XV. SUR LES MINIATURES DU CREDO
|1 y a des manuscrits dont les miniatures, exécutées sans la participation de l'auteur, doivent être considérées comme un simple ornement destiné à plaire aux yeux. Il en est tout autrement des peintures qui accompagnent le Credo de Joinville ; elles tiennent intimement au plan même de l'ouvrage, qui a été conçu de manière à tirer parti de leur action sur les lecteurs. Dès le début du livre (§ 770)' ^^^ apprennent qu'ils y pourront voir les articles de notre foi peints et écrits par lettres et par images, c'est-à-dire que ces images serviront de commentaire au texte. La même pensée se reproduit à la fin de l'ouvrage , où il est dit (§ 85o) que le roman aux images des points de notre foi fera pénétrer la vérité au cœur du malade par les yeux et par les oreilles.
En concevant un tel plan, Joinville donnait satisfaction à son goût naturel pour tout ce qui parle aux yeux. Chargé de porter à Saint-Nicolasdu-Port la nef d'argent que, sur son conseil, la reine Marguerite avait promise en vœu pour échapper à une tempête , il se complaît à en décrire jusqu'aux moindres détails, sans omettre le fil d'argent dont la voile était cousue (§ 633). Témoin d'un miracle opéré pendant la même traversée par Notre-Dame de Vauvert, il ne se contente pas d'en faire le récit : il le fait peindre en sa chapelle de Joinville et sur les verrières de Blécourt (§ 65 1). Il ne s'est pas contenté non plus de raconter dans son livre les quatre grands faits où saint Louis mit son corps en aventure de mort (§§ 7 à 16); il a voulu qu'en tête de son propre exemplaire une page entière fût réservée pour autant de miniatures exécutées d'après ses instructions, et qu'à chacune de ces miniatures correspondît sur la page en regard une explication rédigée par lui. En outre, tout porte à croire que Joinville avait fait peindre dans son exemplaire six autres miniatures, qui se retrouvent dans le manuscrit de Lucques, et une septième sur la prise du roi, dont le sujet, indiqué par un titre dans le manuscrit de M. Brissart Binet, se rattache à une portion du texte qui a disparu accidentellement de l'autre manuscrit.
Si Joinville avait pris soin, comme tout porte à le croire, de surveiller de près l'exécution de ces miniatures, il avait dû fournir à l'artiste des indications d'une exactitude rigoureuse. Il possédait au plus haut degré la faculté de conserver dans sa mémoire l'image fidèle des objets qu'il avait
SUR LES MINIATURES DU CREDO. 493
eus devant les yeux. Lorsqu'il débarqua en Syrie, encore affaibli par la maladie, incapable de se soutenir sur un cheval et de monter les degrés d'un escalier, il fut abordé par un valet qui lui offrit ses services : plus de cinquante ans après il retrouve, avec le souvenir de l'individu, celui de la cotte vermeille à deux raies Jaunes dont il était vêtu (§408). Fait prisonnier sur le Nil, et protégé par un Sarrasin qui le tient embrassé au moment où d'autres lui mettent le couteau sur la gorge, il trouva moyen de remarquer, on ne sait comment , que son sauveur portait un caleçon de toile écrue (§ 32i). De tels détails pourraient déplaire dans une œuvre d'imagination; mais qui oserait les condamner dans un livre où ce sont des souvenirs vivants qui viennent se grouper et se peindre sans art et sans recherche? Qui ne voit aussi quelle valeur archéologique auraient des miniatures composées sous l'inspiration de tels récits? On peut s'en faire une idée en examinant celle qui représente dans le Credo les croisés prisonniers voyant arriver une troupe de jeunes Sarrasins. On y reconnaît à l'instant le vieux petit homme que Joinville nous montre avec ses béquilles , sa barbe et ses trèces chenues (§81 3). Comment ne pas croire que ce portrait fidèle fut exécuté sous l'œil du maître ?0n doit penser aussi que c'est sur son indication que les jeunes Sarrasins ont été représentés l'épée à la main, « les espées traites, » comme le dit le texte du Credo. C'est donc un motif de plus pour préférer ce texte à celui de l'Histoire , où le mot çaintes a été substitué par erreur au mot traites. Il n'est pas douteux non plus que Joinville aura voulu avoir sa place dans le groupe des croisés, et M. Ambroise Firmin-Didot le reconnaît avec raison au chaperon qui était sa coiffure habituelle. En effet, suivant l'observation de mon savant confrère, Joinville , que la miniature placée en tête de ce volume montre avec un chaperon renversé sur le dos , était représenté avec la même coiffure sur la pierre de son tombeau.
Le lecteur trouvera ici \Q,fac-simile exact de cette miniature et de toutes celles qui ornent le manuscrit du Credo , telles qu'elles ont été reproduites dans l'édition de M. Artaud de Montor, qui date de iSSy, et dans celle que M. Ambroise Firmin-Didot a publiée en 1870. J'ai eu soin d'indiquer dans une série de notes la place précise que chacun de ces dessins occupe dans le texte original à partir du paragraphe 779 , après lequel se trouve la première miniature, jusqu'au paragraphe 846, qui suit immédiatement la dernière. Un titre a été placé au-dessous de chaque dessin pour en faire connaître en peu de mots le sujet: il sera ainsi facile au lecteur de saisir la relation qui existe entre les différentes miniature et les
passages dont elles devaient offrir la représentation réelle ou symbolique. Chaque titre est précédé du numéro d'ordre qui a été donné plus haut dans les notes à la miniature correspondante.
I. A gauche, Dieu assis sur un trône; à droite, en haut, les anges dans le ciel; en bas, les démons dans l'enfer.