‹ Jean TalonChapitre 26 sur 58 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Talon à Paris Une audience du roi. — Mémoire sur le

Canada. — La carrière do Talon après son retour en

France Le silence de nos historiens La capitainerie

de Mariemont La charge de premier valet de garderobe En quoi consistait-elle ? — Autrefois et aujourd'hui.

—Secrétaire du cabinet — Importance de cette fonction. —Talon devient comte d'Orsainville— Ses propriétés au Canada. — Deux séries d'évaluations. — Le roi achète la brasserie qui devient le palais «le l'intendant. — Talon voudrait revenir au Canada—Projet de fondation d'un hôpital général. — Lettres de M. Dudouyt à Mgr de Laval.

— Talon et la traite de l'eau-de-vie Ses relations avec

la colonie — Ses lettre» à l'Hôtel-Dieu L'incident Comporté.— Talon à la cour Il rend de grands services &

Jacques II Madame de Maintenon l'honore de sa confiance— Dernières années Talon vend ses charges. —

Quelques détails sur sa vie privée et sa famille — Il fait son testament — 11 meurt le 23 novembre 1094.

Au commencement do 1673, Talon était arrivé à Paris. Il eut de Louis XIV une longue audience. Le roi s'entretint avec lui, pendant une heure, des affaires canadiennes ; il examina les gabarits des vaisseaux projetés, s'informa de la condition où se trouvaient les établissements nouveaux, et lui recommanda, en le congédiant, de faire à Colbert " d'amples et fidèles mémoires." A son retour de Saint-Germain, après cette audience, Talon tomba malade et fut incapable de travailler pendant plusieurs semaines. Lorsqu'il eut recouvré ses forces, il adressa au miuistre d'iustructives informations

sur la situation de la Nouvelle- France et ses perspectives d'avenir. Après tout ce que nous avons vu dans les précédents chapitres, l'analyse de ces mémoires serait ici un hors-d'œuvre.

Allons-nous maintenant dire adieu à Talon, et nous séparer de lui au moment où il cesse d'être directement en contact avec le Canada français ? Pas encore : nous voulons, au contraire, essayer de le suivre jusqu'au terme de son existence laborieuse. La dernière partie de sa carrière est jusqu'aujourd'hui restée dans une ombre à peu près complète. Dès qu'il disparaît de notre histoire, il semble que sa vie disparaisse du plein jour, et se coufonde avec une foule d'autres dont la postérité n'a cure. Nos historiens le perdent naturellement de vue en poursuivant l'étude de nos annales, où d'autres personnages occupent la scène. On constate par une pièce officielle qu'il est devenu comte d'Orsainville. On sait vaguement qu'il a été capitaine du château de Marieinont, secrétaire du cabinet, valet de garde-robe. Et c'est tout. Combieu d'années a-t-il survécu à sa glorieuse intendance canadienne ? Quel rôle a-t-il joue* en France ? Où est-il mort ? On ne saurait répondre à ces questions. M. Rameau écrit en 1859 : " Lorsqu'il quitta le Canada après lui avoir donné l'organisation et la vie, il abandonna la seigneurie et le titre de comte, rentra obscurément dans la vie administrative et finit sa carrière en laissant un nom ignoré." A la fin de la notice que M. Bibaud lui consacre dans son Pantliéon. canadien, nous lisons: "Il vivait à Paris en 1680, ayant traduit, cette anuée-là, devant le Conseil d'Etat, le prévôt des maréchaux de France en Canada. Ce qui obligea le Conseil Supérieur de réclamer."

Nous nous sommes efforcé de dissiper ces ténèbres et de reconstituer.au moins dans ses grandes ligues, cette fin de carrière, qui fut assez longue. En effet, quatorze ans après la date où M. Bibaud affirme que Talon vivait à Paris, notre ex-intendant y vivait encore ; il ne mourut qu'en 1694.

M. l'abbé Faillon a écrit dans son Histoire de la colonie française que M. Talon, de retour en France, fut " fait d'abord premier valet de chambre du roi, ensuite secrétaire du cabinet et capitaine du château royal de Mariemont ". C'est iutervertir un peu l'ordre des faits. M. Talon avait été nommé capitaine du château de Mariemont dès 1G70. Le 11 novembre de cette année, il écrivait à Colbert : " Vous m'avez obtenu une grâce du roi en me faisant obtenir la capitainerie de Mariemont. Je m'assure que vous voudrez bien me la rendre utile en y faisant attacher les mêmes appointements et les mêmes émoluments dont jouissent les capitaines des autres maisons royales qu'on m'a dit être de 2,000 écus. Si à cette somme vous vouliez ajouter la jouissance du parc qui est sous- fermé deux cents pistoles par les fermiers généraux du domaine de Hainault, cette grâce me donnerait bien de l'aisance dans le service, et servirait à réparer la ruine que souffre par mon absence le peu de bien que j'ai en France ".

Qu'était-ce qu'une capitainerie comme celle dont Talon avait été gratifié ? C'était le gouvernement d'une maison royale et des terres qui en dépendaient. Cette charge donnait des émoluments et n'entraînait en général ni résidence, ni surveillance bien directe. La plupart des capitaineries pouvaient être classées parmi les sinécures lucratives dont les rois se servaient pour récom-

penser les services rendus à leur personne ou à l'Etat. Nous avons voulu savoir eu quel endroit se trouvait situé Mariemont, et quelle était son histoire, et nous y sommes parvenu, après d'assez longues recherches. Mariemont était un beau et vaste château bâti en 1548, par Marie, reine de Hongrie, et sœur de Charles-Quint, gouvernante des Pays-Bas autrichiens, sur la rivière de Haine, à quatre lieues de la ville de Mons. Henri II, roi de France, l'avait fait brûler en 1554. Il avait été rétabli depuis J. Talon en conserva le gouvernement jusqu'à sa mort.

