‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 393 sur 467 · XVI. RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE DES RÉCITS DE JOINVILLE · texte numérisé non relu

XVI. RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE DES RÉCITS DE JOINVILLE

,i quelque chose fait défaut dans le livre de Joinville , c'est la précision chronologique. Outre que les dates manquent à la plupart des faits , l'ordre des temps n'est pas toujours observé , tantôt parce que l'auteur ne s'inquiétait pas de s'y astreindre, tantôt parce qu'il était mal informé. Il est donc à propos d'établir un certain nombre de Jalons qui puissent servir à diriger le lecteur et à mesurer l'espace qu'il doit parcourir.

Joinville n'a certainement fait aucune recherche pour dater avec exactitude ses récits; il s'est borné à consulter sa mémoire, qui était généralement très-sûre. Mais il faut distinguer avec soin ce qu'il a vu de ce qu'il a pu apprendre seulement par ouï-dire. Né en 1224, suivant l'opinion généralement reçue, il avait recueilli des traditions qui remontaient jusqu'à Thibaut II, comte de Champagne, mort en ii52 (§ 89). C'est par tradition aussi qu'il raconte la plaisante aventure d'Artaud de Nogent et les prodigalités de Henri le Large , mort en 1181 (§§ 90 et 91). Enfin, quoiqu'il ait personnellement connu Thibaut IV, petit-fils de Henri le Large, il n'était pas d'âge à pouvoir être exactement informé du rôle joué par ce prince alors que la reine Blanche, obligée de s'effacer du mieux qu'elle pouvait, gouvernait en fait au lieu de son fils mineur.

Saint Louis, né à Poissy, le 2 5 avril 12 14. avait à peine neuf ans lorsque son aïeul Philippe Auguste mourut, le 14 juillet 12 23, dans la cinquante-huitième année de son âge. Une mort plus imprévue encore lui enleva, le 8 novembre 1226, son père, Louis VIII, qui n'avait pas accompli sa trente-neuvième année, et qui le laissait sous la tutelle de Blanche de Castille, exposé comme sans défense à tous les périls d'une longue minorité.

Armé chevalier à Soissons comme s'il eût été majeur, et sacré à Reims le 29 novembre 1226, il fut dès lors, par une sorte de fiction , investi extérieurement de tous les droits de la royauté; mais les grands vassaux ne voyaient en lui qu'un enfant incapable encore de régner et soumis à la régence d'une femme étrangère. De là les troubles qui se succédèrent jusqu'en 1234.

Joinville signale, à la suite de la conspiration de Corbeil, en 1227, le

guet-apens tendu au jeune roi par les barons rebelles pour s'emparer de sa personne, et l'appui qui lui fut prêté par les Parisiens (§§ 72 et 73). Une révolte générale des grands vassaux ayant éclaté en 1228, Thibaut IV , comte de Champagne, combattit avec le roi contre les autres barons. Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, engagea de nouveau la lutte en 1229; mais ce n'est pas alors (comme le récit de Joinville pourrait le faire croire), c'est en 1 234 seulement, et après avoir repris plusieurs fois les armes, qu'il fut obligé de se soumettre et de renoncer à ses possessions de l'Anjou et du Perche (§75).

Les informations de Joinville manquent également d'exactitude pour les affaires de Champagne. La coalition des barons contre Thibaut IV et l'intervention du roi qui met fin à la guerre sont de i23o. Les barons avaient voulu punir le comte de Champagne d'avoir combattu contre eux avec le roi en 1228. Ils ne voulaient pas se venger de la rupture du mariage projeté entre Thibaut IV et la fille de Pierre Mauclerc, puisque ce projet ne fut rompu qu'en i232. Ils n'avaient pas non plus concerté la guerre de i23o avec Alix, reine de Chypre, puisque cette princesse n'arriva en France qu'en i233. Ce qui est exact ce sont les conditions de l'accord qui fut conclu en 1234, entre elle et le comte de Champagne, parla médiation du roi, et qui assura à la couronne la mouvance du comté de Blois , du comté de Chartres, du comté de Sancerre et de la vicomte de Châteaudun (§§ 79 à 87).

Ce fut en cette même année 1234 que saint Louis épousa Marguerite de Provence; mais Joinville ne parle ni de ce mariage, ni de la révolte du comte de Champagne en i236 ; il se hâte d'arriver au temps de la croisade qui le mit en relations avec le héros de son livre. Il décrit cependant , comme témoin oculaire , la cour plénière tenue à Saumur en 1241 (§§ 93 à 97) , et la scène qui signala en 1242 la soumission du comte de la Marche criant merci aux pieds du roi, avec sa femme et ses enfants

Atteint au mois de décembre i 244 d'une maladie qui le mit à deux doigts de la mort, saint Louis ne recouvra la parole que pour déclarer qu'il se croisait (§§ 106, 107). Ses préparatifs étant terminés, il mit à la voile à Aigues-Mortes, le 28 août 1 248, et débarqua en Chypre le 18 septembre suivant. Il n'y a que deux années qui soient inscrites dans le livre de Joinville, deux années qui étaient pour lui mémorables entre toutes, l'année 1248 , où il quitta son beau château et ses deux enfants, dont l'un venait de naître, à la veille de Pâques; l'année 1270, où le bon roi

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Louis trépassa de ce siècle le lendemain de saint Barthélemi l'apôtre (§§ iioetySq).

Cependant il ne faut pas croire qu'entre ces deux dates toute indication manque au lecteur pour suivre la marche des événements. Tant que dure la croisade , Joinville a soin d'indiquer en quel lieu les faits se passent, et par cela même les dates de Jour ou de mois qu'il note de temps en temps peuvent presque toutes être rapportées avec certitude à une année déterminée. Il suffit en effet de combiner la chronologie du règne de saint Louis avec le récit de Joinville pour partager en plusieurs séjours parfaitement déterminés le temps qui s'est écoulé entre le départ pour la croisade en 1248 et le retour en 1254.

Le séjour en Chypre a duré du mois de septembre 1248 à la fin de mai 1249. Dans cet intervalle se place l'ambassade des Tartares, l'arrivée de l'impératrice de Constantinople et la guerre du roi d'Arménie contre le Soudan d'Iconium (§§ i33 à 143). D'autres faits peuvent être datés avec plus de précision ; car on est sûr que l'année 1 249 doit être suppléée quand Joinville dit (§§ 146 et 147) que les préparatifs pour l'approvisionnement de la flotte commencèrent à l'entrée de mars, que le roi s'embarqua le vendredi avant la Pentecôte (21 mai), qu'il mit à la voile le samedi, qu'il jeta l'ancre à la pointe de Limisso, le jour de la Pentecôte, et que pendant la messe une tempête dispersa un grand nombre de vaisseaux. Suivant lui (§§ 148 à I 5o), on aurait remis à la voile le lendemain de la Pentecôte, et les croisés, arrivés en vue de Damiette le jeudi suivant, auraient débarqué le vendredi avant la Trinité (28 mai); mais d'autres textes autorisent à croire que la relâche après la tempête a duré jusqu'au 3o mai, et que le débarquement s'est fait le 5 juin seulement.

Le séjour en Egypte a duré du mois de Juin 1249 au 8 mai i25o. Joinville nous apprend qu'à la Saint- Rémi (i'^'" octobre 1249 , § 180) le comte de Poitiers n'était pas encore arriyé, qu'à l'entrée de l'Avent (fin novembre, § 184) le roi se mit en marche vers le Caire , qu'un avantage fut remporté sur les Sarrasins le Jour de la saint-Nicolas (6 décembre, § i85) , qu'un autre engagement eut lieu le Jour de Noël (2 5 décembre, § 196) , que le fleuve fut passé à gué et la bataille de Mansourah livrée le Jour de Carême-prenant (8 février i25o, §§ 216 à 248). A divers incidents du premier Jour de carême {9 février, §§ 254 à 262) , et à la grande bataille du vendredi (i i février, §§ 203 à 279) succèdent bientôt les maladies et la famine ; Joinville fut obligé de s'aliter, dès la mi-carême (6 mars, § 299). La cherté était excessive à Pâques (27 mars, § 293). Après

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des négociations qui n'aboutirent pas, la retraite vers Damiette fut décidée et commença le mardi soir après les octaves de Pâques (5 avrils §§ 3o4 et 3o5); le roi fut fait prisonnier dans la nuit, et Joinville le lendemain matin (§§ 3 14 à 325). Le vendredi suivant (8 avril, § 327), Joinville manqua par oubli à l'abstinence ; le dimanche (10 avril , § 329) , il vit massacrer avec les autres malades son prêtre Jean. Cependant saint Louis avait arrêté les conditions de sa délivrance avec Touran Schah, quand les croisés furent ramenés par eau le jeudi avant l'Ascension vers Damiette, qui devait être rendue le samedi (3o avril, § 347). Le meurtre imprévu de Touran Schah remit tout en question, mais au bout de vingt-quatre heures (3 mai , § 357) les émirs confirmèrent le traité , et la reddition de Damiette fut fixée au lendemain de l'Ascension (6 mai, § 368). Le roi et les prisonniers ayant été délivrés le soir même (§ § 371 et 375) , le paiement de la rançon se fit le samedi et le dimanche jusqu'à la nuit i'§ 38o, 7 et 8 mai) , pendant que durait encore l'incendie allumé par les Sarrasins le jour de leur entrée à Damiette (§ 370).

En comptant six jours de traversée (§ 404) à partir de la nuit du 8 mai , on voit que saint Louis arriva en Acre le 14 mai i25o : il y resta jusqu'au mois de mars i25i. Le dimanche où il déclara sa résolution de rester en Syrie (§ 435) devait être le dimanche 26 juin, puisque Joinville dit ailleurs que ce fut aux environs de la saint-Jean, et que le jour de la saint-Jacques (§ 438, 25 juillet) le roi se plaignait qu'un mois se fût écoulé sans qu'on lui eût retenu des chevaliers (§439). Ce fut alors qu'il prit de nouveau Joinville à ses gages (§ 441). Bientôt après ses frères partirent (§ 442). C'est pendant le séjour d'Acre qu'il reçut plusieurs messages (§§ 442 à 443) et qu'il envoya lui-même en Egypte Jean de Valenciennes pour réclamer la délivrance des prisonniers chrétiens (§ § 465 à 468). A l'entrée du carême, qui commença le i" mars en i25i, le roi se préparait à partir d'Acre pour aller fortifier Césarée. A ce moment le Credo de Joinville était terminé : il avait commencé à s'en occuper après le départ des frères du roi (§ 777).

Le séjour de Césarée dura du mois de mars i25i au mois de mai i2 52. La seule date indiquée par Joinville est celle du nouvel engagement qu'il conclut avec le roi (§ 499) vers le temps de Pâques, qui tomba le 16 avril en i25i. Les principaux événements qui se rapportent au temps de ce séjour sont le retour des ambassadeurs envoyés de Chypre au roi des Tartares (§ 470) , l'engagement d'Alenard de Senaingan , celui de Philippe de Toucy (§ § 493 à 495), divers jugements rapportés par Join-

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ville (§ § 5o5 à 5 14), et la trêve conclue avec les émirs d'Egypte (§ 5 i 5).

Le séjour de Jafta s'étend du mois de mai 1252 à la tin de juin i2 53. C'est dans cet intervalle qu'arrivèrent le comte d'Eu et le prince d'Antioche (§§ 52 1 et 52 2); c'est alors aussi que saint Louis conçut le projet d'un pèlerinage à Jérusalem, auquel on le fit renoncer (§ 554). Les croisés eurent de fréquents engagements avec les Sarrasins : Joinville mentionne en particulier celui auquel il prit part le jour de la saint-Jean après Pâques (6 mai i253, § 544). Le mois suivant un corps de Sarrasins tailla en pièces la garnison de Sidon et ruina la ville (§ § 55 i et 5 52).

