‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 53 sur 467 · XXII. Bataille de Taillebourg en · texte numérisé non relu

XXII. Bataille de Taillebourg en

98. Après cette fête, le roi mena le comte de Poitiers à Poitiers pour reprendre ses fiefs. Et quand le roi vint à Poitiers, il eût bien voulu être de retour à Paris-, car il trouva que le comte de la Marche, qui avait mangé à sa table le jour de la saint- Jean , avait assemblé autant de gens d'armes à Lusignan près Poitiers qu'il en put avoir. Le roi fut à Poitiers près d'une quinzaine, que jamais il n'osa partir jusqu'à ce qu'il se fut accordé avec le comte de la Marche, et je ne sais comment.

99. Plusieurs fois , je vis le comte de la Marche venir de Lusi-

98. — 1 C'est-à-dire pour recevoir Thommage de ses vassaux, qui 'avouaient tenir de lui leurs fiefs. Voy. Eclaircissements. 7. B porte par erreur rendre au lieu de reprendre ou repenre. — 2 Hugues X, dit le Brun. — 3 a, ilec joingnayit. — 4 B et L omettent dele-^ Poitiers. — ^ Comme il pot (L, peitst) avoir omis dans A. — ''■ B et I„ mais je ne.

.loiNvir.i.E. — 8

5g HISTOIRE DE SAINT LOUIS.

à Poitiers de Lusignan^ -, et touz jours amenoit avec li la royne d'Angleterre sa femme , qui estoit mère au roy d'Angleterre ~. Et disoient moût de gens que li roys et li cuens de Poitiers avoient fait mauvaise paiz au conte de la Marche.

100. Après ce que li ro3^s fu revenus de Poitiers , ne tarja pas grantment après ce que li roys d'Angleterre vint en Gascoingne pour guerroier le roy de France. Nostre sainz roys , à quanque il pot avoir de gent, chevaucha pour combattre à li. Là vint li roys d'Angleterre et li cuens de la Marche , pour combatre devant un chastel que on appelle Taillebourc, qui siet sus une maie rivière que Ton appelle Carente % là où on ne puet passer que à un pont de pierre moût estroit.

I o I . Si tost comme li roys vint à Taillebourc, et li host virent li uns l'autre , nostre gent, qui avoient le chastel devers aus , se esforcierent à grant meschief et passèrent perillousement par neis et par pons, et coururent sur les Angiois ^ et conmença li poingnayz forz et grans. Quand li roys vit ce, il se mist ou péril avec les autres; car pour un home que li roys avoit quant il fu passez devers les Angiois, U Angiois en avoient bien vingt'. Toutevoiz avint-il, si comme Diex vont , que quant li Angiois virent le roy passer, il se desconfirent et mistrent dedens la citei de Saintes-, et plusour de nos gens entrèrent en la citei mellei avec aus', et furent pris.

102. Cil de nostre gent qui furent pris à Saintes recorderent que il oïrent un grant descort naistre entre le roy d'Angleterre et le conte de la Marche -, et disoit li roys que li cuens de la Marche Tavoit envoie querre , car il disoit que il trouveroit grant aide en France. Celi soir meismes, li roys d'Angleterre mut de Saintes et s'en ala en Gascoingne.

io3. Li cuens de la Marche, comme cil qui ne le pot amender, s'en vint en la prison le roy, et h amena en sa prison sa femme et

99- — 1 A, delexjoingnant. —- Isabelle d'Angoulême, veuve de Jean sans Terre et mère de Henri III. Elle s'était remariée en 1217 avec Hugues X.

SOUMISSION DU COMTE DE LA MARCHE. Sg

gnan parler au roi à Poitiers; et toujours il amenait avec lui la reine d'Angleterre sa femme, qui était mère du roi d'Angleterre. Et beaucoup de gens disaient que le roi et le comte de Poitiers avaient fait une mauvaise paix avec le comte de la Marche.

loo. Après que le roi fut revenu de Poitiers, il ne se passa pas après grand temps que le roi d'Angleterre vint en Gascogne pour guerroyer contre le roy de France. Notre saint roi, avec tout ce qu'il put avoir de gens, chevaucha pour le combattre. Là vint le roi d'Angleterre, et le comte de la Marche , pour combattre devant un château qu'on appelle Taillebourg, qui est assis sur une mauvaise rivière qu'on appelle la Charente, là où on ne peut passer que sur un pont de pierre très-étroit.

loi. Sitôt que le roi vint à Taillebourg, et que les armées se virent l'une l'autre, nos gens, qui avaient le château de leur côté , s'efforcèrent à grand peine et passèrent périlleusement sur des bateaux et des ponts , et coururent sur les Anglais -, et le combat commença fort et grand. Quand le roi vit cela, il se mit dans le péril avec les autres; car pour un homme que le roi avait quand il fut passé vers les Anglais, les Anglais en avaient bien vingt. Toutefois il advint, ainsi que Dieu le voulut, quequandles Anglais virent le roi passer, ils se déconfirent et se mirent dans la cité de Saintes; et plusieurs de nos gens entrèrent dans la cité mêlés à eux, et furent pris.

