XXIX. Séjour en Chypre; ambassade des Tartares
Joinville retenu aux gages du roi. *
i3o. Quand nous vînmes en Chypre, le roi était déjà en Chypre, et nous trouvâmes grande foison des approvisionnements du roi : c'est à savoir les celliers du roi et les deniers et les greniers. Les celliers du roi étaient tels , que ses gens avaient fait au milieu des champs, sur le rivage de la mer, de grands tas de tonneaux de vin, qu'ils avaient achetés dès deux ans avant que le roi vînt; et ils les avaient mis les uns sur les autres, de sorte que quand on les voyait par devant, il semblait que ce fussent des granges.
129. — 1 Le omis dans A; B et L, luy aydisscnt. — - Voy. § 180.
i3i. Les fourmens et les orges, il les ravoient mis par monciaus en mi les chans-, et quant on les véoit, il sembloit que ce fussent montaignes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc temps, les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que Therbe vert. Or avint ainsi que quant on les vot mener en Egypte ^ , Ton abati les crotes de desus atout Therbe vert, et trouva l'on le fourment et Torge aussi frez comme se ~ l'on Teust maintenant batu.
i32. Li roys fust moût volentiers alez avant, sans arester, en Egypte, si comme je li oï dire en Surie \ se ne fussent sui baron qui li loerent à atendre sa gent qui n'estoient pas encore tuit venu.
i33. En ce point que li roys sejournoit en Cypre, envoia li grans roys des Tartarins ses messaiges à li, et li manda moût de bonnes et honnestes 1 paroles. Entre les autres, li manda que il estoit prez de li aidier à conquerre la Terre-Sainte, et de délivrer Jherusalem de la main aus Sarrazins.
134. Li roys reçut moût debonnairement ses messaiges, et li renvoia les siens, qui demourerent dous ans avant que il revenissent à li. Et par les messaiges, envoia li roys au roy des Tartarins une tente faite en la guise d'une chapelle, qui moût cousta; car elle fu toute faite de bone escarlate finne ^ Et li roys, pour veoir se il les pourroit atraire à nostre créance, fist entaillier en la dite chapelle, par ymaiges, TAnonciacion Nostre-Dame et touz les autres poins de la foy '. Et ces choses lour envoia-il par dous frères preescheours qui savoient le sarrazinnois , pour aus moustrer et enseignier comment il dévoient croire.
i35. Il revindrent au roi li dui frère, en ce point que li frère au roy revindrent en France-, et trouvèrent le roy qui estoit partis d'Acre, là oià sui frère l'avoient lessié, et estoit venus à Cesaire ^ là où il la fermoit; ne n'avoit ne paiz ne trêves aus Sarrazins. Comment li messaige le roy de France furent receu, vous dirai-je aussi comme il meismes le contèrent au roy 2; et en ce que il raporterent au roy,
i3i. — 1 B et L, Surie. — '- Se omis dans A.
i32. — t A omet en Surie.
i33. — ' A, moult debonnairement.
AMBASSADE DES TARTARES. yS
i3i. Les froments et les orges, ils les avaient aussi mis par monceaux au milieu des champs; et quand on les voyait, il semblait que ce fussent des montagnes; car la pluie qui avait battu les bleds depuis longtemps, les avait fait germer par-dessus, si bien qu'il n'y paraissait que Therbe verte. Or il advint que quand on les voulut mener en Egypte, l'on abattit les croûtes de dessus avec Therbe verte, et l'on trouva le froment et Forge aussi frais que si on les eût nouvellement battus.
i32. Le roi fût très- volontiers allé en avant, sans arrêter, jusqu'en Eg3^pte, ainsi que je le lui ai ouï dire en Syrie, n'eussent été ses barons qui lui conseillèrent d'attendre ses gens qui n'étaient pas encore tous venus.
i33. En ce temps que le roi séjournait en Chypre, le grand roi des Tartares lui envoya ses messagers, et lui manda beaucoup de bonnes et honnêtes paroles. Entre autres choses, il lui manda qu'il était prêt à l'aider à conquérir la Terre-Sainte, et à délivrer Jérusalem des mains des Sarrasins.
134. Le roi reçut très-débonnairement ses messagers, et lui renvoya les siens , qui demeurèrent deux ans avant qu'ils revinssent à lui. Et par ses messagers , le roi envoya au roi des Tartares une tente faite en guise de chapelle, qui coûta beaucoup-, car elle fut toute faite de bonne écarlate fine. Et le roi, pour voir s'il pourrait les attirer à notre croyance, fit tailler dans ladite chapelle, en images, l'Annonciation de Notre-Dame et tous les autres points de la foi. Et il leur envoya ces choses par deux frères prêcheurs qui savaient le sarrasinois, pour leur montrer et enseigner comment ils devaient croire.
i35. Les deux religieux revinrent au roi, au moment où ses deux frères retournèrent en France; et ils trouvèrent le roi qui était parti d'Acre , où ses frères l'avaient laissé , et était venu à Césarée qu'il fortifiait; et il n'avait ni paix ni trêve avec les Sarrasins. Gomment les messagers du roi de France furent reçus, je vous le dirai ainsi qu'ils le contèrent eux-mêmes au roi; et dans ce qu'ils rapportèrent
134. — 1 Drap superflu teint en kermès. — - Voy. 'J 471. i35.— 1 A, Sc'îiîiVc'. — - Voy. 2 472 à 492.
pourrez oïr moût de merveilles '^' , lesquex je ne vueil pas conter, pour ce que il me convcnroit derompre ma matière que j^ai commencie, qui est teix.
i36. Je, qui n'avoie pas mil livrées de terre, me charjai , quant j'alai outre mer, de moy disiesme de chevaliers et de dous chevaliers banieres portans- et m'avint ainsi que, quant je arrivai en Cypre, il ne me fu demourei de remenant que douze vins livres de tournois, ma nef paie-, dont aucun de mes chevaliers me mandèrent que se je ne me pourvéoie de deniers, que il me lairoient. Et Diex , quionques ne me failli, me pourveut en tel manière que li ro^^s, qui estoit à Nichocie, m'envoia querre et me retint, et me mist huit cens livres en mes cofres; et lors oz-je plus de deniers que il ne me couvenoit.
137. En ce point que nous séjournâmes en Cypre, me manda Tempercris de Constantinnoblc ' que elle estoit arrivée à Baphe , une citei de Cypre, et que je l'alassc querre, je - et mes sires Erars de Brienne. Quant nous venimes là, nous trouvâmes que uns forz venz ot rompues les cordes des ancres de sa nef, et en ot menei la nef en Acre ; et ne li fu demourei de tout son harnois que sa chape que elle ot vestue, et un seurcot à mangier. Nous l'amenâmes à Limeson ■', là où li roys et la royne, et tuit li baron de France et de l'ost ^, la reçurent moût honorablement.
1 38. L'endemain , je li envolai drap pour faire une robe , et la pane de vair avec; et li envoyai une tiretaine ^ et cendal pour fourrer la robe. Mes sires Phelippes- de Nanteil, li bons chevaliers, qui estoit entour''^ le roy, trouva mon escuier qui aloit à Tempereris. Quant li preudom vit ce, il ala au ro}^ et li dist que grant honte avoie * fait à li et aus autres barons , de ces robes que je li avoie envoie, quant il ne s'ent estoient avisié avant.
1 3 5. — 3 A, nouvelles.
i'3j. — 1 Marie, filledc Jean d'Acre ou de Brienne , femme de Beaudouin H. — - Je' omis dans A; B et L, moy, — 3 A, la meson. — 4 A omet de France et de l'ost.