Philippe Talou
Nouvelle-France).
C 1er m ont dirigé par les Pères de la compagnie de Jésus *. Cette maison avait été fondée en 1562 2. En 1595 elle avait été fermée par ordre du Parlement. " Réouverte en 1618 par Louis XIII, et appelée plus tard Louis-le- Grand, elle comptait plus de deux mille élèves, et le pensionnat réunissait tous les beaux noms de France, les fils des plus hauts personnages de la Cour. C'était le pensionnat à la mode. Tout s'y faisait avec luxe ; précepteurs, laquais et domestiques y affluaient au service des jeunes seigneurs " 8. Mgr de Laval fit ses études théologiques au collège de Clermont, vers le même temps que le futur intendant de la Nouvelle-France y étudiait les humanités.
Dans une lettre que Talon écrivit bien des années plus tard, on rencontre le passage suivant : " La première éducation que j'ai reçue par leurs soins obligeants, m'ayant élevé dans les écoles, demande toute ma reconnaissance. Si j'avais conservé le fruit de leurs instructions, j'aurais l'honneur de vous en faire part par un discours latin. Mais je suis devenu méchant écolier de bon maître 4. " Evidemment il ne mut point prendre au pied de la lettre cette expression d'humilité
1 — Les Jésuites et la Nouvelle- France au XVIIème siècle, par le Père de Rochemonteix, vol. III, p. 83.
2 — Histoire de la Compagnie de Jésus, par Crétineau-Joly, Paris, 1845, vol. I, p. 340.
3 — Les Jésuites et la Nouvelle-France. II, p. 243.
4— Lettre de Talon au R. P. Oliva, général de la Compagnie de Jésus, du 10 novembre 16C6, citée par le Père de Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle- France, III, p. 85. — Nous ferons observer immédiatement à nos lecteurs que dans toutes nos citations nous remplacerons l'orthographe ancienne par l'orthographe moderne.
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courtoise. Le " méchant écolier " ne laissa pas que de faire excellente figure dans le monde. Une fois ses études terminées, il entra de bonne heure dans la carrière administrative, grâce à ses relations de famille.
Un de ses frères aînés, Philippe, avait embrassé le parti de Mazarin, durant les troubles de la Fronde. En 1649, le cardinal écrivait au duc d'Epernon, commandant d'un corps de troupes : " J'ai songé, depuis ma lettre écrite, à une personne qui est à moi, fort intelligente, pour vous bien servir dans la fonction d'intendant de l'armée, qui est le sieur Talon, qu'on fera partir la semaine où nous allons entrer, et un officier d'artillerie 1." On voit par la correspondance de Mazarin qu'il confiait à Philippe Talon beaucoup d'affaires et qu'il comptait sur son zèle et ses capacités. Ce fut probablement sous les auspices de son frère que Jean Talon entra dans l'administration militaire vers 1653. Nous lisons le passage suivant dans une lettre de Mazarin à Letellier, datée du 26 novembre de cette année : " Tout présentement vient d'arriver un des Talon, de Sainte- Menehould, pour dire au roi que les gardes sont dans la place et les assiégés dans le château, en exécution de ce qui fut arrêté cet hiver V
Dans une lettre à Turenne, du 21 octobre 1654, le cardinal mentionne " le sieur Talon le jeune." " Il ne me reste rien à ajouter à ce que le sieur Talon le jeune vous aura dit de ma part... Le roi demeurera encore demain ici et sera après demain à Paris où j'attendrai
1 — Lettre* de Mazarin, publiées par M. Chéruel, dans la collection de» " Documents inédits sur l'histoire de France," vol. III, p. 426.
2 — Lettre* de Mazarin, vol. VI, p. 93.
avec impatience de vos nouvelles. Je vous supplie de m'en donner le plus souvent que vous pourrez et de recommander au sieur Talon d'en prendre soin 1." Cest donc au milieu des camps et des troupes en campagne que Jean Talon commence sa carrière de fonctionnaire. Il remplit la charge de commissaire des guerres en Flandre ; il agit comme intendant à l'armée de Turenne, dont l'adversaire n'est autre que le grand Coudé*, passé au service de l'Espagne. La lutte entre ces deux illustres capitaines est féconde en surprises, en mouvements rapides, en attaques subites, en combats acharnés, en manœuvres savantes. A travers toutes ces péripéties, l'administration militaire a sa large part de labeurs, de responsabilité et de périls. Jean Talon y manifeste des qualités qui le signalent à la faveur de Mazarin.
