Ou LaumUi
UO JEAN ZISKÂ.
avalent nié la présence réelle et qui n*y croyaient pas, on peut présumer que Ziska châtiait dans Loquis et redoutait dans le Prémontré des hommes d'une politique plus hardie encore et d'une influence plus immédiate que les siennes '. Ziska voulait sauver la Bohème selon un plan conçu avec autant de prudence que de courage. L'audace ne lui manquait pas plus que la ruse. Il s'alliait au parti calixlin dans l'occasion, et s'en détachait de même. A un moment donné, il pensa devoir sacriGer des hommes qui lui semblaient, par leur fougueuse sincérité, devoir compromettre la révolution. Il craignit que la négation du dogme de la présence réelle^ négation qui entraînait de si profondes conséquences, n'effarouch&t le nombreux et puissant juste-milieu, et ne le brouillât luimême sans retour avec ces classes dont il croyait que son œuvre ne pouvait se passer. Ziska se trompait en espérant faire marcher de front les résistances de divers ordi'es de l'État contre l'empereur. En ce moment, il était enivré sans doute de l'adhésion du parti catholique, et il conce* vait de grandes espérances. Il éprouva bientôt ce qu'il devait attendre de ces alliances impossibles.
I. Il est bien certain qae ces Picards blâmaient la conduite de Ziska à l'égard de la religion. Ils le raillaient de se faire dire la messe selon lu missels par des prêtres calixtins, et appelaient ces prêtres lingers [lia^ tearios) à cause de leurs surplis de toile. Les Calixlins de Ziska (car il y avait des Taborites Calixlins, c'est-à-dire des hommes qui, comme lai, suivaient la religion de Prague et la politique de Tabor) raillaient à leur tour ces prêtres réformateurs, et les appelaient les cordonniers de Ziska^ parce que, dit-on, ils portaient les mêmes souliers à l'ofQce et en campagne. Cette explication me semble un peu gratuite. Les cordonniers avaient joué le rôle le plus énergique à Prague, dans les proclamations religieuses et dans les émeutes. Ils Taisaient pendant aux bouchers des séditions de Paris à la même époque, et je pense que l'appellalion de cordonnier était devenue synonyme, en Bohème, dû celle de sans-culotte dans notre révolution.
XIT.
La nouvelle de Texécution de Martin Loquis alluma la sédition dans Prague. Tous les Picards de la nouvelle ville coururent trouver le Prémontré. Il s'assemblèrent, la nuit, dans un cimetière. Là, on se plaignit de la tyran" nie de Ziska et de celle du sénat calixtin. Le Prémontré après avoir longtemps délibéré avec eux, prit sa résolution au premier coup de la cloche du matin. Il se met aussitôt à leur tête, et les conduit à la maison de ville de la vieille Prague. Là il reproche aux sénateurs leurs trahisons et leurs lâchetés, leur déclare qu'ils sont cassés et annulés, et sur-le-champ procède à l'élection d'un nouveau sénat et de quatre consuls picards. 11 décrète que la vieille et la nouvelle ville n'en feront plus qu'une et obéiront à des magistrats de son choix. À peine a-t-il formé ce nouveau gouvernement qu'il assemble la communauté, et lui déclare qu'il faut chasser un curé qu'il désigne, parce qu'il retient les momeries du culte romain; que le temps est venu d'en finir avec les prêtres calixtins et d'en établir de vraiment évangéliques, « parce que les séculiers et le clergé ne doivent plus faire qu'un corps et un même peuple, » Le peuple, la popU' lacCy pour parler comme mon auteur (ce qui ne me fâche point, parce que je vois bien que c'étaient les pauvres et les opprimés qui étaient les plus éclairés et les plus sincères en fait de religion), la populace courut aux églises, chassa les prêtres calixtins, en institua de nouveaux, et donna ses lois à toute la ville, sans que les anciens consuls ni personne osât s'y opposer.
Pendant ce temps, les Taboriles et les Orébites marchaient à la rencontre de l'Empereur, qui entrait en Bohême par Cuttemberg. Malgré la clémence do Ziska,
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les mineurs revenaient à Sigismond, et, commandés par le brigand Miesteczki, celui qui avait pillé les moines d'Opatowitz pour son compte et qui ensuite s'était uni à Ziska, ils reprirent Przelautzi, jetèrent cent vingUcinq Taborites dans les minières, en tuèrent mille à Chutibor, et ûrent brûler leur commandant et deux de leurs prêtres.
Pendant ce temps , Taristocratie négociait avec le m de Pologne. Sur son refus d'accepter la couronne, les seigneurs catholiques devenus calixtins pour voir venir, et les vrais calixlins, avaient demandé à Wladislas de leur envoyer son parent Coribut. Wladislas jouait tous les partis tour à tour. L'année précédente, il avait négocié avec Sigismond la réconciliation des Bohémiens, en s'engageant toutefois à marcher contre eux avec lui, dans le cas où Sigismond consentirait à marcher avec lui contre les chevaliers teutoniques. La conclusion de ces pour* parlers avait été un accord de mariage entre le roi de Pologne et la veuve de Wenceslas. L'Empereur avait offert Sophie ou sa propre fille au choix de ce nouvel allié; le Polonais avait préféré la plus mûre des deux, parce qu'elle était la plus riche. Mais les amba^adeurs de Sigismond, qui portaient son adhésion en Pologne, avaient été saisis et enlevés par les Hussites ; de sorte que le mariage fut suspendu, et les deux monarques eurent le temps de se brouiller encore une fois. Alors Wladislas envoya une ambassade à Prague pour proposer Coribut, lequel gouvernerait la Bohême au nom du roi de Pologne. Coribut était déjà aux frontières, et ne demandait que des troupes pour entrer en Bohême. On ne put lui en envoyer, parce que l'Empereur débusquait par la frontière opposée, et qu'on n'avait pas trop de monde pour lui tenir tète.
A peine Sigismond fut-il entré en Bohème que les sei-
gneùrs catholiques, qui avaient si bien protesté contre lui, répondirent à son appel, et allèrent lui prêter foi et hommage. Le juste-milieu, épouvanté de cette défection, appela Ziska à son secours. Ziska accourut à Prague pour la mettre en état de défense. Il y fût reçu comme un héros, comme le sauveur de la patrie, on sonna toutes les cloches, les prêtres et la jeunesse allèrent au-devant de lui , et il n'y eut régal qu'on ne fit à son monde. Les pâles Taborites, si affreux ^en temps de paix, étaient beatix comme des anges quand on avait peur.
