‹ Jean Zyska--GabrielChapitre 10 sur 63 · I. Ce liea porte encore le nom de Montagne de Ziska · texte numérisé non relu

I. Ce liea porte encore le nom de Montagne de Ziska

jeune fille taborites firent des prodiges de valeur, et tombèrent percées de coups, sous les pieds des chevaux, ayant refusé, à plusieurs reprises, de se rendre. Cependant le nombre des assiégeants grossissait toujours; et Ziskâ était aux abois , lorsque les Taborites de la nouvelle ville , conduits par Jean le Prémontré , qui portait le calice en guise d'étendard, s'élancèrent à la défense do leur chef, et rebroussèrent les Impériaux avec perte, quoiqu'à chaque instant l'empereur leur expédiât de nouveaux détachements. Il fallut abandonner Tatlaqud ce jour-là. Quelques jours après, la main d'une femme acheva la défaite des Impériaux. Une Praguoise taborite s'introduisit, la nuit, dans leur camp, par un grand vent , et mit le feu aux machines de siège. Beaucoup de richesses et d'effets de grand prix furent consumés; mais ce qui causa la plus grande perte, en cette circoa* stance, fut l'incendie de toutes les échelles. L'armée impériale fut consternée de ce dernier échec , et l'empereur, effrayé , leva le siège le 30 juillet. // atmit duré un mois ^durant lequel ceux de Prague^ pour montrer qu'ils n^ avaient pas peur^ ne fermaient les portes ni jour ni nuit. Le jour même de son départ, il fit la misérable bravade de se faire couronner roi de Bohème , dans la forteresse de Saint- Wenceslas, par l'archevêque (Conrad. Il créa plusieurs chevaliers, et, en s'en allant, il enleva les trésors que son père et son frère avaient cachés à Carlstein, et les lames d'or et d'argent dont les tomr beaux des saints étaient couverts, dans la basilique de Saint-Wenceslas. Il engagea plusieurs villes de Bohème au duc de Saxe pour payer ses troupes, les joyaux de la couronne à des banquiers, et les reliques impériales aux Nurembergeois.

La relraite de Sigismond fut désastreuse. Harcelé. par les llussiles, de défaite en défaite, il regagna la Hongrie,

licencia ses troupeé^, et ordonna aux garnisons allemandes qu'il laissait dans les forteresses de Bohême de ravager les terres des seigneurs de Podiebrad dont il avait eu à souffrir particulièrement durant celte malencontreuse croisade. C'est cette intrépide et persévérante famille des Podiebrad qui a donné quelques années plus tard un roi hussite à la Bohème.

Ziska quitta Prague peu après Sigismond , et alla de nouveau travailler à affamer l'armée impériale lorqu'il lui plairait de revenir; c'est-à-dire qu'il reprit son système de ravage et d'extermination , ne perdant pas un seul jour pour cette œuvre de patriotisme infernal , ne laissant pas refroidir un instant la sanglante ferveur de se^ Taborites.

Pendant son abseiy^, les Praguois continuèrent à attaquer les forteresses de Wisrhad et de Saint- Wenceslas qui , toujours garnies d'Impériaux et munies de machinés de guerre, n'osaient remuer et se bornaient à la défensive. Une nuit, les Taboriles de la nouvelle ville ayant échoué devant Wisrhad et se retirant en désordre, trouvèrent les portes de la nouvelle ville fermées derrière eux , par ordre du sénat. Si la garnison impériale eût osé se hasarder quelques pas plus loin , cette courageuse phalange de Taborites eût été anéantie. Elle ne dut son salut qu'à la timidité des Impériaux , qui rentrèrent dans leur fort sans se douter que l'ennemi était à leur merci. Le lendemain, ces Taborites, indignés de la perfidie du sénat, remplirent la ville de leurs imprécations, et tous les Taborites de Prague se proparèrent à abandonner cette lâche cité pour laquelle ils avaient versé leur sang et qui les immolait aux terreurs de son juste-milieu. Le Prémontré fit comprendre au peuple que son salut était dans les Taborites. La bourgeoisie, effrayée , convoqua les prêtres , les magistrats et les prin«

8i JEAN ZISKA.

cipaux citoyens. Le moine se chargea de porter la parole pour celte réconciliation. Amende honorable fut faite aux Taboriles. Le sénat protesta que les portes avaient éié fermées par inadvertance. On conjura les défenseurs de la liberté de rester dans Prague. Malgré les larmes et les prières de la peur, un grand nombre de Taborites plièrent bagage, secouèrent la poussière de leurs pieds, remontèrent sur leurs chariots, et s*en allèrent, la monstrance en tète , rejoindre Ziska et le renforcer dans ses excursions.