Peu de temps après son retour en Fiance, il obtint aussi la charge de premier valet de la garde- robe du roi. On lit dans une lettre de Colbert à Frontenac, datée du 23 mars 1674: "Sa Majesté m'ordonne de vous recommander particulièrement la personne et les intérêts du sieur Perrot, gouverneur de Montréal et neveu du sieur Talon, son premier valet de chambre 2." Cette indication, jetée au fil de la plume, ne nous parait pas recevable. l'ans le journal de Dangeau, dans plusieurs actes notariés, dans son propre testament, Talon est désigné, après sa mort, comme ci-devant secrétaire du

1 — Dictionnaire géographique de Vosgien, 3ème édition, Bruxelles, an VII (1799). — On lit dans le guide de Belgique et Hollande par Baedeker (1873) : " Un tronçon (de chemin de fer, embranchement Mnnaye-Mons) se détache de la Louvière, dans la direction de l'Est vers Bascoup, en passant par Baume et Mariemont. Près de ce dernier endroit se voient encore les ruines d'un château de chasse construit en 154S par la gouvernante des Pays-Bas, Marie de Hongrie, et livré aux flammes six ans plus tard par Henri, roi de France."

2— Lettres, Instructions, etc., 3, II, p. 58].

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cabinet et premier valet de la garde-robe du roi ; mais on n'y mentionne nullement la charge de premier valet de chambre. Colbert avait fait probablement un lapsus calami.

Quant à l'office de premier valet de garde-robe, Talon le remplit très certainement. Nous eu avons les preuves les plus positives, comme on le verra au cours du présent chapitre. Les mémoires et les recueils de l'époque nous font connaître en quoi consistaient ces fonctions. Il y avait quatre premiers valets de garderobe, servant par quartiers. On lit dans un catalogue ou almanach des charges et des emplois publics : " Ils ont la clef des coffres et couchent dans la garde-robe. Celui qui est en quartier présente au roi ses chaussures, ses jarretières, et le soir le maître de la garde-robe tire la manche droite de la veste et du justaucorps de Sa Majesté, et le premier valet de garde-robe en tire la manche gauche, reçoit ce justaucorps, la veste et le cordon bleu. Ensuite il défait la jarretière gauche qu'il donne au valet de garde-robe qui a déchaussé le roi ; après il noue le ruban de la manche gauche de la chemise de Sa Majesté. En l'absence du grand-maître et du maître de la garde-robe, c'est le premier valet de garde-robe qui fait tout le service de la garde-robe \"

Cet office était fort prisé. Nous lisons dans le Dictionnaire critique de biographie et d'histoire : " Ce n'était pas une charge de médiocre valeur que celle de premier valet de la garde-robe, au temps de Louis XIV 2.

1 — Etat de la France, 1698, tome I, pp. 195 et 196.

2 — Ces charges se vendaient 110,000 ou 115,000 livres.

(Journal de Dan (j eau, vol. IV, p. 75, et VI, p. 203) On dit

dans une lettre de Racine à son tils : " Je vous prie d'être le

Elle rapportait beaucoup, mais celui qui l'acquérait avec l'agrément et sur la présentation du grand-maître de la garde-robe, finançait largement ; aussi, pour que la charge fût bien sa propriété et qu'il ne perdît pas ses avances, si par une circonstance quelconque il était obligé de la quitter, il sollicitait du maître un brevet d'assurance qui mettait à l'abri une partie au moins de ce qu'il avait déboursé. Exemple : je vois que, le 28 avril 1692, le roi assura soixante mille livres au sieur Bachelier, un de se3 premiers valets de garde-robe, sur sa charge, pour lui assurer et aux siens une partie du prix de sa charge." Il fallait que l'emploi valût au moins 150,000 livres pour qu'on donnât à Bachelier un brevet d'assurance 1 de 60,000. Quels étaient donc les prolits ? Les gages, le logement, le feu, la chandelle, la table, les dons du roi, et puis, et avant tout, la faculté de voir le prince en particulier et d'obtenir certaines grâces pour des protégés qui payaient grassement les services rendus par le protecteur. Les valets de garderobe avaient aussi le titre d'écuyers V

Avec nos idées actuelles et l'état d'esprit que nous

meilleur ménager que vous pourrez, et de vous souvenir que vous n'êtes point le fils d'un traitant ni d'un premier valet de garde-robe. M. Quentin, qui, comme vous savez n'est pas le plus pauvre des quatre, a marié sa fille à un jeune homme extrêmement riche." ( Œuvres de Racine, édition des Grands Ecrivains, Hachette, 1870, vol. VII, p. 212).

1 — On appelait brevet d'assurance, ou de retenue, un brevet que le roi accordait à un officier qui entrait en charge, pour la conserver après sa mort ou pour en retirer une partie du prix, lequel devait être payé parle successeur. (Furetière, Dictionnaire universel, article " retenue ").

2 — Jal, Dictionnaire critique, p. 1218.