Saint Louis quitta Jaffa le jour de la fête des apôtres saint Pierre et sairit Paul (29 juin i253, § 563), et arriva dans les premiers jours de juillet à Sidon où il resta jusqu'en février 1 254. Après avoir campé devant le château d'Arsur le jour même , où ils quittèrent Jaffa, les croisés arrivèrent par Acre et Passe-Poulain jusqu'à Tyr, où ils se séparèrent en deux corps (§§ 563 à 569) : l'un marcha. directement sur Sidon avec le roi, pendant que l'autre, dont Joinville faisait partie , entreprit l'expédition de Belinas (§§ 570 à 58i). Le faux bruit de la prise de Bagdad par lesTartares (§ 584) , le message du seigneur de Trébisonde (§ 591) et l'arrivée de la reine Marguerite (§ 593) , puis l'adoption des enfants d'un pauvre chevalier le jour de la Toussaint (i"' novembre 12 53, § 59 5) , sont les incidents qui précèdent , dans le récit de Joinville, la nouvelle de la mort de la reine Blanche (§ 6o3). Geotîroi de Beaulieu , qui écrivait plus de trente ans avant Joinville et qui devait avoir conservé des souvenirs plus présents, affirme au contraire que le roi était à Jatfa quand cette nouvelle lui parvint. La reine Blanche étant morte au mois de novembre i252, on aurait mis bien peu de diligence à en informer saint Louis s'il n'en avait été informé qu'après le mois de juin i253.

Il quitta Sidon pour préparer son retour en France , et arriva en Acre à l'entrée du carême (fin de février ou commencement de mars 1254, § 616). Il s'y embarqua la veille de saint-Marc et mit à la voile le jour de la fête (2 5 avril, § 617), qui était le jour de sa naissance. Au bout de dix semaines de navigation (§65 2), il aborda près d'Hyères, et ne consentit à débarquer que le vendredi suivant (17 juillet 1254, § 653). Joinville s'étant séparé du roi à Beaucaire (§ 663) avant la fin de juillet, le retrouva trois mois plus tard à Soissoris (§ 664) , puis au parlement du mois de décembre à Paris (§ 665), où se négocia , par son entremise , le mariage qui devait se conclure en i25 5 entre Thibaut II, roi de Navarre, et Isabelle, fille de saint Louis (§ 666).

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Ici le livre de Joinville change de caractère : il n'y faut plus chercher un récit où soient racontés les événements du règne, mais un tableau qui nous en retrace l'administration. Dans ces pages consacrées aux vertus civiles de saint Louis se retrouvent quelques traits empruntés à la première partie, qui est consacrée à ses vertus chrétiennes. C'est ainsi qu'il est question deux fois de la paix conclue en i258, contre l'avis du conseil, avec le roi d'Angleterre (§ § 65, 678 et 679). A l'occasion de ce traité, ce prince vint en France l'année suivante et fit hommage à saint Louis le 4 décembre 1259, en présence des principaux personnages des deux royaumes. Joinville ne mentionne pas cette cérémonie, maison peut croire qu'il y assistait, et qu'il prit part cette année même au parlement de la saint-Martin d'hiver, où fut jugé le différend de l'archevêque de Reims avec l'abbé de Saint- Rémi (§ 673). On peut rapporter à la même année ou à un temps voisin les réponses de saint Louis aux évêques , dont Joinville parle comme témoin oculaire, et ses propres démêlés avec l'abbé de Saint-Urbain (§ § 61 à 64 et 669 à 677). C'est au mois d'avril 12 58, que le roi tomba gravement malade à Fontainebleau et qu'il recommanda si instamment à son fils Louis de se concilier l'amour du peuple pour être digne de le gouverner (§21). Ce Jeune prince mourut au mois de janvier 1260, et Henri III accompagna ses restes à Saint-Denis. Il ne retourna en Angleterre qu'après Pâques , et c'est peut-être pendant ce séjour qu'ayant lavé les pieds des lépreux le jeudi saint, il fournit à saint Louis l'occasion de le citer en exemple à Joinville (§ 688). La date d'une charte royale permet de supposer que ce fut à la Pentecôte de l'année 1260 que Robert de Sorbon se rencontra à Corbeil avec le sénéchal , et qu'il eut l'imprudence de vouloir lui faire la leçon sur la manière dont il convenait de s'habiller (§ § 35 à 38). Six ans plus tard Joinville assistait au conseil où saint Louis décida que le comté de Dammartin devait être restitué à Mathieu de Trie (§ § 66 et 67). Aux nombreux détails qu'il donne d'après ses propres souvenirs sur l'administration de saint Louis, il a voulu faire ajouter comme supplément quelques passages empruntés à un roman ou chronique en langue vulgaire dont la connaissance était parvenue jusqu'à lui. Entre ces emprunts, dont j'ai donné plus haut l'indication exacte (voy. p. 488) les plus considérables se rapportent aux Établissements de saint Louis et aux Enseignements qu'il rédigea pour son fils.

C'est comme témoin que Joinville parle de nouveau quand il raconte que le saint roi prit la croix pour la seconde fois le 25 mars 1267 (§§ 733 et

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734). Il semble en cette occasion avoir pris congé de lui pour ne plus le revoir (§ ySj). Après avoir rapporté ce qu'il avait lu de la maladie et de la mort de saint Louis en 1270, ou signalé expressément ce que le comte d'Alençon lui en avait directement appris (§§ 738 3759), il reprend, pour ne pas le quitter, son rôle de témoin à l'occasion de l'enquête faite en 1 282 (§ 760), et de la levée du corps saint en 1298 (§§ 762 à 765).

Portrait de saint Louis peint en i3i6 ou en i3i7 sur le registre L\'H de la chancellerie royale (Archives nationales).

Tel est le cadre chronologique où sont contenus les récits de Joinville. J'ajouterai qu'en i3o9 il offrit à Louis le H utin un exemplaire de son ouvrage , et qu'il lui écrivit en i3 i 5 la lettre qui termine cette édition. Selon l'opinion la plus accréditée, Joinville mourut lui-même en i3i7, ayant élevé dans la chapelle de son château un autel au grand saint dont il vénérait la mémoire , et laissant un autre monument de sa pieuse aftection dans un livre qui ne périra jamais.

jorsque j'entrepris de mettre à la portée de tous le livre de Joinville, dans une édition populaire qui ne contenait que la traduction du texte original, je me persuadai que celte reproduction, nécessairement imparfaite, piquerait la curiosité au lieu de la satisfaire, et amènerait à l'historien de saint Louis de nouveaux lecteurs , curieux de l'étudier dans sa propre langue. Cette espérance n'était pas une illusion, et je ne fis que répondre au désir d'un grand nombre de personnes lorsque je publiai , bientôt après , une édition où cette même traduction n'était plus qu'un accessoire, qui accompagnait l'ouvrage original, non pour en tenir lieu, mais pour en faciliter l'intelligence. J'offris alors aux gens du monde des secours qui leur avaient jusqu'alors manqué, en mettant sous leurs yeux, d'un côté, le texte même de Joinville, avec ces inversions hardies qu'on ne se permet plus de nos jours, avec ces expressions tombées dans l'oubli ou détournées depuis longtemps de leur acception primitive, avec ces traces de latinité dont l'empreinte était encore profonde ; et de l'autre , un texte où la construction , le sens et l'orthographe des mots n'étant plus en désaccord avec nos habitudes modernes, dissipent l'obscurité de la phrase originale, et permettent de reconnaître, sous leur aspect étrange ou suranné, tous les éléments dont elle se compose.

Il s'agit aujourd'hui de faire un pas de plus dans cette voie, et de donner des notions exactes sur les règles grammaticales que Joinville a observées dans son livre. Il y a certainement des lecteurs qui ne peuvent se contenter d'entendre une phrase à la manière des enfants, sans apercevoir les liens qui unissent les mots dont elle se compose. Or le texte contenu dans cette édition est réellement conforme aux règles d'une grammaire qui ne mérite pas moins d'être connue que celle du français moderne. Les esprits éclairés auxquels ce volume est destiné aimeront sans doute à saisir cette occasion d'aborder une étude pleine d'intérêt, qu'il est possible, si je ne m'abuse , de leur rendre courte et facile.

Il y a bien des points par lesquels la langue de Joinville ressemble à la nôtre ; mais il y en a aussi par lesquels, tout en paraissant lui ressembler, elle en diffère essentiellement. On y trouve , comme dans le français moderne^ un nombre considérable de mots qui prennent ou perdent alternativement 1'^ finale ; mais si l'on en concluait que Vs finale fût alors comme

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aujourd'hui le signe constant et caractéristique du pluriel, on tomberait dans une grande erreur. Cela n'était vrai que des substantifs et des adjectifs féminins dont la dernière syllabe était muette; au contraire, quand ces mêmes mots étaient terminés par un son plein, ou quand il s'agissait de substantifs et d'adjectifs masculins , l'addition de Vs finale était déterminée par une autre règle qui est complètement tombée en désuétude. C'est là un fait singulier et longtemps méconnu , dont il faut se rendre un compte exact si Ton veut comprendre la principale différence qui existe entre la grammaire du treizième siècle et la nôtre.

Disons d'abord que si les substantifs et les adjectifs modifiaient leur désinence par l'addition d'une .<? finale, c'était en souvenir de la déclinaison latine. Pour le bien comprendre, il n'est pas nécessaire de savoir le latin. De même que nos verbes, en modifiant leur désinence, expriment des différences de personnes, de nombres, de temps et de modes ; de même en latin les noms, les adjectifs et les pronoms modifiaient leur désinence pour exprimer la différence qui existe entre le sujet et le régime, puis entre une espèce de régime et une autre, enfin entre le singulier et le pluriel. De là, ce qu'on appelle les cas de la déclinaison latine. Deux de ces cas ont exercé une influence décisive sur la langue du treizième siècle, le nominatif ou sujet, et l'accusatif ou régime direct.

A l'égard des substantifs masculins , la règle ordinaire est qu'ils ont deux formes, l'une pour le sujet singulier et le régime pluriel {peuples)^ l'autre pour le régime singulier et le sujet pluriel (peuple). La iorme peuples dérive, d'une part, du nominatif singulier pop iil lis, et de l'autre, de l'accusatif pluriel populos, qui avaient pour caractère commun de se terminer par une s. La forme peuple a aussi une double origine : l'accusatif singulier pop ulum et le nominatif pluriel /70j7«//, qui étaient dépourvus l'un et l'autre de Vs finale. On appliquait même cette règle à certains substantifs qui suivaient en latin une déclinaison tout à fait différente, puisqu'ils n'avaient pas 1'^ finale au nominatif singulier, et qu'ils la prenaient au contraire au nominatif pluriel. C'est ainsi , par exemple, qu'on écrixait pères au sujet singulier avec une s dont le latin pater était dé- ■ pourvu, eipere au sujet pluriel sans 1'^ qui existait dans le latin patres.

A côté de ces substantifs qui se présentaient sous deux formes seulement (/'ez/j'/e^ et peuple, pères et père), il s'en rencontrait d'autres, moins nombreux, qui en avaient trois; l'une était propre au sujet sinlier et différait sensiblement des deux autres; la seconde servait pour le régime pluriel;- la troisième, suivant l'usage ordinaire, était commune au

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régime singulier et au sujet pluriel. Je me bornerai à citer nos substantifs comte, homme et larron, qui faisaient au sujet singulier ciiens, lions,

I erres {en latin cornes, liomo, latro); au régime pluriel, contes, homes, larrons (en latin comités, hommes, latrones) ; au régime singulier et au sujet pluriel, conte, home, larron (en latin comitem et comités, hominem et homines, latronem et latrones). La forms des sujets singuliers /zon^ et /erre^ prouve que conformément à la règle ordinaire, ces mots pouvaient prendre une s finale quoique les nominatifs latins homo et latro en fussent dépourvus; mais à cause de Tétymologie latine, on pouvait aussi , sans ajouter cette 5, écrire Ao/n ou hon et lerre. Au contraire , le sujet pluriel restait toujours dépourvu de cette finale , malgré la forme des nominatifs pluriels comités, homines, latrones.

