I. Ou Meiss
durant le siège de cette vil'e par les bravades des femmes , qui s'étaient montrées nues sur les murailles pour l'insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux do leurs prêtres y avaient été brûlés. 11 fit passer deux ou trois mille citoyens au fil de l'épée , et celte fois n'épargna ni femmes ni enfants. On fit brûler les gentilshommes, les prêtres, et bon nombre d*ouvriers. Les femmes taborites se chargèrent de rexécution des femmes catholiques, a sans même épargner les femmes grosses. » Cette ville dilduméens et d*JmalécUes, comme disaient les Taborites, fut traitée avec toute la fureur que comportaient leurs sinistres prophéties. Un historien raconte avoir vu , plusieurs siècles après , des traces étranges de cette affreuse tragédie, a Dans le cimetière de cette ville, dit-il i « il y a une si prodigieuse quantité de dents humaines, « que, quand il pleut surtout, on peut amasser dans la « terre amollie des dents toutes pures. Si vous en- « foncez le doigt dans la terre , vous y trouverez des es • « saimsde dents^Eiméme danslesfentes des murailles, g où elles sont mêlées au ciment. Cela vient, m'a-t-on « dit, de ce que ceux qui ont été massacrés là n'ont « point été inhumés, etc. »
Après Commotau , les Taborites prirent Boraun , et s'y conduisirent avec plus de douceur; Ziska commanda d'épargner le sang. Les prêtres ne furent brûlés qu'après avoir refusé pendant tout un jour d'embrasser le hussitisme. Un jour de patience, c'était beaucoup pour les vainqueurs, à ce qu'il paraît. Les habitants do Melnik^ envoyèrent des députés pour faire leur soumission et accepter les articles du taborisme. Broda fut traitée comme Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean lluss. Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudnilz se rendirent et firent profession de foi taborite. Les habitants furent les premiers à brûler leurs églises , à ruiner leurs couvents , à
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maâsacrer leurs moines, et à jeter leurs prêtres dans la poix ardente.
De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg , dans le Bœbmer-Wald. C*eslà que les années précédente?, et récemment encore, les ouvriers des mineS) qui étaient presque tous Allemands et du parti de l'empereur *, avaient persécuté les Ta bontés. Us se les achetaient les uns aux autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq florins pour un prêtre , et un florin pour un sécaiier. On en avait jeté dix-sept cents dans la première mine, treize cents dans la seconde, et autant dans la troisième, (c C'est pourquoi, dit un historien, on a toujours célébré rofBce des martyrs en ce lieu, le 8 avril , sans que personne ait pu Tempêcher, jusqu'en 1624. »
En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Gut-> tcmberg allèrent au-devant de lui, avec un prêtre qui portait l'Eucharistie. Ils se mirent tous à genoux pour demander grâce , et ils Tobtlnrent. Quoi qu*on en ait dit, Ziska était dirigé en tout [dr les conseils de la politique, et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient nécessaires au succès de son œuvre. Les mines d'argent de Cuttemberg étaient le trésor du royaume; et Zitika, d'accord avec ceux de Prague, résolut de conserver cette province. Un prêtre taborite reprocha aux Cuttembergeois leur conduite passée , les exhorta à n y plus retomber, et leur signifia les conditions de la paix. Tous ceux qui voudraient changer de religion seraient traités en frères; tous ceux qui ne le voudraient pas auraient trois mois pour vendre leurs biens et se retirer où bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémenco
i . Ils joBissâicui des grands privilèges accordés aux ouvriers et aax paysans de ceite froulière depuis l'an iOiO, pour l'avoir vaillsuuinciit Uiilen.îuc coiiire l'empereur Henri lil. Ils ne payaient pas d'iu^pûls, avaieul un sénat particulier, etc.
de Ziskd ne lui profita pas, et qu'il fut forcé de l'abjurer plus tard. Il est évident que , dans la marche politique qu'il s'était tracée, tout diouvement de pitié devenait une faute.
Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité débordée par le zèle farouche de ses Taborites. Il les avait dominés jusque-là avec une grande habileté. Aux approches du premier siège de Prague , lorsque la nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver, avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de Sigismond, Ziska, comprenant bien que le zèle religieux de Tabor pouvait seul donner l'élan nécessaire à une résistance désespérée , avait favorisé cet élan , et avait paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre, afin d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il s'était fait taborite en apparence. Il avait administré luimême la communion , il avait prêché et prophétisé comme les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après la défaite et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour la religion dont nous avons parlé plus haut , Ziska avait vu son influence dans les affaires et dans les conseils de Prague, très-ébranlée par son essai de taborisme. Il en avait été réprimandé par le clergé calixtin ; et sans se prononcer contrée les articles taborites incriminés, il avait adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre articles dont les Hussites modérés ne voulaient point sortir. Depuis cette époque , il demeura calixtin , et se fit toujours dire les ofQces selon les missels et administrer la communion par un prêtre calixtin , qui ne le quittait pas et qui officiait auprès de sa personne en habits sa cerdotaux. Rien n'était plus opposé aux idées et aux sympathies des Taborites; et cependant, soit qu'il mît un art infini à leur faire accepter cette conduite , soit qu'ils
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sentissent io biscin de ce chef invincible, ils n^avaient point murmuré. Ps3ut-ètre aussi étaient-ils trop divisés en fait de principes |)our former une sédition de quelque importance. Mais, à mesure que Tadhésion des villes et le progrès de leur propagande leur donnèrent de l'assurance, un élément de révolte se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donné indifféremment le nom de Picards à la secte qui s*était introduite au sein du taborisme, vers Tannée 4447. Lé moine Prémontré Jean en était un des plus ardents apôtres , et nous verrons bientôt qu'il essaya d'ébranler le pouvoir illimité du redoutable aveugle.
Ziska , sentant qu*un ferment de discorde s*était intro« duit parmi les siens, résolut de le combattre énergique* ment. La capitulation de Cuttemberg n'avait pas été observée très-fidèlement par lesTaborites do Prague; on avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la foi jurée. A Sedlitz, dans le district Gzaslaw, Ziska voulut épargner les bâtiments d'un superbe monastère , et défendit à ses gens de l'endommager en aucune façon. Cependant un d'entre eux y mit le feu durant la nuit. Ziska procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance, avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il feignit d'approuver l'incendie et de vouloir récompenser d'une bonne somme d'argent celui qui viendrait s'en vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta l'argent, et le lui fit avaler fondu ; ensuite il décréta de fortes peines contre ceux qui mettraient désormais le feu sans son ordre. On peut croire, d'après cette mesure, qu'en plus d'une occasion ses intentions de vengeance à l'égard des vaincus avaient été outrerpassées , et qu'il n'avait pas toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le paraître. Cependant il se borna, pour c^^tte fois, à faire périr à Tabor quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui ;
et, entraînant ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa détruire encore plus de trente monastères. Enfin, réuni à ceux de Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort durement, parce que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux Calixtins de Prague, et non à lui.
Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi des monastères : à Prague, il dispersa violemment la communauté des religieuses de Saint-Georges, qu'on avait épargnées jusque-là parce qu'elles étaient toutes filles de qualité. Ailleurs, ii brûla les couvents et les moines. Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes ayant été massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte que la statue de la Vierge détourna la tête , et que l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son giron, lui mit le doigt dans la bouche.
Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, et le seigneur catholique Jean de Michalovitz , à qui l'on enleva dans le même temps une bonne forteresse, fut repoussé avec perte, après avoir tenté de reprendre Boleslaw.