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ont fait notre éducation et nos habitude» démocratiques, nous sommes portés à estimer médiocrement les emplois de cette nature. Mais pour juger avec justice les hommes et les choses d'autrefois, il faut souvent faire abstraction des opinions et des mœurs d'à présent. Au dix-septième et au dix-huitième siècles, les fonctions intimes auprès de la personne auguste du souverain, étaient extrêmement considérées. Ainsi nous voyons que la charge de grand-maître de la garde-robe, créée en 1669, fut donnée à l'un des premiers seigneurs du royaume \ Cet office fut occupé entre autres, par un duc de La Rochefoucauld et par un duc de Liaucourt. En 1789, les deux mattres de la garde- robe étaient deux grands seigneurs, MM. de Boisjelin et de Chauvelin. " Quoi qu'on pense aujourd'hui, écrit M. Jal, la charge de valet de chambre, sous les anciens rois de France, était fort recherchée. Vénale2, comme toutes les autres charges, elle coûtait gros. Elle procurait la noblesse, conférait le titre d'écuyer, était transmissible comme une propriété et avait des privilèges qui étaieut très appréciés. On voit dans les listes de valets de chambre figurer les noms d'artistes éminents, de gens de lettres distingués, et même d'hommes de condition noble. Le service cor-

1 — Lorsque le roi s'habillait, le grand- maître de la garderobe lui mettait la camisole, le cordon bleu et le justaucorps. Quand le roi se déshabillait, le grand-maître lui présentait la camisole de nuit, et lui demandait ses ordres pour le costume du lendemain. ( Grand Dictionnaire, articlo '* garde-robe T').

2 — C'est-à-dire qu'elle pouvait être vendue par celui qui en était le titulaire, et qu'on pouvait l'acquérir à prix d'argent. Mais l'acquéreur devait être agréé par le roi. Si le titulaire mourait sans avoir disposé de sa charge, elle devenait vacante et le roi l'accordait à qui lui plaisait.

porel des princes n'avait rien de dégradant pour ceux qui s'y dévouaient. Les personnes royales étant sacrées la dignité humaine n'avait point à se ravaler en les servant dans leurs besoins les plus intimes l."

Ce qui montre bien que la fonction de valet de garderobe n'amoindrissait nullement la personne de celui qui en était investi, c'est que Talon remplit en même temps une charge plus élevée et plus considérable dans la hiérarchie des offices. Nous voyons en effet daus un document public2 qu'au mois de mai 1675 il était secrétaire du cabinet du roi, en survivance 3. Cette place était importante et honorable. Les secrétaires du cabinet étaient des officiers qui écrivaient les lettres particulières du monarque. Il y en avait quatre. Ils se qualifiaient de " conseillers du roi eu tous ses conseils." Sur l'état des charges ils étaient nommés " secrétaires de la chambre et du cabinet 4."

Talon, d'abord secrétaire du cabinet en survivance, le devint en titre, après la mort de celui dont il était le

] — Jal, Dictionnaire critique, p. 1217. — Cette citation peut s'appliquer tout aussi bion aux valets de garde-robe qu'aux valets de chambre du roi.

2 — Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, 1852, p. 348.

3 — La survivance était un privilège que le roi accordait à quelqu'un pour succéder à une charge, ou même quelquefois pour l'exercer conjointement avec celui qui en jouissait, ou en son absence. — Un premier gentilhomme de la chambre obtenait souvent la survivance pour son fils, même l'exercice de sa charge en son absence. Un conseiller reçu en survivance n'avait pas besoin de nouvelle réception après la mort de son père. Une survivance empêchait que la charge ne vaquât. (Furetière, Dictionnaire universel).

4 — Ibia\

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survivancicr. Eo 1681, il est désigné comme tel dans les registres du Conseil Souverain, à propos d'une assignation à Philippe Gaultier do Comporté, dont nous reparlerons. Et il l'est également dans un acte du 9 novembre 1682, par lequel Madame Perrot, sa procuratrice, vendait sa maison do la côte de la Montagne à M. François Provost, major de Québec.

Pour donner à nos lecteurs une idée de l'importance, de la valeur et de la dignité de cet office, nous mentionnerons le fait que Louis XIV y nomma, en 1698, M. François de Callières, l'un des plénipotentiaires du traité de Ryswick, eu récompense des services rendus par lui dans les négociations de la paix entre la France, d'une part, et, de l'autre, l'Empire, l'Angleterre, la Holluude et la Suède On lit à co sujet dans le journal de Dangeau : " Le roi donna a M. de Callières, un de ses plénipotentiaires a Ry.swick, et le premier par qui les négociations de la paix ont commencé, la charge de secrétaire du cabinet qui vaquait depuis longtemps par la mort de M. Bergeret. Sur cette charge. M. de Callières donnera cinquante mille livres à M. de Crécy et quinze mille livres à l'abbé Morel, qui lui étaient dues par feu M. Bergcret, et le roi donne à M. de Callières un brevet de retenue de vingt mille écus V

Capitaine du château de Mariemont, premier valet de garde-robe, secrétaire du cabinet, doublement attaché a la personne du souverain, Talon occupait une situation considérable et très en vue ;\ ln cour de Louis XIV.

1 — Le traité do Ryswick Fut signé lo 'JO septembre K307.

2 — François de Callières était le frère d'Hector de Callières, gouverneur du Canada de 160'J ù 1703 ; il devint membre do l'Académie française.