En résumé , la déclinaison latine avait produit pour nos substantifs masculins deux ou trois formes distinctes. La confusion entre le sujet et le régime d'un même nombre n'était pas possible. Ce qui pouvait se confondre c'était le régime singulier avec le sujet pluriel , et le sujet singulier avec le régime pluriel, excepté quand il s'agissait de certains sujets singuliers tels que hom et lerre, qui avec ou sans 1'.? finale restaient distincts des régimes singuliers home et larron, tout comme des régimes pluriels/?o?7ze5 et larrons. Par exception, quelques substantifs échappaient à ces règles, parce que la consonne finale de leur radical les rendait invariables comme ceux qui se terminent dans le français moderne par s, x ou :[.

Les substantifs féminins terminés par un e muet se comportaient comme aujourd'hui , n'ayant que deux formes, l'une affectée au singulier, l'autre au pluriel, sans distinction du sujet et du régime. Au singulier, femme représente à la fois le nominatif ^emma et l'accusatif /emmam; le pluriel femmes est dérivé de ï accusatif feminas, et il représente aussi, sans en être dérivé , le nomlnatli feminœ. Les substantifs féminins terminés par un son plein n'ont aussi qu'une forme au pluriel; mais ils suivent au singulier la règle ordinaire des substantifs masculins, prenant au sujet Vs finale et la perdant au régime. 11 résulte delà que raison ne s'employait qu'au régime singulier, tandis que raisons pouvait être au singulier comme sujet, ou au pluriel soit comme sujet , soit comme régime. On n'oubliera pas qu'il y avait aussi quelques substantifs féminins que la consonne finale de leur radical rendait invariables , comme pais ou pai^.

II y en a d'autres qui dans le texte de Joinville se présentent au singulier sous une seule forme , quoique leur radical ne les empêchât pas d'en avoir

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deux : ainsi les féminins gent et riens restaient invariables au singulier, quoiqu'il eût été plus régulier de mettre (ce que l'on rencontre dans certains textes) gens au sujet , et rien au régime.

Cette déclinaison de l'ancien français semble bien incomplète quand on la compare à la déclinaison latine ; mais il n'en est plus de même quand on la compare à ce qui en subsiste dans la langue actuelle. J'ajoute que pour s en faire une idée plus exacte, il faut considérer avec les modifications des substantifs celles que subissaient l'article, les adjectifs et les pronoms.

Notre article masculin paraît avoir trois formes différentes au singulier et trois autres au pluriel; mais en réalité du et des, au et aux ne sont que les articles le et les combinés avec les prépositions de et à. Dans l'ancien français, il y avait, outre le et les, qui étaient des régimes, un sujet // qui servait tant pour le singulier que pour le pluriel. Il est facile de voir que, par l'addition de l'article, on rendait impossible toute confusion entre le régime singulier et le sujet pluriel des substantifs masculins, comme entre le sujet singulier et le régime pluriel : peuple précédé de le était nécessairement au régime singulier, et précédé de // au sujet pluriel; par la même raison li peuples ne pouvait être qu'un sujet singulier et les peuples qu'un régime pluriel. Ze combiné âvecde, à et en produisait les formes contractes dou, au et ou. Au pluriel les formes correspondantes {des, aus ou as et es) étaient communes aux deux genres, parce que les qui concourait à leur formation était un article des deux genres. Il y avait toutefois cette différence qu'au masculin les servait seulement pour le régime, tandis qu'au féminin il servait aussi pour le sujet.

Les adjectifs, aussi bien que les participes passés et les participes présents, se comportaient comme les substantifs du genre auquel ils appartenaient. Mais il faut savoir que, contrairement à l'usage moderne, il y avait des adjectifs féminins qui ne se terminaient point par un e muet, ayant en français comme en latin une forme unique pour les deux genres. Ainsi, comme grandis en latin, gran:{ en français pouvait se joindre aussi bien à un féminin qu'à un masculin : « de ses gran:( chevaleries et « de ses gran:{ faiz d'armes (§ 2) ». Ces sortes d'adjectifs en tant que féminins, suivaient la règle propre aux substantifs féminins terminés par un son plein, c'est-à-dire qu'ils avaient au singulier deux formes, l'une pour le sujet {grani ou grans) ., l'autre pour le régime [grant]^ et au pluriel une forme unique [gran-; ou grans) qui servait indistinctement pour

le sujet et pour le régime. De là, au singulier, gran^ mère pour le sujet, gratit mère pour le régime ; et au pluriel, gran^ mères sans distinction de sujet ou de régime.

Parmi les mots qui pouvaient, comme l'article, en se joignant aux substantifs, aider à la distinction des sujets et des régimes, je citerai d'abord les adjectifs possessifs. Les formes mes, tes, ses, au masculin, représentaient à la fois le sujet singulier et le régime pluriel. On employait mon, ton, son pour le régime singulier masculin, et mi, ti, si ou siii pour le sujet pluriel masculin. Au féminin on disait, sans distinction de sujet ou de régime, ma, ta, sa pour le singulier et mes, tes, ses pour le pluriel. L'« dans ma, ta, sa devait s'élider comme dans l'article la (m'escuele, s'arbaleste, au lieu de ma esciiele, sa arba leste). Au sujet singulier masculin, nostre et vostre pouvaient s'employer, avec ou sans 1'^ finale suivant que l'on tenait compte des règles ordinaires de la déclinaison ou de l'étymologie latine (noster, rester). Ils ne prenaient jamais ïs au sujet pluriel masculin {nostre enfant) ; au régime pluriel c'était nos et vos plutôt (\\iQnostres et vostres qui se joignaient à un substantif [nos esciis et non nostres esciis). Quant à notre adjectif possessif leur, qui s'écrivait plutôt lor et lotir dans la langue de Joinville, il était invariable, parce que l'étymologie latine illorum empêchait d'y ajouter 1'^ finale au pluriel.

Les pronoms possessifs mien et sien suivaient la règle ordinaire des substantifs masculins. Au féminin on trouve moie ou moye et soie, soe ou seue. Les pronoms nostre, vostre et lor ou loiir sont communs aux deux genres ; au régime pluriel on disait les nostres et les vostres, plutôt que les nos. Tous ces pronoms pouvaient se joindre à un substantif : le mien visaige, un mien roncin, la moie place, la seue bataille.

Deux sortes d'adjectifs démonstratifs pouvaient se joindre aux substantifs. Le premier avait une seule forme {cil) au masculin pour le sujet singulier et le sujet pluriel; il faisait au régime singulier cel, celui ou celi, et au régime pluriel ceus (ou bien encore, d'après les chartes de Joinville, ceux, cel:[, celx, cex, ces, ciaiis, ciax). Au féminin, sans distinction du sujet et du régime, on trouve au singulier celle ou celé, et au pluriel celles ou celés ; les chartes fournissent en outre, mais pour le régime singulier seulement, celi, celli, iceli. L'autre adjectif démonstratif se présente au masculin sous les formes suivantes : sujet singulier ci\ ou cis; sujet pluriel, cist ; régime singulier, cest, cesti, cestui, ce; régime pluriel ce:{^ ou ces. Au féminin, la forme unique du singulier est ceste, et celle du pluriel ces (ou bien encore, d'après une seule charte, cestes). Quand

LANGUE ET GRAMMAIRE DE JOINVILLE. 5l5

ces adjectifs démonstratifs s'employaient comme pronoms, ils suivaient les mêmes règles.

Parmi les adjectifs et les pronoms indéfinis, il y en avait qui se déclinaient suivant la règle ordinaire, comme un, aucun, chascun, autre, nul. Je dois signaler pourtant à côté des régimes habituels autre et nul, certains régimes particuliers {autrui, nulli et nullui) qui ne s'employaient que comme pronoms. La forme nuls, commune au sujet singulier masculin et au régime pluriel, pouvait se changer en nus. Notre mot tel. qui rentrait dans la classe des adjectifs ayant une seule forme pour les deux genres, aurait fait au sujet singulier tels ou tel:{ si le changement de Is et l:{ en x n'eût pas été habituel. En outre, les chartes de Joinville prouvent que ce mot était un de ceux où l'on substituait volontiers à Ye simple la diphthongue ei. On trouve donc, au lieu de tex, dans les chartes teix, et dans le manuscrit du quatorzième siècle tiex, soit pour le sujet singulier des deux genres, soit pour le régime pluriel masculin, soit pour le pluriel féminin sujet ou régime. La forme tel sert, d'une part, pour le sujet pluriel masculin, d'autre part pour le régime singulier masculin ou féminin : je n'ai pas maintenu les désinences féminines tele et teles, parce qu'elles devaient être de rares exceptions, sinon des fautes introduites par le copiste. Notre mot tout, en tant que masculin, faisait au sujet pluriel tuit, au sujet singulier et au régime pluriel tous ou tou:{, au régime singulier tout. Le féminin faisait au singulier toute, et au pluriel toutes.

Il y avait alors, comme aujourd'hui, deux pronoms relatifs, lequel et qui. Dans le premier, l'article est combiné avec le mot quel sans rien perdre de la liberté de ses flexions, c'est-à-dire qu'il se décline exactement de même que s'il était joint à un substantif. Quant au mot quel, il suit les règles qui viennent d'être exposées pour tel, parce qu'il rentre, aussi bien que tel, dans la classe des adjectifs ayant une seule forme pour les deux genres. Le second pronom relatif servait généralement pour les deux genres et pour les deux nombres, faisant au sujet qui et au régime que. A ce régime il faut en ajouter un autre, qu'on peut considérer comme équivalent de notre mot qui précédé d'une préposition, puis de notre mot que; c'est-à-dire qu'on écrivait, d'une part, à cui, de cui,pour cui, au lieu de à qui, de qui, pour qui; de l'autre, cuj^oii cui Dex absoyle (§ 856), au lieu de que Dieu absolve. On trouve aussi le même mot employé pour signifier de qui : ainsi dans ce passage, « cil pour cui méfie fait, » doit se traduire : « celui pour le méfait de qui ; » de même que cui fille, dans l'Histoire (§ 466), signifie la fille de qui.

5l6 ÉCLAIRCISSEMENTS.

Les pronoms personnels avaient à peu près les mêmes formes qu'aujourd'hui. Au sujet singulier de la première personne on trouve jV, y et par exception ge;a\i régime me, moi ou moj^. Jo'inviUe met souvent jV où nous mettrions moi, parce qu'il n'employait moi qu'au régime, tandis que nous l'employons quelquefois au sujet : « je qui onques ne li menti « (§ 27) ; je et mi chevalier en loames Dieu (§ 210). » Pour la seconde personne, il se servait de tu au sujet, de te et de toi au régime ; il disait, « et tu, anfers (§ 802), » là où nous dirions et toi. Au pluriel, sans distinction de sujet ni de régime, on disait pour la première personne îîous (remplacé quelquefois dans les chartes par 7ios), et pour la seconde personne vous.

