XXXIV. Les croises débarquent en face des Sarrasins
iS/. Monseigneur Beaudoin de Reims, un prud'homme qui était descendu à terre, me manda par son écuyer que je l'attendisse ;, et je lui mandai qu'ainsi ferais-je bien volontiers , car un prud'homme tel qu'il était devait bien être attendu dans un tel besoin*, de quoi il me sut bon gré toute sa vie. Avec lui nous vinrent mille chevaliers; et soyez certain que quand j'abordai, je n'eus ni écuyer, ni chevalier^ ni valet que j'eusse amené avec moi de mon pays; et pourtant Dieu ne laissa pas de m'en pourvoir.
1 58. A notre main gauche, aborda le comte de Jaffa, qui était cousin germain du comte de Montbéliard , et du lignage de Joinville. Ce
1 57. — 1 Cô nombre doit avoir été altéré par une erreur de copiste.
1 58. — 1 Jean d'Ibelin, seigneur de Baruth et comte de Jaffa , (ils de Balian d'Ibelin et d'Eschive de Montbéliard, était, selon du Cange, allié par les femmes à la famille de Joinville.
Ce fu cil qui plus noblement ariva*, car sa galie ariva toute peinte, dedens mer et dehors, à escussiaus de ses armes, lesquex armes sont d'or à une croiz de gueules pâtée. Il avoit bien trois cens nageours en sa galie, et à chascun de ses nageours avoit une targe de ses armes, et à chascune targe avoit un pennoncel de ses armes batu à or.
1 59. Endementieres que il venoient, il sembloit que la galie volast, par les nageours qui la contreingnoient aus avirons;, et sembloit que foudre cheist desciex, au bruit que li pennoncel menoient, et que li nacaire, li tabour et li cor sarrazinnois menoient, qui estoient en sa galie. Si tost comme la galie fu férue ou sablon si avant comme l'on l'i pot mener, et il et sui chevalier saillirent de la galie moult bien armei et moult bien atirié, et se vindrent arangier de coste nous.
160. Je vous avoie oubhé à dire que, quant li cuens de Japhe fu descendus, il fist tantost tendre ses trez et ses paveillons ^ ;, et si tost comme li Sarrazin les virent tendus, il se vindrent tuit assembler devant nous, et revindrent ferant des espérons, ainsi comme '^ pour nous courre sus;, et quant il virent que nous ne fuiriens pas, il s'en râlèrent tantost arieres.
161. A nostre main destre , bien le trait à une grant arbalestrée, ariva la galie là où l'enseigne Saint-Denis estoit. Et ot un Sarrazin, quant il furent arivei, qui se vint ferir entre aus, ou pour ce que il ne pot son cheval tenir, ou pour ce que il cuidoit que li autre le deussent suivre-, mais il fu touz decopez.
162. Quant li roys oy dire que l'enseigne Saint-Denis estoit à terre, il en ala grant pas par mi son vessel, ne onques pour le légat qui estoit avec h, ne la ^ voutlessier, et sailli en la mer'', dont il fu en yaue jusques aus esseles. Et ala l'escu au col, et le heaume en la teste ■^, et le glaive en la main, jusques à sa gent qui estoient sur la rive de la mer. Quant il vint à terre et il choisi les Sarrazins, il demanda quex gent c'estoient"^; et on li dist que c'estoient Sarrazin-, et il
160. — 1 A, jist tendre ses paveillons, — - A omet ainsi comme.
quaittiiîiCil$WtUii'
ûtedlûioiitifîîtîltl
Fonds français n" i3568, à la Bibl. nat. — Le dessin n'est pas conforme au récit. La ville fut prise sans coup férir.
COURAGK DU ROI. 89
fut celui qui aborda le plus noblement; car sa galère aborda toute peinte, dedans la mer et dehors , d'écussons à ses armes , lesquelles armes sont d'or à une croix de gueules pâtée. Il avait bien trois cents rameurs dans sa galère, et pour chaque rameur il y avait une targe à ses armes, et à chaque targe il y avait un pennon cà ses armes en or appliqué.
i5(). Pendant qu'ils venaient, il semblait que la galère volât, par les rameurs qui la poussaient à force d'avirons; et il semblait que la foudre tombât des cieux, au bruit que menaient les pennons, les timbales, les tambours et les cors sarrasinois, qui étaient en sa galère. Sitôt que la galère fut entrée dans le sable aussi avant que Ton l'y put mener, et lui et ses chevaliers sautèrent de la galère très-bien armés et en très-bel attirail , et se vinrent arranger près de nous.
iGo. J'avais oublié de vous dire que, quand le comte de JafFa fut descendu à terre, il fit aussitôt tendre ses tentes et ses pavillons-, et sitôt que les Sarrasins les virent tendus , ils se vinrent tous assembler devant nous, et revinrent piquant des éperons, comme pour nous courir sus; et quand ils virent que nous ne fuirions pas, ils s'en retournèrent tantôt en arrière.
i()i. A notre main droite, à un bon trait de grande arbalète, aborda la galère là où l'enseigne de Saint-Denis était. Et il y eut un Sarrasin, quand ils furent abordés, qui se vint lancer au milieu d'eux, ou parce qu'il ne put retenir son cheval, ou parce qu'il pensait que les autres le dussent suivre; mais il fut tout taillé en pièces.