LE ROI REFUSE DE QUITTER SA NEF
par les quatre plongeurs, que dans le frottement de notre nef sur le sable, le sable en avait bien ôté quatre toises de la quille sur quoi la nef était construite.
(324. Alors le roi appela les maîtres nautoniersdevant nous, et leur demanda quel conseil ils donneraient pour le coup que sa nef avait reçu. Ils se consultèrent ensemble , et conseillèrent au roi de descendre de la nef là où il était, et d'entrer dans une autre.
C)25. « Et nous vous donnons ce conseil, parce que nous croyons « certainement que tous les ais de votre nef sont tout disloqués^ par <( quoi nous craignons que , quand votre nef viendra en haute mer, ce elle ne puisse soutenir lechocdes vagues, sans se mettre en pièces. (( Car il advint de même quand vous vîntes en France, qu'une « nef heurta aussi; et quand elle vint en haute mer, elle ne put soute tenir le choc des vagues , mais se rompit -, et tous ceux qui étaient «■ sur la nef périrent , hors une femme et son enfant qui échappèrent « sur un débris de la nef. » Et je vous suis témoin qu'ils disaient vrai : car je vis à Thôtel du comte de Joign}", dans la cité de Bafl'e, la femme et Tenfant que le comte nourrissait pour l'amour de Dieu.
626. Alors le roi demanda à monseigneur Pierre le chambellan, à monseigneur Gilles le Brun connétable de France , et à monseigneur Gervais d'Escraines, qui était maître queux du roi , et à Tarchidiacre de Nicosie, qui portait son sceau, qui depuis fut cardinal, et à moi, ce que nous lui conseillions sur ces choses. Et nous lui répondîmes que sur toutes choses de ce monde on devait croire ceux qui en savaient le plus : « Nous vous conseillons donc, quant à nous, de faire « ce que les nautoniers vous conseillent. »
627. Alors le roi dit aux nautoniers : « Je vous demande sur votre « honneur, au cas que la nef fut vôtre et qu'elle fut chargée de <i marchandises à vous , si vous en descendriez. » Et ils répondirent tous ensemble que non; car ils aimeraient mieux mettre leurs personnes en aventure de se noyer, que d'^acheter une nef quatre mille livres et plus, a Et pourquoi me conseillez-vous de des-
626. — 1 A, Desoraines ; B et L, d'Escroigncs. — - Voy. Eclaircissements, 9. — 3 Voy. Eclaircissements, 12.
627. — 1 B et L, qui leur cnusternit dix mil livres. — - Que omis dans A. — 3 A, séans.
« firent-il, que ~ ce n'est pas geus partis:, car ors ne argens ne puet (( esprisier le cors de vous, de vostre femme et de vos enfans qui sont « céans 3 et pour ce ne vous loons-nous pas que vous metez, ne « vous ne aus, en avanture. »
628. Lors dist li roys : « Signour, j'ai oy vostre avis et Tavis de « ma gent-, or vous redirai-je le mien, qui est teix, que se je descent « de la nef, que il a céans tiex cinc cens persones et plus qui demor- « ront en l'ille de Cypre , pour la poour dou péril de lour cors (car « il n'i a celi qui autant n'aint sa vie comme je faiz la mienne ^), et « qui jamais, par avanture, en lour païz ne renterront. Dont j'aim « miex mon cors et ma femme et mes enfans mettre en la main fc Dieu, que je feisse tel doumaige à si- grant peuple comme il a « céans. »
629. Le grant doumaige que li roys eust fait au peuple qui estoit en sa nef, puet Ton veoir à Olivier de Termes qui estoit en la nef le roy; liquex estoit uns des plus hardis homes que je onques veisse et qui miex s'estoit^ prouvez en la Terre sainte- : n'osa demoureravec nous pour poour de naier; ainçois demoura en Cypre, et ot tant de destourbiers qu'il ■* fu avant un an et demi que il revenist au roy; et si estoit grans hom et riches hom, et bien pooit paier son passaige. Or regardez que petites gens eussent fait qui n'eussent eu de quoy paier, quant teix hom ot si grant destourbier.
G3o. De ce péril, dont Diex nous ot eschapez, entrâmes en un autre-, car li vens qui nous avoitflatis sus Chypre, là où nous deumes estre noie, leva si forz et si orribles, car il nous batoit à force sus l'ille de Cypre*, car li marinier geterent lour ancres encontre le vent, ne onques la nef ne porent arester tant que il en y orent aportei cinq. Les parois de la chambre le roy couvint abatre, ne il n'avoit nulli léans qui y osast demourer, pour ce que li vens ne les enportast en la mer. En ce point li connestables de France, mes sires Giles li
628. — 1 A, autant n'ait en sa vie comme J'ai ; B et L, autant n'aime. — '- A, ci.