Ziska passa huit jours à mettre Prague en état de siège et à la munir de tout ce qui était nécessaire. De là, il courut munir d'autres places importantes, entre autres Cuttemberg que l'Empereur avait abandonné. Mais ne se ûant plus à des alliés si perfides, Ziska ne s'y installa pas, et se fortifia avec son armée sur une haute montagne voisine, d'où il observait tous les mouvements des Impériaux. Sigismond reprit aisément Cuttemberg, en eifet, et vint assiéger Ziska sur sa montagne ; mais dès la seconde nuit, le redoutable aveugle et ses Taborites tuèrent les sentinelles avancées du camp impérial, se frayèrent un passage au beau milieu de l'armée ennemie, et altèrent tranquillement s'établir à Kolin. On était au mois de décembre. Le froid chassa l'Empereur. Pendant qu'il se reposait en Bavière, l'infatigable aveugle ne perdit pas de temps pour lever de nouvelles troupes jusque sur les frontières de la Silésie , et, sentant le froid s'adoucir, il revint à Noël vers la frontière opposée, pensant que les Impériaux allaient bientôt reparaître. Ils n'y manquèrent pas. Sigismond arriva sur Cuttemberg, et, pour marquer sa protection à cette ville , il la fit brûler et passa tous les habitants au fil de l'épée (sans épargner les enjants au berceau), afin que Ziska ne trouvât plus là de poste pour lui fermer la retraite. Sa prévoyance ne le préserva
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pas des armes invincibles des Taborites. Ziska raUeignii dès le lendemain, tailla son armée en pièces y et le poursuivit trois lieues durant; on lui enleva cent dnqianle chariots, remplis d'effets précieux , qoi forent partagés également entre les Taborites. Le jour sohrant, Ziska alla assiéger Broda raHemande^ et y perdit trois mille hommes. Le lendemain il la prit et la brûla si bien que pendant quatorze ans il n*ff habita âme qui vive, Âprèi cette victoire y Ziska , assis sur les drapeaux impériaux, créa quelques chevaliers parmi les Taborites. On voit en lui de ces velléités de grandeur extérieure qui furent si funestes à Napoléon.
L'Empereur se relira en grande hâte en Hongrie. Le Florentin Pippo, aventurier intrépide qui le suivait, se noya sous la glace avec quinze cents de ses mercenaires, au passage d'une rivière.
Il est temps de faire entrer en scène un nouveau personnage, un des hommes les plus fortement trempés de cette époque, et le seul adversaire solide que Sigismond pût opposer à Ziska. C'était un prêtre qui s'appelait Jean comme tant d'autres, et qu'on appelait Jean de Prague, parfois Jean de fer (ferreus)^ à cause de son caractère guerrier, ou en6n l'évéque de fer, car il était évéque d'Olmutz et fervent catholique. Il avait autrefois dénoncé Jacobel au concile de Constance, et, comme il avait toujoui^ eu son franc parler avec tout le monde , il avait irrité violemment l'ivrogne Wenceslas par ses remontrances. Depuis que Conrad avait embrassé le Hussitisme, le pape avait nommé Jean cle fer à l'archevêché de Prague, à la place de rapostat; mais c'était un siège tu partibus. A tout prendre, le prélat catholique valail beaucoup mieux que le politique Conrad. Il n'était ni moins intolérant , ni moins cruel, mais il était brave et sincère, et montrait les talents d'un grand capitaine.
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« Quand il avait dit sa messe, il quittait ses habits sacera dotaux, montait à cheval, armé de toutes pièces, le « casque en tête, l'épée au poing, et la cuirasse sur le a dos. Il faisait gloire de n'épargner aucun hérétique. Il « en périt plusieurs milliers par ses soins et par ses armes, « et il tua deux cents Hussites de sa propre main. Il moua rut cardinal en 1^30. » Il fut secondé en mainte rencontre par Tabbé de Trebitz, homme de qualité, plus propre à la guerre qu'au bréviaire,
La première expédition de Tévêque de fer fut contre un parti de Taborites, que deux prêtres de Tabor étaient venus rallier en Moravie, et qui s'étaient fortifiés si bien sur une montagne boisée, qu'on ne put les forcer. Ils se défendaient en jetant sur les assiégeants de gros éclats de roche; et malgré l'ardeur des troupes de l'évêque formées de ses vassaux, d'auxiliaires hongrois et de troupes impériales autrichiennes, ils décampèrent la nuit et se sauvèrent en Bohême où ils se réunirent aux Orébites. Plusieurs seigneurs bohémiens du parti calixtin, et entre autres Victorin de Podiebrad (père du roi Greorges), apprenant celte affaire, songèrent alors à occuper le belliqueux évêque pour l'empêcher de faire irruption en Bohême. Il en résulta une guerre assez acharqoo en Moravie, où, parmi plusieurs défaites et plusieurs victoires, Jean de fer donna de grandes preuves d'activité, de courage et de talent militaire. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces campagnes, afin de ne pas perdre de vue la scène principale.
Jean le Prémontré exerçait toujours sur le peuple de Prague une influence effrayante pour les Calixtins. Un nouveau sénat, calixtin sans aucun doute, avait remplacé le sénat picard institué par le moine. On l'y déféra comme Picard, litre qui, à lui seul, constituait le crime d'État; on Faccusa de s'être trop ingéré dans les affaires pubU-
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ques, d'avoir banni Jean Przil>am ^ décapité Jean Sadlo sans motifs sufGsants; et le sénat entra en délibération pour aviser aux moyens de se défaire d*un bommesi énergique et si populaire. Quoique cette délibération eût été tenue fort secrète, le Prémontré en fut bientôt instruit , et, n'écoutant que son audace accoutumée , il s'alla jeter dans le danger. Il pénètre dans le sénat, accompagné seulement de dix de ses partisans, et déclare aux sénateurs qu'il va appeler de leur sentence aux citoyens. A peine a-t-il achevé de parler qu'on ferme les portes, et que le bourreau, qu'on avait mandé en toute hâte, s'empare de lui, et lui tranche la tète ainsi qu'à ses compagnons. Mais comme les licteurs s'empressaient de faire disparaître les traces de cette affreuse exécution, et lavaient précipitamment la salle, ils laissèrent couler du sang dans la rue. Le peuple, averti par cet indice, se précipite dans la maison de ville. On enfonce les portes du conseil , et le premier objet qui se présente aux re* gards est la tète du Prémontré séparée de son corps. En un instant, le juge, les consuls et tous leurs acolytes sont mis en pièces. Jacobel' ramasse la tète de Jean, la met sur un plat, et s'élance dans la rue, exhortant le peuple à venger la mort d'un martyr. Les maisons des consuls sont aussitôt envahies et dévastées. On court au collège de Charles IV, que jusqu'alors on avait respecté, et on emmène prisonniers tous les moines. On brûle la bibliothèque, et on exécute publiquement sept personne^ qui avaient été ennemies de Jean le Prémontré. Jacobe^ fit porter la tète du moine et celles de ses compagnons pendant quinze jours dans la ville, exposées sur un cercueil, et le peuple chantait avec lui l'hymne à la mémoire
1. Ou Jacques de Mise, celui qui avait élé disciple el ami de Jean Hass et qui, apparciumeut, étail dans tes mèiues sentimeols qae les Picards.