Après la prise du Quesnoy, petite ville du Hainaut, par Turenne, le 6 septembre 1654, il y est nommé commissaire. A ce moment on commence à l'appeler " M. Talon du Quesnoy ", pour le distinguer de son frère Philippe. Ainsi au sujet de pionniers pour les travaux d'un siège, le cardinal informe Turenne qu'il écrit à M. de Roncherolles et à " M. Talon du Quesnoy. " En 1655 il moute en grade et devient intendant du Hainaut. La correspondance entre lui et le cardinal est très active. Il ne nous semble pas hors de propos d'en donner ici quelques extraits. Au mois de juillet 1656, l'armée royale est forcée de lever le siège de Valenciennes. Talon remplit le désagréable devoir d'en avertir sans retard le ministre. " Quoiqu'il soit fâcheux," écrit-il, le 16 juillet, à 8 heures du matin, " de donner le
1 — Lettres dt Mazarin, VI, p. 362.
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premier une mauvaise nouvelle, je ue puis me défendre d'avertir Votre Eminence que le siège est levé... Je l'assure cependant que M. de Turenne est sorti des lignes avec toute son armée. Il sera sorti du quartier de La Ferté de l'artillerie sans armes, pour laquelle il est nécessaire d'avoir des mousquets et des piques. Je donnerai, sur les ordres de M. de Turenne, tout ce que j'ai ici des uns et des autres. Je ne puis donner à Votre Emiuence aucun détail, et j'ai bien du chagrin de me sentir obligé de lui dire le gros de l'affaire. " Le même jour, Mazarin lui répond qu'il connaissait déjà l'échec et n'était nullement découragé. A plusieurs reprises Condé et les Espagnols menacent le Quesnoy, et Talon déploie une grande activité pour fortifier cette place. Mazarin ne lui ménage pas l'expression de sa satisfaction, et le félicite cordialement1. Plus tard le cardinal dit à Talon combien il lui sait gré de sa diligence à l'avertir de toutes choses. Dans une autre occasion il le remercie du soin qu'il prend des malades et des blessés. Le 2 septembre 1656 il lui promet un bénéfice pour un de ses frères, et lui demande s'il serait disposé à acheter une charge de valet de chambre du roi, dont la dernière avait été vendue 68,000 livres. Le 2 mars 1657, le cardinal écrit à Talon que tout ce que l'on pourra dire contre lui ne fera jamais impression sur son esprit. Preuve que si Talon avait des envieux, il jouissait de l'entière confiance du ministre.
L'intendance du Hainaut, dont il avait l'administration, comprenait dix gouvernements ou prévôtés : Valenciennes, Avesnes, Bavey, Charlemont, Landrecies, le
1 — Lettres de Mazarin, 2 juillet, 24 juillet, 16 octobre 1655, vol. VII, pp. 543, 556, 582.
