CXXIX. D'un miracle de la sainte Vierge
650. Une autre aventure nous advint en mer; car monseigneur Dragonet, riche homme de Provence, dormait le matin dans sa nef, qui était bien une lieue en avant de la nôtre, et il appela un sien écuyer et lui dit : « Va boucher cette ouverture, car le soleil me « frappe au visage. » Celui-ci vit qu'il ne pouvait boucher l'ouverture s'il ne sortait de la nef: il sortit de la nef. Tandis qu''il allait boucher l'ouverture, le pied lui faillit, et il tomba dans l'eau •, et cette nef n'avait pas de chaloupe, car la nef était petite : bientôt la nef fut loin. Nous qui étions sur la nef du roi, nous le vîmes, et nous pensions que c'était un paquet ou une barrique, parce que celui qui était tombé à l'eau ne songeait pas à s'aider.
65 1 . Une des galères du roi le recueillit et l'apporta en notre nef, là où il nous conta comment cela lui était advenu. Je lui demandai comment il se faisait qu'il ne songeait pas à s'aider pour se sauver, ni en nageant ni d'autre manière. Il me répondit qu'il n'était nulle nécessité ni besoin qu'il songeât à s'aider ; car sitôt qu'il commença à tomber, il se recommanda à Notre-Dame de Vauvert, et elle le soutint par les épaules dès qu'il tomba, jusques à tant que la galère du roi le recueillît. En l'honneur de ce miracle, je l'ai fait peindre à Joinville en ma chapelle, et sur les verrières de Blécourt.
65i. — 1A omet conta. — - A omet vfc' Vauvert. — 3 Blécourt, canton de Joinville (Haute- Marne).
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652. Après ce que nous eûmes estei dix semainnes en la mer, arivames à un port que estoit à dous lieues d'un ^ chastel que on appeloit Yeres, qui estoit au conte de Provence qui puis fu roys de Sezile. La royne et touz li consaus s'acorderent que li roys descendist illec, pour ce que la terre estoit son frère. Li roys nous respondi que il ne descènderoit jà de sa nef jeusques à tant que il venroit à Aiguë Morte, qui estoit en sa terre. En ce point nous tint li roys, le mecredi, le jeudi, que nous ne le^ peumes onques vaincre.
653. En ces neis de Marseille a dous gouvernaus, qui sont atachié à dous tisons si merveillousement, que si tost comme l'on averoit tournei un roncin, Tont puet tourner la nef à destre et à senestre. Sur l'un des tisons des gouvernaus se séoit li roys le vendredi, et m'appela et me dist : « Seneschaus, que vous semble de cest « oevre ! » Et je li diz : « Sire, il seroit à bon droit que il vous en ave- « nist aussi comme il fist à ma dame de Bourbon, qui ne vout des- « cendre en cest port, ains se remist en mer pour aler' à Aiguë « Morte, et demoura puis sept semainnes sur mer. »
654. Lor appela li roys son consoil et lour dist ce que je li avoie dit, et lour demanda que il looient à faire-, et li loerent tuit que il descendisf, car il ne feroit pas que saiges se il metoit son cors, sa femme et ses enfans en avanture de mer, puisque il estoit hors. Au consoil que nous li donnâmes s'acorda li roys, dont la royne fu moût liée.
655. Ou chastel de Yeres descendi H roys de la mer, et la royne et sui enfant. Tandis que li roys sejournoit à Yeres ^ pour pourchacier chevaus à venir en France, li abbes de Clyngny, qui puis fu evesquesde l'Olive-, li présenta dous palefrois qui' vauroient bien