Il leur donna autant d'ouvrage qu'ils en pouvaient désirer. Arrivé devant Prachatitz , où il avait fait ses premières études, il offrit sa protection à cette ville, à condition qu'elle chasserait les catholiques. Mais ces derniers, qui étaient en nombre, lui^rent répondre qu*Us ne craignaient guère un mince gentilhomme tel que lui. Le redoutable aveugle leur fit chèrement expier cette impertinence. Il s'empara de la ville en un tour de main, fit sortir les femmes et les enfants, égorgea tous les catholiques , et mit le feu à l'église où s'était réfugié le juste-milieu; huit cents personnes périrent sous les décombres.

Le 4 5 de septembre, les Taboriles , les Orébites et ceux des villes sacrées, ayant à leur tête des chefs d'une valeur éprouvée, recommencèrent le siège du fort de Wisrliad. La garnison, épuisée et découragée, écrivit à l'empereur qu'elle ne pouvait tenir plus d'un mois, et n'en reçut que des promesses. Nicolas de Uussinetz intercepta les vivres, et les lettres que l'empereur envoya enfin pour annoncer son arrivée. Réduits à la dernière extrémité, ceux de Wisrhad ayant tenu encore cinq semaines, et mangé six-vingts chevaux ^ des chiens^ des chats et des rats, envoyèrent leurs officiers aux Praguois pour capituler. Il fut convenu qu'on se tiendrait

JEAN ZISKA. 8î

Iranquille de part et d'autre pendant quinze jours, et que le seizième , si l'empereur n'envoyait point de vivres, la garnison se rendrait aux Hussites sans coup férir.

Pendant ce temps, Sigismond ayant assemblé une nouvelle armée, s'arrêtait à Cultemberg. Sa Majesté injpériale, plongée dans une profonde mélancolie, tâchait de divertir son chagrin avec des instruments de musique. Un autre délassement était d'envoyer ses hussards incendier et massacrer, sans épargner ni femmes ni enfants, sur les terres des seigneurs bohèmes qui avaient embrassé le hussitisme. Il parlementa avec les députés praguois, essaya de les tromper, et finit par les menacer avec sa brutalité ordinaire, qui l'emportait encore sur ses 'instincts de ruse et de fraude. EnHn, le 31 octobre, il parut devant de Prague avec une armée qu'il avait fait venir de Moravie. Il Be montra sur une colline voisine de Wisrhad, Tépée à la main, donnant ainsi à la garnison le signal du combat. Mais il était trop tard d'un jour ; le terme de la c-onvention était expiré de la veille. Ceux de ff^isrhad, en gens élfi parole, et touchés de la foi que les Taborites leur avaient gardée en les laissant tranquilles durant la trêve, ne répondirent pas au signal de l'empereur. Un morne silence planait sur la forteresse. Ces malheureux soldats, épuisés par la faim et les maladies, restaient comme des spectres autour de leurs créneaux, immobiles témoins du combat qui s'engageait sous leurs yeux. L'empereur, stupéfait d'abord, entra bientôt dans une grande fureur; et comme ses officiers, admirant avec tristesse les ingénieuses fortifications des Taborites, l'engageaient à ne pas exposer sa personne et son armée dans une entreprise impossible : « Non, non, s'écria-t-il, je veux châtier ces porte-fléaux, — Ces fléaux sont fort redoutables, reprit un des généraux. — Ah! vous autres Moraves, s'écria Sigismond hors de lui, je vous savais

bien poltrons, mais pas à ce point! » Aussitôt les cavaliers descendant de cheval : « Vous allez voir, dirent-ils, que nous irons où vous n'irez pas. » Ils se jetèrent audevant do ces fléaux de fer que V empereur avait si fort méprisés^ et il n*en revint pas un seul. Les Hongrois, voulant les venger, eurent à dos ceux des villes sacrées et prirent la fuite. L*empereur piqua des deux ets*échappa à grand'pcine. Les Praguois les poursuivirent et ne Grent quartier à aucun de ceux qu'ils purent joindre, La plus grande partie de la noblesse de Moravie y demeura. Plus de trois cents grands seigneurs bohèmes du parti de l'empereur restèrent là quatre jours sans sépulture, abandonnés aux chiens. L'infection fut horrible. Un chef hussite, touché de compassion du sort de tant de braves gens, les Gt enterrer à ses frais dans le cimetière de Saint-Pancrace.

