CONFIDENCE DU ROI A JOINVILLE
c'était monseigneur Pliilippe de Nemours, qui m'avait causé trop d'ennui ce Jour-là pour le conseil que j'avais donné au roi-, et je dis ainsi : « Laissez-moi en paix , monseigneur Philippe ! » Par aventure , en faisant tourner ma tête , la main du roi me tomba au milieu du visage, et je reconnus que c'était le roi à une émeraude qu'il avait au doigt. Et il me dit : « Tenez-vous coi; car je vous veux demander « comment vous, qui êtes un jeune homme, vous fûtes si hardi que « vous m'osâtes conseiller de demeurer, contre tous les grands hom- « mes et les sages de France qui me conseillaient de m'en aller. »
433. — « Sire, fis- je, si j'avais le mal dans le cœur, je ne vous ce conseillerais à aucun prix que vous le fissiez. — Dites-vous , fit-il , « que je ferais une mauvaise action si je m'en allais? — Oui, « sire, fis-je-, ainsi Dieu me soit en aide! « Et il me dit : « Si je « demeure, demeurerez-vous? » Et je lui dis que oui, « si je puis, (c ou à mes frais, ou aux frais d'autrui. — Or so3'ez tout aise, me « dit-il , car je vous sais bien bon gré de ce que vous m'avez conte seillé", mais ne le dites à personne toute cette semaine. »
434. Je fus plus à l'aise de cette parole , et je me défendais plus hardiment contre ceux qui m'assaillaient. On appelle les paysans du pays, poulains; et messire Pierre d'Avallon, qui demeurait à Sur, ouït dire qu'on m'appelait poulain parce que j'avais conseillé au roi de demeurer avec les poulains. Aussi , monseigneur Pierre d'Avallon me manda que je me défendisse contre ceux qui m'appelaient poulain, et que je leur disse que j'aimais mieux être poulain que roussin fourbu , ainsi qu'ils l'étaient.