Il, sujet singulier masculin de la troisième personne, fait au régime : i" le ou /' et par exception lo et lou, 2" lui ou li, 3° se ou soi. Joinville préférait toujours il à lui comme sujet : «et il avec (§ 8); il meismes « l'amendoit (§ 60); il ne sa mère (§ j3). « Li avait souvent le sens réfléchi : « pour li confesser à moy (§ 38); par lui confesser (§ 8o5); il otpooir « de li resusciter (§ SBy)». Le sujet masculin pluriel est toujours il et jamais ils. De même qu'au sujet singulier on disait // meismes au lieu de lui-même, on le disait au pluriel (§ i35) au lieu de eux-mêmes. Les régimes sont : 1° les; 2° aus ow aux {eul'^ selon l'orthographe rajeunie des manuscrits), et déplus, par exception, dans certaines chartes, alx, eauls, iaus; 3" lour et lor, plus fréquents que leur dans les chartes. Ans se prenait, comme lui ou //, dans le sens réfléchi : « ne font force li Assacis d'aus « faire tuer (§ 460) ». Les chartes emploient quelquefois lour dans des phrases où nous serions obligés de mettre eux ou soi : « sans rien rete- « nir à lour; il ne iront à l'ancontre par lour; ont renoncié por lour. » Par la même raison il faut conserver la leçon du manuscrit A (§476), « esliroient entre lour, «comme synonyme de éliraient entre eux ou entre soi.

Le pronom féminin faisait elle au sujet singulier; la, l\ lui et li au régime; elles au sujet pluriel; les, lour ou lor au régime. Le régime // s'employait aussi dans le sens réfléchi.

Avant d'aller plus loin dans l'exposé des règles de notre ancienne langue, il est bon de revenir sur ce qui précède, et de voir comment, en comparant les manuscrits et en s'appuyant sur un petit nombre de principes élémentaires, on arrive à constater et à corriger les mauvaises leçons que les copistes ont introduites dans le texte de Joinville.

J'en trouve un exemple dès le début du livre : « A son bon seigneur

« Looys.... Jehan sire de Joinville .90/2 scneschal de Champaigne. » Le manuscrit du quatorzième siècle est contredit ici par ceux du seizième où on lit : « .... Jehan sire (ou seigneur) de Joinville des seneschaiilx de « Champaigne. » Comme lès mots des seneschaulx ne présentent pas de sens raisonnable, il est évident qu'on ne les aurait pas introduits dans le texte à la place des mots son seneschal, si cette dernière leçon, qui est parfaitement claire, eût existé dans le manuscrit original. Or elle n'y devait point exister puisque dans une formule analogue, qui nous est fournie par la lettre originale de Joinville à Louis le Hutin, au lieu de son seneschal on lit ses senechaix. C'est bien certainement la leçon équivalente ses seneschaus qui existait dans le texte primitif : un copiste du quatorzième siècle, qui la comprenait encore, en a dénaturé la form.e sans en altérer le sens ; un copiste du seizième siècle, qui ne la comprenait plus, en a dénaturé le sens quoiqu'il en ait à peu près respecté la forme. Le contre-sens des seneschaul^ permet donc de substituer la leçon primitive ses seneschaus à la leçon rajeunie son seneschal.

On lit dans le manuscrit A : « Devant le roy servoit du mangier le « conte d'Artoiz son frère (§ 94). » Le sens n'est plus le même dans le manuscrit L : « Devant le roy servoit le conte d'Artois et ses frères, les- « quelz servoient ledit roy du manger. ■» Comme le comte de Poitiers, dans le festin solennel décrit par Joinville, mangeait à la table du roi, il ne restait pas au comte d'Artois plusieurs frères qui pussent servir avec lui. Il était donc absolument nécessaire que le vaox. frère ixat au singulier dans l'original; mais en même temps la grammaire voulait qu'il fût au sujet, c'est-à-dire qu'au lieu de son frère, qui était un régime, il y eût ses frères. C'est donc ce singulier de forme ancienne, pris pour un pluriel, qui a trompé encore ici le copiste du seizième siècle. Pour trouver un sens à ce prétendu pluriel, il a imaginé d'ajouter, avec la conjonction et, les mots lesquel:{ servoient le dit roy. Il suffit de supprimer cette interpolation pour rétablir, avec le sens qu'il avait méconnu, la véritable forme du texte primitif, qu'il avait respectée.

Voici encore d'autres passages où la même contradiction existe entre les leçons du quatorzième siècle et celles du seizième, parce que dans les unes le sens est respecté aux dépens de la forme, et dans les autres la forme aux dépens du sens. Quand on lit (§§ 176, 232 et 267) dans le manuscrit A, « et son chamberlanc nous vint à l'encontre, — après tout son conseil (( li loa, — et li dit l'en le meschief où son frère estoit, » il est facile de reconnaître d'après les circonstances du récit qu'il ne pouvait être question.

5l8 ÉCLAIRCISSEMENTS.

comme dans le manuscrit L, de plusieurs chambellans, « et ses chambera lans nous vindrent à l'encontre ; » de plusieurs conseils, « après tous « ses conseil^ le prièrent ; » ni de plusieurs frères du roi, « luy dist le tt meschefoù ses frères estoient ». Mais c'est précisément parce que tous ces pluriels faussent évidemment le sens que le copiste du seizième siècle n'aurait pas imaginé de toucher aux trois verbes singuliers vint, loa et estait, s'il n'avait pas été induit en erreur par la forme ancienne du sujet singulier ses et par 1'^ finale des substantifs qui l'accompagnent.

Ailleurs, et par exception, c'est le manuscrit L qui donne la forme rajeunie : « quand son pallefroy fut venu (§ 66 1) ; » mais le copiste du manuscrit A , contrairement à son usage , conserve l'orthographe ancienne du texte primitif parce qu'il a confondu le sujet singulier avec un pluriel : « quant ses palefrois furent venus. » Or comme il ne s'agit certainement que d'un seul cheval^ on peut être sûr que la leçon originale portoit : « quant ses palefrois fu venus « .

Dans les exemples que j'ai cités jusqu'ici, les sujets singuliers qui ont été pris pour des pluriels se composaient de l'adjectif possessif .se.s, joint à un substantif; voici d'autres passages où la combinaison de l'ancien article // avec le substantif a fait commettre de semblables erreurs au copiste du seizième siècle. Je commence par citer le texte rajeuni du manuscrit A : « /e sceau de la lettre estoit brisié (§ 66)\ le prince des Turs ce devant nommé fist passer (§ 200) ; les barons du pays orent conseil et a le patriarche (§ 529 ) ; l'ennemi qui estoit dedens leur respondi (§ 597) ; « qui ne vous aiment gueresne l'un ne Vautre (§ 641). » Pour que le copiste du seizième siècle ait mis au pluriel les seaulx, les princes, les patriarches, les ennemys, ne les ungs ne les autres, alors qu'il ne pouvait être question que d'un seul sceau, d'un seul prince, d'un seul patriarche, d'un ennemi (qui était le démon), d'un seul royaume opposé à un autre royaume, il faut qu'il ait été entraîné à cette méprise par l'orthographe du texte original, où il y avait certainement, au sujet singulier, liseaus, H princes, li patriarches, li ennemis, ne li uns ne H autres.

De même que plusieurs sujets singuliers du texte original ont été pris pour des pluriels par le copiste du seizième siècle, à cause de Ys finale qu'ils conservaient au temps de Joinville en souvenir de la déclinaison latine, de même les sujets pluriels, qui ne se terminaient pas alors par cette consonne, ont pu souvent se prendre pour des singuliers. Le copiste du manuscrit A ne tombait pas ordinairement dans cette erreur, mais il rajeunissait l'ancienne orthographe en ajoutant une s à la terminaison.

Il écrivait donc : « en ce point que les frères au roy revindrcnt (§ i35); « là fu le roy et les riches hommes de l'ost (§ 181) ; le duc de Bour- « goingne et les riches hommes d'outremer (§ 216); la où les escrivains « le Soudan estoient (§ 332); en la bataille au conte de Brienne furent « les hospitaliers (§ 53o); les hermitcs <\\.\\ y demourcrcnt anciennece ment (§ 638); les Boiirgoi gnons et les Looreins (§ 684).» Tous ces pluriels, qui s'accordent parfaitement avec le sens des phrases d'où ils sont tirés, auraient été certainement compris par le copiste du seizième siècle s'il avait eu à transcrire les formes rajeunies qui précèdent; mais le texte original devait contenir des sujets pluriels de forme ancienne (// frère, H riche home, H escrivain, H Hospitalier, H hermite, H Boiir^ goignon, H Loorein), qui, en dépit du sens ont été tranformés en sujets singuliers {le frère, le riche homme, etc.).

Dans d'autres passages, c'est l'adjectif possessif nostre, employé au sujet pluriel, qui a été la principale cause de l'erreur. Le copiste du manuscrit A comprenait encore cette forme ancienne, mais il la rajeunissait : « Quant nos mariniers nous eurent ramenez (§ 3 1 5). » Celui du seizième siècle la respecte, croyant qu'il est question d'un seul marinier ou notonnicr : « Quant nostre notonnier nous eut ramené. » A la rigueur on pouvait supposer que Joinville avait voulu parler d'un seul marin, de celui qui commandait la manœuvre. Mais il y a un autre passage où le sujet pluriel ne pouvait être confondu avec le singulier sans causer une erreur grossière ; c'est celui où saint Louis explique qu'il était bien nécessaire que le roi d'Angleterre et lui lissent la paix, parce qu'ils avaient épousé les deux sœurs, et que leurs enfants étaient cousins germains (§ 65). Le texte original portait bien certainement : « et sont nostre enfant cousin c( germain. » Au lieu de rajeunir, comme dans le manuscrit A, cette orthographe surannée du sujet pluriel ( « et sont nos enfants cousins gerce mains »), le copiste du seizième siècle a vu là quatre singuliers, auxquels il a sacrifié à la fois le verbe et le sens en mettant : « et est nostre (c enfant cousin germain. y>

Ce contresens et tous ceux qui précèdent seraient inexplicables, si 1 on refusait d'admettre que ces passages mal compris ont été traduits d après un texte où les règles de l'ancienne déclinaison française étaient encore observées. Il est donc légitime de rétablir l'orthographe primitive dans les passages correspondants du manuscrit A. J'ajoute qu'il faut le taire aussi dans les passages, bien plus nombreux, où il n'existe pas de ces leçons contradictoires, qui permettent de: constater à la fois et le sens et l'orthogra-

phe du texte primitif. En effet, il est certain que cette orthographe est fidèlement observée dans les chartes originales de Joinville, qui sont les monuments les plus authentiques de sa langue. Je me bornerai ici à résumer en peu de mots une démonstration qui a été donnée ailleurs* avec tous les développements nécessaires.

Joinville répète plusieurs fois qu'il a fait écrire son livre (§ 2, 4, 19 et 768) ; il en dit autant de son Credo (§ 777). On peut donc être certain qu'au lieu d'écrire lui-même son histoire de saint Louis, il l'a dictée. Mais à qui dut-il de préférence la dicter, sinon à l'un des clercs de sa chancellerie, c'est-à-dire à un secrétaire qui avait sa confiance et qu'il employait à écrire sous sa dictée, ou des lettres missives, ou les actes divers qui portaient alors le nom de chartes? Or plusieurs de ces chartes originales se conservent encore dans les archives, et il a été possible d'en réunir un assez grand nombre pour composer un texte dont l'étendue représente à peu près la cinquième partie de l'Histoire de saint Louis. Un tel recueil, en l'absence du manuscrit original , est un équivalent dont la critique la plus sévère ne peut mettre en doute l'autorité. C'est là que la langue de Joinville a pu se conserver exempte de toutes les altérations qu'y ont introduites des copistes d'un autre temps et d'un autre pays.

Toutes ces formes vieillies que le copiste du manuscrit A comprenait encore mais qu'il rajeunissait, on les retrouve dans les chartes, telles que le copiste du seizième siècle les a conservées quand il ne pouvait pas les comprendre. On acquiert par exemple la preuve que le sujet pluriel nostre enfant, qui a causé une si grossière méprise dans le manuscrit de Lucques, appartenait certainement à la langue de Joinville, puisque ses char- ' tes contiennent plusieurs sujets pluriels qui en sont les équivalents (nostre hoir, nostre devancier, nostre sergent). Mais en même temps, contrairement à des opinions préconçues que j'avais moi-même partagées, on arrive à constater, par des preuves nombreuses et incontestables, que les règles de l'ancienne déclinaison étaient parfaitement connues et fidèlement pratiquées à la chancellerie de Joinville. En effet, d'après le relevé numérique des passages où ces règles étaient applicables, on voit qu'elles ont été observées plus de quatorze cents fois, et que le nombre des fautes ne dépasse pas sept. Donc en corrigeant le texte de l'Histoire et du Credo partout où ces règles y sont violées, on est sûr de le ramener à la pureté de l'original.

