C'est alors que personne n'enseignera plus son
frère, mais qu'il sera enseigné de Dieu ; qu'il n'y aura
.plus de loi écrite, et que la Bible même sera détruite,
parce que la loi étant écrite dans tous les cœurs, il ne
faudra plus de doctrines : car tous les passages où l'Ëcri-
ture prédit des persécutions, des erreurs, des scandales, n'auront plus de sens.
10. « Dans ce temps-là, les femmes engendreront par Tamour sans ques les sens y aient part , et elles enfanteront sans douleur. »
Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette prédiction, dont les articles nous sont transmis dans un tel désordre qu'elle n*aurait pas de sens. Je soupçonne quelque ma|ice de l'université calixtine dans cette interversion. Il y a dans la prédiction et dans les préceptes qu'elle entraîne deux phases bien distinctes: une de zèle^ de fureur et de cruauté^ où tous les excès du fanatisme sont sanctifiés dans le but d'amener le règne de Diea annoncé dans la seconde ; et dans cette seconde, toutes les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En entremêlant les articles consacrés à formuler ces deux phases, le jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel des Taborites un enfer, et de leur idéal de perfection un coupe-gorge. Mais il suffit du plus simple bon sens pour rétablir le sens et l'ordre logique de celte profession de foi.
Après cette double prédiction vient, dans le Manuscrit de BreslaWf une série de prescriptions qui ont le plus grand rapport avec celles des Vaudois et des Lollards. Si l'on veut se rendre un compte exact des trois ou quatre cents articles qui furent condamnés par TËglise , chez toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites en particulier, on le peut faire soi-même en prenant le contre-pied de tous les préceptes de la discipline catholique. « Point de prélats, c'est-à-dire point de richesses dans l'Église. Point de distinctions, point d'autorité pour elle dans la société laïque, point d'intervention dans les actes de celte société pour les sacrements. Point de temples; la prière en pleins champs, au sein de la nature,
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tempîe que l'Éternel a consacré pour tous les hommes. Point de cérémonies somptueuses; des rites simples; la mission du pasteur apostolique et gratuite. Point de canonisation, point de purgatoire, point de cimetières, point d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples les dons de la grâce et les secours de la rédemption, que le Sauveur a également répartis entre tous les hommes, sans instituer des spéculateurs pour en profiter pécuniairement. Point de prières pour les morts ; cette idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent sans la comprendre, et.en conclurent que certaines sectes ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme. Nous verrons cetle idée se développer et s'expliquer plus tard. Point d'huile consacrée ni de vaines cérémonies; le baptême dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut lui-même de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; chacun doit comprendre sa prière et l'offrir à Dieu du fond de son cœur. Point de pape, TÉglise du Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel ; c'est une abomination que de lui donner sur la terre un représentant chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession auriculaire ; Dieu seul peut connaître nos cœurs et remettre nos péchés. Si quelqu'un veut se confesser à son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise : Fa, et ne pèche plus. Point d'habits sacerdotaux, ni d'ornements d'autels; point de rohes^ de corporaux, de patènes^ ni de calices^ etc., etc. Enfin, partout le renoncement, c'est-à-dire Tégalilé fraternelle, la doctrine pure et simple du divin maître ; et pour commencer ce grand •œuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de tous les moyens de la théocratie. »
Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la proclamer de reste dans Tordre social. L'Église et les trônes l'avaient si bien senti qu'ils s'étaient ligués pour
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étouffer cette doctrine. Ils n'avaient fait que martyriser ceux qui la proclamaient; et, quant à ceux-ci, chacun sait l'histoire de leurs augustes et profondes vicissitudes; quant à la doctrine, on voit qu^elle revivait plus ardente que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons de mentionner, ils le professaient quasi textuelle* ment. Mais ce qui distingue les Taborites de plusieurs autres sectes, c'est leur sentiment sur TEuchanstie. On sait que le dogme de la transsubstantiation ne fut intro* duit dans TÉglise qu'en 1215, au concile de Latran, et que le retranchement de la coupe, qui en fut regardé comme la conséquence nécessaire, 'date de la même époque. Jusque-là , le dogme idolàtrique de la présence^ réelle n'était point un article de foi; et. la substance divine dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée symboliquement par les intelligences les plus élevées du catholicisme. M'est avis qu'au quinzième siècle et après la guerre môme des Hussites, les esprits les plus forts de l'Église, -^neas Sylvius particulièrement (Pie II), croyaient à cette transsusbstantiation beaucoup moins littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le croire ; mais ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi qu'il en soit, plusieurs sectes très-ennemies de l'Église à tout autre égard, avaient accepté le dogme de la présence réelle. Les Lolhards de Bohême, les Picards et enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument dans le sens étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre; Ces derniers disaient que « Jésus-Christ n'est point corpoa rellemcnt et sacramentellement dans l'Eucharistie , et a qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux de-a vant ce sacrement, ni donner aucune marque du culte « de latrie. » On ne saurait être plus explicite. Ils ajoutaient a qu'on prend aussi bien le corps et le sang de « Jésus-Christ dans le repas ordinaire que dans l'Eucha-
« ristfe, pourvn qu'on soit en état de grâce. » C'était rétablir ridée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion son sens réel, sans lui ôt^r son sens mystique et divin.