102. Ceux de nos gens qui furent pris à Saintes rapportèrent qu'ils ouïrent un grand discord naître entre le roi d'Angleterre et le comte de la Marche; et le roi disait que le comte de la Marche l'avait envoyé quérir, parce qu'il disait qu'il trouverait grande aide en France. Ce soir même, le roi d'Angleterre partit de Saintes et s'en alla en Gascogne.

XXII!. Soumission du comte de la Marche.

io3. Le comte de la Marche, comme un homme qui n'y pouvait remédier, s'en vint dans la prison du roi, et lui amena dans sa prison

loo. — 1 A, B et L, Tcircnlc.

loi. — 1 Leçon de B; dans A, civoienl mil: L, M et R, bien cent. — - Avec ans omis dans A*

6o HISTOIRE DE SAINT LOUIS.

ses enfans : dont li roys ot, par la paiz fesant, grant coup de la terre le conte; mais je ne sai pas combien, car je ne fu pas à celi fait, car je n'avoie onques lors hauberc vestu '. Mais j'oy dire que, avec la terre que li roys emporta', li quita li cucns de la Marche dix mille livres '^ de parisis que il avoit en ses cofres , et chascun an autant^.

104. Quant nous fumes à Poitiers, je vi un chevalier qui avoit non mon signour Gieftroy de Rançon , qui ' pour un grant outraige que li cuens de la Marche li avoit fait , si comme Ton disoit , avoit"' jurei sur sains que il ne seroit jamais roingniez en guise de chevalier, mais portcroit grève, aussi comme les femmes fesoient, jusques à tant que il se verroit vengiez dou conte de la Marche , ou par lui ou par autrui. Et quant mes sires Geffroys vit le conte de la Marche, sa femme et ses enfants , agenoilliez devant le ro}^, qui li crioient merci, ilfist aporter un tretel, etfist oster sa grève, et se fist roingnier tout à coup ^ en la présence dou roy , dou conte de la Marche et de ceus qui là estoient.

io5. Et en cel ost contre le roy d'Angleterre et contre les barons, li roys donna ^ de grans dons, si comme je Toy dire à ceus qui en vindrent. Ne pour dons, ne pour despens que l'on feist en cel host, ne autres de çà ' mer ne de là, li roys ne requist ne ne prist onques aide des siens barons, n'a ses chevaliers, n'a ses homes, ne à ses bones villes, dont on se'^ plainsist. Et ce n'estoit pas de merveille-, car ce fesoit-il par le consoil de la bone mère qui estoit avec li, de cui consoil il ouvroit, et des preudhomes qui H estoient demourei dou tens son père et dou temps son ayoul.

106. Après ces choses desus dites avint, ainsi comme Diex vout, que une grans maladie prist le roy à Paris, dont il fu à tel meschief, si comme on ^ le disoit, que l'une des dames qui le gardoit li vou-

io3. — 1 Le haubert était une cotte de mailles réserve'e aux chevaliers. (Voy. Eclaircissements, 3.) On peut conclure de ce passage qu'en 1242 Joinville n'avait pas vingt et un ans; c'était ordinairement à cet âge que l'on était armé chevalier. — 2 A, avec la terre le roys emporta x. m. livres. — ■' Cette rente n'était plus alors que de 5, 000 livres tournois, ou 101,319 francs.

SAINT LOUIS TOMBE MALADE. 6l

sa femme et ses enfants : à cause de quoi, le roi eut, en faisant la paix, beaucoup de la terre du comte ; mais je ne sais pas combien, car je ne fus pas à cette affaire, parce que je n'avais jamais alors vêtu le haubert. Mais j'ai ouï dire que, avec la terre que le roy y gagna, le comte de la Marche lui quitta dix mille livres parisis qu'il avait dans les coffres du roi , et chaque année autant.

104. Quand nous fumes à Poitiers, je vis un chevalier qui avait nom monseigneur Geoffroy de Rançon, qui pour un grand outrage que le comte de la Marche lui avait fait, ainsi qu'on le disait , avait juré sur reliques que jamais il ne serait tondu à la guise des chevaliers, mais qu'il porterait les cheveux en bandeaux ainsi que faisaient les femmes, jusques à ce qu'il se verrait vengé du comte de la Marche, ou par lui ou par autrui. Et quand monseigneur Geoffroy vit le comte de la Marche, sa femme et ses enfants, agenouillés devantle roi, qui lui criaient merci, il fit apporter un tréteau, et fit ôter ses bandeaux , et se fit tondre tout à coup en présence du roi , du comte de la Marche et de ceux qui étaient là.

io5. Et en cette expédition contre le roi d'Angleterre et contre les barons, le roi donna de grands dons , ainsi que je l'ai ouï dire à ceux qui en revinrent. Mais ni pour les dons, ni pour les dépenses que Ton fit en cette expédition, ou en d'autres en deçà de la mer ou au delà, le roi ne requit ni ne prit jamais d'aide dont on se plaignît, ni de ses barons, ni de ses chevaliers, ni de ses hommes, ni de ses bonnes villes. Et ce n'était pas merveille • car il faisait cela par le conseil de la bonne mère qui était avec lui , par le conseil de qui il agissait, et par celui des prud'hommes qui lui étaient demeurés du temps de son père et du temps de son aïeul.

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