Tant de succès firent ouvrir les yeux au parti catholique sur l'importance et la force de la révolution. Un moment vint où, n'espérant plus la conjurer, il résolut de l'accepter, afin de n'être point brisé par elle. Sigismond ne pouvait inspirer d'affection à personne : il avait mécontenté tous ses amis. Les Rosenberg furent des premiers à l'abandonner, et une diète générale fut assemblée à Czaslaw, où presque toute la noblesse déclara qu'elle se détachait du parti de l'empereur. Quant à la religion, les Hussilos, qui voulaient des gages, eurent bon marché de ces consciences si orthodoxes, et leur
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firent accepter leur quatre artiéles caUxtms dans difB» cuUé. Mais à ceâ quatre articles ils en srjottlaient on cin* quièaic, qui portait rengagement de ne reconnaître pour roi que l'élu de la diète nationale. Les villes de la Moravie, à qui on avait écrit d'adhérer à ces cinq articles ou de s'attendre à la guerre, envoyèrent dès dépotés à cette diète pour faire savoir qu'elles se rangeraient aisément aux quatre premiers, mais que le cinquième était grave et demandait le temps de la réflexion. Ces actes officiels font assez voir que la foi catholique était peu brillante à cette époque ; que Rome n'était plus qu'âne puissance temporelle, représentée par Tempereur plus que par le pape, et que si Ton n*eùt craint une lutte politique avec ces potentats, on se fût volontiers raillé des décÎMons des conciles*
On ne nous dit pas si Ziska fut présent à cette diète, mais il est certain qu'il y donna les maim, e( qu'il ne rejeta pas l'alliance des seigneurs catholiques contre Sigismond. Le gros des Taborites se laissait guider par lui ; mais les Picards, et ceux qui avaient été exaltés par eux et qui s'intitulaient déjà nouveaux Taborites ou Taborites réformés, l'eu blâmèrent ouvertement. Ces Taborites picards étaient assez nombreux à Prague. Partout ailleurs ils eussent été sous la main terrible de Ziska. Â Prague, ils pouvaient se glisser encore inaperçus entre les divers partis. Jean le Prémontré les échauffait de sa parole ar* dente et de son zèle fougueux. 11 déclamait contre l'alliance avec les catholiques, si?nalait les Wartemberg el 4es Roscnberg surtout, comme capables de toutes les lâchetés et de toutes les trahisons, prédisait qu'ils perdraient la révolution et vendraient la Bohème au premier souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs armes : la suite des évcaements prouva bien qu'il ne s'était pas trompé.
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Malgré ces protestations, tes catholiques furent acceptés, et, à leur tour, ils protestèrent contre Sigismond et contre l'Église. Conrad, archevêque de Prague, celui qui avait récemment couronné l'empereur, embrassa solennellement le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de Bosenfoerg, cet athée superstitieux qui avait des visions, x]ui avait déjà abjuré deux fois , la première pour Jean Huss et la seconde pour Martin V, ' ce traître qui ava^ servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond, présida la .^iète avec Tarchevèque, et proclama, en son propre nom et an nom de tons les membres du clergé et de la noblesse, les quatre articles calixttns et la déchéance de l'empereur au trône de Bohême. Il y a cependant des réserves perfides dans cette déclaration. Il y est dit textuelïeraent qu'on défendra les quatre articles a envers et contre tous, » à moins que peut-être on ne nous enseigne mieux par C Écriture sainte^ ce que les docteurs de l'académie de Prague n^ont encore pu faire. A propos de la déchéance de Sigismond, il est dit encore : < Que de notre vie, à moins que Dieu par quelque fatalité secrète ne semble le vouloir ainsi^ nous ne recevrons Sigismond, parce qu'il nous a trompés, etc. »
Cette convention fut faite au nom de Prague, des citoyens de Tabor, de toute la nQblesse des villes, etc. Sans rien statuer pour Tavenir, le parti catholique et le juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour avoir un roi étranger, élurent vingt personnes intègres et graves pour administrer le royaume pendant la vacance; quatre consuls des villes de Prague représentant la bourgeoisie, cinq seigneurs représentant la grandesse de Bjhéme, sept gentilshommes représentant la petite noblesse, etc. A la tète des gentilshommes était nommé Jean Z ska, et le nombre des représentants de cette classe montre qu'elle était la plus nombreuse et la plus influente. Il
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élait dit que ces régents auraient plein pouvoir; mais la loulo de roliccnces cl de cas réservés qui &uit cet article montre la mauvaise foi des catholiques ; ce sont autant de portes ouvertes pour s'échapper quand le vent de la fortune fera flotter les étendards de ces nobles vers un autre point de Thorizon. En cas de division dans le conseil des régents, la diète constituait deux prêtres comme conseils. L*un de ces deux prêtres dictateurs mourut de la peste en voyage ; l'autre, Jean de Przibam, dès qu'il fut de retour à Prague, eut affaire au terrible moine Jean, qui l'accusa d'avoir outre-passé son mandat de député, et le fit condamner et chasser do la ville. Le Prémontré avait alors beaucoup d'influence à Prague. Peu de temps après, il accusa de trahison Jean Sadio, gentilhomme qui avait livré les Bohémiens aux Allemands dans un combat, et rayant appelé à comparaître sous de bonnes pi'O-
S cosses, il le fit saisir de nuit et décapiter dans la maison c ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins qui commençaient à s'inquiéter du Prémontré, espèce do Montagnard à la tUte d'un club de Jacobins, Grent de grandes lamentations sur le meurtre de Jean Sadlo, elle revendiquèrent dans les deux camps comme un membre fidèle de leur communion ; ce qui no prouve pas beaucoup en faveur de la loyauté do ce Jean Sadlo.