Comte, Le Quesnoy, Marienbourg, Maubeuge et Philippeville. A ce moment la charge d'intendant prenait une grande importance et devenait la cheville ouvrière du système administratif de la monarchie française. Ces fonctionnaires firent leur apparition durant la première moitié du XVIIème siècle. Ce fut Richelieu qui les créa. Il y avait eu auparavant des maîtres de requêtes que l'on envoyait dans les provinces, au XVIème siècle, pour faire des inspections désignées sous le nom de chevauchées. Mais les fonctions d'intendant, avec leurs attributions régulières, durent vraiment leur existence et leur autorité au grand ministre de Louis XIII, qui en fit un des plus utiles instruments de son administration. Les parlements s'en inquiétèrent, parce qu'ils virent dans ces officiers nouveaux des agents trop efficaces du pouvoir royal et ministériel. Mais ils durent plier sous la main puissante du redoutable cardinal. Toutefois ils prirent leur revanche après sa mort. Durant la Fronde, le parlement de Paris arracha à la Régence la suppression de ces fonctionnaires. Seules, les intendances du Lyonnais, de la Bourgogne, de la Picardie, du Languedoc, de la Provence et de la Champagne furent maintenues. En 1654, Mazarin, vainqueur des princes et du parlement, rétablit les intendants dans presque toutes les provinces. Lorsque Colbert devint le principal ministre de Louis XIV, en 1G62, il augmenta leurs pouvoirs, étendit leur juridiction, et leur assigna une large place dans le régime qu'il organisa si fortement. Son historien, M. Pierre Clément, a écrit au sujet de ces officiers: " Il est plus facile de montrer à l'œuvre ce représentant, désigné alors sous le nom d'intendant de justice, police et finances, que de préciser ses attribu-
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tions. Etablis, non sans peine, paT Richelieu, malgré le mauvais vouloir des gouverneurs et des parlements, supprimés par la Fronde un moment triomphante, les intendants furent les instruments dévoués de Louis XIV et de Colbert. Ils devaient " connaître de toutes contraventions aux ordonnances et des oppressions que les sujets du roi pourraient souffrir des gens de justice par corruption, négligence, ignorance ou autrement ", signaler les procédures oiseuses et les concussions des magistrats, juger par délégation du conseil et rendre, saus appel, des arrêts comportant la peine de mort, prévenir et réprimer tout ce qui pouvait menacer l'ordre, veiller aux approvisionnements et subsistances, à l'état des prisons. Prévenus par les procureurs généraux de tous les abus commis dans la province, suivant au besoin les armées, ils passaient la revue des troupes, pour s'assurer si elles étaient bien équipées, et jugeaient en dernier ressort les gens de guerre. Les routes, les canaux, les mines figuraient parmi leurs attributions, augmentées de tout ce qui concernait l'impôt. Si, sur ce dernier point, leur intervention avait peu d'inconvénients dans les pays d'Etat, grâce aux garanties de leur organisation administrative, il n'en était pas de même dans les pays d'élection où elle pouvait devenir redoutable. Là, en effet, les règlements donnaient à l'intendant le droit de taxer les taillables omis dans les rôles, et d'augmenter arbitrairement les impositions qu'il jugeait trop faibles, faculté funeste qui le rendait maître de la fortune des citoyens et lui permettait d'avantager telle paroisse ou tel fermier, dans l'intérêt de ses protecteurs et de ses amis K "
1 — Pierre Clément, Histoire de Colbert, vol. H, p. 9.
Talon c'avait que trente ans environ quand il fut investi de cette charge considérable. C'était une preuve manifeste de la confiance qu'il avait su inspirer. Sa juridiction était vaste ; comme nous l'avons vu, elle comprenait le Hainaut français et s'étendait à plusieurs villes de la Flandre. La situation de ce territoire, qui confinait à la frontière des Pays-Bas. faisait de cette intendance d'avant-garde un poste spécialement important. Jean Talon y demeura dix ans, de 1655 à 1665. Au printemps de cette dernière année, il fut nommé intendant de la Nouvelle-France 1. Un nouveau champ allait s'ouvrir à son intelligente activité. Comme témoignage de haute satisfaction pour les services qu'il avait rendus dans le Hainaut, le roi lui donna, avant sou départ, la terre de Locquignol située eu cette province *. Cet acte de munificence royale montre bien en quelle estime on tenait déjà Talon à la cour et dans les conseils du souverain.
1 — Son successeur dans l'intendance du Hainaut fut M. Camus des Touches. Charlevoix annonce en deux lignes la nomination de Talon au poste d'intendant de la Nouvelle- France : 11 Sa Majesté choisit pour prendre la place de M. Robert, M. Talon, qui était intendant du Hainaut."
2 — Supplément au rapport sur les archives canadiennes, 1899, par Edouard Richard, p. 40. Locquignol est maintenant une commune de 623 habitants située dans le département du Nord, arrondissement d'Avesnes, canton du Quesnoy. Elle se trouve à 8 kilomètres du Quesnoy.