‹ Jean TalonChapitre 27 sur 58 · SI · texte numérisé non relu

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qu'il venait de retirer de la vente d'uue de ses charges, et il ne lui fit jamais rembourser cette somme 1.

Un grand nombre d'Irlandais, d'Ecossais et d'Anglais fidèles aux Stuarts, ayant suivi en France le souverain déchu, se trouvèrent bientôt dans une situation précaire. Ce fut notre ex-intendant que Louis XIV choisit pour leur distribuer les secours attribués a leur infortune ; il s'acquitta de cette noble tâche avec zèle et discrétion, et voulut y participer jusqu'après sa mort 2.

Ses qualités d'esprit et de cœur l'avaient désigné à l'estime particulière de Madame de Maintenon, qui était depuis 1684 l'épouse légitime du roi. Il devint bientôt le coopérateur de ses nombreuses œuvres charitables. On trouve dans son testament un émouvant souvenir de cette bienfaisante collaboration. "Je prends ici occasion, dit-il, de remercier très humblement Madame de Maintenon de tous les biens qu'elle m'a donnés et procurés de servir les pauvres, et de l'assurer que si Dieu me fait miséricorde, je le prierai de tout mon cœur de la combler de ses grâces, ce que je dois faire aussi et ferai ardemment pour le roi ".

Le poids de l'âge commençait à lui auuoncer que sa vie était sur son déclin. En 1692, il se délit de ses emplois à la cour. Il vendit sa charge de premier valet de garde-robe à M. Quentin, sieur de la Vienne, pour une somme de 110,000 livres 3, et celle de secrétaire

1 Voir à l'Appendico le testament do Talon. 2— Ibid.

3 — " Quentin, frère de la Vienne, premier valet de chambre du roi, a acheté la charge de premier valet fie garde-robe de M. Talon, il lui en donne 1 10,000 francs, et a la survivance pour son fils ". (Journal de Dan g tau, vol IV, p. 75).

du cabinet à M. Bergeret \ pour 143,000 livres, dont 50,000 livres comptant. Il restait capitaine et gouverneur du château de Mariemont.

Talon était demeuré célibataire. Vun des plus jeunes, sinon le plus jeune de sa famille, il avait vu la mort décimer les rangs des siens. Son père et sa mère étaient depuis longtemps descendus dans la tombe, où les avaient suivis tour à tour ses frères Artus, Philippe, Claude, Nicolas, Antoine, François, et Paul Talon. Ce dernier lui avait légué la terre et baronnie de Nanteuil-sur- Aisne 2. Un autre de ses frères, Noël Talon, avait été tué, dès 1654, à l'attaque des lignes d'Arras. Sa sœur, Anne Talon, était aussi décédée depuis plusieurs années. Il ne lui restait plus que des neveux et des nièces. Madame Perrot, après la mort de son mari, était revenue en France ; elle avait plusieurs enfants. François Talon, en son vivant maître d'hôtel du roi, avait laissé un fils et une fille, Jean-François et Geneviève Talon. Le fils était commissaire-général de la marine à Nevers.

Madame veuve Talon vint demeurer quelque temps

1 — Bergeret mourut avant Talon, et la charge de secrétaire, qu'il avait achetée de celui-ci, resta vacante durant quatre ou cinq ans. Ce fut précisément celle-là que Louis XIV donna à M. de Callières en 1698.

2 — L'Annuaire de la noblesse (vol. 49, p. 276) nous semble confondre Paul et Jean Talon. Il désigne Paul sous le nom de baron de Nanteuil, et il ajoute qu'il fut intendant à la Nouvello-France, ce qui est manifestement erroné. D'un autre côté, Talon dit dans son testament qu'il a hérité de quelques-uns de ses frères. Nous ne croyons rien risquer en inférant que Paul Talon avait légué le domaine en question à notre ex intendant, qui serait ainsi devenu baron de Nanteuil. Ceci expliquerait la confusion faite par V Annuaire.

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avec sa fille Geneviève chez notre ex-intendant, son beau-frère. Nous voyons, par le testament de ce dernier, que des désagréments se produisirent entre eux, et qu'il lui pardonna généreusement les torts qu'elle avait pu se donner envers lui.