Pondant que ces événcmenls se passaient à Prague , Sigisniond dé[)ulait des ambassadeurs à la diète de C^aslaw. Ils eurent beaucoup de peine à s'y faire admettre, et ayant commencé leur discours par do longues louanges de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par Ulric de Rosenbcrg, qui se montrait alors des plus acharnés contre son maître: « Laissez cela, leur dit-il, et nous montrez vos lettres de créance. » La lettre de l'empereur était môléo de fiel et de miel. Il offrait la paix, son amitié, presque la liberté des cultes, la réparation des
injures et des dommage» commis par son armi^c : tout cela aux catholiques et au juste-milieu. Mais 11 donnait à entendre qu'il sévirait avec rigueur contre les Taboritcs, et menaçait, si on ne les abandonnait à sa colère, d'amener en Bohême ses voisins et ses amis: quand même^ ajoutait-il, nous saurions que cela ne se pourrait faire sans que vous en souffrissiez des pertes irréparables pour vous et votre postérité^ et sans un déshonneur qui vous exposerait aux railleries mordantes du reste du monde. Cette lettre maladroite et dure irrita tous les esprits. On eût peut-être sacrifié les Taborites, si Ton eût pu prendre confiance à la parole de Sigismond ; mais on le connaissait trop : il avait eu le tort de se montrer. La réponse de la diète fut belle et fîère.
« Très-illustre prince et roi, puisque votre auguste Majesté nous promet d'écouter nos griefs et nous invite à. les lui faire connaître, les voici : — Vous avez permis, au grand déshonneur de notre patrie, qu*on brûlât maître Jean Huss, qui était allé à Constance -avec un sauf-conduit de Votre Majesté. Tous les hérétiques ont eu la liberté de parler au concile; il n'y a eu que nos excellents hommes à qui on Tait refusée. Vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, homme de bien et de science, qui y était allé également sous la foi publique. Vous avez fait proscrire, frapper d'anathème et excommunier la Bohême, et vous avez fait publier cette bulle d'excommunication à Breslaw, à la honte et à la ruine de la Bohême ; car vous avez excité et ameuté contre nous tous les pays circonvoisins, comme contre des hérétiques publics. Les princes étrangers que vous avez déchaînés contre nous ont mis la Bohême à feu et ù sang, sans épargner ni âge, ni sexe, ni condition, ni séculier, ni religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brûler à Breslaw Jean de Crasa , notre concitoyen , parce qu'il
approuvait ta communion sous les deux espèces. Vous avez fait trancher la tête à des citoyens de Breslaw pour une faute qui, à la vérité, avait été commise contre Wenceslas, mais qui avait été pardonnée. Vous avez aliéné le duché de Brabant, que Charles IV votre père avait acquis par de rudes travaux (Herculeis laboribus). Vous avei engagé la Marche de Brandebourg sans le consentement de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume la couronne impériale , comme pour nous exposer aux railleries et aux mépris de l'univers. Vous avez emporté les saintes reliques qui nous faisaient honneur, les divers joyaux amassés par nos ancètres'et légués aux monastères. Vous avez aliéné, contre nos droits et coutumes, la mense royale ' et tout l'argent qui y était destiné i l'entretien des veuves et des orphelins. En un mot, vous avez violé et enlevé tous nos titres, droits et privilèges, tant en Bohème qu'en Moravie ; et , par cette raison, vous êtes cause de tous nos désordres publics. C'est pourquoi nous prions Votre Majesté de nous restituer toutes ces choses et d'ôter de dessus nous tous ces opprobres ; de rendre à la nation les trois provinces qui en ont été détachées à Tinsu des trois ordres du royaume ; de rapporter la couronne de Bohême, les choses sacrées de Tempire, les joyaux, la mense, les lettres publiques , les diplômes et tout ce qui a été soustrait ; d'empêcher les nations voisines, et surtout celles qui sont comprises dans la Bohème (la Moravie, la Silésie, le Brabant, la Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de répandre notre sang. Nous prions aussi Votre Majesté de nous faire savoir sa résolution claire et nette^ à l'endroit des quatre articles dont nous sommes absolument résolus de ne pas nous départir, non plus que de nos droits,
