I. Dans le Bœlimcr-Waid, à la frontière bavaroise
chassaient comme des bètes fauves avec des chiens dressés à cet usage, et les précipitaient dans les mines après les avoir forcés à la course. On dit que six mille Hussites furent entassés dans une de ces cavernes.
L'assentiment des masses à l'œuvre terrible de Ziska fut donc plus d'une fois traversé par des iiîlérêts particuliers. Lorsque la bande affamée des sombres Taborites s'abattait sur quelque terre privilégiée par l'empereur, ou récemment conquise par le brigandage, ils pouvaient bien être reçus à coups <le fléaux et de fourches par les nombreux occupants. Le système de Ziska était évidemment de ruiner le pays, a6n d'organiser contre Sigismond une guerre de partisans implacable et meurtrière; et, 8'il est permis de reconstruire , par conjecture , le plan d'un homme dont l'existence historique est environnée d'obscurités et de calomnies, on peut, et on doit attribuer à ce plan môme la destruction systématique de tous les couvents et de tout le clergé de Bohême par Ziska, sans recourir à ses motifs de vengeance personnelle. En effet, Ziska voulait-il autre chose qu'une guerre pour l'indépendance nationale contre la race allemande? S'il la voulait, pouvait-il ne pas la considérer comme une entreprise désespérée à laquelle il fallait se préparer par tous les moyens et tous les sacrifices? Cette guerre nationale n'eût jamais été possible avec l'existence de celte population monacale, ramassis de transfuges et d'enfants perdus de toutes les nations, qui, après des velléités d'indépendance, avait fait sa paix avec le concile de Constance, en lui jurant soumission sur les cendres de Jean Huss. Ziska trouva dans l'enthousiasme des Taborites l'élément et la révélation du succès. L'amour de la patrie ne suffisait pas pour engager, tout d'un coup , le prolétaire bohème i s'armer, à brûler sa chaumière, à emmener sa
femme et ses enfants à travers un pays désolé, pour aller se planter avec eux sur la brèche d'un fort, et y mourir de faim ou percé de coups en défendant son drapeau nalional. Le fanatisme avait, pour celte héroïque défense, pour cet austère détachement des lares domestiques , pour «cette vie dure et errante , enfin pour cette résolution positive de vaincre ou de mourir, des forx^es que Torgueil national n'avait déjà plus après le règne brillant et fort de Charles lY. La vie de Ziska n'est pas celle d'un vaillant capitaine seulement; c'est celle d'un politique consommé ; du moins nous le croyons, et nous , espérons bien le prouver, quoiqu'il n'ait pas laissé de meilleure réputation que celle d'un vaillant homme de guerre. Aussi distingua-t-il d'emblée, non te parti auquel il devait se ranger, mais celui qu'il devait se créer ; elj tandis que les Hussites de Prague péroraient sur leurs quatre articles *, sans trouver en eux-mêmes la force de chasser la reine et les Impériaux, Ziska, appelant à lui, de tous les points, les plus braves et les plus ardents, avait organisé d'emblée un corps d'armée formidable, en même temps qu'un parti audacieux, aveuglément dévoué à son inspiration militaire, et sans cesse inspiré lui-même dans son rêve d'indépendance politique par une liberté d'examen religieux qui ne connaissait pas de limites humaines. Aussi le rocher de Tabor devint-il , comme par magie, le centre de la Bohême. C'était l'autel où le feu sacré ne mourait point ; Tantre d'où sortaient , dans le danger, des légions de sombres archanges ou d'impitoyables démons; le paradis mystique où, dans les heures de repos, on allait essayer la réalisation d'une vie de communauté et d'égalité parfaite, Zi&ka* en pillant lesmonas-