Le jour de cette seconde victoire fut clos par une scène touchante. La garnison de Wisrhad, fidèle à son serment, se rendit à ceux de Prague avec toutes les machines de guerre de la citadelle. Les assiégeants reçurent les assiégés à bras ouverts. Ils se hâtèrent d'assouvir la faim qui les dévorait depuis si longtemps, et leur donnèrent des vêtements, des vivres à emporter, et tout ce qui leur était nécessaire pour se retirer en bon état et en bon ordre. Le lendemain, au point du jour, on vit la population en masse inonder la citadelle, non pour la fortifier, mais pour la détruire. Il fallait anéantir cette place meurtrière, arme si sûre et si redoutable aux mains de l'ennemi ; ce fut l'affaire de deux jours. Elle avait duré sept cents ans, et devint un jardin potager. Le 3 novembre, les Praguois allèrent en procession sur le champ de bataille, et rendirent grâces à Dieu dans leurs hymnes bohémiens.

L'empereur se vengea do sa défaite en ravageant les terres des Podicbrad. Un seul de ces seigneurs avait re-

JEAN ZfSK\. 87

fusé jusque-là d'adhérer au hussitisme. Il courut à Prague embrasser la doctrine. Tel devait être Teffet des violences de Sigismond. L'empereur se retira, après avoir fait tout le mal possible au pays, où il exerça des cruautés pires que toutes celles de Ziska. Celui-ci épargnait du moins, autant que possible,- les femmes et les enfants, et recevait à merci tous ceux qui se rendaient sincèrement. Sigismond n'épargnait rien, et, dans sa rage aveugle, immolait ensemble amis et ennemis. Les Orébites firent peser sur les couvents d'horribles représailles. Ceux des moines qu'ils ne brûlaient pas, ils les laissaient enchaînés sur la glace, pour les faire périr de froid.

Après leur victoire, les Praguois, n'ayant plus rien que de funeste à attendre de la part de Sigismond ^ assemblèrent les principaux seigneurs, afin d'élire un aulre roi* et ceux-ci se déclarèrent pour Jagellon, roi de Pologne, chrétien de fraîche date, qui semblait ne devoir pas les inquiéter dans leur religion. Mais les Orébites et ks Taboriles repoussèrent vivement cette proposition. A peine avons-nous chassé un roi étranger^ disait Nicolas de Hussinetz (l'intrépide associé de Ziska) que vous en demandez un second. Indigné dé leur dessein, il fit sortir de Prague tous ses Taborites, et s'en alla avec eux assiéger et battre les villes impériales de l'intérieur.

Cependant il rentra peu après dans la capitale avec des intentions énergiques. Les Orébites n'étaient pas moins mécontents que lui du juste-milieu hussite. A peine le danger était-il passé, que les Calixtins, mécontents de la vie austère qu'entraînait pour eux le système dévastateur de Jean Ziska, oubliaient qu'ils devaient leur salut à sa science militaire, à sa bravoure, et à l'élan irrésistible de ses fougueux disciples. Ils affectaient alors une grande horreur pour les cruautés commises envers les moines, et cette compassion , qui eût honoré des âmes sincères,

resse pour empêcher tout secoure de troupes et de vivres, couper tous les arbres de l*archevèché, afin de découvrir les mouvements de Tennemi , et les Praguois renouvelèrent avec transport le serment de ne jamais recevoir Sigismond*

Les forteresses de Prague qui tenaient pour Pempe* reur paraissaient imprenables, et, comptant sur l'approche de l'armée impériale , se riaient des préparatifs de cette populace. La garnison de Wisrhad regardait tranquille* ment les femmes et les enfants qui travaillaient jour et nuit à creuser un large fossé entre le fort et la ville. « Que vous êtes fous ! leur disaient-ils du haut' de leurs murailles; croyez-votis que des fossés vous puissent séparer de l'empereurf voies feriez mieux d*aller cultiver la terre» »