1. C'était un trésor public dont le roi ne pouvait disposer qu'en làTenr des pauvres.
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constitutions, privilèges et bonnes coutumes, etc. » Il paraît que cette pièce a en latin un cachet de grandeur ou, pour mieux dire, de grandesse imposante qui montre ce que la haute seigneurie de Bohème avait été jadis, plutôt que ce qu'elle était désormais. Ces grands qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui faisaient consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans leurs parchemins, ne Toyaient pas par où ils étaient sérieusement menacés ; et en disputant à Tempereur les franchises de la natJon, ils ne sentaient pas que la nation, désabusée de tout prestige, n'était plus là pour les leur faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple voulait ces franchises pour luiniiéme, et non plus seulement pour ces grands et pour ces monastères qu'il écrasait et dévastait pour son propre compte. Le peuple voulait faire partie de ce corps respectable qu'on appelait ie royaume; et la haute noblesse, en ne donnant pas sincèrement les mains à son admission, ne faisait, en bravant l'empereur, qu'une inutile provocation, -Il eût fallu opter« Elle crut pouvoir se soutenir par elle-même contre l'ennemi du dehors et contre celui du dedans. Les Taborites et les Picards protestèrent tout bas; et au jour du danger, les nobles ne purent recouvrer leurs privilèges qu'en 8'humiliant et eu s'avilissant sous les pieds de l'empe"* reur.
Sigismond répondit encore une fois qu'il était innocent de la mort de Jean Huss et de Jérôme de Prague, et que son intercession en faveur de la Bohème lui avait valu au concile des choses fort dures à digérer; que ce n'était pas la Bohème en elle*même qui avait été flétrie et condamnée, mais de mauvaises gens qui avaient pillé, brûlé, etc.; en d'autres termes, que la noblesse n'avait pas été compromise dans la proscription et pouvait se réhabiUter, grâce à lui ; mais que ces mauvaises gens.
c'est-à-dire le peuple et ses apôtres, devaient être châtia et déshonorés à la face du monde. L'empereur prétendai n'avoir emporté la couronne, les titres, les joyaux etlei reliques que pour les soustraire aux outrages ; que d'ail leurs ces mêmes grands qui lui reprochaient cette actioi comme un vol, l'y avaient autorisé eux-mêmes, de leun conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre à l'arbi trage des princes ses voisins et ses amis les désordre et les dommages dont on l'accusait en Bohême. Il cou cluait en promettant à la grandesse une augmentation d privilèges, en reprochant avec amertume au peuple 1 destruction de Wisrhad, des temples augustes et de belles églises de Prague, et en le menaçant de la colèr de ses amis, c'est-à-dire de l'invasion étrangère, s'il n respectait l'église de Saint-Weit et la forteresse de Sain Wenceslas.
Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptai toujours sur ses armées, Gt entrer en Bohême vingtinill Silésiens qui massacraient hommes et femmes, coupaiei les pieds, les mains et le nez aux enfants. Aussi làch< que féroces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle qv Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupe taborites des villes voisines, s'étant rassemblés à la hàU voulurent les poursuivre jusqu'en Silésie. Mais le seignei Czinko de Wartemberg , celui que le moine Jean ava déjà désigné comme un traître, entra en compositio avec les ennemis, et défendit à ses gens d'incommod< leur retraite. Ambroise, curé calixtin de Graditz, soulei le peuple contre Czinko ; et les paysans l'auraient as sommé avec leurs fléaux ferrés, s'il ne se fût retiré a plus vite. Ambroise écrivit à Prague pour l'accuser c trahison, et vraisemblablement le Prémontré se hâta c prêcher contre lui. Il est probable qu'on eût pu conquér la Silésie sans la défection de ce Wartemberg. Mais h
grands justifièrent leur collègue, et le juste-milieu passa condamnation.
