‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 269 sur 467 · TEMPETE SUR LES COTES DE CHYPRE · texte numérisé non relu

TEMPETE SUR LES COTES DE CHYPRE

« cendre? — Parce que, firent-ils, le jeu n'est pas égal; car ni ce or ni argent ne peut valoir le prix de votre personne, de votre (c femme et de vos enfants qui sont céans; et pour cela nous ne « vous conseillons pas de vous mettre, ni vous ni eux, en aventure. »

628. Le roi dit alors : « Seigneurs, j'ai ouï votre avis et l'avis de ce mes gens-, or je vous dirai à mon tour le niien, qui est tel, que si c( je descends de la nef, il y a céans cinq cents personnes et plus qui ce demeureront dans l'île de Chypre, par peur du péril de leurs corps « (car il n'y en a pas un qui n'aime autant sa vie que je fais la ce mienne) , et qui jamais, par aventure, ne rentreront dans leur pays, ce C'est pourquoi j'aime mieux mettre en la main de Dieu ma perce sonne, et ma femme et mes enfants, que causer tel dommage à ce un aussi grand nombre de gens qu'il y a céans. »

629. Le grand dommage que le roi eut causé aux gens qui étaient en sa nef on le peut voir par Olivier de Termes, qui était sur la nef du roi ; lequel était un des hommes les plus hardis que j'eusse jamais vus , et qui s'était le mieux montré dans la Terre sainte : il n'osa demeurer avec nous par peur de se noyer; mais il demeura en Chypre, et eut tant d'empêchements qu'il fut un an et demi avant qu'il revînt près du roi; et pourtant c'était un grand et riche homme, et qui pouvait bien payer son passage. Or, regardez ce qu'eussent fait de petites gens qui n'eussent pas eu de quoi payer, quand un tel homme eut si grand empêchement.

CXXIV. Tempête sur les côtes de Chypre. Vœu de la reine et de Joinville.

630. De ce péril, dont Dieu nous avait réchappes, nous tombâmes en un autre; car le vent qui nous avait jetés sur Chypre, là où nous dûmes être noyés, s'éleva si fort et si horrible, qu'il nous poussait avec force sur l'île de Chypre ; car les mariniers jetèrent leurs ancres contre le vent, et ne purent jamais arrêter la nef jusques à tant qu'ils en eussent apporté cinq. Il fallut abattre les parois de la chambre du roi, et il n'y avait personne dedans qui y osât demeurer, de peur que le vent ne les emportât à la mer. En ce moment le con-

629.— 1 A, c'cstoit. — - Voy. Z 1(3 et 578 à 58i. — 3 Ot tant jusqu'à qu'il omis dans A.

Bruns, et je, ' estiens couchié en la chambre le roy; et en ce point la royne ouvri Puis de la chambre, et cuida trouver le roy en la seue.

63 1. Et je li demandai qu'elle estoit venue querre : elle dist qu elle estoit venue parler au roy, pour ce que il promeist à Dieu aucun pelerinaige, ou à ses sains, par quoy Diex nous delivrast de ce péril là où nous estiens-, car li marinier avoient dit que nous estiens en péril de naier. Et je li diz : « Dame, prometés la voie à mon signour (c saint Nicholas de Warangeville ' , et je vous sui pièges pour li « que Diex vous ramenra en France, et le roy et vos enfans. — « Seneschaus, fist-elle, vraiement je le feroie volentiers-, mais li « ro3^s et si divers que se il le savoit que je Teusse promis sanz li, « il ne ml lairoit jamais aler.

632. — « Vous ferez' une chose, que se Diex vous rameinne en c( France, que vous li promctterés une nef d'argent de cinq mars. Il pour le roy, pour vous et pour vos trois enfans; et je vous sui « pièges que Diex vous ramenra en France ;, car je promis à saint « Nicholas que se il nous reschapoit de ce péril là où nous aviens la (I nuit estei, que je Tiroie requerre de Joinville à pié et deschaus. » Et elle me dist que la nef d'argent de cinq mars que elle la prometoit à saint Nicholas, et me dist que je l'en fusse pièges-, et je li dis que si seroie-je moût volentiers. Elle se parti de illec, et ne tarda que un petit-, si revint à nous et me dist : « Sains Nicholas nous a garantis « de cest péril; car li vens est cheus. »

633. Quant la royne (que Diex absoille!) fu revenue en France, elle fist faire la nef d'argent à Paris. Et estoit en la nef, li roys, la royne, et li troi enfant, tuit d'argent; li mariniers, li mas, li gouvernaus et les cordes, tuit d'argent; et li voiles tous cousus à fil' d'argent. Et me dist la royne que la façons avoit coustei cent livres. Quant la neis fut faite, la royne la m'envoia à Joinville pour faire conduire jusques à Saint-Nicholas, et je si fis; et encore la vis-je à Saint-Nicholas- quant nous menâmes la serour le roy à Haguenoe, au roi d'Alemaingne^.

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