‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 73 sur 467 · XXXIII. Préparatifs du débarquement en Egypte · texte numérisé non relu

XXXIII. Préparatifs du débarquement en Egypte

1 50. Il fut convenu que le roi descendrait à terre le vendredi avant la Trinité, et qu'il irait combattre les Sarrasins si eux ne s'y refusaient. Le roi commanda à monseigneur Jean de Beaumont qu'il fit bailler une galère à monseigneur Érard de Brienne et à moi , pour nous débarquer nous et nos chevaliers, parce que les grandes nefs ne pouvaient venir jusques à terre.

1 5 1 . Ainsi que Dieu le voulut, quand je revins à ma nef, je trouvai une petite nef que madame de Baruth, qui était cousine germaine du comte de Montbéliard et la nôtre, m'avait donnée, là où il y avait huit de mes chevaux. Quand vint le vendredi, moi et monseigneur Érard, tout armés nous allâmes au roi pour demander la galère; sur quoi monseigneur Jean de Beaumont nous répondit que nous n'en aurions pas.

i52. Quand nos gens virent que nous n'aurions point de galère, ils se laissèrent choir de la grande nef dans la chaloupe, qui plus plus, qui mieux mieux, si bien que la chaloupe se voulait enfoncer. Quand les mariniers virent que la chaloupe s'enfonçait peu à peu, ils s'enfuirent dans la grande nef et laissèrent mes chevaliers dans la chaloupe. Je demandai au maître combien il v avait de gens de trop, et il me dit vingt hommes d'armes; et je lui demandai aussi s'il mènerait bien nos gens à terre, si je le déchargeais de tant de gens; et il me répondit : « Oui. « Et je le déchargeai en telle manière que par trois fois il les mena dans ma nef où étaient mes chevaux.

i53. Pendant que je menais nos gens, un chevalier qui était à monseigneur Érard de Brienne, qui avait non"i Plonquet, pensa descendre de la grande nef dans la chaloupe; et la chaloupe s'éloigna, et il tomba dans la mer et fut noyé.

1 54. Quand je revins à ma nef, je mis dans ma petite chaloupe un écuyer que je fis chevalier, qui avait nom monseigneur Hu-

i?2. — 1 Tant que, etc. omis dans A. —i A, il ii. — -^ Et il jusqu'à armes omis dans A. i5!<. — 1 A, c ai-tiers.

quelour, et dous moût vaillans bacheliers, dont li uns avoit non mon signour Villain de Versey, et li autres mon signour Guillaume de Danmartin, qui estoient' en grief courine li uns vers l'autre. Ne nulzn'en pooit faire la paiz, car il s'estoient entrepris par les cheveus à la Morée; et lour fiz pardonner lour maltalent et besier l'un Tautre, par ce que lour jurai sur sains que nous n'iriens pas à terre atout lour maltalent.

i55. Lors nous esmeumes pour aler à terre, et venimes par delez la barge de cantiers de la grant nef le roy, là où li roys estoit. Et sa gent me commencierent à escrier (pour ce que nous aliens plus tost que il ne fesoient) que je arivasse à l'ensaigne Saint-Denis qui en aloit en un autre vaissel devant le roy. Mais je ne les en cru pas; ainçoisnous fiz ariver devant une grosse bataille de Turs , là où il avoit bien sis mille homes à cheval.

i56. Si tost comme il nous virent à terre, il vindrent, ferant des espérons, vers nous. Quant nous les veismes venir, nous fichâmes les pointes de nos escus ou sablon, et le fust de nos lances ou sablon et les pointes vers aus. Maintenant que il les virent ainsi comme pour aler par mi les ventres •, il tournèrent ce devant darieres et s'en fouirent.

iSy. Mes sires Baudouins de Reims, uns preudom qui estoit descendus à terre, me manda par son escuier que je l'attendisse; et je li mandai que si feroie-je moût volentiers, que teix preudom comme il estoit devoit bien estre atendus à un tel besoing; dont il me sot bon grei toute sa vie. Avec li nous vindrent mille' chevalier; et soies certains que quant je arivai , je n'oz ne escuier, ne chevalier, ne varlet que je eusse amenei avec mo}^ de mon pays ; et si ne m'en lessa pas Diex à aidier.

1 58. A nostre main senestre, ariva li cuens de Japhe, qui estoit cousins germains le conte de Monbeliart, et dou lignaige de Joinville '.

I 54. — 1 A, estieiit.

1 56. — 1 B et L, à l'heure qu'ils vindrent ainsi comme pour nous passer par dessus le ventre; A, maintenant que il virent; je supplée les.

LES CROISES DEBARQ^UENT.

gues de Vaucouleurs , et deux très-vaillants bacheliers , dont l'un avait nom monseigneur Villain de Versey, et Fautre monseigneur Guillaume de Dammartin, qui étaient en grande haine l'un contre l'autre. Et nul ne pouvait leur faire faire la paix, parce qu'ils s'étaient pris par les cheveux en Morée ; et je les fis se pardonner leur rancune et s'embrasser l'un l'autre, parce que je leur jurai sur reliques que nous n'irions pas à terre avec leur rancune.

i55. Alors nous nous mîmes en mouvement pour aller à terre, et vînmes le long de la chaloupe de la grande nef du roi, là oij le roi était. Et ses gens commencèrent à crier après moi (parce que nous allions plus vite qu'ils ne faisaient) que j'abordasse à l'enseigne de Saint-Denis, qui s'en allait sur un autre vaisseau devant le roi. Mais je ne les en crus pas :, au contraire je fis aborder devant un gros corps de Turcs, là où il y avait bien six mille hommes à cheval.

i56. Sitôt qu'ils nous virent à terre, ils vinrent, piquant des éperons, vers nous. Quand nous les vîmes venir, nous fichâmes les pointes de nos écus dans le sable, et le fijt de nos lances dans le sable et les pointes vers eux. Du moment qu'ils les virent comme tout près de leur entrer au milieu du ventre, ils tournèrent devant derrière et s'enfuirent.

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