En 1 075, il reçut une nouvelle marque de la faveur royale. Sa baronnie de3 Islets fut érigée en comté d'Orsainville. L'acte d'érection disait que le roi voulait reconnaître ses services et " lui donner aussi de plus en plus des preuves de son affection et satisfaction." Après un long préambule venait ce dispositif: " A ces causes et autres à ce nous mouvans, nous avons la dite terre et baronnie des Islets et ses appartenances et dépendances créée, érigée et élevée, et de notre grâce spéciale, pleine puissauco et autorité royalo créons, érigeons et élevons par ces présentes signées de notre main en titre, nom, qualité et dignité de comté qui sera dorénavant appelé le comté d'Orsainville, pour en jouir et user le dit sieur Talon, ses hoirs, successeurs ou ayants cause tant mâles que femelles sous le dit titre de comté..., sans que le dit comté d'Orsainville puisse être sujet à réversion ni réunion à notre couronne, pour quelque cause que ce soit, nonobstant les édita des années mil cinq cent soixante-six, rail cinq cent soixantedix-neuf, mil cinq cent quatre-vingt-un et mil cinq cent quatre-vingt-deux, et les ordonnances faites sur les érections des comtés, auxquels nous avons dérogé et dérogeons par ces présentes et aux dérogatoires d'icelles, d'autant que sans cette condition le dit sieur Talon n'aurait accepté la dite grâce 1."

Talon afferma pendant quelques années son comté d'Orsainville pour une somme de six cents livres. Subséquemment ce domaine fut loué à M. de Villeray, au prix de deux cent cinquante livres. En 1681, notre

1 — Pitce» et documents relatif» à la tenure teigneuriale,

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ex-intendant offrit de donner au roi sans réserve tous les biens qu'il possédait en Canada, demandant simplement que le titre du comté d'Orsainville fut transféré à sa terre de Locquignol, dans le Ha in au t. " Les dits biens, déclirait-il, peuvent être utiles surtout pour l'établissement d'un hôpital général que MM. de Frontenac, l'évoque de Québec et Duchesneau estiment nécessaires à l'avancement de la colonie. Le dit sieur Talon se chargera de faire cet établissement par l'emploi de son bien, sans qu'il en coûte à Sa Majesté que l'emploi de son autorité \" Voici quelle était la liste des biens ainsi offerts, et l'estimation que Talon en avait fait préparer. 1° La terre d'Orsainville, estimation, 32,615 livres. 2° La propriété de la côte de la Montagne; estimation, 10,000 livres. 3° Une maison à la Basse-Ville (le magasin) ; estimation, 14,365. 4° Une maison à la Haute-Ville, (maison Godefroy) ; estimations, 4,500 livres. 5° La brasserie ; estimation, 43,192. Soit un total de 104,707 livres a.

Ces évaluations ne cadraient guère avec celles que l'intendant de Meulles envoya au ministre l'année suivante. Suivant lui, la maison de la Basse- Ville et celle de la côte de la Montagne, ne valaient chacune que 3,000 livres 3 ; la brasserie que 6,000

1 — Collection Morcati de St-Méry ; Mémoires 1540 1759. — Supplément- Richard, p. 40.

2 — Ibid.

3 — "Un magasin de 80 pieds sur 24 estimé à 1000 écus à cause de sa situation." — Il faut dire que cette bâtisse avait passé au feu, lors de l'incendie de la Basse-Ville, le 4 août 1682. Ce n'était plus qu'une masure et l'emplacement seul avait de la valeur. Talon le vendit 4,000 livres à Eustache

livres 1 ; la maison Godefroy, que 500 livres 3 ; et le comté d'Orsainville que 7,000 livres, monnaie de France 3. Comme on le voit, l'écart entre les deux séries d'estimations était énoTme. Evidemment si Talon mettait les choses au mieux, Mcullea les mettait au pire. Ce qui est certain, c'est que l'absence du mattre devait déprécier notablement ses propriétés.

Après bien des pourparlers, Talon vendit au roi, en 1685, le bâtiment de la brasserie que l'intendant de Meulles proposait de transformer en paluis pour sa propre résidence et pour les séances du Conseil, aussi bien

L-imbert Dumonten 1087. (Greffe Genaple, acte du 4 novenv bre 1687).

Suivant M. de Meulles, la maison de la côte de la Montagne où M. Duchosneau avait demeuré, consistait simplement en un petit pavillon de pierre, sans cave, dont le plancher et la couverture ne valaient rien, et en une aile de charpente toute pourrie et ouverte do toutes p.irt-, prêto à tomber. " La place est belle et grande et peut valoir 1U0O écus du Canada, estimées 4500 livres monnaie de France."

1 — " Un quart do la brasserie est bâtie de pierre, disait M. de Meulles, et le reste do charpente en très méchant état. La dite maison étant presque tout abandonnée, elle peut valoir 2000 écus monnaie du Canada."

2 — "Plus une petite maison sans planches et sans fenêtres, tout à fait abandonnée."

3 — "Le comté d'Orsainville est affermé à 600 livres; le fermier est à la tin de son bail, et m'a affirmé qu'il s'y était ruiné, et que quand on lui vomirait donner j>our 300 livres par an, il ne la prendrait pas. Elle est mal bâtie de charpente et si méchante qu'il semble en marchant dans les chambres qu'elle aille tomber."

Tous ces détails sont tirés de la lettre écrite par M. de Meulles au ministre, le 12 novembre 1682. (Arch. féd., Canada, corr. gén., vol. VI).

