‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 189 sur 467 · REPROCHES ADRESSÉS A JOINVILLE · texte numérisé non relu

REPROCHES ADRESSÉS A JOINVILLE

qui était son oncle et avait grande envie de retourner en France, Tapostropha fort injurieusement, et lui dit : « Sale ordure! que voûte lez-vous dire ? Rasseyez-vous tout coi ! »

429. Le roi lui dit : « Messire Jean, vous faites mal; laissez-le « dire. — Certes, sire, je ne le ferai pas. » Le maréchal se dut taire-, et nul ne s'accorda depuis avec moi, excepté le sire de Chatenai. Alors le roi nous dit : « Seigneurs, je vous ai bien ouïs, et je vous « répondrai sur ce qu'il me plaira de faire d'aujourd'hui en huit « jours. »

LXXXIV. Reproches adressés à Joinville; son entretien secret avec le roi.

430. Quand nous fumes partis de là, l'assaut commença contre moi de toutes parts : « Or le roi est fou , sire de Joinville, s'il ne vous (c croit contre tout le conseil du royaume de France! » Quand les. tables furent mises, le roi me fit asseoir près de lui pendant le repas, là où il me faisait toujours asseoir quand ses frères n'y étaient pas. Il ne me parla pas du tout tant que le repas dura : ce qu'il n'avait pas coutume de faire, car il ne manquait pas de prendre toujours garde à moi en mangeant. Et je pensais vraiment qu'il était fâché contre moi, parce que j'avais dit qu'il n'avait encore rien dépensé de ses deniers, et qu'il dépensât largement.

43 1. Tandis que le roi ouït ses grâces, j'allai à une fenêtre grillée qui était en un renfoncement vers le chevet du lit du roi-, et je tenais mes bras passés parmi les barreau.x de la fenêtre, et je pensais que si le roi s'en venait en France , je m'en irais vers le prince d' Antioche ( qui me tenait pour parent, et qui m'avait envoyé quérir) , jusques à tant qu'une autre croisade me vint rejoindre au pays , par quoi les prisonniers fussent délivrés, selon le conseil que le sire de Boulaincourt m'avait donné.

432. Au moment où j'étais là, le roi se vint appuyer sur mes épaules, et me tint ses deux mains sur la tête. Et je pensais que

43o. — 2 Scoh- omis dans B ; me fist seoir omis dans A. — 3 A, despendeit. 43i. — 1 Boémond V. (Voy. G 522.) — 2 B omet nie. — 3 Plus haut (G 421) Bollainmont et Bnrlemoiit.

fust mes sires Phelippes d'Anemos, qui trop d'ennui m'a voit fait le jour pour le consoil que je li avoie donnei :, et dis ainsi : « Lessiés- « mo}^ en paiz , mes sires Phelippes. » Par maie avanture , au tourner que je fiz ma teste, la mains le roy me chéi parmi le visaige; et cognu que c'estoit li roys à une esmeraude que il avoit en son doy. Et il me dist : « Tenez- vous touz quoys-, car je vous vueil demander « comment vous fustes si hardis que vous, qui estes uns joennes hons, « m'osastes loer ma demourée , encontre touz les grans homes et les « saiges de France qui me looient m'alée. «

433. « Sire, fis-je, se j'avoie^ la mauvestié en mon cuer, si ne « vous loeroie-je à nul fuer que vous la feissiés. — Dites-vous, fist- « il, que je feroie que mauvaiz se je m'en aloie? — Si m'aïst Diex, « sire, fis-je, oyl. » Et il me dist : « Se je demeur, demourrez-vous? » Et je li dis que oyl, « se je puis ne dou mien ne de l'autruj^ — (i Or soies touz aises, dist-il, car je vous sai moût bon grei de ce « que vous m'avez loei*, mais ne le dites à nullui toute celle se- « mainne. »

434. Je fu plus aises de celle parole, et me deffendoie plus hardiement^ contre ceus qui m'asailloient. On appelle les païsans dou païs, poulains; dont mes sires Pierres d'Avallon, qui demeuroità Sur, oy dire que on me appeloit poulain pour ce que j'avoie conseillié au roy sa demourée avecques les poulains -. Si me manda mes sires Pierres d'Avalon que je me deffendisse vers ceus qui m'apeloient poulain , et lour deisse que j'amoie miex estre poulains que roncins recreus, aussi comme il estoient.

435. A l'autre dymanche, revenimes tuit devant le roy^ et quant li roys vit que nous fumes tuit venu, si seigna sa bouche et nous dist ainsi (après ce que il ot appelei l'aide dou ' Saint- Esperit , si comme je Tentent-, car ma dame ma mère me dist que toute fois que je vourroie dire aucune chose, que je appelasse l'aide dou Saint- Esperit, et que je seignasse ma bouche).

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