CXXX. Le roi se décide avec peine à débarquer à Hyères
652. Après que nous eûmes été dix semaines en mer, nous abordâmes à un port qui était à deux lieues d'un château appelé Hyères, qui était au comte de Provence qui depuis fut roi de Sicile. La reine et tout le conseil furent d'accord que le roi descendît là, parce que la terre était à son frère. Le roi nous répondit qu'il ne descendrait pas de son vaisseau jusques à tant qu'il viendrait à Aigues-Mortes, qui était en sa terre. Le roi nous tint en ce point le mercredi et le jeudi, que nous ne le pûmes jamais vaincre.
653. Dans ces nefs de Marseille il y a deux gouvernails, qui sont attachés à deux barres si merveilleusement, qu'aussi vite que l'on aurait ^tourné un roussin , l'on peut tourner la nef à droite et à gauche. Le roi était assis le vendredi sur l'une des barres des gouvernails, et il m'appela et me dit : « Sénéchal, que vous semble « de cette affaire ? » Et je lui dis : « Sire, il serait bien juste qu'il vous « en advînt comme il fit à madame de Bourbon, qui ne voulut pas « descendre en ce port, mais se remit en mer pour aller à Aigues- « Mortes, et demeura depuis sept semaines sur mer. »
654. Alors le roi appela son conseil et leur dit ce que je lui avais dit, et leur demanda ce qu'ils conseillaient de faire-, et tous furent d'avis qu'il descendît; car il n'agirait pas sagement s'il mettait sa personne, sa femme et ses enfants en aventure de mer, après qu'il en était hors. Le roi se rendit au conseil que nous lui donnâmes, de quoi la reine fut très-joyeuse.