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qu'en magasins. Le 15 mai de cette année, Colbert écrivait à M. de Meulles que Talon estimant sa propriété de la brasserie à 40,000 livres, tandis que lui, l'intendant, ne l'évaluait qu'à 8,000, il lui demandait de faire faire une nouvelle estimation. Il ajoutait que le roi ne se proposait pas d'acheter les termina avoisinauts, le moulin et les ustensiles, mais ne désirait pas non plus retrancher sur l'estimation du sieur Talon. Lo même jour le ministre écrivait s\ M. de Denonville que le roi, satisfait des services de Talon, priait le gouverneur de s'intéresser aux propriétés de l'cxintendant, spécialement à la brasserie dont on projetait l'acquisition pour des fins publiques. Finalement le marché se conclut pour une somme de 30,000 livres

En quittant le Canada, Talon n'avait pas rompu ses liens avec la colonie 3. Il y conservait des propriétés,

1 — Talon an ministre, 21 janvier 1685 ; Arch. féd. Canada, corr. gén. vol. IX.

2 — Le 8 novembre 1G72, à la vrille «lo son départ, Talon avait nommé l'un do ses secrétaire», Philippe Varnier, ot Philippe Gaultier de Comporté, ses procureurs, pour gérer toutes ses affaires au Canada. Snbséquemment, il s'éleva quelque difficulté entre lui ot co dernier, car nous voyons qu'en I6SI il l'assigna en justice, probablement devant un tribunal «le France, puisque le Conseil Souverain protesta contre cotte procédure. Romain Bccquet, notaire royal à Québec, comparaissait devant le Conseil pour " Messire Jean Talon, comte d'Orsainville, seigneur de Ville et autres lieux, conseiller du roi en ses conseil», secrétaire du cabinet de Sa Majesté, ci-devant iutondant de la justice, police et finances en ce pays ". Il produisait un " extrait d'un article des instructions données par le «lit sieur Talon au dit Becquet et datées de l'abbaye de Toussaint à ChAlons, lo 16 juin dernier." Après avoir donne acte aux parties— c'est-à-dire à Becquet et

et, de plus, il continuait à s'intéresser aux établissements et aux institutions de la Nouvelle- France. Il songea même sérieusement à revenir ici pour y fonder un hôpital général. On lit dans une lettre de M. Dudouyt à Mgr de Laval : " Hôpital général pour Québec. Mademoiselle Dupny a parlé ici à M. Talon pour trouver les moyens d'établir à Québec un hôpital général. Il a dit qu'il baillerait pour cela la brasserie et tout ce qu'il a en Canada moyennant que le roi lui donnât en France quelquo récompense pour cela. Il est vrai que cette œuvre serait très utile pour le pays et que M. Talon y travaillerait très volontiers s'il espérait se défaire par ce moyen de ce qu'il a en Canada ; mais il aurait fallu prendre d'autres mesures avant que de proposer la chose et que vous en eussiez, avec M. le gouverneur et l'intendant, représenté la nécessité au roi qui a de la considération pour de semblables œuvres, et alors on aurait engagé les personnes de piété à poursuivre et à demander l'exécution de la chose. Vous m'en écrirez votre sentiment l'année prochaine 1."

Comporté— de leurs dires, déclarations et réponses, le Consoil décida que, " comme ce pays est éloigné de plus de douze centa lieues de l'ancienne Franco, et que ce serait ruiner les sujets du roi établis en ce dit pays s'ils étaient obligés de plaider ailleurs, Sa Majesté sera très humblement priée de faire défense à l'avenir à toutes personnes de traduire les habitants domiciliés en ce pays, soit aux requêtes du palais ou de l'hôtel, ou par devant autres juges que de ce pays f\ (Jugements du Conseil Souverain, vol. H, p. 725.)

Madame Perrot et M. Rouer de Villeray agirent aussi comme procureurs de Talon.

1 — M. Dudouyt à Mgr de Laval, 9 mars 1G81 ; Arch. du séminaire de Québec.

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M. Dudouyt, qui était peu sympathique à Talon, semblait croire que celui-ci manœuvrait pour revenir au Canada en qualité d'intendant, ou, mieux encore, en celle de gouverneur. De Paris *, il tenait Mgr de Laval au courant des nouvelles religieuses et politiques qui pouvaient intéresser l'évêque de Québec. Le 11 avril 1681, il lui écrivait: " On dit que le fils de M. de Bellinzany 3 doit épouser la nièce de M. Talon h qui appartient la charge de secrétaire du cabinet, que M. Talon n'exerce guère... Si cette affaire était conclue je crois que M. Talon retournerait volontiers en Canada surtout en qualité de gouverneur, si on lui donnait le gouvernement. J'ai quelque fondement de croire ceci." Le 10 mai, nouvelle information : " On ne croit pas qu'il y ait de changement cette année. On a parlé d'un intendant et nommément de M. Talon, mais cela n'a pas été résolu. Je ne sais pas ce qui se fera l'année prochaine; quelqu'un néanmoins qui peut en savoir quelque chose m'a dit qu'il ne croit pas qu'il le soit 3."

Le neveu de Talon, Perrot, gouverneur de Montréal,

1 — M.Jean Dudouyt, venu au Canada en 1602, avait été nommé vicaire général en 1671 ; il fut envoyé en France, en 1676, par son évèque, pour appuyer les représentations de celui-ci au sujet do la traite des boissons enivrantes. Il y demeura jusqu'à sa mort, en 1680 5 sa mission était de surveiller là-bas les intérêts du diocèse et «lu chapitre. C'était un homme d'une éminonte vertu.

2 — François Bellinznni, ancien intendant du duc de Mazarin, fut directeur du commerce, et inspecteur des manufactures, sous le ministère de Colbort. 11 avait de l'influence et du crédit. Compromis dans une spéculation sur les monnaies, il fut arrêté, subit un procès, et mourut au château de Vincennes où il était détenu, en 1684.