1. Ou verra plas lard quelle ciall celle formule politique et religieuse du jaste-milieu hossite.
tères, savait donc bien ce qu'il faisait. Il avait une armée à faire vivre, et cette armée représentait pour lui la Bohême, puisqu'elle était la gardienne de toute liberté et de toute unité nationale. Il comptait sur une guerre qui devait durer, et qui dura effectivement plusieurs années. Il y avait dans les richesses des couvents de quoi entretenir cette armée tout le temps nécessaire ; et, en même temps qu'il s'assurait des ressources considérables, il privait l'ennemi de ces mômes ressources. La conduite de Sigismond prouva bientôt que Ziska ne s'était pas trompé en prévoyant que l'empereur apostolique pillerait les couvents et les églises pour subvenir à ses dépenses, avec aussi peu de scrupule que les hérétiques le faisaient de leur côté. Aussi Ziska ne perdit-il pas de temps pour lui ôter cet avantage. Les burgraves, en mettant la main à l'œuvre avant lui, et en s'enrichissant des dépouilles du clergé, les uns pour satisfaire leur avarice ou leur prodigalité, les autres pour les offrir à Si.gismond et acheter par là sa faveur, montrèrent bien à Ziska qu'il n'y avait pas à hésiter, et que tout acte de pitié ou de désintéressement tournerait à la perte de la Bohême. Les Taborites , poussés par une fureur religieuse , ne comprenaient peut-être pas la pensée politique de leur chef. Ils avaient réellement soif du sang des moines et des prêtres qui avaient dénoncé l'hérésie à Rome, et qui, mourant pour la plupart avec un courage héroïque , les menaçaient, jusque dans les tortures, des foudres du pape, du glaive de l'empereur, et des bûchers de l'inquisilion. C'était donc une guerre à mort entre les deux doctrines; et, en supposant Ziska moins féroce que ses partisans (ce qui serait, je l'avoue, une supposition bien hasardée), il eût perdu tout ascendant sur ses anges exterminateurs, comme il les appelait, s'il se fût opposé à leurs cruautés. 11 ne faut pas oublier que Ziska , absorbé
dans des préoccupations toutes militaires , s'inquiétait peu , au fond , de la doctrine ; qu'il persistait à se dire calixtin pour conserver son ascendant sur le juste-milieu hussite, qui était le parti le plus nombreux, sinon le plus énergique du moment; enfin, qu'il avait à se maintenir puissant sur toutes les nuances du hussitisme, et qu'il y parvint en tolérant tous les excès , sans vouloir précisément accepter la responsabilité de ceux mêmes où il avait trempé le plus activement. Nous n'alléguons pas ces motifs pour excuser les crimes qui furent commis par Ziska contre l'humanité. Mais on ne l'a pas accusé de ceux-là seulement, et il faut répéter souvent qu'au moyen âge, ces sortes de crimes, qui , Dieu merd, nous paraissent injustifiables aujourd'hui, n'avaient pas dans l'esprit des hommes la môme importance. L'Église avait donné l'exemple. Elle, la gardienne des charitables et miséricordieuses inspirations du christianisme, la loi suprême, la justice idéale proclamée souveraine de toutes les justices matérielles des pouvoirs constitués, elle avait allumé les bûchers, inventé les tortures, proclamé la croisade contre les dissidents. Les moralistes do l'Église auraient donc eu bien mauvaise grâce à reprocher à Ziska le crime de lèse-humanité. Aussi les historiens vcatholiques ont- ils tenté de lui imputer des crimes de lèse-patriotisme, pensant que le premier ne le rendrait pas assez odieux à la postérité. Ils ont insisté sur son vandalisme , sur la ruine des monuments et des bibliothèques, la gloire et la lumière du pays. Je crois qu'il est des époques où ces actes de vandalisme sont plus que justifiables, et on les a comparés souvent à la résolution du capitaine de navire qui fait jeter à la mer les richesses de sa cargaison pour sauver son équipage dans la tempête. Je viens de prouver que, sans cette dévastation, les Bohémiens n'eussent pu résister six mois à l'ennemi. On verra que, grâce à elle,
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ils lui résistèrent pendant quatorze ans avec une énergie et des ressources incroyables.
Mais il est une autre accusation grave qui pèse sur Ziska, et qu*il faut encore examiner. Aiïn de le peindre comme le chef infâme d'une poignée de scélérats, afin de lui ôter son caractère terrible, et pourtant sacré, de chef du peuple et de représentant de sa patrie, on Ta montré, surtout dans les premiers temps de son entreprise, portant répouvante et la désolation chez ses propres compa« triotes, chez ses coreligionnaires ; on a affecté de peindre la haine et la terreur de certaines provinces qui résistèrent d*abord à son impulsion, et qu'il n'entraîna que par la violence. Ses apologistes ont vainement essayé de nier ou d'atténuer sesravages dans les champs de la Bohème : nous les croyons certains , mais nous les comprenons ainsi.