des maHyrs : Mi iunt saneti qui, etc. Enfin, ces iètee furent ensevelies avec leurs corps en grande solennité dans une église, et un prédicateur fit leur oraison funèbre sur ce \exie tiré des Actes des Apôtres : Des hommes pieux ensevelirent Etienne, Ensuite il exhorta le peuple à rester fidèle à la doctnne que le Prémontré lui avait enseignée, et l'assemblée se sépara, le prédicateur et les assistants fondant en larmes. Le peuple sentait bien qu'il perdait un de ses plus vigoureux athlètes.
Au commencement de l'année l/i22 , les Taborites firent la conquête importante de Sobieslaw, d'où dépens daient dix-huit autres villes ou villages, et un territoire rempli d'étangs poissonneux. Ensuite Ziska fit une course en Autriche, porta la terreur chez les habitants, qui fuyaient à son approche dans les bois et dans les déserts^ et s'empara d'une grande provision de bétail. Un autre corps de Taborites entra dans la Marche de Brandebourg, y mit tout à feu et à sang , et alla assiéger Francfort sur l'Oder, dont il brûla les faubourgs et la chartreuse. Ceux de Prague prirent et dévastèrent la ville de Luditz.^
Sur ces entrefaites, Sigismond Coribut arriva à Prague avec cinq mille personnes. Il y fut fort bien reçu par les Galixtins, qui voulaient absolument un roi. Ziska était occupé ailleurs avec les Taborites. Les grands, qui étaient retournés au parti de Sigismond, se tenaient retranchés le mieux qu'ils pouvaient dans* leurs châteaux. Cepen^ dant ils protestèrent contre l'élection de Coribut, et a*étant rassemblés avec ceux des gentilshommes qui étaient de leur parti, il déclarèrent que, bien qu'ils eussent toléré la première ambassade des Bohémiens en Pologne, ils n'avaient eu part ni à la seconde, ni à la troisième ; qu'ils ne se croyaient point déliés de leur serment envers Sigismond, seul souverain légitime ; et enfin que Coribut n'awùt point été baptisé au nom de
la sainte Trinité^ étant né Rn$se et ennemi du nom chrétien. Coribut était Lithuaaien et chrétien grec.
Les Praguois ayant répondu qu'il fallait accepter Coribut bon gré mal gré^ les grands du royaume firent transporter la couronne royale et les ornements de la chapelle de Saint-Wenceslas à la forteresse de Carlstein, qui tenait pour Terapereur Sigisraond avec une forte garnison; et Coribut qui apparemment faisait constituer toute la validité de son élection dans ces ornements, alla assiéger Carlstein sans être couronné. On a conservé beaucoup de détails sur ce formidable si^, qui dura six mois, et qui échoua. Le parti calixtin, avec son roi, ne pouvait rien ou presque rien, tandis que les Tàborites, avec leur invincible aveugle, ne connaissaient rien ou presque rien d'impossible. La place de Carlstein fut pour* tant battue par des catapultes d'une si belle invention, que jamais depuis, dit l'historien Théobald, aucun ouvrier n*a pu en faire de semblables : « Les forêts voisines retentissaient du bruit des coups. » On arracha même les colonnes d'une église de Prague pour en faire des boulets. Mais, les fortifications étaient si solides qu'on ne put les endommager. La garnison avait été choisie parmi des guerriers d'élite. Elle se défendit opiniâtrement à grands coups de pierre, en faisant pleuvoir les tuiles des toits. Avec des nattes et des fascines de branches de chêne, elle amortissait l'effet des frondes. Les Calixtins imaginèrent de lancer dans la place , avec leurs machinés, deux mille tonneaux remplis d'ordures et de cadavres en putréfaction. L'infection causa une terrible épidémie aux assiégés. Les cheveux leur tombaient, et toutes leurs dents étaient ébranlées. Ils réussirent pourtant à faire consumer toutes ces immondices par la chaux vive et l'arsenic. Un habitant de la vieille Prague ayant été pris par eux, ils le mirent sur une tour avec une quetr^ de
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renard au bout d'un bâlon, en lui recommandant, par dérision, de chasser les mouches. Les assiégeants ne tinrent compte de la présence de ce malheureux, et n'en battirent la tour qu'avec plus de fureur. Mais aucun de leurs coups n'atteignit la victime, et les assiégés, frappés de superstition en voyant-cette rare fortune, la délièrent et lui rendirent la liberté. En automne on fit une trêve de quelques jours, et les assiégés, ayant invité quelquesuns des assiégeants à leur rendre visite, ils les régalèrent splendidement , pour leur faire croire qu'ils avaient des vivres en abondance, bien qu'ils fussent au bout de leurs provisions. Ceux de Prague s'imaginèrent qu'ils en recevaient par des conduits souterrains. Un jour les assiégés feignirent de célébrer une noce. « On n'entendait que « flûtes et bruits de gens qui sautaient et dansaient, quoi- « qu'il n'y eût ni époux ni épousa, et qu'ils n'eussent pas ff même du pain noir à manger. » Enfin il leur arriva de n'avoir plus qu'un pauvre bouc, qu'on laissait grimper sur les murailles pour faire croire qu'on avait du bétail. Il fallut pourtant le tuer, et quand on l'eut mangé, sa peau fut envoyée en présent au capitaine de ceux de Prague, qui était tailleur, pour le remercier de sa trêve. Il faisait très-froid, et les Praguois avaient grand désh» de retourner à leurs foyers. Ils vouèrent les assiégés au diable, seul capable (Ten venir à bout^ et abandonnèrent l'entreprise, ce dont Coribut fut fort mortifié. La garnison stoïque et facétieuse, de Carlstein fit plusieurs décharges de ses machines , en l'honneur du bouc qui Tavait sauvée.