3 — Lettre de M. Dudouyt; Arch. sém. de Québec.

était en ce moment l'objet de graves imputations. On l'accusait d'avoir abusé de son autorité, suscité des troubles dans son gouvernement, et scandaleusement trafiqué avec les sauvages. Une enquête avait été ouverte en France contre lui. Et M. Dudouyt écrivait : " Les informations sont entre les mains de M. Bellinzany qui le soutiendra (M. Perrot), étant fort ami de M. Talon." L'année suivante, le correspondant de Mgr de Laval lui donnait des renseignements additionnels : " M. Talon me vint trouver il y a cinq ou six semaines et me dit qu'il avait dessein de passer en Canada pour y établir un hôpital général mais que ce ne pouvait être que l'année prochaine, et qu'il ne voulait être revêtu dans un autre caractère, qu'il avait pour cet effet écrit une lettre à M. de Seignelay 1 par laquelle il lui marquait qu'il s'offrait pour aller établir un hôpital général en Canada sans qu'il en coûtât rien au roi et qu'il y ferait subsister à ses dépens autant de pauvres qu'il pourrait. Il m'ajouta qu'il me ferait voir cette lettre et en effet il me l'envoya, et quelques jours après, il m'envoya demander un mémoire des avantages et nécessités qu'il y aurait d'établir un hôpital général à Québec. Dans la conversation que j'eus avec M. Talon je lui dis que s'il passait en Canada on ne le laisserait pas là sans lui donner d'autres emplois que d'établir un hôpital général. 11 a fait ses propositions à M. de Seignelay et lui a écrit ainsi que je le marque.

1 — Le tnarquib de Seignelay était le fils de Colbert. Il avait été nommé secrétaire d'Etat en 1672, et s'occupa dès lors du département de la marine sous la direction de son père. Colbert mourut en 1683 j mais à partir de 1681, ce fut Seignelay qui fut chargé des colonies.

DR LA NOUVKLLK-FRANCE

" On a cru que M. Talon voulait prendre occasion de tout ceci pour faire connaître à la cour qu'il était disposé d'aller en Canada dans le temps qu'on parlait du changement du gouverneur et de l'intendant. En second lieu qu'il aurait voulu y passer pour soutenir M. Perrot qui sera rappelé comme on croit. Monsieur Talon a demandé ou devait demander au roi, car il était en quartier1, qu'il lui plût accorder des commissaires pour examiner les accusations qu'on fait contre M. Perrot, que s'il se trouvait coupable des choses dont on le chargeait qu'il était juste qu'il fût puni, mais que s'il ne l'était pas Sa Majesté ne permettait pas qu'il fut opprimé, etc. Si M. Talon avait obtenu que M. Perrot fût resté cette année et qu'où eût donné des commissaires, M. Talon l'aurait soutenu, s'il avait été sur les lieux. Quoique la cour ne se soit pas encore déclarée on croit que M. de Frontenac, M. l'intendant et M. Perrot seront révoqués ; il n'y a pas néanmoins certitude si grande de M. Duchesneau car on est convaincu à la cour de sa bonne conduite et qu'il n'a pas le tort; si ce n'est que l'on ne voudra pas révoquer M. de Fronteuac qu'on ne le rappelle pour ne pas porter atteiute à l'autorité 2."

Dans la pensée de M. Dudouyt, le projet d'hôpital pouvait entraîner le retour de M. Talon au Canada comme intendant ou gouverneur, et cela ne lui semblait pas désirable. Nous avons vu au cour.* de cet ouvrage que Mgr de Laval et le clergé avaieut à se plaindre de

] Comme premier valet de garde-robe. Les quatre valoU de garde-robe servaient par quartiers, et se relevaient de trois moi* en trois mois.

2- .V. Dudouyt à Mgr de Laval, mar* 16*2} Arch. aém. do Québec.

Talon. Son attitude sur la question de l'eau-de-vie leur avait à bon droit paru repréhensible. Et ses opinions n'étaient point changées. En 1677, Colbert avait informé M. Dudouyt que notre ancien intendant lui donnait des avis favorables au commerco des boissons enivrantes. Sur ce, le grand vicaire écrivait à l'évêque : " M. Talon est dans le même esprit qu'il était pour la traite et a parlé à M. Colbert qui l'a consulté là-dessus, conformément à ses anciennes impressions, et rendu en cela un mauvais service à l'église du Canada V Dans une lettre de Colbert a l'intendant Ducbesneau, du 1er mai 1677, nous lisons : " Comme j'ai voulu approfondir cette matière autant qu'il m'a été possible, j'ai voulu avant toutes choses, savoir de M. Talon, qui a été six à sept ans en Canada, et du sieur Bouteroue qui y a été deux années, si en effet ces boissons causaient de si étranges désordres. Vous verrez le mémoire du sieur Talon que je vous envoie". Et dans une lettre à Frontenac: "Sur le sujet des boissons, M. l'évêque de Québec m'a fait remettre ici, par sou grand vicaire, une consultation qu'il a faite en France, qui contient des faits tels que, s'ils étaient véritables, il faudrait sans difficulté chercher tous les expédients pour empêcher qu'il n'en fût donné aux sauvages ; mais, pour vous dire le vrai, après m'étre informé de M. Talon, du sieur Bouteroue, et généralement de tous ceux qui ont été au Canada, ou qui eu ont quelque connaissance, j'ai trouvé que ces faits étaient extrêmement exagérés, et que l'on tire des conséquences générales de ce qui est arrivé à quelques sauvages, .l'envoie au dit Duchesneau cette consulta -

1 — M. Dutiotiyl à M<jr de Laval, 1677 ; Arch. canadiennes, 1885, p. CH.