Cependant les Taborites n'étaient plus seulement le corps d'armée campé à Tabor; c'était une secte nombreuse et puissante. Plusieurs villes prenaient le nom de taborites , et la nouvelle doctrine se répandait dans toute la Bohème. Celte prétendue nouvelle doctrine, que les Calixtins accusaient de renchérir par trop sur les har^ diesses de Jean Huss , n'était qu'un retour aux prédica* tiens des Vaudois, bien antérieures à celles de Jean Huss et de Wicklef lui-même. Nous verrons bientôt leurs articles. En attendant Sigismond, une vive fermentation des esprits amena beaucoup de ces phénomènes de l'extase que l'on retrouve dans toutes les insurrections religieuses. L'enthousiasme patriotique vibra sous cette pression du véritable magnétisme, de la foi» et des populations entières se levèrent à l'appel des nouveaux prophètes pour courir à la guerre sainte. La grande proptiélie taborite qui fanatisa la Bohème à celte époque fui i'^n*

JEAN ZISRA. 79

nonce de la prochaine arrivée do Jésus-Christ sur la terre. Il devait revenir juger les hommes sur les ruines de tous les royaumes, et, par les armes desTaborites, établir un nouveau règne, (ce règne de DieUy cette république idéale, cette société fraternelle, promis par les évan« gélistes et les apôlres, et auxquels les premiers adeptes du christianisme ont cru dans un sens matériel.) Toutes les villes de la Bohème seraient alors ensevelies sous la terre, à la réserve de cinq qui devaient se montrer toujours pures et fidèles. Ces cinq villes reçurent des noms mystiques. Pilsen fut appelée le Soleil^ Lauui la Lu/te, Slan r Étoile, Glato ou Klaltaw l'Aurore, Zatek Segor, Les prêtres exhortaient le peuple à éviter la colère de Dieu qui allait fondre sur tout l'univers, et à se retirer dans les cinq villes sacrées ou villes de refuge. Beaucoup de riches bohémiens et moraves vendirent tous leurs biens à bas prix, et, à l'exemple des premiers chrétiens, s'en allèrent avec leurs familles en porter l'argent à la grande famille taborite.

Voilà l'impulsion ardente qui devait rendre ces hommes invincibles tant qu'elle brûlerait dans leurs âmes; et voilà ce que l'empereur ne prévoyait pas , ce que les soldats de ses forts ne comprenaient pas : ils riaient, derrière leurs murs inexpugnables, des fortifications desTaborites, faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades pour s'enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer à couvert. Chaque famille taborite arrivait à Prague avec le sien portant vieillards , femmes et enfants, tous intrépides et aguerris. Ce chariot devenait le rempart et l'arsenal de la famille. On combattait derrière; on s'y retranchait , blessé ; on- le poussait avec fureur sur les fuyards : c'était une excellente arme de guerre. Les Impériaux apprirent bientôt à la redouter.

Enfin, au mois de juin de cette méa^o année (1420) ,

00 JKAN ZISKA.

LA PRÉDICTION TABORITB.

i. « Cette année du Seigneur (lZi20) sera la consom* mation du siècle , et la fin de tous les maux. Dans ces jours de vengeance et de rétribution, tous les ennemis de Dieu et tous les pécheurs du monde périront sans qu'il en reste un seul. Ils périront par le fer, par le feu, par les sept dernières plaies, par la famine, p£\r la dent des bêtes, par les serpents, les scorpions, et par la mort, comme cela est dit dans TEcclésiaste.

« Dans ce temps de vengeance il ne faut donc avoir aucune compassion ni imiter la douceur de Jésus-Christ, parce que c'est le temps du zèle, de la fureur et de la cruauté. Tout fidèle est maudit s*il ne tire son épée pour répandre le sang des ennemis de Jésus-Christ et pour y tremper ses mains, parce que bienheureux est celui qui rendra à la grande prostituée (TÉglise romaine) le mal qu'elle a fait.

2. « Dans ce temps de vengeance, et longtemps avant le jugement dernier, toutes les villes, bourgs et châteaux, et tous les édifices seront détruits comme Sodome, et Dieu n'y entrera point, ni aucun juste.

3. « Dans ce temps-là, il ne resta que cinq villes (les villes sacrées désignées plus haut) oii les fidèles seront forcés de se réfugier, aussi bien que dans les cavernes et les montagnes où sont assemblés aujourd'hui les vrais fidèles.

« Ces fidèles assemblés aujourd'hui dans les montagnes sont le corps mort autour duquel s'assemblent les aigles, c'est-à-dire les armées du Seigneur pour exécuter ses jugements.

JEAN ZlSKà. H

Page 1