Il ne s'agissait pas seulement pour Ziska de faire la guerre aux armées de Sigismond; il fallait la faire d'abord aux partisans de la monarchie, aux courtisans de la domination étrangère; et des populations entières, celles qui jouissaient, comme nous l'avons dit plus haut, de certains bénéfices de conquête ou de certains privilèges agricoles et industriels, faisaient cause commune avec leurs seigneurs catholiques. Il y a plus : dans les premiers temps do l'insurrection, les paysans ne comprirent pas la mission des Taborites, et voulurent rester dans l'inaction. Quelque pauvre et accablé que soit le mercenaire, quelque humilié que soit le serf, on ne le surprend pas toujours dans une velléité de révolte et de courage. L'esclave s'habitue à sa chaîne, l'indigent aime son toit de chaume, et la crainte d'être plus mal l'empêche souvent de désirer mieux. Les prêtres taborites arrivaient dans les campagnes, préchant la parole du Christ à ses disciples : « Levez-vous, quittez vos filets, et suivez-moi. » Ziska ajouta en vrai condottiere : « Cédez vos huttes, volrc
vaisselle de lerre, voire maigre repas, et le bétail dont on vous a confié la garde, et les armes dont on vous a munis contre nous, à mes soMats, à mes enfants; car ils sont Tépée flamboyante de Tango, ils sont la trompette du jugement dernier. Ils viennent pour punir vos maîtres et briser votre joug. Vous leur devez secours et assistance, % amour et respect. » Le serf était souvent sourd à ce langag'^, et répondait : « Si vous venez de la part de Dieu/ respectez au moins le prochain. Vous nous compromettez auprès de nos maîtres ; vous nous ruinez. Vous êtes trop nombreux pour vivre de notre pain ; vous ne l'êtes pas assez pour nous défendre quand les prêtres et les seigneurs viendront nous accabler. Retirez-vous, ou bien nous nous défendrons, nous vous traiterons comme des brigands. »
De là des luttes sanglantes; des villages, des villes même qui n*avaient pas reçu les troupes impériales et qui n'avaient pas fait profession de foi catholique, furent réduites en cendres, horriblement saccagées et les habitants massacrés, parce qu'ils avaient refusé de marcher à la défense du pays. Ces terribles exécutions militaires assurèrent les desseins de Ziska. Tous les récalcitrants énergiques furent anéantis. Tous ceux qui se rendirent grossirent Tarmée taborite. Ruinés, détachés de tout lien avec l'ancienne société, réduits à errer en mendiants sur une terr.; dévastée, ils n'eurent plus d'autre refuge que Tabor, cette cité étrange oii, après avoir accompfli des œuvres de sang, une société nouvelle se retirait pour prier avec enthousiasme, et pour pratiquer avec une sainte ferveur la loi d'une égalité fraternelle et d'une communauté idéale. « La maison est brûlée, disait Ziska, mais le temple est ouvert. La famille est dispersée par le glaive, qu'elle se ireforme sous la parole do Dieu. Ici les veuves trouveront de nouveaux époux, et les orphelins
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des pères plus sages et des appuis plus sûrs que -ceux qu'ils ont perdus. » C'est ainsi que, de gré ou de force, il entraîna les populations à sa suite. Il commençait par leur envoyer ses prêtres, et quand leur prédication avait échoué, il arrivait avec ses implacables sommations et ses sentences vengeresses. En peu de temps l'agriculture fut détruite, l'industrie paralysée ; les champs devinrent stériles , les bourgades où l'ennemi eût pu se reposer des monceaux de ruinea, les bois et les montagnes peuplés d'invisibles défenseurs, chaque buisson du chemin une tanière pour le partisan aux aguets. Les seigneurs catholiques n'osaient plus sortir de leurs châteaux. Les garnisons impériales se tenaient muettes et consternées derrière leurs remparts. Prague et les villes royales se demandaient avec effroi ce qu*elles allaient devenir, et se perdaient en discussions théologiques, ou en propositions d'accommodement avec la couronne sans oser se défendre. La Bohème était ruinée. Sigismond riait de sa détresse et ne se pressait pas d'arriver, pensant que les divers partis allaient lui aplanir le chemin en s'entre-dévorant. Mais Tabor était riche, Tabor se fortifiait. L'armée de Tabor grossissait tous les jours et s'endurcissait au métier des armes. Et quand le juste-milieu se plaignait à Ziska du dommage qu'il lui avait causé, Ziska montrait Tabor et disait : a Le salut est là , faites- vous Taborites. Vous ne voulez pas souffrir, vous autres? Nous voulons bien com-^ battre pour vous; mais le moins qu'il en puisse arriver^ c'est que votre repos et votre bien-être en soient un peu troublés. Faites comme nous, ou laissez-nous faire. »
Tel fut le rôle de Ziska. Un temps arriva où tous le comprirent et plièrent sous sa volonté, fanatiques et tièdes, Taborites et Calixtins. Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons un peu la marche des premières luttes.