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tion de M. Talon " l. Nous avons déjà démontré que la raison, la morale, la vérité des faits, étaient du côté de Mgr de Laval dans cette controverse. Talon conservant ses fâcheux préjugés sur cette question, il n'était pas étonuant que l'évêque et son grand vicaire fussent peu enthousiastes à l'idée de son retour. On trouve ce sentiment nettement accusé dans la lettre suivante écrite par M. Dudouyt à Mgr de Laval, le 31 mai 1G82 ;

" J'ai vu aujourd'hui Mousieur Talon qui m'avait demandé de conférer avec lui touchant l'établissement d'un hôpital général en Canada. Il me vint trouver pour cet effet il y a deux jours et m'écrivit encore hier. Il m'a dit que M. de Seignelay lui avait fait connaître que le sentiment du roi n'était pas qu'on établît un hôpital général en Canada, parce que cela donnerait lieu à beaucoup de personnes de demeurer dans la fainéantise, s'at tendant à un hôpital général. C'est la seule raison qu'on a objectée du côté de la cour : qui n'est pas difficile à répondre puisqu'on ne souffrirait dans cet hôpital général que ceux qui ne seraient pas en état de travailler, et qu'on pourrait objecter le même à l'égard de tous les hôpitaux de France.

" Après avoir écouté M. de Seignelay, il lui a représenté toutes les utilités d'un hôpital général en Canada conformément au mémoire que l'on avait envoyé et ce qu'il a pu y ajouter surtout des sauvages dont on pourrait y retirer des vieillards et des orphelins abandonnés. M. de Seignelay lui a dit qu'au lieu d'un hôpital général on pourrait joindre cette œuvre a l'Hôtel- Dieu de Québec et y donuer du revenu pour cet effet; qu'il

1 — Lettres, Instructions, etc., 3, II, pp. 616, 622.

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fallait examiner cette affaire sur le lieu. M. Talon a paru entrer dans le* pensées de M. de Seignelay quoiqu'il croie que l'hôpital général doit Atre sépafé de rilôtel-Dieu.

" L'affaire en cet état, M. Talon est encore tout résolu de l'entreprendre et de passer en Canada pour l'établir conjointement avec l'Hôtel-Dieu ou séparément : selon que ia cour le jugera à propos.

" Il dit qu'il le fera à ses propres frais sans rien demander au roi que sa protection ; que si Sa Majesté l'agrée il y passera l'année prochaine. Il m'a prié de vous en écrire et vous en écrira lui-même afin qu'on en confère à Québec avec MM. de la Barre et de Meuiles qui en écriront à la cour et on travaillera ici conformément à ce qu'ils auront mandé.

M J'ai peine à comprendre le dessein de M. Talon, voyant que voilà un gouverneur et un intendant qui passent 1 et que son neveu est rappelé. Je ne sais s'il aurait la pensée que M. de Meuiles n'y sera pas longtemps et qu'étant tout (rendu), il pourrait prendre sa place. Quoi qu'il en soit pour éviter qu'il ne prenne ce prétexte il faut différer l'établissement de l'hôpital général pour deux ou trois années, et écrire conformément à cola a la cour qui déjà témoigne n'y être pas portée, et on preudra son temps pour eu faire la proposition une autre fois. 11 suffit que vous soyez informé de l'état de la chose, vous verrez ce qu'il y aura à faire V

M. Talon avait-il vraiment le désir de redevenir une

1 — MM. do la Barro et de Meuiles avaient été nommés gouvoriiour et intendant, en remplacement de MM. de Frontenac et Duchosncau, le 11 mai 1682.

2 — Arch. du séiu. de Québec.

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troisième fois, intendant de la Nouvelle-France? Visait-il même plus haut, et aspirait-il au poste de gouverneur ? C'est fort possible, et cette ambition n'eût pas été exagérée \ Dans ce cas, il faudrait regretter davantage que sa malheureuse attitude sur la question de la traite de l'eau-de-vio eût jeté sur sa route un aussi sérieux obstacle.

Quoi qu'il en soit le projet d'hôpital général n'aboutit point 2, et Talon ne revint pas dans la colonie. Le souci de ses propriétés, et l'intérêt qu'il portait aux établissements qui avaient été l'objet de sa sollicitude, maintinrent cependant ses relations avec la Nouvelle- France. On conserve à l'Hôtel-Dieu de Québec plusieurs lettres dans lesquelles se rencontrent des témoignages de sa bienveillance en vers cette communauté, qu'il avait toujours protégée spécialement. En 1684 3 i! écrivait : " Il est juste de bien finir une année que j'ai si heureusement commencée et qu'ayant reçu durant tout son cours les fruits des pieux suffrages de vous, Madame, et de votre communauté, je vous en demande et à elle la continuation dans toute la suivante. Vous avez désiré que je fisse un partage de la gratification que le Boi a faite à l'Hôpital de Québec. J'ai d'autant moins

] — En 1072, Patoulet, secrétaire de Talon, avait écrit que celui-ci suppliait le roi de lui donner son congé, " ou de le laisser seul en ce pays-là "•

2— 11 fut repris une dizaine d'années plus tard par Mgr de Saint-Vallier.