1 Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XXVI, 2'-" partie.

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Le lecteur remarquera pourtant un certain nombre de sujets singuliers qui n'ont pas 1'^ finale, par exemple : « il est escrit (§ 3) ; c'est bien res- « pondu (§ 26) ; ce fu mal dit (§ 29). » Mais dans ces passages et dans tous ceux où le verbe êtredi pour sujet des pronoms comme //et ce, dont le sens est indéterminé parce qu'ils ne tiennent pas lieu d'un substantif qui ait été exprimé auparavant, les participes qui se rapportent à ces pronoms étaient du genre ;zt'z/^re dans notre ancienne langue, et non du genre masculin. Là encore c'était le latin qui exerçait son influence : les participes escrit, respondu , dit, ne répondaient point aux sujets singuliers masculins scriptus, responsiis, dictiis, mais aux sujets singuliers neutres scriptum, responsum, dictum, et par conséquent ils ne devaient pas conserver Vs finale qui représente la désinence lis. On pourrait objecter que le copiste du manuscrit A ne devait pas avoir conscience de cette règle, puisque son habitude l'entraînait neuf fois sur dix à supprimer 1'^ finale des sujets singuliers masculins. Aussi n'est-ce pas l'orthographe irrégulière de ce manuscrit qui fournit la preuve de ce fait, c'est l'orthographe des chartes de Joinville où l'on trouve, d'une part, plus de quarante participes neutres qui sont écrits au sujet singulier sans 1'^ finale, et de l'autre plus de huit cents exemples de cette consonne finale conservée dans les sujets singuliers masculins. Si donc des chartes dont l'orthographe est généralement si correcte présentent ces deux sortes de désinences au sujet singulier, il est conforme aux règles de la critique de chercher à des faits en apparence contradictoires une explication grammaticale, et de ne pas attribuer à l'étourderie ou à l'ignorance des copistes ce qui est au contraire la preuve de leur attention, en même temps que de leur aptitude à ne pas confondre les sujets répondant à des nominatifs neutres en iim avec les sujets répondant à des nominatifs masculins en iis.

Joinville lui-même observait cette règle, comme le prouve l'apostille ajoutée de sa main au bas d'une charte du mois d'octobre 1294 (Archives de l'Allier) dont \t fac simile est sous les yeux du lecteur, apostille qui se termine ainsi : « Ce fu escrit de ma mein. » On en trouve une autre preuve dans une note inscrite par lui au dos d'une charte du mois de septembre 1298 (Archives nationales, K 11 55), contenant l'affranchissement des habitants de Vaucouleurs par son neveu Gautier de Joinville. Quoique la charte même se termine par la ratification qu'il a donnée à cet affranchissement comme premier seigneur de Vaucouleurs, il a voulu écrire au revers du parchemin les mots suivants qui sont aussi reproduits Qnfac simile : « Ce ïu/ait par moy. " Ces deux sujets neutres,

escrit et fait, montrent assez que Joinville connaissait bien sa grammaire.

Puisque les participes escrit, respondu et dit, que je viens de citer, étaient au neutre à cause des pronoms il et ce, il en faut conclure que ces pronoms étaient eux-mêmes au neutre, et qu'il y a lieu de considérer comme tels en général les pronoms dont le sens était indéterminé parce qu'ils ne tenaient pas lieu d'un substantif exprimé auparavant. Il en est ainsi du pronom tout employé au sujet singulier dans une charte de Joinville : « tout demeure. » Si ce pronom ne se termine point par une 5 ou par un ^, c'est parce qu'il répond au neutre totum et non au masculin totus. C'est aussi au neutre taie dépourvu de 1'^ finale, et non au masculin talis, que répond le pronom teil dans une autre charte de Joinville : « ce qui en seroit eschangié revenroit en mon servaige teil comme il es- « toit davant. » On voit que dans ce passage la règle du sujet neutre, par une conséquence naturelle, est appliquée d'abord au participe et ensuite au pronom. Quand donc on trouve dans une troisième charte, « les iaues « qui sont mieinprope, » il faut reconnaître dans ce sujet dépourvu de 1'.? finale un équivalent du neutre latin 7neum proprium.Le sens indéterminé qui caractérise tous ces sujets neutres autorise à considérer comme neutres les mêmes pronoms ou d'autres quand ils sont employés au régime sans se rapporter à un substantif précédent. Ainsi lorsque dans la même charte où le sujet neutre miein prope est caractérisé par l'absence del'^, on trouve avec le même sens indéterminé le régime leur prope, l'analogie oblige d'y reconnaître un neutre. On ne doit pas davantage hésiter à voir des neutres dans les mots au lour, au nostre, isolés de tout substantif et signifiant par eux-mêmes à leurs frais, à nos frais; il faut également déclarer neutre le pronom quoi employé avec le sens qu'il a aujourd'hui, et un autre pronom dont l'usage s'est perdu , quant que ou par contraction quanque, équivalent de tout ce que.

En dehors de ces pronoms à sens indéterminé, et de ces participes passés qui sont nécessairement au neutre puisqu'ils n'ont pas 1'^ au sujet singulier, on ne rencontre dans les chartes originales de Joinville que des traces extrêmement rares de ce genre, qui a disparu depuis longtemps du français moderne. La lettre de Joinville à Louis le Hutin contient un adjectif qui a été mis au masculin quoiqu'il soit en rapport avec un pronom neutre : « il est voirs (§ 854). ■» On trouve dans cette même lettre, deux lignes plus bas, « nous cuidiens que voirs fust, » et dans le Credo (§ 81 5), « sachiez que voirs estoit. «

On risquerait de tirer de ces trois exemples une conclusion trop absolue si l'on disait que les adjectifs ne se mettaient jamais au neutre; mais on y doit voir la preuve que l'accord avec le pronom neutre pouvait souffrir des exceptions quand il s'agissait d'adjectifs, quoiqu'il n'en souffrît pas quand il s'agissait de participes. J'ai donc maintenu comme pouvant dériver du texte original des leçons du manuscrit A où l'adjectif Z'on se présente au sujet sans 1'^ finale : « il iert bon (§ 167); bon seroit que « (§ 465). » A l'égard des substantifs, les exemples nombreux et concordants montrent que l'emploi du neutre, au temps de Joinville, était presque tombé en désuétude : aux nominatifs neutres de la bonne latinité comme doniim, statutiim, vimim et à ceux de la basse latinité comme banniim, bladum, doarium correspondaient les sujets dons, status, vins, bans, blés, douaires qui se terminaient de même que les sujets dérivés de nominatifs masculins en us.

Il existe cependant deux exceptions à cette règle dans les chartes de Joinville. La première est un sujet singulier qui n'a pas 1'^ finale parce qu'il répond à un nominatif neutre en um, « ce que mestier sera; « la seconde est un régime pluriel qui paraît plusieurs fois sans 1'.? finale parce qu'il répond à un accusatif neutre en a, « cinc sestiere de bief ». Le manuscrit A contient cinq exemples du sujet singulier mestier (§ 72, 182, 264, 443 et 65 1), et deux exemples du raol paire (§ iSg et 572), écrit au régime pluriel, comme sestiere, sans 1'^ iinale, parce qu'il répond aussi à un accusatif neutre en a (paria). Il serait plus simple sans doute de considérer de telles exceptions comme des fautes échappées à un copiste inattentif, mais l'orthographe des chartes de Joinville mérite une telle confiance qu'il est plus sage de s'y conformer.

Il est nécessaire d'ajouter que ces exceptions ne se maintiennent pas d'une manière constante. Au sujet neutre mestier on peut opposer, dans le Credo (§ 846), le sujet masculin mestier s; de même que dans les chartes le régime pluriel neutre sestiere, quoique répété jusqu'à sept fois, n'exclut pas le régime pluriel masculin sestiers, ni les pluriels féminins, sestieres, setieres et sextieres. Je puis signaler encore dans ces mêmes chartes l'emploi simultané, au sujet neutre singulier, de la forme qui et de la forme que, dont on ne se sert plus maintenant que pour le régime. Que doit-on penser de ces variations? Au lieu de les condamner comme des fautes et de les faire disparaître par des corrections systématiques, ne vaut-il pas mieux les respecter, et y voir un symptôme naturel de la double influence à laquelle notre langue n'a pas cessé d'obéir pendant plusieurs siècles?

Née du latin, mais tendant chaque jour à s'en éloigner davantage, elle observait imparfaitement d'anciennes règles dont elle devait bientôt s'affranchir, comme un enfant dont les pas se sont un peu affermis, s'exerce à se soutenir sans l'appui de sa mère. Si l'on ne s'étonne pas de le voir hésiter et chanceler avant qu'il devienne capable de marcher seul, pourquoi s'étonnerait-on que notre langue n'ait pas réussi à quitter en un jour les lisières de la déclinaison latine, pour passer tout d'un coup à son allure définitive? Il était naturel au contraire que la transition se fît lentement et laborieusement, à travers les obstacles des règles anciennes, que l'on continua d'appliquer par routine, longtemps après avoir cessé de les comprendre. Ainsi s'opéra de siècle en siècle, et par des changements insensibles, cette mystérieuse transformation d'où est sortie enfin une grammaire nouvelle, construite sur les ruines et avec les débris de Tancienne.

Tout cependant n'était pas destiné à périr dans cette révolution : le système de la conjugaison a survécu, tel à peu près qu'il était au temps de Joinville. Les modihcations peu nombreuses qui suffisaient à établir dans un certain nombre de mots la distinction entre le sujet et le régime, ont été repoussées par notre langue moderne comme des entraves gênantes, tandis qu'elle a conservé cette grande variété de désinences par lesquelles nos verbes expriment les différences de temps, de modes, de nombres et de personnes. Cela ne veut pas dire qu'il ne se soit produit aucun changement dans les détails de l'orthographe, mais que l'organisation, en ce qu'elle a d'essentiel, est restée la même.

Infinitifs. Les quatre désinences de nos infinitifs actuels {er, ir, oir, re) existaient déjà, sans être pour tous les verbes ce qu'elles sont aujourd'hui : à cause de l'étymologie latine, on disait guerre et courre au lieu de quérir et courir. On trouve en outre dans le manuscrit A plusieurs exemples de conquerre, enquerre et requerre, ce qui autorise à considérer la leçon requérir (§ 692) comme un rajeunissement introduit par le copiste. Dans les observations qui vont suivre je ferai abstraction de ces sortes de variantes, pour m'attacher de préférence aux formes qui dominent dans le manuscrit ou qui sont justifiées par le texte des chartes.

Indicatif présent. A la première personne du singulier, il y avait tendance à terminer par une consonne des verbes qui se terminent aujourd'hui par un e muet : on à\ss\ij'aim, je commant, plutôt que j'aime, je commande. Dans commant le t n'était qu'un équivalent du d, qui subissait toujours cette transformation à la fin des mots. Néanmoins les chartes conservent \'e^r\i\\à-àns je conferme ex j'oblige. On terminait par

une s la première personne du singulier quand cette consonne appartenait au radicaldu verbe, et qu'elle devait par ce motif reparaître au plurielavant la désinence ons : c'est-à-dire qu'on écrivait^e cannois etjefais, à cause de connaissons et faisons, tandis qu'on écrivait^'e consant el je promet avec un t, à cause de consantons et prometons. Il y avait des exceptions à cette règle: par exemple, ^e diet nous disons. A la troisième personne du singulier on écrivait aime et commande, parce que la désinence de cette troisième personne en latin {at), comparée à celle de la première (o), avait laissé plus de traces dans la prononciation. Dans des textes plus anciens, cette désinence at est représentée par et plutôt que par un simple e muet : on avait commencé par écrire // commandet avant d'écrire il commande.