72 JEAiN ZlbKA.
Les habitants des villes de Prague sMiititulaient, pour la plupart, Calixtins; à Rome on les appelait par dérision Hussites clochants, parce quils avaient abaur donné Jean Huss en plusieurs choses; à Tabor on les appelait/ai/o; Hussites, parce quMIs se tenaient à la lettre de Jean Huss et de Wickleiî plus qu'à l'esprit de leur prédication. Quant à eux, Calixlins, ils s'intitulaient Hussites purs. En ili'lO ils avaient formulé leur doctrine en quatre articles : 1° la communion sous les deux espèces; 2* la libre prédication de la parole de Dieu; 3» la punition des péchés publics; 4° la confiscation des biens du clergé f et l'abrogation de tous ses pouvoirs et privilèges'.
Ils envoyèrent une dépulation à Tabor pour aviser aux moyens de se débarrasser de la reine qui, avec qu'.^lques troupes, tenait encore le Petit-Côté de Prague. On a conservé textuellement la réponse des Taborites à cette députation. a Nous vous plaignons de n'avoir pas la « liborté de communier sous les deux espèces, parce que « vous êtes commandés par deux forteresses. Si vous a voulez sincèrement accepter notre secours , nous irons « les démolir, nous abolirons le gouvernement monara chique, et nous ferons de la Bohè;ne une république. » Il me semble qu'il ne faut pas commenter longuement cette réponse pour voir que le rétablissement de la coupo n'était pas une vaine subtilité, ni le stupide engouement
I . Ces qaatre articles étaient une protestation plus poliUqae qac religieuse. Les trois articles relatifs en apparence à la religion no sont qu'une altaqoe de fait contre le pouvoir temporel et la richesse du clergé. Celui qui réclame la punition des péchés publics ne tend qu'à renietlre les causes judiciaires et la répression des attaques contre la société nationale aux mains de magistrats élus par la nation, et non aux dcléi,'ucs du prince et de l'Eglise.
d'un fanatisme barbare, comme on le croit communément, mais le signe et la formule d'une révolution fondamentale dans la société constituée.
La proposition fut acceptée. Le fort de Wishrad fut emporté d'assaut. De là, commandés par Ziska, les Praguois et les Taborites allèrent assiéger le Petit-Côté, Il y avait peu de temps qu'on faisait usage en Bohême des bombardes. Les assiégés portaient, à l'aide de ces machines de guerre, la terreur dans les rangs des Hussites. Mais les Taborites avaient appris à compter sur leurs bras et sur leur audace. Ils forcèrent le pont qui était défendu par un fort appelé la Maison de Saxe (Saxen Hausen)et posèrent le. siège, au milieu de la nuit, devant le fort de Saint-Wenceslas. La reine prit la fuite. Un renfort d'Impériaux, qui était arrivé secrètement, défendit la forteresse. Le combat fut acharné. Les Hussites étaient maîtres de toute la ville; encore un peu, et la dernière force de Sigismond dans Prague, le fort de Sain-tWenceslas, allait lui échapper. Mais les grands du royaume intervinrent, et, usant de leur ascendant accoutumé sur les Hussites de Prague, les firent consentir à une trêve de quatre mois. Il fut convenu que pendant cet armistice les cultes seraient libres de part et d'autre, le clergé et les propriétés respectés, enfin que Ziska restituerait Pilsen et ses autres conquêtes.
