‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 221 sur 467 · NOUVEL ENGAGEMENT DE JOINVILLE · texte numérisé non relu

NOUVEL ENGAGEMENT DE JOINVILLE

fosse avec son seigneur et avec le cheval tout vivant; et puis lancèrent sur l'ouverture de la fosse des planches bien chevillées, et toute Tarmée courut prendre des pierres et de la terre ; et avant que de dormir, ils eurent fait, en remembrance de ceux qu'ils avaient enterrés, une grande montagne au-dessus d'eux.

XCVIII. Nouvel engat^ement de Joinville; comment il vivait outre-mer.

4()(). Tandis que le roi fortifiait Césarée, j'allai dans son pavillon pour le voir. Dès qu'il me vit entrer dans sa chambre, là où il parlait au légat , il se leva et me tira à part , et me dit : « Vous savez, fit le roi, <( que je ne vous retins que jusques à Pâques; ainsi je vous prie « de me dire ce que je vous donnerai pour être avec moi de Pâques « en un an, » Et je lui dis que je ne voulais pas qu'il me donnât plus de ses deniers que ce qu'il m'avait donné ; mais que je voulais faire un autre marché avec lui.

5oo. « Parce que, fis-je, vous vous fâchez quand on vous dece mande quelque chose. Je veux que vous conveniez avec moi, que « si je vous demande quelque chose pendant toute cette année , vous ne (c vous fâcherez pas; et si vous me refusez , je ne me fâcherai pas non « plus. » Quand il ouït cela, il commença à rire aux éclats, et me dit qu'il me retenait à cette condition ; et me prit par la main , et me mena par devers le légat et vers son conseil , et leur répéta le marché que nous avions fait; et ils en furent très-joyeux, parce que j'étais le plus riche qui fût dans le camp.

5oi. Je vous dirai ci-après comment j'ordonnai et arrangeai mon affaire pendant quatre ans que j'y demeurai , depuis que les frères du roi s'en furent allés. J'avais deux chapelains avec moi , qui me disaient mes heures ; l'un me chantait ma messe sitôt que l'aube du jour paraissait, et l'autre attendait que mes chevaliers et les chevaliers de mon corps de bataille fussent levés. Quand j'avais ouï ma messe , je m'en allais avec le roi. Quand le roi voulait chevaucher, je lui tenais

5oo. — l A, et me prist par tel couveiunt. — ^ La fin du chapitre manque dans le manuscrit B, de même que dans les éditions d'Antoine de Rieux et de Cl. Me'nard ; il devait en être ainsi dans le manuscrit L; mais il y manque ici tout un cahier (S 479 à 527).

Aucune foiz estoit que li messaige venoient à li, par quoy il nous couvenoit besoignier à la matinée.

502. Mes lis estoit fais en mon paveillon en tel manière, que nus ne pooit entrer ens, que il ne me veist gésir en mon lit -, et ce fesoie-je pour oster toutes mescréances de femmes. Quant ce vint contre la saint-Remy, je fesoie acheter ma porcherie de pors et ma bergerie de mes chastris , et farine et vin pour la garnison de Tostel tout yver; et ce fesoie-je pour ce que les danrées enchierissent en yver, pour la mer qui est plus felonnesce en yver que en estei.

503. Et achetoie bien cent tonniaus de vin, et fesoie touz jours boire le meillour avant; et fesoie tremprer le vin aus valiez d'yaue, et ou vin des escuiers moins d'yaue. A ma table, servoit Ton, devant mes chevaliers, d'une grant phiole de vin et d'une grant phiole d'yaue ;, si le temproient si comme il vouloient.

504. Li roys m'avoit baillié en ma bataille cinquante chevaliers : toutes les foiz que je mangoie, je avoie dix chevaliers à ma table avec les miens dix -, et mangoient li uns devant l'autre , selonc la coustume dou païs, et séoient sur nates à terre. Toutes les fois que l'on crioit aus armes, je y envoioie cinquante-quatre chevaliers que on appeloit diseniers, pour ce que il estoient lour disiesmes. Toutes les fois que nous chevauchiens armei , tuit li cinquante chevalier manjoient en mon ostel au revenir. Toutes les festes annex, je semonnoie touz les riches homes de l'ost; dont il couvenoit que li roys empruntast aucune foiz de ceus que j'avoie semons.

505. Ci après, orrez les justices et les jugemens que je vis faire à Cezaire , tandis que li roys y sejournoit. Tout premier vous dirons d'un chevalier qui fu pris ou bordel, auquel l'on parti un jeu, selonc les usaiges dou païs. Li jeus partis fut teix : ou que la ribaude le menroit par l'ost, en chemise, une corde Uée aus genetaires •, ou il perderoit son cheval et s'armeure , et le chaceroit l'on de l'ost. Li chevaliers lessa son cheval au roy et s'armeure, et s'en ala de l'ost.

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