DÉPART DES FRERES DU ROI
s'en retournèrent en France; et à nous, qui demeurâmes, il en donna bien et largement. L'un et l'autre frère me prièrent beaucoup que je prisse garde au roi •, et ils me disaient qu'il ne demeurait personne sur qui ils comptassent autant. Quand le comte d'Anjou vit qu'il lui faudrait s'embarquer sur la nef, il montra une telle douleur que tous s'en émerveillèrent :, et toutefois il s'en vint en France.
443. Il ne tarda pas longtemps après que les frères du roi furent partis d'Acre, lorsque les messagers de l'empereur Frédéric vinrent au roi et lui apportèrent des lettres de créance, et dirent au roi que l'empereur les avait envoyés pour notre délivrance. Ils montrèrent au roi des lettres que l'empereur envoyait au soudan qui était mort (ce que l'empereur ne pensait pas) ; et l'empereur lui mandait qu'il crût ses messagers au sujet de la délivrance du roi. Beaucoup de gens dirent qu'il ne nous eut pas été bon que les messagers nous eussent trouvés en prison ; car l'on pensait que l'empereur avait envoyé ses messagers plutôt pour nous arrêter que pour nous délivrer. Les messagers nous trouvèrent délivrés ; alors ils s'en allèrent.
444. Tandis que le roi était en Acre, le soudan de Damas envoya ses messagers au roi, et se plaignit beaucoup à lui des émirs d'Egypte, qui avaient tué son cousin le soudan -, et il promit au roi que s'il le voulait aider, il lui livrerait le royaume de Jérusalem, qui était en sa main. Le roi prit le parti de faire réponse au soudan de Damas par des messagers à lui, lesquels il envoya au soudan. Avec les messagers qui allèrent là, alla frère Yves le Breton, de l'ordre des frères Prêcheurs, qui savait le sarrasinois.
445. Tandis qu'ils allaient de leur hôtel à l'hôtel du soudan, frère Yves vit une vieille femme qui traversait la rue, et portait à la main droite une écuelle pleine de feu, et à la gauche une fiole pleine d'eau. Frère Yves lui demanda : « Que veux-tu faire de cela? » Elle lui répondit qu'elle voulait avec le feu brûler le paradis, afin qu'il n'y en eût plus jamais, et avec l'eau éteindre l'enfer, afin qu'il n'y en eût plus jamais. Et il lui demanda : « Pourquoi veux-tu faire (( cela? — Parce que je ne veux pas que nul fasse jamais le bien « pour avoir la récompense du paradis, ni par peur de l'enfer; mais