Ziska quitta la ville avec ses Taborites, résolu à ne point observer ce traité insensé. Le sénat de Prague reprit ses fonctions; mais les catholiques qui s'étaient enfuis durant le combat n'osèrent rentrer, craignant la haine du peuple, Sigismond écrivit des menaces ; Ziska reprit ses courses et ses ravages dans les provinces.
La reine ayant rejoint son beau- frère Sigismond à Biunn en 'Moravie, ils convoquèrent une dièlo des prélats et des seigneurs, et écrivirent aux Praguois de venir
71 IFAN Z1SKA.
traiter. La noblo?se moravo avait locii l'crapereur avec acclamations. Les députés hussites arrivèrent et communièrent ostensiblement sous les deux espèces, dans la ville, qui fut mise en interdit , c'est-à-dire privée de sacrements tout le temps qu'ils y demeurèrent, étant considérée par le clergé papiste comme souillée et empestée. Puis ils présentèrent leur requête, c'est-à-dire leurs quatre articles, à Sigismond qui se moqua d'eux. Mes chers Bohémiens, leur dit-il, laissez cela à part, ce fCest point ici un concile. Puis il leur donna ses conditions par écrit : qu'ils eussent à ôter les chaînes et les barricades des rues de Prague, et à porter les barres et les colonnes dans la forteresse ; qu'ils abattissent tous les retranchements qu'ils avaient dressés devant Saint- Wenceslas ; qu'ils reçussent ses troupes et ses gouverneurs ; enfin qu'ils fissent une soumission complète, -moyennant quoi il leur accorderait amnistie générale et les gouvernerait à la façon de l'empereur son père, et non autrement.
Les députés rentrèrent tristement à Prague et lurent cette sommation au sénat. Les esprits étaient abattus, 'Ziska n'était plus là. Les catholiques s'agitaient et mena-r çaient. On exécuta de point en point los ordres de Sigismond. Les chanoines, curés, moines et prêtres rentrèrent en triomphe, protégés par les soldats impériaux.
Ceux des Hussiles qui n^vaient pas pris part à ces lâchetés sortirent de Prague, et se rendirent tous à Tabor. Ils furent attaqués en chemin par quelques seigneurs royalistes, et sortirent vainqueurs de leurs mains après un rude combat. Une partie alla trouver Nicolas de Hussinetz à Sudomirtz, l'autre Ziska à Tabor. Ces chefs les conduisirent à la guerre, et leur firent détruire plusieurs places fortes, ravager quelques villes hostiles. Sigismond écrivit aux Praguois pour les remercier do
leur go'îmission et pour iiUimer aux caUioliqu«3 l'ordre û* exterminer absolument tous les fVicklefistes, Unssites et Taborites. Les papistes ne se firent pas prier, exercèrent d'abominables cruautés, et la Bohême fut un champ de carnage.
Cependant nul n'osa attaquer Zisha avant V arrivée de l'empereur, Sigismond n*osaU pas encore se montrer en Bohême. Il alla en Silésie punir une ancienne sédition, faire trancher la tête à douze des révoltés, et tirera quatre chevaux dans les rues de Breslaw Jean de Crasa, prédicateur hussite, que Ton compte parmi les martyrs de Bohême ; car Thérésie a ses listes de saints et de victimes comme l'Église primitive, et à d'aussi bons titres.
L'empereur ût afficher la Croisade dé Martin ^contre les Hussites. Ces folles rigueurs produisirent en Bohême l'effet qu'on devait en attendre. Le moine prémontré Jean, que nous avons déjà vu dans les premiers mouvements de Prague, revint, à la faveur du trouble, y prê" cher le carême. Il déclama vigoureusement contre l'empereur et le baptisa d'un nom qui lui resta en Bohême, le cheval roux de V Apocalypse. « Mes chers Praguois, disait-il, souvenez-vous de ceux de Breslaw et de Jean de Crasa. » Le peuple assembla la bourgeoisie et l'université, et jura entre leurs mains de ne jamais recevoir Sigismond, et de défendre la nouvelle communion jusqu'à ia dernière goutte de son sang. Les hostilités recommenr eérent à la ville et à la campagne. On écrivit des lettres circulaires dans tout le royaume. Partout le mémp serment fut proféré et monta vers le ciel.