Talon possédait une belle fortune et menait évidemment dans sa résidence, rue du Bac, une vie lnrge et digne de sa condition. Il avait auprès de lui un secrétaire, et tenait à ses gages un nombreux domestique : cocher, cuisinier, valet de chambre, outre plusieurs laquais. Des toiles de maîtres, des tapisseries de prix ornaient sa demeure.

Il aimait beaucoup sa famille. Sa vénération pour son père et sa mère, sa tendresse pour ses frèrc3 et ses sœurs, son affection pour ses neveux et ses nièces, éclatent dans les dispositions testamentaires qu'il rédigea le 29 avril 1 694. On y trouve la manifestation de sa foi, profonde, de sa piété sincère, de son dévonement au roi, de son esprit familial, de sa charité et de sa munificence.

Qu'il nous soit permis d'en signaler spécialement un passage très caractéristique : " Comme tout ce que je possède, écrivait-il, vient des bienfaits et des libéralités du roi, particulièrement des deux charges de secrétaire de son cabinet et de premier valet de sa garde-robe, de même que ce que j'ai pu ménager dans les différents emplois dont il a plu à Sa Majesté de m'honorer, dès avant que je n'aie rien du bien de ma famille, et reconnaissant le droit qu'a Sa Ma jesté de disjwser sommairement de tout ce bien, je veux et entends que ceux qui prendront quelque part à ce mon testament fassent connaître a Sa Majesté que je n'ai prétendu disposer d'aucunes choses que sous son bon plaisir, et s'il est que

mon testament ait lieu, ils reconnaissent ce qui leur est ordonné et légué comme une grâce qu'elle a la bonté de leur faire, qui doit les engager à s'attacher à son service..." Parvenu au terme de sa carrière, Talon restait fidèle aux principes qui avaient gouverné sa vie. Le vieux royaliste, pénétré jusqu'aux moelles du culte monarchique, s'affirmait une dernière fois avant de mourir. On a dans ces quelques lignes la quintescence de la doctrine régalienne. L'ancien intendant, l'ancien secrétaire du cabinet, y faisait écho aux maximes formulées par le souverain lui-même. Ecoutez Louis XIV : " Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos états, de quelque nature qu'il soit, nous appartient au même titre... Les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains de nos trésoriers, et ceux que nous laissons dans le commerce de nos peuples, doivent être par nous également ménagés. Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'église que par les séculiers, pour en user en tout temps... selon le besoin général de leur état V Voilà ce que non seulement le royal professeur d'absolutisme, mais aussi toute une école de légistes césariens, proclamaient, écrivaient et enseignaient, au XVIIe siècle. Voilà ce que Louis XIV, Colbert, Letellier, Louvois, Séguier, Pontchartrain, pensaient, professaient et pratiquaient. Maximes outrées et pernicieuses, qui constituaient une dangereuse négation du droit de propriété individuelle ! Cette théorie, que l'on aurait pu

1 — Œuvres Je Ijouis XIV, vol. II, pp. 92-121 — Henri Martin, Histoire de France, vol. 13, p. 259.

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qualifier de socialisme royal, ne contenait-elle pas en germe le collectivisme dont nous voyons de nos jours s'affirmer avec violence les menaçantes prétentions ? Ni Louis XIV, ni ses ministres, ni ses docteurs ne soupçonnaient sans doute les conséquences possibles des prémisses posées par eux. L'unification, la concentration de tous les pouvoirs et de tous les droits dans la personne du souverain, telle était leur préoccupation suprême, qui leur faisait perdre de vue le danger d'affaiblir le trône en l'isolant. Talon, plongé de bonne heure dans l'atmosphère officielle, s'était imbu de ces principes d'ultramonarchisme. Le paragraphe plus haut cité, qui nous en apporte un si frappant témoignage, démontre en môme temps la sincérité de ses convictions.

Lorsqu'il faisait et signait de sa main ce testament, — dont nous donnons le texte en appendice, — Talon prévoyait que sa fin était proche. Il touchait à sa soixantedixième année, et sa santé avait été fort affaiblie par ses rudes travaux et ses pénibles voyages. L'heure du grand départ allait sonner pour lui. Il la voyait s'approcher avec la fermeté d'âme d'un honnête homme et d'un chrétien. " Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ", écrivait-il en tête de l'acte où il consignait ses dernières volontés ; " persuadé qu'on ne doit pas compter sur la vie et qu'il est bon de prévenir la mort, mettant quelque ordre dans ses affaires ; après avoir prié le Père Eternel de recevoir dans le sein d'Abraham mon âme purifiée de ses crimes par le précieux sang de son cher Fils, après avoir demandé à la Sainte-Vierge ses suffrages auprès de ce même fils, aussi bien que les suffrages de tous les anges, saints et saintes du Paradis ; j'ai, soussigné, jouissant du plein usage de ma raison, de

toute la liberté de mon esprit, et d'une entière santé de mon corps, déclaré que ce qui suit est mon testament."

