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XCVI. Chevaliers arrivés de Norvège

493. Or, revenons à notre matière, et disons ainsi, que tandis que le roi fortifiait Césarée, arriva au camp monseigneur Alenard de Senaingan, qui nous conta qu'il avait fait sa nef au royaume de Norvège, qui est au bout du monde vers l'Occident -, et que dans le voyage qu'il fit vers le roi, il tourna tout autour de TEspagne, et dut passer par les détroits de Maroc. Il passa par de grands périls avant qu'il vînt à nous. Le roi le retint lui dixième de chevaliers. Et il nous conta que dans la terre de Norvège les nuits étaient si courtes en été, qu'il n'était nulle nuit où Ton ne vît la clarté du jour qui finit et la clarté du jour qui se lève.

494. Il se mit, lui et ses gens, à chasser aux fions, et ils en prirent plusieurs très-périlleusement :; car ils allaient tirer sur les fions en piquant des éperons tant qu'ils pouvaient. Et quand ils avaient tiré, le lion s'élançait sur eux; et à l'instant il les eût atteints et dévorés, si ce n'eût été qu'ils laissaient choir quelque morceau de mauvais drap-, et le lion s'arrêtait dessus, et déchirait le drap et le dévorait; car il pensait tenir un homme. Tandis qu'il déchirait ce drap, l'autre allait tirer sur lui; et le lion laissait le drap et allait courir sur le chasseur; et sitôt que celui-ci laissait choir un morceau de drap, le lion se rejetait sur le drap. Et en faisant cela, ils tuaient les lions avec leurs flèches.

XC VII. Philippe de Toucy engage par le roi. Mœurs des Commains.

495. Tandis que le roi fortifiait Césarée, monseigneur Philippe de Toucy vint à lui. Et le roi disait qu'il était son cousin, parce qu'il était

493. — i B, que on ne veid bien Ici clarté du jour à la nuyctéi et la clarté de la journée. 49). — 1 A, ce. — 2 B, puis courait à celuy qui dernièrement avait tiré à luy.

descendus d'une des serours le roy Phelippe, que li emperieres meismes ot à femme ' . Li roys le retint, li disiesme de chevaliers, un an-, et lors s'en parti, si s'en râla en Constantinnoble, dont il estoit venus-. Il conta au roy que li emperieres de Constantinnoble^, il et li autre riche home qui estoient en Constantinnoble lors, s'estoient* allé à un peuple que l'on appeloit Commains , pour ce que il eussent lour aide encontre Vatache, qui lors estoit emperieres des Griex.

496. Et pour ce que li uns aidast l'autre de foy • , convint que li emperieres et li autre riche home qui estoient 2 avec li, se seingnissient et meissent de lour sanc en un grant hanap ^ d'argent. Et li roys des Commains et li autre riche home qui estoient avec li, refirent ainsi, et mellerent lour sanc avec le sang de nostre gent, et trempèrent en vin et en yaue, et en burent, et nostre gent aussi-, et lors si distrent que il estoient frère de sanc. Encore firent passer un chien entre nos gens et la lour, et descoperent le chien de lour espées ^ et nostre gent aussi ; et distrent que ainsi fussent-il decopei se il failloient li uns à l'autre.

497. Encore nous conta une grant merveille, qu'il vit ^ tandis que il estoit en lour ost : que uns riches chevaliers estoit mors, et li avoit l'on fait une grant fosse et large ~ en terre, et l'avoit l'on assis moût noblement et parei en une chaere-, et li mist l'on avec li le meillour cheval que il eust et le meillour sergent, tout vif. Li serjans, avant que il fust mis en la fosse avec son signour, il print congié au roy 3 des Commains et aus autres riches signours-, et au penre congié que il fesoit à aus, il li metoient en escharpe grant foison d'or et d'argent, et li disoient : « Quant je venrai en l'autre siècle , si (c me rendras ce que je te bail. » Et il disoit : « Si ferai-je bien vo- « lentiers. »

498. Li grans roys des Commains li bailla unes lettres qui aloient à lour premier roi, que il li mandoit que cil' preudom avoit moût bien vescu et que il l'avoit moût bien servi, et que il li guerredonnast son servise. Quant ce fu fait, il le mistrent en la fosse avec

495. — 1 Philippe deToucy ( que Joinville confond avec Narjot de Toucy, son père) était petit-lils de la sœur de Philippe Auguste, Agnès , et de Branas ou Vranas , seigneur grec , qu'elle avait épousé en secondes noces, étant veuve d'Andronic, empereur de Constantinople. — - A, reveinis.

