‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 384 sur 467 · SUR LA DOMESTICITÉ FÉODALE · texte numérisé non relu

SUR LA DOMESTICITÉ FÉODALE

s'aboucher ainsi avec un roi et deux grands feudataires, pour leur faire accepter ses conseils et son arbitrage. Aussi Joinville, qui en parle dans un autre passage (§ 626), Tappelle-t-il monseigneur ', et le montre-t-il admis avec le connétable, le chambellan et le garde du sceau, dans l'intimité de saint Louis.

Un autre fait prouve que la domesticité au moyen âge pouvait à des degrés bien moindres encore s'allier avec la noblesse. Je lis dans le Dictionnaire de l'Académie que « les défauts attribués aux valets ont rendu « ce nom fâcheux à donner, et qu'on dit ordinairement domestique ». Il n'en était pas de même autrefois : le titre de valet était porté par tous les jeunes nobles qui aspiraient à la chevalerie, quoiqu'il fût donné en même temps aux personnes qui remplissaient les plus humbles ministères. Dans des comptes royaux du règne de Philippe le Bel, qui ont une section spéciale pour les chevaliers et une autre pour les clercs , on trouve réunis et confondus sous le titre commun de valets les jeunes nobles faisant l'apprentissage de la chevalerie, aussi bien que les portiers , les courriers, les tailleurs, les blanchisseuses, les fureteurs. Je citerai pour exemple un nom d'une triste célébrité, celui de Gautier d'Aunai, qui fut puni, en i3i4, par un supplice atroce, de ses relations adultères avec Blanche de Bourgogne, femme de Charles le Bel. Treize ans auparavant, il était inscrit au nombre des valets - sur des tablettes de cire de l'an i3oi , à cause d'un payement de 7 livres 10 sols 7 deniers, qu'il avait reçus pour ses gages pendant les cent vingt jours qui avaient précédé sa réception à l'ordre de la chevalerie.

Il y a dans Joinville un passage qui prouve directement que le titre de valet pouvait s'allier à la qualité de noble, c'est quand il raconte comment iinsjoennes valle^ gentis hom donna la chasse à un émir sous les murs de Jaffa, et le tua d'un coup de lance après avoir désarçonné deux de ses chevaliers (§ 5 19). Ces valets nobles pouvaient aussi être qualifiés à^écuyers ; caries deux titres leur étaient applicables : c'est celui d'écuyer que Joinville donne au comte d'Eu, qui rejoignit les croisés à Jaffa, et fut bientôt armé chevalier par saint Louis (§ 52i). Ce même comte d'Eu

1 Les leçons des manuscrits laissent quelque incertitude sur le véritable nom de ce personnage. M. Daunou l'appelle, d'après le ms. A, Gervaise Desoraincs ou Descrangnes; puis, d'après le ms. L, Des Craignes; le ms. B porte De Craigne. Mais comme on a des textes latins oij il est nommé de Escriniis , il est certain que l'apostrophe doit être placée après le d, que \'o de la première leçon doit être remplacé par un c, et qu'on doit lire d'Escraines, d'Escrangnes et d'Escroignes : j'ai adopté la première forme, qui est la plus simple et qui équivaut aux deux autres.

- Historien!; de France, t. XXII, p. 5o6.

ayant pris à son service un enfant de douze ans, fils d'un pauvre chevalier, se chargea plus tard de le marier, et le fit chevalier (§ 596). Cette épreuve de la domesticité féodale durait ordinairement jusqu'à vingt et un ans; c'est par exception que le prince d'Antioche devint chevalier à seize ans (§ 522). Par une autre exception, que la raison d'État explique, saint Louis avait été armé chevalier avant d'avoir accompli sa treizième année.

Les valets nobles , ou les écuyers, n'arrivaient pas tous à la chevalerie : ils étaient alors destinés à remplir toute leur vie des fonctions subalternes auprès des chevaliers qui les prenaient à leurs gages. C'est dans cette classe qu'il faut sans doute ranger ce Guillemin qui vint, habillé d'une cotte vermeille à raies jaunes, offrir ses services, en qualité de compatriote, à Joinville nouvellement débarqué en Syrie (§ 408). Ce nouveau valet, qui est appelé un peu plus loin (§417) écuyer, achète à son maître des coiffes blanches, le peigne , lui sert d'écuyer tranchant à la table du roi, lui choisit un hôtel près des bains, lui fait tort cependant de 10 livres tournois (environ 2o3 francs), dont on le tient quitte pour ses bons services en le congédiant ; enfin , il va s'engager près des chevaliers de Bourgogne, qui se louent beaucoup de lui, attendu qu'il se charge, au besoin, de voler pour eux couteaux, courroies, gants, éperons, ou toute autre chose qui peut leur manquer. Ce portrait si frappant de vérité permet de faire remonter à une date fort ancienne les défauts qui ont contribué à discréditer parmi nous le terme de valet.

De ce que les jeunes nobles faisant l'apprentissage de la chevalerie pouvaient être appelés indifféremment écuyers ou valets il ne faudrait pas conclure que les valets roturiers pussent être qualifiés d'écuyers. Je crois que ce dernier terme impliquait généralement l'idée de noblesse. Joinville semble avoir observé cette distinction quand il dit (§ iSy) qu'à son arrivée en Egypte il n'avait ni écuyer, ni chevalier, ni valet, qu'il eût amené avec lui ; s'il parle à la fois d'écuyers et de valets , c'est pour ne pas confondre la domesticité féodale avec celle qui ne convenait qu'à de simples roturiers. Il ne faut pas s'étonner non plus qu'à cette occasion il ait parlé de chevaliers : il y avait des chevaliers qui pouvaient remplir un office analogue à celui des simples écuyers. C'est ainsi qu'à la bataille de Mansourah Joinville s'offrit au connétable pour être son chevalier (§233).

Je citerai enfin un passage où Joinville fait entendre clairement que les écuyers avaient la prééminence sur les valets proprement dits. A propos des provisions qu'il achetait en Terre-Sainte pour la consommation de son

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