La plupart des historiens placent à Tannée lZi21, au milieu de laquelle nous voici arrivés, la persécution principale de la secte des Picards par Jean Ziska. Voici ce qu'ils racontent :
Une fois, Ziska apprit qu'une secte (les uns disent qu'elle était composée de quarante personnes, les autres d'une grande multitude) s'était emparée d'une île dans la rivière de Lusinilz (je ne pense pas qu'aucune rivière ait d'ile assez grande pour être occupée par une grande multitude). Cette secte était venue de France (de la Gaule Belgique) avec un prêtre nommé Picard^ qui se disait fils de Dieu, et se faisait appeler Adam. Il faisait des mariages, ce qui n'empêchait pas que les femmes fussent communes entre eux; assertion fort contradictoire. Ils allaient nus, satisfaisaient leurs passions au milieu de leurs offices religieux , se livraient à mille détéglements qu'on ne peut même indiquer, et tout cela au nom de leur croyance , avec un fanatisme sérieux, se disant les seuls hommes libres, les seuls enfants de Dieu, les êtres purs par excellence, qui ne pouvaient pécher, parce qu'ils étaient arrivés à l'état de perfection, et de sainteté qui n'admet plus la notion du mal. « Il en sortit un jour quac rante de l'île, qui forcèrent les villages voisins et tuè- « rent plus de deux cents paysans, les appelant enfants « du diable. Ziska les assiégea dans leur île, s'en rendit «•€ maître , et les passa tous au fil de Tépée, à la réserve « de deux, de qui il voulait apprendre quelle était leur € superstition, » et des femmes dont plusieurs accouchèrent en prison sans qu'on pât les convertir. Ulric de Rosenberg se donna le plaisir do les faire brûler. Elles
m JFA!« ZTSEA.
souffrirent le feu em riani et en diantant. Les historiens appellent cette secte du nom de Picards, d'Adamites et de Nicolaïtes, indifféremment, et disent qu'elle se montra aussi en Moravie, dans une île de rivière ; qu'elle y pratiquait les mêmes délires, et y professait la même croyance. Elle y fut immolée par les catholiques, et souffrit les supplices avec le même enthousiasme.
On raconte que d'autres fois, à différentes époques, Ziska persécuta les Picards, et enfin qu^il lés poursuivit à outrance en i^i. Deux de leurs prêtres, dont Tun était surnommé Loquis, à cause de son éloquence , furent arrêtés d'abord par un gentilhomme calixtin, et relâchés à la prière des Taborites ; puis arrêtés de nouveau à Cbradim , ils furent attachés à un poteau par le capitaine de Id ville, qui demanda à Loçuis, en lui assénant un grand coup de poing sur la tête, ce qu'il pensait de TEucharistie. Martin Loquis répondit tranquillement que le dogme de la présence réelle était une profanation et une idolâtrie. Là-dessus les Calixtins voulurent les brûler. Mais le curé calixttn de Graditz, ce même Âmbroise qui avait montré tant d'énergie dans l'affaire des Silésiens, intercéda pour les prisonniers, qui furent remis entre ses mains. 11 les emmena à Graditz, les garda quinze jours, et tâcha vainement de les amener à ses sentiments. L'archevêque calixtin Qonrad les fit conduire à Raudniti, et les garda huit noois dans un cachot, défendant au peuple de les visiter, de peur de la contagion. Ziska les réclama, afin de les envoyer brûler pour l'exemple à Prague) mais les consuls de Prague s'y opposèrent , craignant une sédition dans la ville, parce que Martin Loquis y avait beaucoup de partisans. Ils préférèrent envoyer un consul avec un bourreau à Raudnitz, afin que Conrad punît les prisonniers à son gré. L'archevêque calixtin les fit loilirrcr, a et ils nommèrent dans les tourments quel-
ques*uns de ceux qui étaient dans leurs sentiments sur l'Eucharistie. L'archevêque les exhortant de nouveau à revenir de leurs erreurs: Ce n'est pas nous qui sommes séduits , répondirent-ils en souriant, c'est vous qui , trompés par te cierge^ vous mettez à genoux devant la créature, » Enfui i!s furent conduits au supplice ; « et comme on les exhortait à se recommander aux prières du peuple : Ce n'est pas nous, dirent-ils encore, gui avons besoin de prières; que ceux qui en ont besoin en demandent. Ils furent tous deux jetés dans un tonneau plein de poix ardente. »
Il résulte bien clairement de ces faits que les Calixtins avaient tellement pris le dessus en Bohême, qu'on ne professait plus ouvertement la négation de la présence réelle, et que ceux qui le faisaient subissaient le martyre. Il en résulte clairement aussi que le nombre de ceux qu'on appelait outrageusement Picards (c'était un larme de mépris que les sectes ennemies se renvoyaient depuis longtemps l'une à l'autre, sans qu'aucune voulût ^ l'accepter, si ce n'est peut-être les Adamites de la ri^ vière) était considérable, puisqu'on craignait la fureur du peuple en les immolant devant lui. Les suites du martyre de Loquis le prouveront de reste.
