répondre ce que bon vous semblera, jusques à aujour- « d'hui en huit jours. »
420. Dans ces huit jours le légat vint à moi, et me dit ainsi, qu'il ne comprenait pas comment le roi pourrait demeurer -, et il me pria très-instamment que je m'en voulusse revenir en son vaisseau. Et je lui répondis que je ne le pouvais pas -, car je n'avais rien, ainsi qu'il
nuscrit B où les mots en Acre sont omis; mais on peut les conserver si par // s'en venroiU en Acre on entend ils s'en viendront s'embarquer en Acre. 420. — 1 Dedans jusqu'à moy omis dans A. — - A, venir.
23o HISTOIRE DE SAINT LOUIS.
comme il le savoit, pour ce que j'avoie tout perdu en l'yaue, là où j'avoie estei pris.
421. Et ceste response ne li fis-je pas pour ce que je ne fusse moût volentiers alez avec li, mais que pour une parole que mes sires de Bollainmont • , mes cousins germains (que Diex absoille!) me dist quant je m^en alai outre mer : « Vous en alez outre mer, fist- 'c il- or vous prenés garde au revenir; car nuiz chevaliers, ne pote vres ne riches, ne puet revenir que il ne soit honniz - , se il laisse en (( la main des Sarrazins le peuple menu Nostre Signour, en laquel (c compaingnie il est alez. » Li legas se courouça à moy, et me dist que je ne le deusse pas avoir refusei.
422. Le dymanche après, revenimes devant le ro}'; et lors demanda li roys à ses frères, et aus autres barons et au conte de Flandres ', quel consoil il li donroient, ou de s'alée ou de sa demourée. Il respondirent tuit que il avoient chargié à mon signour Guion Malvoisin le consoil que il vouloient donner au roy. Li roys li commanda que il deist ce que il li avoient chargié; et il dist ainsi :
423. « Sire, vostre frère et li riche home qui ci sont, ont regardei à « vostre estât, et ont veu que vous n'avez pooir de demourer en « cest païs à Tonnour de vous ne de vostre règne; que de touz les » chevaliers qui vindrent en vostre compaingnie (dont vous en ame- « nates en Cypre dous mille et huit cens), il n'en a pas en ceste '< ville cent de remenant. Si vous loent-il, sire, que vous en alez en « France, et pourchaciés gens et deniers, par quoy vous puisses has- »( tivement revenir en cest païs, vous vengier des ennemis Dieu qui « vous ont tenu en lour prison. »
424. Li roys ne se vout pas tenir à ce que mes sires Guis Malvoisin avoit dit; ains demanda au conte d'Anjou , au conte de Poitiers et au conte de Flandres ', et à plusours autres riches homes qui séoient emprès aus; et tuit s'acorderent à mon signour Guion Malvoi-
421. — 1 Plus loin , Boulaincoiirt (C 431) ; B, Borlemont.— - A, scet honni ; B, sans déshonneur.