Imparfait et conditionnel. Dans ces deux temps, la première personne du singulier se terminait par oie, la seconde par oies, et la première personne du pluriel par iens : « j'avoie, tu avoies, nous aviens ». Pour le verbe être, il faut signaler à la troisième personne singulier de l'imparfait l'emploi simultané de la forme estait, empruntée à l'imparfait latin d'un autre verbe [stabat), et d'une forme plus ancienne ère ou iere, qui n'a pas survécu, quoiqu'elle dérivât régulièrement du type latin erat.

En dehors de cette exception, il existait alors comme aujourd'hui tout un imparfait emprunté, ainsi que les participes estant et esté ou estei, au verbe latin stare (en français ester), qu'il faut distinguer du verbe être proprement dit : Joinville qui employait le mot estait comme synonyme de ère à l'imparfait du verbe être, l'employait aussi, dans une autre acception, comme imparfait du verbe ester (§ 207), dont il se servait d'ailleurs à l'infinitif (§ 325 et 382), et au gérondif (§ 60 et 526).

Prétérit défini. Ce temps est aussi rare dans les chartes que fréquent dans l'Histoire. Les désinences de la première conjugaison étaient déjà fixées comme elles le sont aujourd'hui, mais il n'en était pas de même pour les trois autres. La désinence / était plus ordinaire que is à la ^xqmière personne du singulier :yeme«^/,ye«fenrf/. Dans l'Histoire on trouve je vi, et dans les chartes ^e vis ou je vei^. Cependant la forme is semble avoir été obligatoire pour les verbes qui faisaient la troisième personne du singulier en ist, et les trois personnes du pluriel en ismes, istes et istrent, comme je mis, ilmist, nausmeismes, vous meistes, il mistrent. Le radical du verbe ne persiste pas dans ces sortes de prétérits; ils en ont un qui leur est propre et dont fait partie Ys finale de la première personne du singulier. Plusieurs dérivent de prétérits latins de forme semblable ou analogue, comme je mis de misi, je dis ou je di'{ de dixi (où

l'articulation de Vx a été remplacée par celle de 1'^ ou du jj) ; mais d'autres, comme j'assis et je pris, ne peuvent venir des prétérits assedi et prehendi : ils sembleraient plutôt formés des participes assessus eiprehensus, qui auraient donné naissance à nos mots assis et pris, servant à la fois pour le prétérit et pour le participe. Dans la conjugaison moderne, ces prétérits n'ont conservé Vs de leur radical qu'à la première personne du singulier. Dès le temps de Joinville , les formes anciennes distrent et pristrent n'excluaient pas nos formes dirent et prirejit. On trouve dans d'autres prétérits des formes doubles ou mêmes triples, avec un mélange de désinences qui s'éloignent ou se rapprochent de la conjugaison actuelle. Je me contenterai, pour abréger, d'en réunir quelques exemples, en y ajoutant au besoin la forme moderne entre parenthèses : je oi ou 0!{ [eus), poi ou peu (pus), sojy (sus), vo:{, voii'{ ou voit (voulus) ; il ot ou ont (eut), pot, sot ou sont (sut), vot ou vont (voulut) ; nous eûmes, peumes, seiimes, voiisimes; il orent , porent ou peurent, sorent ou seurent, vorent ou voudrent.

Futur et conditionnel. Nos futurs ne sont pas nés du futur latin; ils sont formés de l'infinitif combiné avec l'indicatif présent du verbe avoir. C'est par une exception unique qu'on employait autrefois, concurremment avec sera., à la troisième personne du singulier, la forme ancienne iert, dérivant directement du latin erit. Partout ailleurs les désinences étaient fixées comme elles le sont aujourd'hui, et sans aucun rapport avec celles du futur latin. Une combinaison analogue a produit le conditionnel , qui étant formé de l'infinitif soudé avec l'imparfait de l'indicatif, avait dans l'ancienne conjugaison les désinences de ce dernier temps. Il y a deux caractères communs à signaler dans les futurs et les conditionnels de l'ancienne langue ; c'est que plusieurs verbes de la première conjugaison perdaient, en se contractant l'e de nos infinitifs en er répondant à Va des infinitifs latins en are-, et que par un effet contraire, plusieurs verbes de la seconde et de la troisième conjugaison conservaient, à cause des infinitifs latins en ère d'où ils dérivent, un e qui a disparu cie nos futurs et de nos conditionnels. De là, d'une part, je donrai, vous comparre:{, il menroit, au lieu de je donnerai, vous comparerez, il meneroit ; de l'autre, mefero/f, perdera, venderont, au lieu de mettroit, perdra, vendront. Ces formes anciennes sont déjà rares dans l'Histoire; mais dans les chartes on en trouve de nombreux exemples, même pour le verbe avoir, soit au futur, soit au conditionnel {avérons, averoit, averiens, etc.).

Impératif. Ce mode fait absolument défaut dans les chartes. Les exem-

LANGUE ET GRAMMAIRE DE JOINVILLE. Ssj

pies contenus dans l'Histoire et dans le Credo ne diffèrent de l'usage actuel que par la suppression de 1'^ finale à la seconde personne du singulier des trois dernières conjugaisons.

Subjonctif présent. Ce temps est presque aussi rare dans les chartes que le prétérit défini. De nombreux exemples fournis par l'Histoire prouvent que ïe muet final caractérisait la première personne du singulier. Par exception cette voyelle se supprimait à la troisième personne du singulier dans certains verbes de la première conjugaison, tels que aïst, doint, gart, dont la première personne devait être aïsse, doinse, garde. Au pluriel, à côté de désinences qui appartiennent au subjonctif {ions ou iens et ie\), on en rencontre d'autres qui sont celles du présent de l'indicatif [ons ele^). Dans ce dernier cas il arrivait tantôt que ces verbes, tout en conservant les désinences de l'indicatif, prenaient une forme qui les rattachait au subjonctif, comvae puissons (§ 852) eX.face:[ (§ 387); tantôt qu'ils se confondaient entièrement avec des indicatifs, comme metés (§ 28) et acoustume^ (§ 29). Cette confusion est plus caractérisée encore dans dites tX. faites (§ 24). Cependant il est certain que ces mots avaient la valeur des subjonctifs réguliers, puisqu'on trouve dans une même phrase : « Et vous commandons que vous en rale:[ vers « vostre signour, et dedens quinzainne vous soies ci-ariere, et apporte:^ « au roy, » etc. (§ 45 5). Comme la plupart de ces leçons existent à la fois dans le manuscrit du quatorzième siècle et dans ceux du seizième, il est difficile de supposer que des copistes à deux siècles d'intervalle aient altéré de la même façon le texte original. Il est plus vraisemblable que, pour le présent du subjonctif comme pour le prétérit défini, il y avait au temps de Joinville des formes flottantes qui pouvaient s'employer concurremment. Ne sait-on pas qu'aujourd'hui même notre présent du subjonctif se confond trop souvent au singulier avec le présent de l'indicatif, et au pluriel avec l'imparfait?

Imparfait du subjonctif. C'est seulement par certains détails que l'orthographe ancienne s'écartait de l'usage actuel. La désinence régulière de la première personne du pluriel était iens au lieu de ions. Ua de nos désinences assions, assie\ et assent se changeait quelquefois en i (alissiens, esveillissiens, amissie:^, seingnissent). On peut citer comme surannées les formes venistet tenist, qui étaient fréquentes, et deux autres formes tout à fait rares, attendrisist et partisist. Enfin, dans plusieurs verbes de la troisième et de la quatrième conjugaison, les désinences ordinaires de l'imparfait du subjonctif étaient précédées d'un e aujourd'hui dis-

paru, qui représentait une voyelle du radical latin que la chute d'une consonne avait fortement modifié. J'en cite quelques exemples, en séparant cet e de la désinence, et en donnant entre parenthèses le mot latin correspondant \ pe-iissiens (pofuissemus), ve-issîens {y\d\sstmvis) , fe-isse (fecissem), te-usse (tacuissem), occe-ist (occidisset), de-issent (d'ixissent).

Participes. Les participes étant, dans l'ancienne langue, de véritables adjectifs, il en résulte que le participe présent ne restait pas invariable. Quant au participe passé joint au verbe être, il s'accordait toujours avec le sujet, même quand il était pris dans le sens réfléchi : on écrivait donc dans les chartes de Joinville, il se sont devestu, sans 1'.? finale, parce que devestu était considéré comme un sujet pluriel; txje me suis apaisiés, avec 1'^ finale, parce que apaisiés était considéré comme un sujet singulier. Il y a plus : un grammairien du treizième siècle^ constate qu'il était loisible d'écrire, 7e me teing por paies aussi bien que por paie ; c'est-àdire que l'usage autorisait à donner la désinence du sujet à un participe qui était un véritable régime, probablement parce que l'on considérait surtout la relation qui existe entre ce participe et le sujet principal Je. L'usage autorisait deux sortes d'orthographes pour le participe joint au verbe avoir : on pouvait ne pas le faire accorder avec le régime direct, ou au contraire le faire accorder, soit que le régime précédât ou suivît le verbe. Cette tolérance était peut-être préférable à la complication de nos règles modernes.

Prépositions et adverbes. Les mots dedans et dehors , qui ne s'emploient plus aujourd'hui que comme adverbes, s'employaient aussi comme prépositions; c'est par exception que dans l'usage actuel on conserve cette double valeur aux mots dessus et dessous. Nous ne nous servons plus de la préposition atout, qui pour le sens ne se distinguait pas à'avec : elle se composait de la préposition à soudée au mot tout, qu'on pouvait cependant en séparer, mais en le faisant accorder avec le substantif suivant. On observe quelque chose d'analogue dans nos adverbes terminés en ment : ils sont formés d'un adjectif qui est au féminin parce que cette finale ment représente un substantif latin du même genre, par exemple bonnement, qui équivaut à bona mente. Mais tandis que nous disons 2iU]ouvdihu\ fortement, i o\nvi\\e à\s3\x. fortment ou for ment {% 328), parce que l'adjectif/orf était un de ceux qui servaient pour les deux gen-

1 Raymond Vidal: voyez la deuxième édition des Grammaires provençales publiées par F. Guessard, page 78.

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res (§ 341 ). Notre langue moderne a conservé la trace de cet usage dans les adverbes dérivés des adjectifs qui ont pour désinence ant ou cnt : c'est parce que ces désinences masculines servaient pour le féminin qu'on en a formé une classe considérable d'adverbes, tels que patiemment, prudemment, vaillamment, dont l'orthographe étymologique serait patient ment, prudentment, vaillantment. Comme il y a d'anciens exemples du féminin présente, c'est sur ce féminin que s'est formé par exception l'adverbe présentement. Par la même raison les adjectifs en al et en el, pour lesquels on a fait de bonne heure des infractions à l'usage ancien, ont produit des adverbes de forme féminine, comme spécialement et perpétuellement. Dans le manuscrit A on trouve tantôt especialment et loialmcnt, tantôt especialement et loialement ; mais dans les chartes cette classe d'adverbes ne se présente qu'avec la forme masculine \corporelment, especialment ou especiaument, lealment ou loiaument, perpetuelment. Comme l'adverbe telment ne s'y présente pas , et que le féminin tele s'y rencontre parfois à côté de tel, la forme tellement a été maintenue dans l'Histoire; on y a maintenu à plus forte raison les féminins i/ozice et douces^ dont la Chanson de Roland fournit déjà des exemples.