Il n'y avait de commun, entre les principes de Loquis ou des nouveaux Taborites, et ceux d'Adam et de ses adeptes habitants des îles, que la négation de la présence réelle. Voilà sans doute pourquoi les historiens les confondirent, soit par erreur, soit par malice. Les Picards, qui ne différaient guère des Vaudois acceptés depuis longtemps, étaient chers aux Taborites, et tellement mêlés à eux, que toute l'armée de Tabor montrait assez, par sa manière de communier sans appareil, sans observer le jeûne, sans exclure les enfants ni les fous, en un mot, sans aucune des prescriptions de l'église calixtine,
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qu'elle était picarde, c*est-à-dire qu'elle ne croyait pas à la présence réelle '. Ce dogme catholique eût donc peutêtre été abjuré à cette époque par toutes les nations, si la conjuration taborite eût triomphé en Bohème. Mais les temps n'étaient pas mûrs. Le peuple n'était pas assez fort pour triompher des hautes classes, et les hautes classes ne se sentaient pas ou ne se croyaient pas assez fortes pour triompher des souverains , lesquels , à leur tour, n'osaient pas lutter contre l'Église. Le dogme populaire devait donc échouer là, et, après d'héroïques efforts, périr en laissant après lui une mystérieuse propagande, impuissante pour quelque temps encore contre les dogmes officiels.
Nous laisserons à Martin Loquis, à Jean le Prémontré, et à leurs nombreux adeptes, le surnom de Picards, sans nous préoccuper des pédantesques dissertations qu'on pourrait faire sur cette matière. Ce serait le droit d'un historien de leur inventer un nom qui exprimât leur véritable croyance ; mais je ne puis m'arroger ce droit, et, pour rester clair, je laisserai ce nom, qui fut si injurieux et qui ne l'est plus, à ces martyrs de la vérité.
« Cependant, que ferons-nous donc, dit M. de Beau-
1. Jean Hoss croyait à cette présence réelle. Lors de la première grande commanioii des Tnborites en pleine campagne, an déliai de la révolation, presque tous étaient à peu près Calixtlns. Mais la conférence dePragaeeC la propliélie taborite montrent qu'en peu de temps on s'était désabusé de ce dogme. La négation de la présence réelle fit de continuels progrès. Coiiienuc par Ziska, elle éclata après sa mort, et tout le Taborisoie fat Picard, aiUi-adorateiir de rEucliarisiie. Ziska ne sut jamais ou ne voulut jamais savoir combien il avait de Picards dans son armée. Les villes sacrées de la prédiction qui, en tout temps, lui furent d*an si hérolqae secours, étaient d'origine vaudoise. Elles avaient embrassé le Joannisnie des le d(»uziènic siccic, en donnant asile aux Vaudois fugitifs persécutés en Fiaucc.
JEAN ZISKA. tu
sobre, dans son inlcressante dissertation, de ccsÂdamites de la rivière de Lusinitz? » M. deBeausobre les distinguo complètement des autres Picards immolés aussi par Ziska, qui ne voulait pas les distinguer ; et M. de Beausobre a raison. Mais peut-être se laisse-t-il égarer par sa généreuse candeur, lorsqu'il s'efforce de prouver que les Adamites n'ont jamais existé, ou bien qu'ils ne pratiquaient ni la promiscuité, ni la nudité, ni les abominations qu'on leur impute. Sans entrer dans l'ingénieuse mais puérile discussion des textes, des mots à double sens, des dates et des rapprochements, il me semble qu'on peut admettre, avec les historiens de tous les partis qui l'ont attestée, l'existence de ces Àdamites. Pour cela il suffit de se reporter à la source de toutes les idées élaborées dans le Taborisnie, à la grande prédiction taborite que nous avons rapportée et rajustée^ pour la rendre intelligible. Cette prédiction impliquait deux époques. L'une de travail, de souffrance, d'action, de colère, de vengeance et d'extermination, durant laquelle, de leur autorité privée, les nouveaux croyants distinguaient ce qui est juste et injuste, ce qu'il fallait^ observer et ce qu'il fallait abolir, enfin, ce qui, selon eux, était bien ou mal. L'autre époque était un idéal de perfection , de repos , de douceur, de tolérance, de fraternité et d'innocence, dans lequel, à la venue de Jésus-Christ sur la terre, on devait entrer immédiatement après l'extermination de la race impie et de la vieille société. Dans ce temps-là, il ne devait plus y avoir ni écritures, ni prêtres, ni préceptes, parce que les hommes étant arrivés à l'état paradisiaque, le mal serait banni de la terre, et tout serait bien. Ce rêve de perfection mal compris, et appliqué sans idéal à la réalité présente, suffisait pour engendrer la secte des Adamites. La prédiction des Taborites n'était pas nouvelle. Elle était renouvelée des Vaudois, qui la leur avaient apportéo
SOUS d'aulres formes deux siècles auparavant. La secU des Âdamites n'était pas nouvelle non plus; elle avaii élé apportée de France; elle avait traversé plusieurs époques et plusieurs contrées. Elle était môme éternelle comme la virtualité de toutes les idées et aussi ancienni de manifestation que le christianisme. Elle ne devai pas finir absolument en Bohême; on Ta revue sous d'au très formes chez les Anabaptistes de Munster; on Ti revue plus récemment encore dans de malheureux essai pour rémancipalion des femmes. C'est une de ces secte exubérantes , excessives et délirantes , dont j'ai promis au commencement de ce récit, de parler un peu, et voie ce peu que j'ai à en dire.