Pendant ce siège, une grosse armée allemande, commandée par des archevêques, des électeurs et des princes du saint-empire, avait voulu pénétrer en Bohême pour délivrer ceux de Carlstein. Il lui fallut d'abord assiéger Piaweoi où on lança quantité de pigeons et de moineaux
enduits de poit embrasée ; mais ce stratagème échoua. Des paysans, qui 8*étaient réfugiés dans cette ville contre les brigandages des Impériaux, firent une vigoarease sortie, et, passant à travers Tarmée ennemie, tuèrent cinquante hommes et emmenèrent encore des prison, niers. Un des moineaux embrasés alla tomber sur une tente de paille, et mit le feu au camp. L'armée impériale s'agitant pour é.eindre l'incendie, le reste des assiégés de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi éperdu , et le mit en déroute. Sur la houyelle queZiska s'approchait, les Allemands abandonnèrent complètement l'entreprise et quittèrent la province.
* Sigismond désespéré jura d'abandonner la Bohème â ses propres déchirements ; et, voyant que les Moraves s'étaient joints aux Bohémiens contre lui, il fit don de leur province à l'archiduc Albert, son gendre, sous la condition de la réduire. Les Hu&sites de Moravie écrivirent aussitôt à Ziska de venir les secourir ; mais Ziska sentait que la royauté de Coribut était le plus pressant danger, et qu'il fallait le combattre au cœur de la Bohème. Il envoya aux Moraves celui de ses capitaines qu'il esti» mait le plus, Procope le Rasé, qui avait été ordonné prêtre contre son gré dans sa jeunesse, et qui fut depuis surnommé le Grand, à cause de ses exploits militaires. Nous consacrerons une nouvelle série d'épisodes à ce grand homme, qui fut le successeur de Jean Ziska dans le commandement des Taborites , et le continuateur de son œuvre politique. Nous nous bornerons ici à dire qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire digne des leçons de Ziska , et une valeur digne de l'élan des Taborites, dont il partageait les principes les plus ardents. Cependant Ziska marchait vers Prague.* Après avoir veillé à tout et balayé la frontière , il revenait se prendre corps à corps avec le fantôme de la royauté. Il y fut ée»
vancé par un corps de ses Taboritesqui, plus indignés et plus impatients que lui, pénétrèrent de nuit dans la vieUle ville, s'emparèrent de trois maisons, et commencèrent la guerre intestine. Mais ils étaient trop peu nombreux pour avoir le dessus. Ils furent repoussés, tués en partie, et plusieurs, en se retirant, se noyèrent dans la Moldaw. Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné un instant. Il avait espéré dominer Prague sans coup férir, par sa seule présence, et la désabuser par ses conseils de son rêve de monarchie. Le mauvais accueil fait à ses imprudents avant-coureurs lui donnait à réfléchir. Entre les grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le justemilieu qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites ; et lui , qui avait conçu que sa mission se bornerait à défendre la patrie contre l'étranger, il se voyait aux prises au dedans avec deux partis contraires. Sa situation devenait terrible, et il approchait lentement de la capitale, perdu dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que sa mission était finie , et qu'il n'était plus l'homme de ce troisième parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au milieu des deux autres. Si Ziska eut cette angoisse, que les historiens lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une "Révélation de son destin. Cet hqjnme, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel élan à l'invincible taborisme, cet homme était debout. Il était déjà à l'œuvre. De vagues prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la Bohème glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans un autre héros qui, pendant sept ans encore, continuerait son œuvre. Ce héros était Procope le Rasé, Procope le Grand, Procope le Picard •. c'est-à-dire le vrai
1. 11 avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin Loquis, et il •▼ftit sans doate d6 son saint aa moine Prémontré.
TaborKe. Ziska le Calixtin, le médiateur impossible enlre ces partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter quelque éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus qu'à choisir entre l'abandon des siens ou celui de sa propre gloire.
Hésitant à jeter la torche au sein du^ Hussitisme , il envoya des députés à Prague d'abord, pour désavouer l'équipée que ses gens venaient d'y faire ; ensuite pour exhorter le parti calixtin à ne point élire Coribut. // se faisait fortt disait-il, de défendre la Bohême contre r Empereur et contre les grands^ sans qu'il fût besoin qu'un peuple libre s'assujettit à un roi. a Ceux de a Prague répondirent qu'ils étaient bien aises qu'il n'eût a point de part à la dernière irruption des Taborites ; « mais qu'ils étaient fort étonnés qu'il leur déconseillât a Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a « besoin d'un chef. » A cette réponse, Ziska comprit qu'on ne voulait. plus qu'il fût ce chef nécessaire; et, blessé de voir préféré un étranger au bouclier éprouvé de la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement : fai par deux fois délivré ceux de Prague; mais je suis résolu de les perdre, et je ferai voir que je puis également et sauver et opprimer ma patrie. ♦
Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible résolution; et, tout en ravageant sur son chemin les terres des seigneurs catholiques, il marche sur Graditz, qui était réputée calixtine, avec l'intention de la surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être eussent voulu marcher tout de suite sur Prague, commençaient à murmurer. Une nuit qu'ils cheminaienl dans les
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ténèbres, fatigués d'une longue courte, ils refusèient d'aller plus avant. Cet aveugle^ disaient-ils, croit que le jour et la nuit nous sont pareils comme à lui. Ziska leur demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; on lui en nomma un : Jllez donc y mettre le feu pour vous éclairer, reprit-il. Ils lui obéirent, et un peu plus loin ils rencontrèrent Czlnko do Wartemberg et quelques autres grands seigneurs catholiques , qui leur livrèrent un rude combat. Ils en sortirent triomphants comme à l'ordinaire, et plusieurs de ces seigneurs y périrent, après quoi Ziska conduisit les Taborites à Graditz. Celte ville, qui avait une secrète inclination poi^r lui, le reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux de Prague vinrent pour la reprendre, et furent battus. De là, Ziska courut & Czaslaw, et s'en empara sans peine. Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiéter, et, comme à Graditz, ils furent défaits et repoussés.
Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les magistrats résolurent d'envoyer à Ziska pour lui proposer un accommodement; mais les seigneurs calixtins s'y opposèrent, et se firent fort de vaincre le redoutable aveugle. 11 était plus facile de s'en vanter que de le faire.
Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie, pour seconder Procope contre Vévéque de fer, La seule approche de l'armée taborite mit en fuite l'archiduc Albert; et Sigismond, qui le suivait pour assister à ses triomphes , partagea la honte de sa retraite. Jean de fer tint bon ; mais il ne put empêcher Jean Ziska de lui prendre quelques places et d'attirer dans son parti un grand nombre de seigneurs hussites de la Moravie.
Ziska ne s'arrêta pas longtemps dans cette contrée : son système était de dévaster et d'épouvanter, non de conquérir. Il laissa Procope aux prises avec l'évéque, et
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pénétra au cœur de l'Autriehe, où il porta Feffirot et b raine jusqu'aux rives du Dinube. L'archiduc, ayant Barché sur lui, ne le trouva plus^ Ziaka ne risquait jaiaais inutilement une bataille. Ennemi rapide, «audacieux et insaisissable, la promptitude de ses résolutiom le coadutaait là où on l'attendait le moins, et le faisait disparaître, comme par magie, des lieux où on croyait L'attaiiidjre. Il lui suffisait de marquer sa course par des ruines^ et cette manière d'afflublir l'ennemi était la plus sàre pour gagner du temps et ralentir TeCTort de l'invasion^
Tandis qu'on le clierchait vers le Danube, ii étak déjà retourné en Moravie, et y prenait des Cbrteceâàes. A Crerozir, il fut forcé d'en venir aux maias avec Jeai de fer : c'était un adversaire digne de luL Attaqué à Timproviste, au milieu de la nuit, soit opie la situation fut grave, soit que Ziska commençât à douter de son éioiJe, on rap> porte qu1l fut ô|:ouvanté, et que sans Procope il eàt élé défait pour la première fois; mais Procope, blessé au visage, baissa la visière de son casque pour cacher son sang, et, entouré de la troupe d'élite qu'on appelait la cohorte fraternelle, fit des prodiges de valeur. Il se jeta dans la mêlée avec tant de furie, que Ziska, craignant qu'il ne à'engageàt trop avant,, fut forcé de réprimer son ardeur ; puis il retrancha son armée derrière les chariots, et feignit d'attendre le jour pour recommencer le combat. L'évèque, s'étant retiré à Olmutz, et comptant sur un renfijrt d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquiéta pas davantage celte nuit-là. Mais, au point du jour, Ziska avait fait plier bagage : averti par des espions diligents de l'approche des Autrichiens, il était reparti pour la Bohêmc, ravageant, tuant et brûlant tout sur les terres de révéque et dans le pays morave.
Il trouva Graditz retombée au pouvoir des Calixlins. A peine sorti victorieux d'une embuscade que des sei-
giMurs catboHqtres lai avaient tendue , cet homme infatigable, qui tenait tôte à Sigismond et à Tarchiduc au dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans, reprit Graditz, s*erapara de la forteresse de Mlazowitz et de Libochowitz , qu'il rasa sans miséricorde ; passa dans le district de Pilsen, y détruisit Przestitz , Luditz ; et, partout harcelé et poursuivi par les seigneurs catholiques et calixtins, mais assisté par les villes de refuge, après avoir fait une course sur TElbe, il revint s'emparer de Kolin , ville considérable , à douze lieues de Prague.
Les Praguois passèrent l'Elbe pour le combattre ; « mais « Ziska, que Sylvïus yEneas appelle un autre Annibal « pour ses ruses de guerre, au lieu de faire volte-face, « s'enfuit à toute bride, comme s'il eût eu peur, afin de « les att'rer en certain lieu qu'il connaissait bien. Quand « il y fut arrivé, il dit à ses gens : Oii sommes-nous? « — Â Maleschaux^ sur les monta gnes^ lui répondit- « on. — V ennemi est-il loin ? — Non^ il nous poursuit « chaudement y il est dans la vallée, — ^oici le temps ! c dit Ziska ; et, ayant tout disposé pour la bataille , il « harangua ainsi ses soldats, monté sur son chariot : o Mes tréS'Chers frères et mes braves compagnons, « voas voyez que nous sommes attaqués par des gens c que nous avons comblés de bienfaits et sauvés par m deux fois des mains de Sigismond, A présent, par « tf» esprit de domination, ils sont avides de notre « sang. Courage, donc; c'est aujourd'hui un jour dé- « eisif^t où il s'agit^ en vérité^ de vaincre ou de périr, « Il parlait encore, lorsque, averti qu'on voyait flotter « les drapeafix ennemis au bas de la montagne , il donna c lo signal. » Le combat fut acharné ; mais la victoire ne déserta pas l'étendard taborite. Ceux de Prague prirent la fuite, laissant plusieurs milliers des leurs sur le champ
de bataille, « enlre lesquels il y avait un grand nombre a de seigneurs de Bohême. Cette action se passa le S juin 1^2/t. »
Ziska marche aussitôt à Cuttemberg, que ceux de Prague avaient relevée après Tincendie ordonné par Sigismond. Ziska la brûle de nouveau, et se rend à Klattaw qui rappelait avec impatience. Une seconde victoire à peu près semblable, par ses manœuvres et ses résultats, à celles des montagnes de Maleschaux, amène enfin Ziska aux portes de Prague, et cette fois avec la résolution et la certitude de s'en rendre maître.
Mais au moment de tourner leurs armes contre la métropole ^ contre la mère de la patrie^ les gentilshommes de l'armée taborite se sentirent eflfrayés, et reculèrent devant leur entreprise. Les soldats, émus par leurs discours, hésitèrent. Il y avait comme un vague soupçon que Ziska n'agissait plus que pour satisfaire son orgueil, et venger un affront personnel. Pour apaiser le tumulte, le redoutable aveugle monta sur un tonneau do bière, et les harangua ainsi ; « Pourquoi murmurez-vous « contre moi, ô mes compagnons, contre moi qui voi:s « défends tous les jours au péril de ma vie? Suis-je votre « chef ou suis-je votre ennemi? Vous ai-je jamais con- « duits quelque part d'où vous ne soyez sortis vainqueurs? « Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, « si ce n'est moi ? Vous èles riches, vous avez acquis de « la gloire sous ma conduite; et moi, pour récompense a de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne puis a plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en a repens pas, si vous voulez me seconder encore. Je ne a veux point la perte de Prague, et ne pense pas non a plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux a chien aveugle. C'est du vôtre qu'ils ont soif. Ils redou- « tent vos mains invincibles et vos cœurs intrépides.