Sigismond se décida enfin pour la guerre ouverte. Il leva des troupes en Hongrie, en Silésie , dans la Lusace, dans tout l'Empire.
Albert, archiduc d'Autriche , à la tête de quatre mille chevaux, renforcé par d'autres troupes considérables et
par le capitainede Moravie^ fut le premier des Impériaux qui afTronla le redoutable aveugle. Ziska les battit entre Prague et Tabor ; puis, sans s'attarder à leur poursuite, il alla détruire un riche monastère que nous mentionnons dans le nombre à cause d'un épisode. De Tarmée de vas* saux qui le défendaient il ne resta que s\x hommes, lesquels se battirent jusqu'à la fin comme des lions, Ziska, émerveillé de leur bravoure, promit la vie à celui des six qui tuerait les cinq autres. Aussitôt ils se jetèrent comme des dogues les uns sur les autres. H n'en resta qu'un qui, s'étant déclaré Taborife, se retira à Tabor et y communia sous les deux espèces en témoignage de fidélité.
Cependant les Hussites de Prague assiégeaient la forteresse de Saint-Wenceslas. Le gouverneur feignit de la leur rendre, pilla et emporta tout ce qu'il put dans le château, et se retira en laissant la place à son collègue Plawen ; de sorte qu'au moment où les assiégeants s'y jetaient avec confiance, ils furent battus et repoussés. Cependant Ziska arrivait. Il s'arrêta le lendemain non loin de Prague pour regarder quelques Hussites qui détruisaient un couvent et insultaient les moines. « Frère Jean, lui dirent-ils, comment te plaît le régal que nous faisons à ces comédiens sacrés? » Mais Ziska, qui ,ne se plaisait à rien d'inutilo , leur répondit en leur montrant la forteresse de Saint-Wenceslas :« Pourquoi a veivous épargné cette boutique de chauves {calvitia o/ficina)l — Hélas! dirent-ils, nous en fûmes honteusement chassés hier. — Venez donc, » reprit Ziska.
Ziska n'avait avec lui que trente chevaux. Il entre ; et à peine a-t-on aperçu sa grosse tête rasée, sa longue moustache polonaise et ses yeux à jamais éteints, qui, dit-on, le rendaient plus terrible que la mort en personne, que les Praguois se raniment et se sentent exaltés d'une
rage et d'une force nouvelles. Saint-Wenceslas est emporté, et Ziska s'en retourne à Tabor en leur recommandant de l'appeler toujours dans le danger.
A peine a-t-il disparu, qu'un renfort d'Impériaux arrive et reprend la forteresse. Ziska avait réellement une puissance surhumaine. Là oii il était avec une poignée de Taborites, là était la victoirOi et quand il partait il semblait qu'elle le suivît en croupe. C'est que l'àme et le nerf de cette révolution étaient en lui, ou plutôt à Tabor ; car il semblait quMl eût toujours besoin, après chaque action, d'aller s'y retremper; c'est que chez les Calixtins il n'y avait qu'une foi chancelante, des intentions vagues, un sentiment d'intérêt personnel toujours prêt à céder à la peur ou à la séduction, une politique de juste-milieu.