Toujours l'homme a rêvé l'idéal, soit au ciel, soit su la terre. Chacun a construit* cet idéal selon la portée d son intelligence ou l'ardeur de ses désirs, selon la fièvr de ses instincts ou la sublimité de ses sentiments. Le Taborites, en rêvant sur la terre les jouissances célestes la fraternité la plus tendre, Tamour le plus chaste (le sens ne devaient plus avoir de part à la reproduction d l'espèce), montraient combien de charité, d'austérité , d dévouement et de justice brûlait au fond de ces âme farouches , emportées , dans leur projet subhme, par I fureur des temps et l'implacabilité du fanatisme. Les Ada mites, au contraire, en voulant réaliser, au milieu de excès du présent, la liberté absolue de l'avenir, se mon traient insensés. De plus, en rêvant cette liberté grossier et brutale, ils faisaient bien voir que leur fanatisme étai du dernier ordre, et qu'en voulant arriver à l'innocenc des anges, ils ne savaient arriver qu'à celle des bêtes. Ce pendant ils s'aimaient entre eux, ils s'appelaient frèrei et pratiquaient une fraternité absolue; ils souffrirent 1 supplice en riant et en chantant. Ils furent martyrs, eu aussi, de leur foi ; car leurs femmes ne pratiquaient pas
comme celles de la régence, une dévotion et un libertinage opposés, en principe, Tun à l'autre. Elles croyaient à la sainteté de leurs bacchanales : elles étaient folles. Fallait-il les brûler ou les plaindre? Et aujourd'hui qu'on ne brûle plus , ne fàut-il pas plaindre et convertir celles qui professent le dogme immonde de la promiscuité? Heureusenpkent le nombre des hypocrites est si grand, que celui des fous et des folles est très-restreint. Il ne menace point la société comme on a feint de le croire. Le dogme de la promiscuité ne laisse que des traces passa* gères dans les guerres de religion. Il rentra promptement dans la nuit chaque fois qu'il voulut reprendre à la vie ; et de nos jours, quoi qu'on en dise, il n'a fiappé que de malheureuses têtes dévouées à l'erreur, préparées à l'ivresse par quelque défectuosité de l'intelligence. Les plus belles mains ont eu quelquefois des verrues. Les chirurgiens les coupent et les brûlent en vain : elles passent d'elles-mèn>es quand l'enfance passe. L'adamisme disparaîtra de la terre quand la véritable loi du mariage sera proclamée.
Pour en revenir à l'histoire du redoutable aveugle^ il est probable que Ziska extermina les insulaires de la rivière de Lusinitz *, par un mouvement spontané d'indignation contre leurs pratiques, et pour se défaire d'un voisinage agressif qui s'était annoncé par des hostilités. Quant aux Picards son intention est plus mystérieuse, et les historiens ne font pas de difficulté de l'attribuer à la pureté de ses principes calixtins. Cependant quand on se rappelle que Ziska, en d'autres temps, s'était montré zélé taborite, qu'il avait donné la communion, qu'il avait prophétisé; quand on le voit jusque-là vivant en si bonne intelligence, et se rendant si cher à ces Taborites qui