a Marchons donc à Prague, puisqu'il n'y a plus de milieu, a puisqu'il faut qu'elle ou vous périssiez. Éteignons une a guerre civile qui finira par amener Tennemi au cœur « do la Bohème. Nous aurons pris la ville et chassé les a séditieux avant que Sigismond en ait avis. Il nous sera « alors plus aisé de le vaincre avec peu de gens bien a unis, qu'avec une grosse armée divisée en factions. « Cependant, afin que vous ne me reprochiez rien, con- « sultez-vous. Voulez-vous la paix? J'y consens, mais « craignez de vous en repentir. Voulez-vous la guerre ? « m'y voilà tout prêt, d Cette courte harangue enflamma les Taborites. Us coururent aux armes, et s'avancèrent jusque sous les murailles de Prague, résolus de l'attaquer vigoureusement.
Le parti calixtin était perdu, et il le sentit. Prague était affaiblie par les victoires de Ziska, et Ziska y avait plus de partisans qu'on ne l'avait pensé d'abord. Le sénat et les citoyens ne pouvaient plus s'entendre. L'armée taborite était la plus forte et la mieux trempée que Ziska eût encx)re présentée à ses adversaires. La consternation se répandit dans la ville, et, d'un commun accord, tous les ordres envoyèrent à Ziska maître Jean de Rockizane , prêtre hussite, homme d'un grand talent et d'un grand crédit, dont l'ambition devait causer bien des agitations et des malheurs à cette pairie qu'il venait sauver. Le vieux guerrier, vaincu par son éloquence, consentit à une réconciliation entière, et entra dans la ville avec tous les honneurs du triomphe. On éleva aussitôt un grand monceau de pierres dans le champ où cette paix venait d'être conclue, et on jura sur cette espèce d'autel druidique de se servir des pierres qui le formaient, contre le premier qui rallumerait la guerre civile.
Coribut avait été rappelé par le roi de Pologne, qui voulait se réconcilier et qui se réconcilia en effet avec
l'empereur. L*évèque de fer s'était si bien comporté en Moravie, malgré la ténacité des Taborites et les progrès du Hussitisme, que Tarchiduc avait repris courage, et que Sigismond recouvrait Tespoir de rentrer en Bohème. Le roi de Pologne avait épousé, non la yeuve de Wenceslas comme il en avait été tenté, mais une autre Sophie, fille du grand-duc de Moscovie. L'Empereur avait assisté à ses noces, et Wladislas faisait serment de ne plus envoyer Coribut aux Bohémiens. Mais le jeune homme, prenant goût à cet essai de royauté, rentra secrètement en Bohome, et y fut accueilli comme un bras de plus contre Sigismond. Cette démarche réveilla les méfiances de PEmpereur, et l'engagea à traiter directement avec Ziska. Il lui envoya des ambassadeurs avec des offres magnifiques, dans Tespoir de le séduire, de le tromper peut-être, et de recouvrer la couronne de Bohème, sinon par les armes, du moins par l'intrigue. Il lui offrait le gouvernement du royaume s'il voulait se ranger à son parti et ramener les robelles. « Etrange réduction^ dit, à ce sujet, un histO' rien catholique, qu'un empereur d'une si haute répU" tation en Italie, en Allemagne^ en France, par toute l'Europe, fût contraint de s'abaisser pour recouvrer son royaume, devant un petit gentilhomme^ un aven" gle, un profane, un sacrilège et un scélérat ! »
On dit que Ziska fut ébloui et enivré de ces offres, et qu'il se dirigea aussitôt vers la Moravie avec Coribut et ceux de Prague , comme pour combattre, mais en effet pour traiter de plus près avec Sigismond. Ce peut bien être là une calomnie de plus sur un héros dont les vues ont été si calomniées d'ailleurs.
Quoi qu'il en soit, il semble que la Providence n'ait pas voulu le lancer sur la pente dangereuse de l'ambition personnelle, et qu'elle l'ait soustrait à cetlo lutte pli:s funeste que celle des combats, afin de laisser aux Tubo-
rites lin souvenir sacré, et à la Bohême un nom illustre. Il mourut de la peste qui était dans son armée, aux con fins de la Bohême et de la Moravie, le 11 octobre 1^24. Les uns disent qu*en mourant il ordonna à ses gens de livrer son corps aux corbeaux, aimant mieux passer dans les oiseaux du ciel que dans les vers du sépulcre; d'autres, qu'il leur commanda deTécorçher, et de faire un tambour de sa peau, leur prédisant que le son de ce tambour suffirait pour jeter Tépouvanle dans les rangs ennemis ; et que là où serait la peau de Ziska , là aussi serait la victoire *. Notre auteur met cette version au rang des fables, et j'avais regret à cette circonstance si poétique et si conforme à l'esprit du temps, lorsque je me suis rappelé que Frédéric le Grand assurait, en vers et en prose, dans une lettre à Voltaire, avoir pris ce trésor à Prague, et ravoir emporté à Berlin. M. Lenfant est mort lorsque Frédéric n'était encore que prince royal, c'est-à-dire longtemps avant ses premières conquêtes en Saxe et en Bohême. Nous pouvons donc croire que cette relique conduisit encore les Taborites à la victoire sous le grand Procope, et qu'elle fut respectée jusqu'au moment où elle fut reléguée parmi les curiosités d'un musée national. La massue de Ziska a joué son rôle longtemps après lui. L*empereur Ferdinand l" vit cette grande masse de fer pendue auprès d'un tombeau, et pensant que ce devait être la sépulture de quelque héros, il ordonna à ses courtisans de lui lire Tépitaphe. Personne ne fut assez hardi pour le faire, et il lut lui-même le nom de Ziska. Fi^fi ! dit l'Empereur en reculant, cette mauvaise bête, toute morte qu'elle est depuis un siècle^ fait encore peur aux vivants ! Là-dessus, il sortit de Téglise, et fit atteler
I. Sw amis, dU Kranlzias, fireiU ce qu'il leur avait ordonné et trouvétetU ce qu*U leur atait promiê*
enduits de poix embrasée; mais ce stratagème échoua. Des paysans, qui 8*étaient réfugiés dans cette ville contre les brigandages des Impériaux, firent une vigoureuse sortie, et, passant à travers Farmée ennemie, tuèrent cinquante hommes et emmenèrent encore des prison, niers. Un des moineaux embrasés alla tomber sur une tente de paille, et mit le feu au camp. L'armée impériale s'agitant pour éteindre l'incendie, le reste des assiégés de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi éperdu , et le mit en déroute. Sur la houyeile que -Ziska s'approchait, les Allemands abandonnèrent complètement l'entreprise et quittèrent la province.