Conjonctions. Il est bon d'avertir que dans Joinville notre conjonction conditionnelle si est écrite se, et que l'orthographe si est employée exclusivement pour l'adverbe si, dérivant du latin sic. Les exceptions à cette fègle sont si rares qu'on les doit considérer comme des fautes de copie. Quoique ces deux particules, dont le sens et l'étymologie diffèrent, aient aujourd'hui la même orthographe, il ne faudrait pas les confondre comme on l'a fait dans le Dictionnaire de l'Académie.

Régimes indirects. Grâce à la déclinaison, la langue latine pouvait souvent, par un simple changement de désinence, exprimer qu'un mot était régi par un autre. Notre ancienne langue avait conservé en partie cette faculté. Au lieu de dire comme aujourd'hui, «s'il plaît à Dieu, « on était parfaitement compris en disant, « se Dieu plaît (§ 1 5), » c'est-àdire en reproduisant par un calque fidèle la phrase latine, « si Deo place cet ». La préposition à est nécessaire aujourd'hui pour donner la valeur de régime au mot Dieu, qui s'emploie aussi comme sujet, « si Dieu mou- « rut » ; autrefois elle ne l'était pas, attendu queDieu s'employait seulement au régime, et que Diex seul pouvait s'employer au sujet, « se Diex mo- « rut (§ 5) ». Par la même raison comme les mots mes chevaliers sont aussi bien sujet que régime, nous sommes obligés de dire, « pour donner ce à manger à mes chevaliers; -» mais dans une langue où ces mots ne

53o ÉCLAIRCISSEMENTS.

pouvaient être au pluriel qu'un régime direct ou indirect, on laissait au lecteur le soin de choisir celle des deux combinaisons qui donnait un sens raisonnable, et Ton disait sans aucune obscurité, « pour mes cheva- « liers donner à mangier (§ 441) ». Mais il arrivait aussi que l'on exprimait une préposition alors même qu'il eût été possible de la sous-entendre. Quoique Joinville ait dit, « le conte de Flandre coururent sus (§ 273), » il aurait pu dire, « au conte de Flandres, » etc., puisqu'il dit ailleurs, « il courent tousjours sus aus plus febles (§ 248) ». Dans une même phrase il a employé conte comme régime de bataille, d'abord sans préposition , ensuite avec la préposition à puis avec la préposition de : « Après la bataille le conte de Flandres, estoit la bataille au conte de « Poitiers, le frère le roy ; laquex bataille don comte de Poitiers estoit à « pié (§ 274). » Quelques-unes de ces locutions ont survécu à la transformation de notre vieille langue^ et subsistent comme des débris épargnés par le temps et les révolutions : nous savons dire encore Dieu-merci, et il n'est guère de ville où il n'existe un monument qui se nomme VHôtel-Dieu, en souvenir du temps où la charité chrétienne s'occupait seule des pauvres, et recommandait de les honorer comme les représentants de Dieu sur la terre.

Inversions. Il y a dans l'Histoire de Joinville certaines phrases dont la construction suffirait seule pour prouver qu'il existait dans le texte original, entre le sujet et le régime, une distinction qui n'a pu disparaître que par la faute du copiste. Quand on lit dans le manuscrit A, « envoia « querre le roy le légat et touz les prelas de l'ost (§ i63 ), » on s'aperçoit tout de suite qu'on est en présence d'une leçon altérée. Le copiste du seizième siècle a obtenu la clarté en changeant la construction : « Lors « le roy envoya querre le légat, » etc.; mais en corrigeant la faute commise contre l'orthographe constante des chartes, on n'a pas besoin de changer la construction pour rétablir la clarté : « lors envoia querre li « roys le légat », etc. Voici un autre exemple de ces constructions que l'orthographe ancienne rendait seule possibles : « à l'entrer en la barba- « cane rescout mon seigneur Erart de Walery mon seigneur Jehan son « frère (§ 295) ». Le bon sens dit que l'un des deux frères devait être su- Jet du verbe, et l'orthographe ancienne voulait que le nom de celui-là fût précédé de mes sires au sujet, et non de mon seigneur au régime. Or le copiste du seizième siècle, tout en altérant le sens, a conservé cette distinction : « rescouyt mes sire Everard de Vallery et mon seigneur Jehan son <t frère ». Cette leçon moderne s'accorde donc avec l'ancienne grammaire

pour ramener au texte original : « rescout mes sires Erars de Walery ic mon signour Jehan son frère. » Enfin il n'est pas douteux que le texte a subi une altération semblable dans cette phrase : « moult de chevaliers ic et d'autres gens tenoient les Sarrazins pris (§ 334) , » et qu'il suffit pour y remédier de rendre au sujet du verbe tenoient sa forme ancienne, en écrivant H Sarra:{in.

Constructions diverses. Il y avait dans l'arrangement des mots certains détails qui étaient réglés autrement qu'ils ne le sont aujourd'hui. On pouvait séparer le sujet du verbe par un adverbe, ou même par un régime indirect composé de plusieurs mots : « uns des plus hardis hommes rt que je onque s y eisso. (§ 629); et je 5/ fis (§ 633); la femme que vous « plus haies (§ 6o5); qui bien estoit une lieue devant la nostre (§ 65o); tt quant Wde celle perillouse ^erre eschapoit (§ 617) ». Les mots accessoires que nous plaçons entre le sujet et le verbe étaient disposés dans un ordre différent, le régime direct avant le régime indirect, et en avant j^ : tt je le vous doing et si le vous garantirai (§ 91) ; il le me semble (§ 95) ; ce qui les nous baillent (§ 38 1); Weny ot des noies (§ 217) ; tant que il « en y orent aportei cinq (§ 63o); je en j^ trouvai bien quarante (§467). « Voici des exemples qui prouvent que les noms de nombre devaient suivre les mots autres, miens, tels au lieu de les précéder comme aujourd'hui : « pour querre autres quarante livres (§412); avec les miens dix (§ 504); « il n'en vourroit mie avoir tiex mil (§ 176); il nous a fait tiexdous hon- « nours (§ 279) ». L'adjectif possessif se plaçait, selon l'usage actuel, avant les autres adjectifs (son bon signour, ses gran^ chevaleries); mais le contraire avait lieu, par exception, dans la locution suivante : « en pure sa « chemise (§ 116)».

Verbes accouplés. Indépendamment des auxiliaires proprement dits, il y a des verbes qui en s'accouplant avec d'autres verbes amènent, pour la construction de certains mots, des combinaisons qui n'étaient pas autrefois celles que l'on préfère aujourd'hui. On disait : « qu'i les venist « secourre (§ 84) ; se alerent logier (§ 84) ; que il se vousist traire arieres « (§ 85) ; nous ne le peumes onques vaincre (§ 652); vous ne vous devez (( pas agenoillier (§601) ». Aujourd'hui l'usage le plus habituel est de rapprocher le pronom de l'infinitif dont il est le régime, en disant : «qu'il « vînt les secourir, allèrent se loger, » etc. A plus forte raisonnons déplacerions les pronoms suivants : « Sa gent me commencierent à escrier '( (§ i55); ne/averoit pooir de deffendre (§ 585); il se vouloit aler ferir « f§ 210); il ne /'avoit fait que bouter (§ 509). « Comme exemple de

constructions tombées en désuétude, je citerai encore : « il ne les pooient « plus forz faire (§ 36i)^>, au lieu de « ils ne pouvaient les faire plus forts». Il y a au contraire des verbes qu'il faut, aujourd'hui encore, faire précéder comme autrefois du pronom servant de régime à l'un des deux verbes accouplés. Par exemple nous ne pourrions modifier en rien les constructions suivantes : « il ne ui'i lairoit jamais aler (§ 43i); vous ne « me lairés veoir mon signour (§ 6o5); nous nous lessons touz tuer « (§ 319); il 7na fait agenoillier (§601); je les fiz venir mangier en mon « hostel (§ 595). » Cependant lorsque le premier verbe était à l'impératif il ne pouvait pas plus qu'aujourd'hui laisser le premier rang au pronom : (( alons //encore prier (§ 660); venés à mojy aidier (§ 277) y>. Quand par une inversion l'infinitif se plaçait avant l'autre verbe, le pronom régime se plaçait entre deux : « oster le devons (§ 41 ) ; faire le devez (§ 62) ; quant « vi que penre «oî« escouvenoit (§ 3 20) ». Quand le régime n'était pas un pronom, il pouvait se placer entre les deux verbes accouplés quels qu'ils fussent, ou même entre le verbe auxiliaire avoir et le participe passé : « je li ferai la teste don patriarche voler en son geron (§ 364); li 'c clers qui aidoit la messe à chanter (§ 589); quant il vouloit aucune « chose affermer (§ 686) ; se Mahomez lour eut tant de meschief souïert « à faire (§ 367); tant que vous aies tou:{ les feus de céans estains « (§ 649) ».

Verbes composés. Presque toutes les particules qui entrent aujourd'hui dans la composition des verbes font corps avec eux, et ne peuvent pas s'en détacher. Cependant l'usage autorise encore à dire : « il s'en est allé, il s en est venu, allez- vous-e;z, venez-vous-en. » Nous dirions bien encore comme Joinville : « il courent toujours 5M.?aus plusfebles(§ 166) » ; mais nous ne dirions plus : <c nous iriens sns courre à plusours Turs (§ 220); il nous vindrent .çz(.<r courre (§ 222). » La particule en n'était pas toujours soudée aux verbes fuir, mener, porter, en sorte que l'on disait : « qui s'en estoit fuis (§ 229); et en ot menei la nef (§ 137); je « nen vouloie porter nulz deniers à tort (§ 112) », au lieu de enfuis, emmené emporter. La particule re, qui aujourd'hui ne se combine plus avec le verbe avoir qu'à l'infinitif, pouvait se combiner aussi à l'indicatif et au subjonctif. En consultant le vocabulaire, on verra qu'il en était de même avec le verbe aller, et qu'avec le verbe estre elle formait au moins re/u5.se?2?.- l'exemple qu'on en trouve dans Joinville prouve aussi qu'elle conservait une certaine mobilité, puisqu'au lieu de dire « que les a neis fussent rechargies, » on pouvait la détacher du participe et la

transporter à l'auxiliaire : «que les neis refussent chargies (§ 146) ». C'est ainsi qu'on lit ailleurs : « r<?cuidierent passer (§ 235), li marcheant les " revenoient vendre (§ 280), « au lieu de « cuidierent repasser, venoient « revendre ». Ce qu'il faut noter surtout, c'est que cette particule exprimait souvent une idée de réciprocité. Ces paroles, « j'ai oy vostre avis, or « vous redirai je le mien (§ 628), » ne signifient pas « je vous dirai une ■t seconde fois le mien, « mais « je vous dirai à mon tour le mien ». Je citerai encore les verbes « ranterroit (§ 82), refirent (§ 496), refesoient « (§ 607), se ragenoilla (§601),» qui signifient entrevoit à son tou7% firent ou faisaient à leur tour, s'agenouilla à son tour.