Un chef taborite, convoqué à la guerre sans quartier' par les circulaires de Ziska , vint attaquer Wisrhad que les Impériaux avaient repris. Il fut repoussé et aurait péri avec tous les siens si Ziska ne se fiU montré. Los Impériaux, qui avaient fait une vigoureuse sortie, rentrèrent aussitôt. Ziska fut reçu cette fois à bras ouverts dans la ville. Le clergé, le sénat et la bourgeoisie accouraient au-devant de lui, et emmenaient les femmes et les enfants taborites dans leurs maisons pour les héberger et les régaler. Ses soldats couraient les rues, décoiffant les dames catholiques et coupant les moustaches à leurs maris. Plusieurs villes se déclarèrent taborites % et envoyèrent leurs hommes à Prague pour offrir leurs services à Y aveugle. Un nouveau renfort était arrivé à WisrliaJ, et l'empereur s'avançait à grandes journées. Ziska fit établir des lignes depuis le couvent de Sainte-Catherine (qu'on venait d'abattre), jusqu'à la Moldave, cerner la forte-
i.Launit Zalec et Slan, dont il sera parlé depuis et qai furent mises au rang des villes sacrées de la prédiction.
resse pour empêcher tout secours de troupes et de vivres, couper tous les arbres de rarchevèché, afin de découvrir les mouvements de Tennemi , et les Praguois renouvelèrent avec transport le serment de ne jamais recevoir Sigismond*
Les forteresses de Prague qui tenaient pour Pempe* reur paraissaient imprenables, et, comptant sur l'approche de Tarmée impériale , se riaient des préparatifs de cette populace. La garnison de Wisrhad regardait tranquille^ ment les femmes et les enfants qui travaillaient jour et nuit à creuser un large fossé entre le fort et la ville. « Que vous êtes fous! leur disaient-ils du haut' de leurs murailles; croyez-votis que de^ fossés vaus puissent séparer de l'empereurf vous feriez mieux d*aller cultiver la terre. »
Cependant les Taborites n'étaient plus seulement le corps d'armée campé à Tabor; c'était une secte nom.breuse et puissante. Plusieurs villes prenaient le nom de taborites , et la nouvelle doctrine se répandait dans toute la Bohême. Cette prétendue nouvelle doctrine, que les Calixtins accusaient de renchérir par trop sur les har^ diesses de Jean Huss , n'était qu'un retour aux prédica* tions des Vaudois, bien antérieures à celles de Jean Huss et de Wicklef lui-même. Nous verrons bientôt leurs articles. En attendant Sigismond, une vive fermentation des esprits amena beaucoup de ces phénomènes de Fextase que l'on retrouve dans toutes les insurrections religieuses. L'enthousiasme patriotique vibra sous cette pression du véritable magnétisme, de la foi» et des populations entières so levèrent à l'appel des nouveaux prophètes ix)ur courir à la guerre sainte. La grande prophétie taborile qui fanatisa la Bohème à celte époque fut l'an-
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nonce de la prochaine arrivée de Jésus-Christ sur la terre. Il devait revenir juger les hommes sur les ruines de tous les royaumes, et, par les armes desTaborites, établir un nouveau règne, (ce règne de Dieu^ cette république idéale, cette société fraternelle, promis par les évangélistes et les apôlres , et auxquels les premiers adeptes du christianisme ont cru dans un sens matériel.) Toutes les villes de la Bohème seraient alors ensevelies sous la terre, à la réserve de cinq qui devaient se n[K)ntrer toujours pures et fidèles. Ces cinq villes reçurent des noms mystiques. Pilsen fut appelée le Soleil^ Lauui la Lune, Slan VÉtoile^ Glato ou Klaltaw l'Aurore, Zatek Segor. Les prêtres exhortaient le peuple à éviter la colère de Dieu qui allait fondre sur tout Tunivers, et à se retirer dans les cinq villes sacrées ou villes de refuge. Beaucoup de riches bohémiens et moraves vendirent tous leurs biens à bas prix, et, à Texemple des premiers chrétiens, s'en allèrent avec leurs familles en porter Targent à la grande famille taborite.
Voilà rimpulsion ardente qui devait rendre ces hommes invincibles tant qu'elle brûlerait dans leurs âmes; et voilà ce que l'empereur ne prévoyait pas , ce que les soldats de ses forts ne comprenaient pas : ils riaient, derrière leurs murs inexpugnables, des fortifications desTaborites, faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades pour s'enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer à couvert. Chaque famille taborite arrivait à Prague avec le sien portant vieillards, femmes et enfants, tous intrépides et aguerris. Ce chariot devenait le rempart et l'arsenal de la famille. On combattait derrière; on s'y retranchait , blessé ; on- le poussait avec fureur sur les fuyards : c'était une excellente arme de guerre. Les Impériaux apprirent bientôt à la redouter.