- Sigismond désespéré jura d'abandonner la Bohème i ses propres déchirements ; et, voyant que les Moraves s'étaient joints aux Bohémiens contre lui , il fit don de leur province à l'archiduc Albert, son gendre, s(ms la condition de la réduire. Les Hussites de Moravie écrivirent aussitôt à Ziska de venir les secourir ; mais Ziska sentait que la royauté de Coribut était le plus pressant danger, et qu'il fallait le combattre au cœur de la Bohème. Il envoya aux Moraves celui de ses capitaines qu'il esti* mait le plus, Procope le Rasé^ qui avait été ordonné prêtre contre son gré dans sa jeunesse, et qui fut depuis surnommé le Grande à cause de ses exploits militaires. Nous consacrerons une nouvelle série d'épisodes à ce grand homme, qui fut le suc^cesseur de Jean Ziska dans le commandement des Taborites , et le continuateur de son œuvre politique. Nous nous bornerons ici à dire qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire digne des leçons de Ziska , et une valeur digne de l'élan des Taborites, dont il partageait les principes les plus ardents. Cependant Ziska marchait vers Prague.* Après avoir veillé à tout et balayé la frontière , il revenait se prendre corps à corps avec le fantôme de la royauté. Il y fui é^
vancé par un corps de ses Taboritesqui, plus indignés et plus impatients que lui, pénétrèrent de nuit dans la vieille ville y s'emparèrent de trois maisons, et commencèrent la guerre intestine. Mais ils étaient trop peu nombreux pour avoir le dessus. Ils furent repoussés, tués en partie, et plusieurs, en se retirant, se noyèrent dans la Moldaw. Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné un instant. Il avait espéré dominer Prague sans coup férir, par sa seule présence, et la désabuser par ses conseils de son rêve de monarchie. Le mauvais accueil fait à ses imprudents avant-coureurs lui donnait à réfléchir; Entre les grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le justemilieu qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites ; et lui , qui avait conçu que sa mission se bornerait à défendre la patrie contre Tétranger, il se voyait aux prises au dedans avec deux partis contraires. Sa situation devenait terrible, et il approchait lentement de la capitale, perdu dans ses pensées, frappé peut-être de Tidée que sa mission était finie , et qu'il n'était plus Thomme de ce troisième parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au milieu des deux autres. Si Ziska eut cette angoisse, que les historiens lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une Révélation de son destin. Cet hqpime, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel élan à l'invincible taborisme, cet homme était debout. Il était déjà à l'œuvre. De vagues prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la Bohême glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans un autre héros qui, pendant sept ans encore, continuerait son œuvre. Ce héros était Procope le Rasé, Procope le Grand, Procope le Picard *. c'est-à-dire le vrai
4. 11 avait été compromis cl arrêté dans l'affaire de Martin Loqais, et il avait sans doale dû son salât aa moine Prèmoniré.
lii JK4N ZISKA.
en un seul corps, soldats, munitions, armes et bagages, étaient toujours prêts à se former en retranchements mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire. Ils avaient trouvé le secret de se passer de citadelles , en faisant eux-mêmes de leurs camps instantanément, et suivant toutes les combinaisons que leur dictait le génie stratégique deZiska, leurs places de guerre au premier endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre et pour former leurs plans d'attaque ou de défense, des moyens ignorés de Tennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens étaient des lettres, des signes ou des figures qui aidaient chaque soldat à reconnaître le chariot auquel il appartenait, et chaque conducteur de chariot à prendre et à retrouver sa place dans le combat.
 la massue et au fléau ferré des paysans, Ziska ajouta la lance ou f ramée des anciens Grermains, et le bouclier. La lance était longue,. légère, et si maniable, qu'on s'en servait également comme d'une pique ou d'un javelot. Le bouclier était également léger et portatif, bien qu'il fût de la hauteur de T homme. Il était en bois peint, et portait reftigie du calice, avec de belles sentences exprimant la pensée dominante de chaque secte. On le Gxait en terre avec des crocs destinés à cet usager et l'on combattait derrière avec l'arc et l'arbalète. Sans doute le bois de ces légers boucliers était d'une extrême dureté et à l'épreuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manières de combattre étaient devenues si étrangères aux Allemands, qu'ils étaient frappés d'épouvante et ne savaient aucun moyen d'en triompher.
Le redoutable aveugle était toujours monté* sur son char auprès du principal drapeau. Il avait des guides actifs et intelligents qui lui expliquaient Tordre de bataille et la situation des lieux ; et quoiqu'il ne tirât plus l'épée, il conduisait toutes choses avec la promptitude , la pru-
dence, la présence d'esprit, la prévoyance et la pénétration d*un grand général. Sa mémoire était si fidèle, qu il n'avait qu'à entendre le nom du lieu où il se trouvait, pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il Tavait vu en y passant plusieurs années auparavant , jusqu'au moindre détail, jusqu'à un ruisseau, jusqu'à un rocher. Sur le plus simple exposé d'ailleurs, il se représentait si bien la scène, les vallons, les montagnes et les forêts, qu'il ne fit jamais une faute, et ne commanda jamais une manœuvre qui ne fût facile et prompte à exécuter. La lorgnette de Napoléon, qui décida du destin de tant de batailles, méritait bien de devenir célèbre, et de rester l'attribut de ses portraits et de ses statues; mais la cécité divinatoire de Ziska a quelque chose àe plus fatal, de plus merveilleux et de plus formidable encore. On représente la Justice avec un bandeau sur les yeux. Ziska , ce ministre de la justice de Dieu> selon les Taborites, et de la justice humaine do son siècle en réalité , devait comme l'antique Némésis , être aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et aux scènes de désespoir. C'était une sorte d'être abstrait dont la main n'agissait plus et ne se souillait plus dans le sang des victimes, mais dont le nom gouvernait tout et dont l'inspiration faisait tout agir*.
Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats l'adorèrent pour sa douceur, son désintéressement, son calme, son affabilité. Ils ne lui parlèrent jamais qu'en rappelant frère Jean ; et il ne se servit jamais avec eux que du nom de frères. « Il était de moyenne taille, avait « le corps robuste et ramassé, la poitrine large, la tète « grosse, les cheveux ras et châtains, de longues mous- « taches, la bouche grande et le nez aquilin. » // portait toujours la moustache et le costume polonais^ ce qui
I. • 11 est mort avec cetic gloire d'être sorti vainqueur de plusieurs tMtailles et de u'avoir Jamais 6tô vaincu. » Fuiyoae.
pouvait être une particularité dans un pays où ('on avait di) prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'était probablement qu'un retour ou un attachement marqué k l'antique costume ^ave. On vit longtemps à Tabor on portrait qui avait été fait d'après lui de son vivant, et qw pouvait être une belle chose, car le temps d'Albert Durer approchait. Ziska élait représenté tenant d'une main sa massue, de l'autre la tête d'un moine tonsuré. Un ange» debout devant lui, lui présentait le cdMcQ. Des pântures analogues étaient répandues dans toute la Bohème. Sor les portes des villes, sur les murailles, sur les boucliers, partout on voyait des calices grossiers présentés à la foule avide par des anges*. Je m'imagine que ces figures, quelque barbarement peintes qu'elles fussent, devaient avoir un grand caractère, et qu'Albert Durer les vit et en fut frappé. Quelques-unes des gravures sur bots de ce maître semblent être des symboles hussitiques. On y voit* le calice simple et austère dans la main de l'ange, et le calice chargé d'ornements, de perles et de pierreries dans celle de la grande prostituée , symbole de l'église romaine. Les cieux pleuvent dû sang, les ministres ailés de la colère divine y courent siir les nuages. Dans le fond on aperçoit d'affreux supplices, des hommes nus entraînés au sommet d'une montagne et jetés en bas sur les piques et les fourches des soldats. Albert Durer avait embrassé le parti de la réforme. Quoique en véritable artiste de nos joursf et grâce à son talent, il fût bien avec tous les partis, peut-être dans le secret de son âme, toutes ses allégories apocalyptiques avaient-elles leinr sens dans des événements plus récents. Peut-être ces victimes qu'on chasse et qu'on précipite du haut des montagnes
I. C'est ce qai donna lieu à un distique latin dont voici le sens : « ^ Doiiôiuc peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus d'autre die» que Bacchus. s
JJDAN Z[SK\. m
sont-elles des Tabohies immolés par les mineurs de Cnf temberg*. Un personnage empanaché et d'une grande lailte se dessine 'dans le lointain, assistant aux supplices comme Hérode ou Pilate. C'est peut-être Sigismond ou Rosenberg. Ailleurs, on voit des prélats et des monarques qui font torturer,. brûler. et aveugler des martyrs, peutêtre Jean Huss, Jérôme de Prague, Jean de Crasa, Martin Loqui^ et tant d'autres. Je sais qu'on donne à ces planches célèbres des noms tirés de l'histoire de la primitive Église, de l'ancien martyrologe et de l'Apocalypse de saint Jean ; mais de saint Jj&an aux persécutions des hérétiques du quinzième siècle, il y a plus près dans le cerveau d'un de ces hérétiques joannites que de l'Apocalypse aux martyrs de Dioclélien. 11 est certain que les hérésies du moyen âge et de la renaissance ont expliqué admirablement les mystérieuses prophéties de Jean, et qu'aucune autre application satisfaisante ne peut se trouver hors de là : toute l'émotion, toute la poésie de cas révolutions religieuses roule sur l'Apocalypse ; toutes les prédications en furent inspirées, tous les symboles en furent mis au jour et célébrés avec enthousiasme,
a La mort de Ziska mit une grande désolation dans son a armée. On n'entendait que lamentations et murmures a contre la fortune qui avait condamné à la mort un a homme immortel. Les Taborites, après avoir mis tout a à feu et à sang dans les lieux où il était mort conome a pour sacrifier à ses mânes, et lui avoir rendu les hona neurs funèbres, se partagèrent en trois bandes. » La première retint le nom de Taboritey et choisit pour chef Procope le Grand, que Ziska avait institué l'héritier de ses œuvres; la deuxième garda le nom (ÏOrébUe, et mit
I. Ce sont pcQl-ètre aassi des Taborites qui se vengent des eatboliqnes et sacrifient aux mânes de leurs prodics. Il n'y a pas Jusqu'à la longue framce bolictuieuue qui ne se retrouve dans ces compositions.
Hê JEAN ZISKA.
à sa tête Procope le Petit, surnommé ainsi seulement pour le distinguer par Tantithèse que présentait sa stature , car ce fut aussi un grand guerrier ; la troisième bande prit le nom d'Orphelinej pour désigner son deuil, et nomma plusieurs chefs pour témoigner qu'elle n'en trouvait pas un seul en particulier qui fût digne de succéder à Ziska. Ces Orphelins se tinrent toujours dans leurs chariots , dont ils se faisaient un camp, ou plutôt une ville portative. Ils s'imposèrent la loi de ne jamais demeurer ailleurs , et de n'entrer dans les villes que pour les besoins de la guerre et Tapprovisionnement de l'armée. « Ce partage n'empêcha pas que les trois corps ne « s'unissent étroitement quand il s'agissait de la cause « commune. Ils appelaient la Bohème la terre de pro- « mission, et les Allemands, soit Philistins^ soit Ida- « méens^ soit Moahites^ soit Jmalécites^ distinguant « par ces noms ceux des diverses provinces. Les Orphe- « lins et les Orébites tirèrent du côté de la Lusace et de la « Silésie, brûlant et massacrant tout. Procope le Rasé, à « la tête des Taboriles et de ceux de Prague , marcha « vers l'Autriche par la Moravie. » Nous l'y suivrons; car c'est sous les Procope que les Taboriles flrent les plus grandes choses, et rendirent la Bohême la terreur des nations environnantes, de tout le corps germanique et de l'église romaine. C'est sous leur conduite que les Bohémiens furent regardés, non plus comme des hommes, mais comme des démons et des fantômes invincibles. « De sorte qu'il ne s'agissait plus d*anatbématiser, mais « d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de Sa- « tan. » Mais avant de nous engager dans cette nouvelle campagne, nous avons à vous raconter. Mesdames, les aventures de la comtesse de Rudolstadt.
riN DE JbAN ZISKA.
A ALBEHT GRZYMALA.
(Souvenir d'un frère abscm.