Temps des verbes. Il y a dans Joinville plus d'un passage où les temps des verbes ne sont pas ceux que nous emploierions aujourd'hui : « Diex, « en qui il mist sa fiance, le gardoit touz jours dés s'enfance jusques à la « fin (§ 71 ); ses fiz qui moût mania (§4); quant elle sot que Wfucvo'x- « siez (§ 107).» Nous mettrions dans la première phrase le prétérit défini au lieu de l'imparfait, et dans les deux autres l'imparfait au lieu du prétérit défini. Ailleurs le prétérit indéfini semble avoir la valeur du présent et de l'imparfait : « Vous savés que je vous ai moût amei (§440). « Nous préférerions certainement l'imparfait au plus-que-parfait dans les phrases suivantes : « il avoit estei fiz sainte Helizabeth (§ 96) ; il avoit estei nez « de Provins (§ 395) «. On rencontre aussi le prétérit antérieur au lieu du plus-que-parfait : « nous trouvâmes que uns forz venz ot rompues les « cordes des ancres de sa nef (§ 137); et trouvâmes que li Sarrazin qui « estoient en la ville orent desconfi^ les serjans le roy (§ 572)». Voici trois passages où nous ne maintiendrions pas l'imparfait du subjonctif, qu'il faudrait remplacer dans l'un par le présent, et dans les autres par le parfait : « face l'on crier en l'ost quetuitli autre vauthle fussent apor- ■c tei (§ 167); je vous demant se vous créez que la Vierge Marie enfajttast «. vierge et que elle soit mère de Dieu (§ 5 i); nous sommes ou plus grant « péril que nous fussiens onques mais (§ 204) «. Mais ce qui est surtout fréquent, c'est l'imparfait du subjonctif employé avec la valeur du plusque-parfait, c'est-à-dire avec la valeur du temps latin d'où il dérive : « il « vousist bien estre arieres à Paris (§ 98); quant je fu couchiés en mon « lit là où je eusse bien mestier de reposer (§ 255); cil qui m'eust occis « cuidast estre honorez (§ 322) ; il ne nous fust pas mestier que li message « nous eussent trouvez (§ 44?); quant il encommençoient à corner vous « deissie\ que ce sont les voiz des cynes (§ 52 5)-«. Il faut noter aussi que Joinville tout en donnant à cet imparfait du subjonctif la valeur du plus-

que-parfait le combinait avec des infinitifs, dont il mettait les uns, comme aujourd'hui, au présent et les autres au parfait : « les gens le roy qui « deussent debonnairement les gens retenir (§ 170); li baron qui deus- « sent garder le lour (§ 170); laquelle nous ne deussiens pas avoir prise « (§ i65); et me dist que je ne le deusse pas avoir refusei (§421); se « il fust demourez en France, jcez/^f il encore avoir vescii assez (§ 737) ».

Modes des verbes. Les règles pour l'emploi de l'indicatif et du subjonctif différaient quelquefois de celles que nous suivons aujourd'hui. Il était très-rare, mais non sans exemple, qu'on employât le premier mode au lieu du second : « nulz ne puet tant pechier que Diex ne pitet plus parte donner (§ 46); sans ce que nulz ne l'en priait (§ 388); li autres aten- « doit tant que mi chevalier estaient levei(§ 5oi) ». Au contraire il était très-ordinaire d'employer le subjonctif au lieu de l'indicatif, notamment après les verbes cro/re, cuidier (penser), sembler, non accompagnés d'une négation : « je croi que il n'en soit nuls si grans (§ 95); vostre compai- <( gnon cuident que vous mesdisiés d'ans {§ 3i); je cuidoie vraiement que H il fiist courrouciez à moy (§ 43o); il li sembloit que toute sa chambre '( ftist pleinne de Sarrazins (§ 397); et cuida l'on qu'elle fust morte a (§ 608) ; li Sarrazin cuideront que nous les viieillons penre par darieres a (§ 58o).» C'est contrairement à ses habitudes queJoinvillea dit à l'indicatif, « il me sembloit que il le disait (§ 426) ». Après la conjonction conditionnelle se il employait l'un ou l'autre mode : « et me manda « que se je vaiisisse, que nous loïssiens une nef entre li et moy (§ 1 13); '( il ne li courroient pas sus si tost comme se il estaient bien riche tt (§ 683).» Joinville pouvait supprimer le que devant le subjonctif dans des phrases où nous l'exprimons aujourd'hui : « si mette li roys ses de- « niers en despense, et envoit li roys querre chevaliers (§ 427); et prei- '( gne chascuns le sien (§ 595); or se gart li roys (§ 659)». Cependant nous pouvons encore , dans certains cas , user de cette liberté , et dire « Dieu vous le rende, bénis soient tout les pacifiques, » comme Joinville a dit : « Diex le vous rende (§ 596); benoit soient tuit li apaiseour <c (§ 683)».

Emplois divers de l'infinitif. L'infinitif qui joue aujourd'hui le rôle de substantif ne peut plus avoir de régime direct : on dit bien le boire, le manger; on ne dirait pas le boire son vin, le manger son pain. On trouve au contraire dans Joinville des infinitifs qui tout en étant pris substantivement, puisqu'ils sont précédés de l'article, sont en même temps suivis de leur régime : « à l'esmouvoir l'ast le roy (§ 23 i); au tourner

« que je tiz ma teste (§ 48 2) ; au penre congié que il fesoit à aus (§ 497) ^ . On en trouve à plus forte raison avec des régimes indirects : « au passer « que il fesoient j^ar devant H (§ 175) ; à l'entrer e;z la barbacane (§ 295); « au froter que nostre neis avoit fait ou sablon (§ 623); au requeillir « que nous feismes en nostre nef {% 639) ». Contrairement à l'usage actuel on pouvait faire suivre la préposition e« de Finlinitif : « en ces choses « aréer (§ 266) ; que tu mettes ton cuer en amer Dieu (§ 740) ; il ne metoit « consoil en li garantir (§ 65 i)». Quoique nous mettions quelquefois Finlinitif après la préposition par, nous ne le ferions pas dans les cas suivants : « par affamer la prist (§ i65); ne par noer ne par autre manière « (§ 65 1) «. Nous serions obligés de changer la préposition ji7ar en même temps que l'infinitif, et de dire en affamant, en nageant. Mais Joinville avait un autre équivalent de cette locution, et alors que nous disons en faisant la paix, en rendant un grand tribut, il pouvait après la préposition ^ar mettre autre chose que l'infinitif : « par pais faisant (§ 75); par « la paix fesant (§ i o3) ; par grant tréu rendant (§ 565).» Ces motsfaisant et rendant ne sont pas des participes présents ; ils n'en ont que l'apparence : ils dérivent d'un participe latin qui a la forme du gérondif, celui qui est appelé dans le rudiment participe en dus, da, dum. En effet, de même que nos gérondifs français, en faisant, en rendant, répondent aux gérondifs lAims in fa ciendo, in reddendo , et non aux participes présents in faciente , in reddente , de même dans les locutions citées plus haut, les mots faisant et rendant répondent aux participes passifs faciendam et reddendum des locutions latines : « per pacem faciendam , per grande « tributum reddendum». C'est un de ces participes que Joinville combine avec le verbe faire quand, au lieu défirent on fit entendre, il dit : « firent entendant (§ 471); firent antendant (§ 787); fist entendant « (§ 676))).

Ellipses. La plus simple des ellipses, et celle qui est aussi la plus fréquente, consiste à supprimer le pronom qui sert de sujet à un verbe. Nous ne le faisons qu'à l'impératif; mais Joinville le faisait parfois à l'indicatif et au subjonctif : « Si ai vous meismes (§ 91); or vous vueil faire ic une demande (§ 48); pour ce que faire le devez (§ 62); et devisiens li a uns à l'autre (§ 3 i) ; en grant aventure de mort fumes lors (§11); et si « le vous garantirai (§ 91); par son cors les peust délivrer de prison te (§ 9). » De ceque Joinville supprimait quelquefois le pronom sujet d'un verbe à l'indicatif ou au subjonctif, il faut conclure que l'influence de la conjugaison latine, qui n'exprime guère ces pronoms, était plus

grande alors qu'aujourd'hui. Il pouvait aussi supprimer un des pronoms du verbe réfléchi, et dire (c vous gardez que (§ 54), » aussi bien que avons <c vous gardez (§ 568). » En pareil cas c'est sur le sujet que porte l'ellipse, et c'est le pronom régime qui est exprimé ; mais il n'y a pas d'ellipse dans « si vous taisiés (§ 3 i), or vous agenoilliés (§ 5 1 3), » parce que ce sont des impératifs dont le sujet reste nécessairement sous-entendu. Pour se rendre compte des locutions suivantes, il faut suppléer ce qui est ici en italiques ou l'équivalent : « je ne faiz mie chose à blasmer (§36); vous ne faites « pas ce que cowxlo'is fait (§ 91); il tirent moût ce que saige/o/zf (§ 621); tt si m'aïst Diex comme f espère (§ 567). » Ces ellipses étaient comme consacrées par l'usage ; il n'en est pas de même de celle-ci : « il le cornet mandèrent à Dieu et li roys aus commanda (§ 566) ». On serait tenté de voir une ellipse dans cette phrase : « je n'i vi cottes brodées, ne les roy tt nelesautrui(§ 25)»; mais je crois qu'il faut traduire, « ni ce//e.s du roi ni « celles d'autrui ». En effet l'article lesso. prenait quelquefois pour celles, et par contre le démonstratif cei' pouvait se prendre pour les (Voy. le vocabulaire à la fin des articles L/ et Cis).

Dialecte. La langue de Joinville, telle que la font connaître les chartes originales de sa chancellerie, constitue-t-elle un dialecte. relativement à la langue de l'Ile-de-France? Je ne pouvais guère me dispenser de poser cette question, quoique je ne me sente pas en état de la résoudre. Je crois, sans pouvoir l'affirmer, qu'il y avait entre ces deux langues une identité à peu près complète. A peine pourrait-on dire qu'au temps de Joinville la finale eur était préférée dans l'Ile-de-France à la finale our ou à son équivalent or, par exemple dans leur et dans les nombreux substantifs dont la désinence est aujourd'hui en eur. Il est constant que dans l'Ile-de-France on n'employait pas la diphthongue ei au lieu de e, notamment à la fin des participes passés de la première conjugaison et de certains substantifs féminins, en sorte qu'on écrivait amé, vérité, et non amci, veritei. C'est une occasion d'avertir que dans les chartes de Joinville les finales our et ei ne sont pas constantes; mais comme elles dominent, je me suis cru autorisé à les rétablir dans le texte de l'Histoire. La diphthongue ei est un des caractères distinctifs du dialecte lorrain, dont l'influence devait se faire sentir dans la seigneurie de Joinville plus que dans d'autres parties de la Champagne. J'ajoute que cette même diphthongue était aussi d'un usage fréquent dans la Franche-Comté. Cela ne veut pas dire que ce que j'ai appelé la langue de Joinville se confonde avec ces deux dialectes; car il y a certainement d'autres caractères

EXTRAITS TLXTUELS DES MANUSCRITS. SSy

qui les séparent. A mesure que Ton pourra multiplier les éléments certains de comparaison, ce sera probablement dans la langue de Tlle-de- France que l'on constatera les traits de ressemblance les plus nombreux avec celle de Joinville. Telle est l'hypothèse que j'admets comme la plus probable jusqu'à preuve contraire.

Résumé. J'espère n'avoir rien omis d'essentiel dans ces observations sur la langue et la grammaire de Joinville. Je me suis proposé surtout de préparer le lecteur à une étude qui devrait entrer dans le plan régulier d'une bonne éducation littéraire, et qui conduirait à une intelligence beaucoup plus exacte de la grammaire moderne. J'ai voulu en même temps expliquer et justifier les procédés qui ont été appliqués à la correction du texte publiédanscette édition. Ilest maintenantfacile de reconnaître que tous ces changements, quoiqu'ils se comptent par milliers, ne sont pas le résultat d'une tentative aventureuse, mais la conséquence naturelle d'un progrès sage et mesuré, qui arrive en son temps. En examinant avec attention les extraits textuels des manuscrits que je vais mettre sous ses yeux, le lecteur se convaincra de plus en plus, d'une part, c[ue les modifications qui ont été adoptées sont de pure forme, et qu'elles portent uniquement sur des détails d'orthographe, sans toucher en rien au fond des récits; de l'autre, qu'elles ont pour objet de rendre à la langue de notre vieil historien sa véritable physionomie, altérée dans les copies peu fidèles qui nous sont parvenues.

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