Moins de six mois après lo jour où Talon traçait ces lignes solennelles, le marquis de Dangeau, le précieux mémorialiste de cette époque, écrivait dans son journal à la date du 24 novembre 1694 : " M. Talon, autrefois premier valet de garde-robe du roi, et présentement capitaine gouverneur de Mariemont en Flandre, est mort à Paris ; il lui était dû encore par feu M. Bergeret 93,000 francs pour la charge de secrétaire du cabinet qu'il avait achetée de lui V

Son testament fut déposé le 24 novembre " ès mains de Henry, notaire " ; et, par sentence du 18 mars 1695, le tribunal du Châtelet donna délivrance à Jean-François Talon, neveu du défunt, du legs universel institué en sa faveur. L'héritier prit eu conséqueuce le titre de comte d'Orsainville. Un an plus tard, le 10 mars 1G96, Madame Talon et sa fille Geneviève, procuratrices de Messire Jean-François Talon, vendaient à Mgr de Saint- Vallier, pour une somme de 6,000 livres, ce domaine dont l'évêque de Québec voulait doter l'hôpital général fondé par lui. Le vendeur se réservait le titre de comte2.

Nous voici rendu au terme de cet ouvrage. Nou3 espérons avoir contribué à faire mieux connaître Jean Talon, sa carrière, l'époque et les milieux où il vécut.

1 — Journal de Dangeau, vol. 5, p. 111.

2 — Jean François Talon, second comte d'Orsainville, a-t il fait souche et fondé une lignée ? C'est ce <jue, malgré tous nos efforts, il nous a été impossible de découvrir.

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En reconstituant sa vie, nous avons peut-être réussi à donner à nos lecteurs une compréhe nsion plus juste et plus précise, non seulement de son œuvre spéciale, mais aussi des événements géuéraux à travers lesquels se déroula son existence. Homme du XVIIème siècle, fonctionnaire de cette monarchie absolue dont on doit signaler les fautes, tout en reconnaissant ses services et ses gloires, il méritait d'être étudié dans ses mobiles, dans son inspiration, dans ses principes de gouvernement et d'administration, aussi bien que dans ses actes. Nous n'avons pas voulu pallier ses erreurs, mais notre espoir serait déçu si, après avoir parcouru ces pages, nos lecteurs n'estimaient pas que Talon, en dépit de certaines faiblesses et de certains préjugés, fut un honnête homme, un bon citoyen, un éininent magistrat, un remarquable administrateur. Collaborateur de Louis XIV et de Colbert, d'un roi et d'un ministre justement illustres, il se montra digne de leur confiance et de leur choix.

11 avait de l'ambition, mais une ambition pondérée et contrôlée par l'amour du bien public. Il ne dédaigna pas d'agrandir sa situation et sa fortune, mais sans jamais recourir à des moyens incorrects et inavouables. Enfin sa vie privée fut sans reproche. Nous aimons à inscrire à la dernière page de ce livre le bel éloge que faisait de lui l'annaliste de l'Hôtel-Dieu. " Nous ne devons point passer sous silence, écrivait-elle, ses belles qualités; celle qui doit tenir le premier rang est sa grande piété dont il donna d'éclatantes marques en plusieurs rencontres, tant par sa fidélité à servir Dieu d'une manière exemplaire, que par la confiance qu'il avait en la divine Providence à laquelle il attribuait

tous ses succès, et à Iaquelle.il recourait dans tous les dangers. Sa charité pour les pauvres en est une preuve convaincante ; il avait un soin infatigable pour les soulager ; il s'informait avec une bonté de père de la manière dont il pourrait les secourir ".

C'est pour nous une joie que de pouvoir terminer par ce sympathique témoignage notre étude sur la vie de Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, en qui l'impartiale histoire doit saluer l'un des pères de la patrie canadienne.

Fin

APPENDICE

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