Enfin, au mois de juin de cette mémo année (1420) ,
Sigismond entra en Bohême, à ia lêle de cent quarante mille hommes, commandés par l'électeur de Brandebourg, les deux marquis de Misnie, Tarchiduc d'Autriche et les princes de Bavière. Il fut bien reçu à Kœnigsgralz , ville catholique et royaliste , apanage des reines de Bohême, où il avait toujours tenu de fortes garnisons. Tous les seigneurs catholiques de la Moravie et de la Silésie venaient derrière lui. Tous c«ux de la Bohême allèrent à sa rencontre. Ulric de Rosenberg, qui jusqu'alors avait été uni à Ziska , soit que le meurtre et la ruine de ses parents l'eussent aigri contre les Taborites , soit que l'empereur eût réussi à le gagner, comme le fait est assez prouvé, soit enfin que son esprit fût frappé d'une épouvantable vision qu'il eut à cette époque, et dans laquelle il vit Jésus-Christ, Jean Huss, saint Wenceslas et saint Adalbert lui apparaître dans une fantasmagorie tragique, alla abjurer le hussitisme entre les mains du légat du pape, et rejoindre l'empereur avec cinq cents cavaliers. Son premier exploit fut d'enlever une ville hussite et d'en raser les murailles; mais, ayant été défier Ziska au pied du mont Tabor, il y fut reçu et taillé en pièces par Nicolas de Hussinelz. Ainsi, il rejoignit l'empereur non en vainqueur mais en fugitif; et ce premier fait d'armes malheureux fut d'un mauvais augure pour l'armée impériale.
Cette formidable armée manquait précisément de l'union et do Vidée qui faisaient la force des Hussites. Les princes qui la commandaient s'étaient fait de mortelles injures , et fraîchement réconciliés pour cette expédition , ne s'en haïssaient pas moins. L'empereur les méprisait tous assez volontiers, eux et leurs sujets. 11 avait un profond dédain pour les Moraves, les Silcsiens, les Hongrois, enfin pour tous ceux de la raco slave. Quant aux hordes de mercenaires qui faisaient le gros de l'armée, on
n'avait pas de quoi les payer; et le pillage, sur lequel ces sortes de (roupes comptaient,- venant à leur manquer, grâce aux précautions de Ziska , qui avait ravagé le pays d'avance, Trirmée impériale était déjà mécontente avant d'avoir tiré Tépée.
Cependant elle arriva sans encombre sous les murs de Prague. Les villes lui ouvraient leurs portes, et elle n'y trouvait que des catholiques, empressés de la recevoir. TouslesHussiles étaient à Prague, et Sigismond n'en put saisir que vingt-quatre à Litomeritz, qu'il fit jeter dans l'Elbe. La ville sacrée de Slan elle-même lui ouvrit ses portes; mais il n'osa y entrer, craignant une embûche. Enfin, étant arrivé devant Prague, le 30 juin, il essaya d'abord une guerre .d'escarmouches, dans laquelle il perdit beaucoup de monde, et le 11 juillet il se décida à livrer un assaut général. Les Tahorltes se battirent en désespérés pour leurs autels et leurs foyers. Les troupes impériales réussirent à s'emparer du Petit-Côté, Un corps de Hongrois se porta dans le grand enclos de l'archevêché ; mais les Taborites , venant renforcer l'es habitants de Prague sur tous les points compromis, décidèrent la victoire, et repoussèrent les Impériaux jusqu'à la Moldaw. Ziska , qui se gardait assez ordinairement pour les coups décisifs, se tenait retranché et bien fortifié, avec l'élite de ses Taborites, sur une haute montagne, à l'orient de la nouvelle ville^ près du gibet de Prague *. Les Allemands, voyant en lui le destin de la bataille , allèrent l'y attaquer avec la résolution de le forcer. L'infanterie saxonne coupa les fascines, combla les fossés, ej, fraya le chemin à la cavalerie. Ziska se défendait terriblement. Le robuste et intrépide vigneron Robyck combattit à ses côtés et repoussa plusieurs fois l'ennemi. Deux femmes et une