3 — Cette lettre n'est pas datée, mais Talon y fait faire ses souhaits à Madame d'Ailleboust, qui mourut le 9 juin 1635. Il écrivait donc auparavant. Et comme il parle do la fin de l'année et du commencement de la nouvelle, nous avons lieu de croire que cette lettre est de décembre 1684.

de peine à me résoudre à vous satisfaire en ce point que cette maison de Dieu sur laquelle cette gratification tombe étant principalement destinée pour le soulagement des pauvres malades qui fait le principal objet des aumônes de Sa Majesté, ce même soulagement ne leur peut être procuré que par le charitable ministère des religieuses qui en font la partie la plus animée et la plus utile, comme la plus agissante; pourquoi j'estime qu'elles peuvent, des deux mille livres, monnaie de France, en faire tourner à leur profit huit cents, mettant les douze cents restant sur le compte des pauvres ; le tout sous le bon plaisir de Sa Majesté, que je suppose pour l'année courante, et que je demande pour la suivante, si elle continue cette aumône ; invitant toute votre communauté à reconnaître cette grâce par la continuation de ses prières pour la personne sacrée do Sa Majesté et pour sa maison royale. Par anticipation je vous souhaite, Madame, une bonne et heureuse année. Je la souhaite pareille à toute votre communauté, et à Madame Dailleboust une pas moins remplie des grâces du ciel et de la terre, et je vous assure que je suis en finissant et commençant votre très humble et très obéissant serviteur 1."

Voici une autre lettre, écrite par Talon à la Mère Juchereau de Saint-Ignace : " A Paris, ce 4 juin 1687. —

1 — Archives de V Hôtel-Dieu de Québec Depuis 1664, les

bien» et les revenus de cette maison étaient divisés en deux parts : il y avait ce qu'on appelait " le bien des pauvres qui était affecté spécialement au soutien des malades et des misérables recueillis à l'Hôtel-Dieu j et il y avait le bien des hospitalières, consacré à l'entretien des religieuses et aux besoins de la communauté. (Histoire de V Hôtel-Dieu, pp. 164 et suivt)

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Je réponds, ma révérende Mère, à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 8 de novembre, et commence avec ce qui me paraît devoir vous être le plus sensible. Je dis que je le suis beaucoup à la mort de monsieur votre père 1 parce qu'il était un fort honnête homme et qu'il m'avait toujours paru être de mes amis. Je suis bien persuadé qu'à mesure que le monde croît en Canada 'les charges augmentent dans votre hôpital par le nombre plus grand de malades. J'aurais vu avec plaisir ajouter aux quatre mille livres que le roi vous accorde par son Etat tant pour vous que pour les pauvres une somme plus considérable. Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai écrit à la révérende Mère de Saint- Bonaventure sur la proposition que vous faites d'assurer les gratifications que le roi vous fait sur quelque fonds sûr, sinon que, lorsque M. de St-Vallier sera de retour ici, je conférerai volontiers avec lui sur les moyens qu'il croit pratiquâmes pour remplir vos désirs à cet (!gard, ce que je crois difficile pour ne vous pas déguiser mon sentiment, si le roi ne prend le parti d'assigner ce qu'il vous donne sur le fonds de la ferme.

" Je ne vous demande pas de part en vos prières parce que je suis persuadé que vous m'y en donnez libéralement, mais je vous conjure de solliciter les pauvres de se souvenir de moi lorsque vous leur ferez le repas que je prierai ma nièce et M. de Villeray de leur donner de ma part. Je suis, ma révérende Mère, avec toute l'estime que je dois, votre très humble et très obéissant serviteur V

1 — M. Jean Juchereau, sieur de la Ferté, mort le 16 novembre 1685.

2— Areh.dt l'Hôtel Dieu.

M. Talon avait dès lors reuoncé vraisemblablement à toute idée de revenir au Canada. Les dernières années de sa vie s'écoulèrent à Versailles et à Paris. Lorsque ses fonctions auprès du roi ne l'appelaient pas à la cour, il demeurait en cette dernière ville, dans la rue du Bac l, au faubourg Saint-Germain. Les charges de premier valet de garde-robe et de secrétaire du cabinet le mettaient en relation avec les personnes les plus élevées par le rang et par l'influence. Il devint même l'un des familiers du roi détrôné de la Grande-Bretagne, Jacques II, à qui la générosité de Louis XIV avait assigné comme résidence le château de Saint-Germain '-. Ce prince lui accorda toute sa confiance, et Talon lui rendit d'éminents services. En 1692, au moment où Jacques II allait prendre la direction d'une armée réunie en Normandie, et destinée à opérer un débarquement en Angleterre, avec le concours de la flotte française commandée par Tourville 3, Talon lui prêta 50,000 livres

1 — Acte de ratification de la vente d'une propriétéà la Basse- Ville à Eustache Lambert-Dumont, Paris, 26 juin 1688. — Il y est dit que Talon demeure rue du Barcq, quartier Saint-Germain des Prés, paroisse Saint-Sulpice. Sur un vieux plan du faubourg Saint-Germain, daté de 1642, nous lisons distinctement " rue du Barcq." C'est la ruo du Bac actuelle. (Voir Topographie du vieux Paris, Paris, Imprimerie nationale, 1882, vol. IV, pp. 151 152.

2 — Jacques II fut renversé du trône en 1688 par son gendre Guillaume d'Orange. 11 vint se réfugier en France et fut accueilli en roi par Louis XIV, qui résolut de mettre tout en œuvre pour lui rendre sa couronne.

3 — Tourville, contrarié dans ses manœuvres par les éléments, et obligé de lutter contre des forces supérieures, subit une défaite à la Hogue, le 29 mai 1692, et l'expédition fut manquée.

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