Quand le recteur de l'Université eut achevé cette lecture, les docteurs calixtins incriminèrent tous les articles, et proposèrent d'en démontrer la fausseté. Les Tahorites n'en acceptèrent pas unanimement toute la responsabilité; quelques-uns réclamaient, disant : « Au concile de «c Constance, un nous a mis sur le corps quarante articles bérétiques ; « icf, c'est bien pis : on nous en impose septante.» On demanda copie de tous ces articles pour y répcndre. Nicolas Biscupec, principal prêtre des Taborites, prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin, et pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les questions du dogme furent écartées, sans doute à dessein ; car les prédictions taborites avaient un sens profond et une application sociale terrible, que leurs docteurs, suivant la coutume et Ids nécessités du temps, avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion porta donc sur des questions de forme , sur des pratiques extérieures, et devint toute personnelle entre les docteurs des deux camps. Au fait, la question imminente du moment était de régler les attributions et les pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu haïssaient les prêtres catholiques, mais n'étaient pas fâchés de succéder à leurs richesses, à leurs satisfactions de vanité, à leur influence politique ; ils s'efforçaient de retenir le plus possible, pour leur compte, des privilèges et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs comme saint Matthieu,, charitables et ascétiques comme saint Jean, entraient avec ferveur et sincérité dans la vie évangélique. Ils subsistaient d'aumônes comme les moines franciscains; ils étaient pauvrement vêtus,
permettaient à leurs disciples laïques d'administrer la communion et de se communier eux-mêmes, refusaient d'entendre la confession auriculaire, niaient le monopole ecclésiastique de tous les sacrements, n'exerçaient, en un mot, qu'un ministère d'enseignement et de prédication. Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses 'pajfs et ses réclames^ marche rapidement à sa ruine au milieu des fêtes et des mascarades , fera-t-elle bien, dans ses intérêts, quand 4e temps fatal sera venu, de se borner à ces moyens sincères et sublimes des prêtres taborites. II est certain que jamais clergé n'eut une autorité morale plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes, et cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la rage des populations.
Il est certain que, de nos jours déjà, des membres du clergé de France ont eu la généreuse et courageuse pensée de réhabiliter, par le renoncement et la prédication évangélique, la mission du prêtre ; mais de ce moment ils ont été (axés d'hérésie. Il a fallu se soumettre à 1 Église ou se séparer d'elle , car qui dit Église dit Charte de certains pouvoirs immobilisés dans la société contre les progrès de l'esprit public et les inspirations individuelles.
On conçoit maintenant pourquoi le dogme de la présence réelle intéressait si fort l'église calixtine. L'homme qui s'arroge le pouvoir miraculeux de faire descendre la Divinité dans sa coupe, et qui est réputé seul assez pur pour tenir la matière divine dans ses mains, est revêtu, aux yeux des simples, d'un caractère magique. Il est un saint, un ange, il est presque Dieu lui-môme. Il est peutêtre plus que Dieu , puisqu'il commande à D!eu , et l'incarne à son gré dans la matière du pain. En imaginant cedogmegrossièrementidolâtrique, l'église romaine avait sanclifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé audessus de la multitude comme au-dessus des rois; et
toutes les résistances des sectes étaient une protestalioa du peuple contre celte révoltante inégalité, conquise, non par les armes de la vertu, de la sagesse, de la science, de l'amour, de la véritable sainlelé, mais par un privilège digne des impostures des a<ntiques hiérophantes. Le nouveau clergé qui surgissait en Bohème n'avait garde de rejeter de tels moyens. La noblesse et l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le dogme au point de s'en désabuser. Mais le bas peuple , à qui la suprême droiture de la logique naturelle et la profonde suprématie du sentiment tiennent lieu de science dans de telles questions, voyait au fond de ces mystères mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que l'aristocratie, mieux que Ziska lui-même, son chef politique. Il est à remarquer, en outre , qu'à celte époque , grâce aux prédications d'une foule de docteurs hérétiques, dont les historiens parlent vaguement , mais sur l'action desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était singulièrement instruit en matière de religion. Les envoyés diplomatiques de l'église de Rome en furent stupéfaits. Ils rapportèrent que tel paysan , qu'ils avaient interrogé, savait les Écritures par cœur d'un bout à l'autre , et qu'il n'était pas besoin de livres chez les Taborites, parce qu'il s'en trouvait de vivants parmi eux.
Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à Prague en i 420. Je demande pardon à mes lectrices d'interrompre le drame des événements par une dissertation un peu longue. Les événements sont impossibles à comprendre, dans celte révolution surtout, si on ne se fait pas une idée des causes. Je (rouve,dans le savant auteur dont je donne un résumé, cette réflexion bien légère pour un homme si lourd : a Si le rétablissement de la coupe était a d'une assez grande nécessité , pour mettre en combustion
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« tout un royaume , ou si le même rétablissement était un « assez grand crime pour attirer une si furieuse tempête « sur les Bohémiens, c*est une question de droit, une « controverse de religion qui n*est pas de mon ressort. » Permis à Tauteur de trente-deux ouvrages de poids, au ministre protestant prédicateur de la reine de Prusse, de donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à grand renfort de mémoires et de documents l'histoire au dix-huitième siècle : mais il n*est pas permis aujourd'hui au plus mince de nos écoliers d*en prendre ainsi son parti , et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de se mettre en combustion pour de telles fadaises. Le rétablissement ou le retranchement de la coupe était la question vitale de TÉglise constituée comme puissance politique. C'était aussi la question Vitale de la nationalilé bohémienne constituée comme société indépendante. C'était enfin la question vitale des peuples constitués comme membres de l'humanité, comme êtres pensants civilisés par le christianisme, comme force ascendante vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile avait fait entrevoir. Les Taboriles , en rejetant le dogme de la présence réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique, proclamaient un principe logique. Ils se débarrassaient du miracle clérical, du joug de l'Église, qui, depuis Grégoire VU, infidèle à sa mission spirituelle, s'appesantissait sur le front des enfants de Jésus-Christ. Les Calixtins , en ne réclamant que leur communion sous les deux espèces, et en refusant d'aborder le fond de la question , devaient perdre peu à peu la sympathie et le concours des masses , et faire avorter enfin une révolution qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit des castes privilégiées.
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La conférence et le synode que tint ensuite tout le clergé httssite, pour tâcher d'éclaircir les dogmes, n'aboutirent à rien. On ne put s'entendre, les uns y por* tant trop d'emportement, les autres trop d'hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir un roi, envoya en ambassade deux grands^ deux nobles, deux consuls de la bourgeoisie , et deux ecclésiastiques de l'Université (Jean Cardinal, et Pierre l'Anglais }, à Wladislas Jagellon, roi de Pologne, pour lui otfrir la couronne de Bohême. Les modérés eurent la mortificalion bien méritée d'être éconduits. En vain ils exposèrent leurs griefs ôontre Sigismond, alléguant que les nations polonaiâe et bohème devaient faire cause commune, Sigismond étant l'ennemi delà langue slave, et ayant déjà causé de grands dommages à la Pologne ; Sa Sérénité le roi de Pologne , qui craignait à la fois le saint-siége et l'empereur, les paya de défaites , s'effraya de leurs quatre artîclei, et flnit , après les avoir promenés de conférences en conférences , par leur promettre sa protection pour les réconcililier avec Sigismond et avec le pape. Les mandataires du juste-milieu bohème subirent en outre la honte d'être logés en Pologne dans des endroits séquestrés et inhabités; parce que, comme le pape avait décrété d'interdiction tous les lieux souillés par leur présence , le peuple aurait été privé du service divin là où ils auraient séjourné.
Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur goerre de partisans, et les troupes impériales entrete- Daient leur fureur par des provocations féroces. Les capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des sorties, entraient à cheval dans les églises calixlines, nias.
sacraient les communiants, et faisaient boire le vin des calices à leurs chevaux. De leur côté, les Praguois enlevèrent le château de Conraditz, après que la garnison eut capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut brûlée.
Dès les premiers jours de Tannée 1421 , Ziska sortit de Prague pour aller visiter ses bons amis et ses beaux* frères; c'est ainsi qu'il appelait les moines. Il faut répéter ici que cette guerre aux couvents ne manquait pas do périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On ne les prenait déjà plus à Timproviste ; tous s*étaient mis en état de défense , et soutenaient de véritables sièges. Les nonnes mêmes, appelant les troupes impériales à leur secours , faisaient bonne résistance , et subissaient les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés, on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup de ces infortunées, dit-on, moururent de peur avant que l'implacable main des Taborites se fût appesantie sur elles , ou de misère et de froid , en fuyant à travers les bois et les montagnes.
Ziska passait sans interruption et sans repos d'une conquête à l'autre. La ville royale de Mise ' se rendit à lui volontairement. C'était la patrie de Jacobel , qui l'avait convertie au hussitisme. La forteresse de Schwamberç capitula après six jours de siège. Rockisane , patrie du fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans cette révolution , fut conquise. Chotieborz et Przelaucz eurent le même sort. Cottiburg se défendit ; plus de mille Taborites y périrent. Gommotau fut livrée par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par un trou de la muraille, pour qu*on le lui remplit d'argent. Les Taborites châtièrent sa lâcheté après en avoir profité , et rimmolèrent le premier. Ziska avait été aigri