XII. SUR L'ARCHIDIACRE DE NICOSIE
et archidiacre de Nicosie , dont saint Louis prit l'avis quand il s'agissait de décider s'il fallait, oui ou non, quitter une nef endommagée par un choc violent (§ 626), était sans aucun doute un personnage important, puisqu'il portait le sceau du roi et que depuis il fut cardinal. Mais Joinville, qui donne ces renseignements , a oublié d'y ajouter le nom du futur cardinal. Des recherches faites par mon savant ami M. Léopold Delisle lui avaient appris que ce nom était Raoul. On savait aussi qu'il était revenu en France avec saint Louis, et qu'en 1257 il était un des membres du parlement. C'était donc un Français ; or, le seul Français du nom de Raoul qui soit alors devenu cardinal est Raoul Grosparmi , qui , après avoir été garde du sceau ou chancelier, fut nommé évêque d'Évreux en 1259, et cardinal-évéqued'Albano en 1 26 1 . On ne doit donc pas hésiter à identifier l'archidiacre anonyme de Nicosie avec Raoul Grosparmi.
XIII. SUR QUELQUES EMPRUNTS FAITS PAR JOINVILLE A UNE CHRONIQUE FRANÇAISE.
n terminant son ouvrage, Joinville déclare ('§ 768) qu'il a trouvé dans un 7"oma;î, c'est-à-dire dans un livre écrit en français , plusieurs des faits qu'il rapporte. Ce livre, écrit en français, devait être une des rédactions connues aujourd'hui sous le titre de Chroniques de Saint-Denis ou de Vie de saint Louis par Guillaume
1 Historiens de France, t. XX, p. 262, n. l'i.
SUR QUELQUES EMPRUNTS FAITS l'AK lOlNVlLLE, 489
de Nangis. Ce sont des textes d'origine diverse , géne'ralement traduits du latin , et dont Guillaume de Nangis en particulier est plutôt le compilateur que le rédacteur. Mais ces compilations ayant eu une très-grande vogue, elles ont fait oublier les ouvrages originaux dont elles se sont enrichies. Il y en a un cependant qui nous a été conservé, c'est la Vie de saint Louis écrite en latin par Geoflroy de Beaulieu, son confesseur. Là est la source première de plusieurs récits tirés par Joinville d'un livre français qu'il avait eu occasion de lire avant de publier le sien; il a fait en même temps d'autres emprunts, pour lesquels on ne peut pas remonter delà compilation française à la rédaction latine de l'auteur primitif. Mais ce qui importe ici , c'est de pouvoir distinguer du texte original de Joinville les récits étrangers à l'aide desquels il a voulu le compléter.
J'ai signalé, dans le § 685, un rapport certain entre le texte de Joinville et celui de Geoffroy de Beaulieu ; mais ce n'est pas là un emprunt véritable. Je crois, au contraire, qu'il a textuellement emprunté à cet auteur un court passage où il expose (§ 692) quel scrupule saint Louis apportait à la collation des bénéfices.
Le titre qui précède le chapitre cxl est le seul qui se rencontre dans les manuscrits de Joinville ; il est évidemment tiré de la compilation française dont je viens de parler, et il se rapporte non-seulement au texte du chapitre cxl, mais encore (en ce qui concerne Etienne Boileau) au chapitre cxLi, auquel j'ai assigné un numéro d'ordre particulier parce qu'il doit dériver d'une autre source. En effet, le chapitre cxl existe tout entier dans la Vie de saint Louis par Guillaume de Nangis ', et les éléments s'en retrouvent dans plusieurs autres compilations, sans parler du recueil des Ordonnances des rois de France-; au contraire, le chapitre cxli manque dans Guillaume de Nangis, et ne se rencontre que dans certains manuscrits des Chroniques de Saint-Denis, notamment dans le manuscrit français 281 3 delà Bibliothèque nationale , qui reproduit le manuscrit plus ancien de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Ce qui prouve encore que ce récit incident sur Etienne Boileau et la prévôté de Paris est puisé à une autre source , c'est qu'il coupe en deux l'ordonnance de réforme , en séparant le texte proprement dit de la clause finale qui s'y rapporte
Le chapitre cxlu de Joinville correspond en entier au chapitre xix de
1 Historiens Je France, t. XX, p. 3t)3 à 397. — '- Tome I, p. 65-8i.
la Vie de saint Louis par Geoffroy de Beaulieu ^ C'est en rapprochant ces deux textes que j'ai pu rétablir avec toute certitude (§ 724) le nom de la Chartreuse de Vauvert, omis dans le plus ancien manuscrit et complètement dénaturé dans les autres.
Le chapitre cxliii dérive probablement de la même source que le chapitre cxLi : car il manque aussi dans Guillaume de Nangis , et ne se rencontre que dans certains manuscrits des Chroniques de Saint-Denis, notamment dans celui de Aa Bibliothèque Sainte-Geneviève.
Un autre emprunt fait par Joinville est le texte des Enseignements de saint Louis à son hls, Philippe le Hardi -. Geoffroy de Beaulieu, qui les rapporte en latin dans son chapitre xv, atteste que saint Louis les avait écrits de sa main en français. Beaucoup de manuscrits fournissent un texte à peu près semblable à celui que Joinville fit transcrire. Le vingtième volume des Historiens de France en contient trois autres versions (p. 26 , 84 et 459) ; cette dernière est donnée par Guillaume de Nangis, dans sa Vie de saint Louis en français , en regard du texte latin qu'il avait copié dans Geoffroy de Beaulieu. En outre, M. Viollet a découvert dernièrement un texte des Enseignements identique à celui de Joinville, dans le manuscrit français 261 5, qui contient une ancienne rédaction des Chroniques de Saint-Denis, jugée par lui antérieure à l'an 1297. Ce n'est pas le lieu de discuter ici les objections qui ont été élevées contre certains passages des Enseignements de saint Louis (notamment contre les §§ 748 et 749) : j'y ai répondu dans un travail spécial ^, que les lecteurs pourront au besoin consulter.
Enfin , en rapportant (§§ 756 et 757) les détails qu'il avait recueillis de la bouche du comte d'Alencon sur la mort de saint Louis, Joinville les a fait précéder et suivre de quelques phrases qui se retrouvent dans Geoffroy de Beaulieu et Guillaume de Nangis ''.
Tels sont les différents passages dont la rédaction ne saurait être attribuée à Joinville. Après les avoir signalés , je dois faire observer qu'il ne faut pas y voir des interpolations, mais un supplément qu'il a voulu faire ajouter à ses propres récits, et qui mérite à tous égards la confiance du lecteur, quoique Joinville en décline la responsabilité. La phrase où il a voulu exprimer cette réserve (§768) est omise dans le manuscrit de Bruxelles, et probablement altérée dans les deux autres ; mais la pensée de l'auteur
1 Historiens de France, t. XX, p. 11. — - Ibid., p. 8.-3 Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XXXIII, p. 386. — i Historiens de France, t. XX, p. 23, 461 et 463. V'oy. aussi Z 7^5 et -b'6.