MŒURS DES COMMAINS. 278

issu d'une des sœurs du roi Philippe, que Tempereur même eut pour femme. Le roi le retint, lui dixième de chevaliers, pendant un an -, et alors il partit, et s'en retourna en Gonstantinople, d'où il était venu. Il conta au roi que l'empereur de Gonstantinople, lui et les autres riches hommes qui étaient alors en Gonstantinople , s'étaient alliés à un peuple qu'on appelait Gommains, afin d'avoir leur aide contre Vatace, qui alors était empereur des Grecs.

496. Et pour que les uns aidassent les autres de bonne foi, il fallut que l'empereur et les autres riches hommes qui étaient avec lui, se saignassent et missent de leur sang dans une grande coupe d'argent. Et le roi des Gommains et les autres riches hommes qui étaient avec lui firent à leur tour ainsi, et mêlèrent leur sang avec le sang de nos gens, et le mirent dans du vin et de l'eau, et en burent, et nos gens aussi ; et alors ils dirent qu'ils étaient frères de sang. En outre, ils firent passer un chien entre nos gens et les leurs, et découpèrent le chien avec leurs épées, et nos gens aussi; et ils dirent qu'ainsi fussent-ils découpés s'ils faillaient l'un à Tautre.

407. Il nous conta encore une grande merveille, qu'il vit tandis qu'il était dans leur camp : c'est qu'un riche chevalier était mort, et on lui avait fait une grande et large fosse en terre, et on l'avait assis et paré très-noblement sur une chaise •, et on lui mit avec lui le meilleur cheval qu'il eiJt et le meilleur sergent, tout vivant. Le sergent, avant qu'il fut mis dans la fosse avec son seigneur, prit congé du roi des Gommains et des autres riches seigneurs-, et pendant qu'il prenait congé d'eux, ils lui mettaient dans son écharpe une grande foison d'or et d'argent, et lui disaient : « Quand je viendrai dans l'autre siècle, « alors tu me rendras ce que je te baille. » Et il disait : « Ainsi ferai- « je bien volontiers. ^>

498. Le grand roi des Gommains lui bailla une lettre qui s'adressait à leur premier roi, où il lui mandait que ce prud'homme avait très-bien vécu et qu'il l'avait très-bien servi, et le priait qu'il le récompensât de ses services. Quand ce fut fait, ils le mirent dans la

495. — 3 Baudouin II, empereur français de Gonstantinople. — '^ A, lors estaient. 4q6. — 1 B omet defoy. — 2 B ajoute en Constantinoble. — 3 B, vaisseau. 497- — '^ A omet qu'il vit. — 2 A., fosse large. — 3 A, avec le, au lieu de // print congié au. 49S. — 1 B, iceluy ; A omet cil et iceluy.

JOIWII.LE. — 3?

son signour et avec le cheval tout vif'-; et puis lancierent sus le pertuis de ^ la fosse planches bien chevillies, et touz li os courut à pierres et à terre; et avant que il dormissent, orent-il fait, en remembrance de ceus que il avoient enterrei , une grant montaingne sur aus.

4^9. Tandis que li roys fermoit Cezaire, j'alai en sa héberge pour le veoir. Maintenant que il me vit entrer en sa chambre, là où il parloit au légat, il se leva et me trait d'une part, et me dist : « Vous (c savez, fist H roys, que je ne vous reting que jusques à Pasques ^ -, (c si vous pri que vous me dites que je vous donrai pour estre avecce ques moy de- Pasques en un an. » Et je li dis que je ne vouloie que il me donnast plus de ses deniers que ce que il m'avoit donnei; mais je vouloie faire un autre marchié à li.

5oo. « Pour ce, fis-je, que vous vouscourrouciés quant l'on vous (( requiert aucune chose, si vueil-je que vous m'aies convenant, que « se je vous requier aucune chose toute ceste année, que vous ne « vous courrouciés pas-, et se vous me retusés, je ne me courrouce- « rai pas. » Quant il oy ce, si commença à rire moût clerement, et me dist que il me retenoit par tel convenant; et me prist par la main ', et me mena par devers le légat et vers son consoil, et lour recorda le marchié que nous aviens fait ; et en furent moût lié, pour ce que je estoie li plus riches qui fust en Tost'.

5o[. Ci après vous dirai comment je ordenai et atirai mon afaire en quatre ans que je y demourai, puis que li frère le roy en furent venu. Je avoie dous chapelains avec moy, qui me disoient mes hores ; li uns me chantoit ma messe si tost comme Taube dou jour apparoit, et li autres atendoit tant que mi chevalier et li chevalier de ma bataille estoient levei. Quant je avoie oy ma messe, je m'en aloie avec le roy. Quant li roys vouloit chevauchier, je li fesoie compaingnie.

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