‹ Jean Zyska--GabrielChapitre 39 sur 63 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Toujours cliez Ludovic. — Un jardin; illumination dans le fond.

ASTOLFHE, très-agité; GABRIEL, courant

après lui,

GABRIEL, toujours en femme , avec une grande man'

tille de dentelle blanche, Astolphe, où vas4u? qu'as-tu? pourquoi sembles-tu me fuir?

ASTOLPHE

Mais rien, mon enfant; je veux respirer un peu d'air pur, voilà tout. Tout ce bruit, tout ce vin, tous ces parfums échauffés me portent à la tête , et commencent à me causer du dégoût. Si tu veux te retirer, je ne te retiens plus. Je te rejoindrai bientôt.

Pourquoi ne pas rentrer tout de suite avec moi?

ASTOLPHQ.

J'ai besoin d'être seul ici un instant.

Jq comprends. Encore quelque femme?

ASTOLPHE

^h bien ! non ; une querelle , puisque tu veux le savoir. ^U n'étais pas déguisé , tu pourrais me servir de té- *i ; mais j'ai appelé Menrique.

tu crois que je te quitterai? Mais avec qui t'es-tu ^ pris de querelle?

ASTOLPHE

ù le sais le bien : avec Antonio.

lors c'est une plaisanterie, et il faut que je reste

SETTIMIA

Ils font toute colle qu'ils peuvent faire. A quoi \e^^ ^r servent ces deux chevaux fins qui mangent jour et ni- — Mi à l'écurie , et qui n'ont pas la force de labourer ou (. ■ lie traîner le chariot?

BARBE, ironiquement,

A chasser! C'est un si beau plaisir que la chasse!

SETTIMIA

Oui , un plaisir de prince ! Mais quand on est ruin^^^ on ne doit plus se permettre un pareil train.

FRÈRE COME

Elle monte à cheval comme saint Georges.

BARBE

Fi ! frère Côme î ne comparez pas aux saints du parac//s une personne qui ne se confesse pas , et qui lit toute sorte de hvres.

SETTBiiA, laissant tomber son ouvrage.

Comment ! toute sorte de livres ! Est-ce qu'elle aurait introduit de mauvais livres dans ma maison.

BARBE

Des livres grecs, des livres latins. Quand ces livr^^ . ne sont ni le8.Heures du diocèse, ni le saint Évangile» ^^ les Pères de TÉglise, ce ne peuvent être que des li^^^* païens ou hérétiques! Tenez, en voici un des moins ^^ que j'ai mis dans ma poche pour vous le montrer. FRÈRE CÔME , ouvraut le livre.

Thucydide! Oh! nous permettons cela dans les ^ léges... Avec des coupures, on peut lire les auteurs t^' fanes sans danger.

SETTIMIA

C'est très- bien ; mais quand on ne lit que ceux-là^ ^" est bien près de ne pas croire en Dieu. Et n'a-t-elle V^^ osé soutenir hier à souper que Dante n'était pas un aut^"'' impie?

gabuiel.

étais hq^ de toi, et j'admirais, moi aussi, comme tu joues bien la comédie.

ASTOLPHB.

Je ne la jouais pas, j*étais furieux 1 Je le suis encore. Quand j'y pense, la sueur me coule du front.

Il ne t'a pourtant rien dit d'offensant. Il riait ; tout le inonde riait.

ASTOLPHS.

Excepté toi. Tu paraissais souffrir le maclyrc.

C'était dans mon rôle.

ASTOLPHB.

Tu l'as si bien joué que j'ai pris le mien au sérieux , je te le répète. Tiens, Gabriel , je suis un peu fou cotte nuit. Je suis sous l'empire d'une étrange illusion. Je me persuade que tu es une femme, et, quoique je sache le contraire, cette chimère s'est emparée de mon imagination comme ferait la réalité, plus peut-être; car, sous ce costume, j'éprouve pour toi une passion enthousiaste, Craintive, jalouse, chaste, comme je n'en éprouverai certainement jamais. Cette fantaisie m'a enivré toute la soirée. Pendant le souper, tous les regards étaient sur loi ; tous les hommes partageaient mon illusion, tous voulaient toucher le verre où tu avais posé tes lèvres, ramasser les feuilles de rose échappées à la guirlande qui ceint Ion front. C'était un délire ! Et moi j'étais ivre d'orgueil, ^^mme si en effet tu eusses été ma fiancée! On dit que Kenvenuto, à un souper chez Michel-Ange, conduisit son ^lève Ascanio, ainsi déguisé, parmi les plus belles filles fie Florence , et qu'il eut toute la soirée le prix de la l)eauté. Il était moins beau que toi, Gabriel, j'en suis certain... Je te regardais à l'éclat des bougies, avec ta robe blanche et tes beaux bras languissants dont tu semblais

23i GABRIEL.

honteuxy et ton sourire mélancolique dont la candeur contrastait avec l'impudence mal replâtrée de toutes ces bacchantes!... J'étais ébloui! puissance de la beauté et de l'innocence î cette orgie était devenue paisible et presque chaste ! Les femmes voulaient imiter ta réserve, les hommes étaient subjugués par un secret instinct de respect; on ne chantait plus les stances d'Arétin, aucune parole obscène n'osait plus frapper ton oreille... J'avais oublié complètement que tu n'es pas une femme... J'étais trompé tout autant que les autres. Et alors ce fat d'Antonio est venu , avec son œil aviné et ses lèvres toutes souillées encore des baisers de Faustina, te demander un baiser que, moi, je n'aurais pas osé prendre... Alors mille furies se sont allumées dans mon sein : je l'aurais tué certainement, si on ne m'eût tenu de force, et je l'ai provoqué... Et à présent que je suis dégrisé, tout en m'étonnant de ma folie, je sens qu'elle serait prête à renaître, si je le voyais encore auprès do toi.

Tout cela est l'effet de l'excitation du souper. La morale fait bien de réprouver ces sortes de divertissements. Tu vois qu'ils peuvent allumer en nous des feux impurs, et dont la seule idée nous eût fait frémir de sang-froid. Ce jeu a duré trop longtemps, Astolphe ; je vais me retirer et dépouiller ce dangereux travestissement pour ne jamais le reprendre.

ASTOLPHE

Tu as raison, mon Gabriel. Va, je te rejoindrai bientôt.

Je ne m'en irai pourtant pas sans que tu me promettes de renoncer à cette folle querelle et de faire la paix avec Antonio. J'ai chargé la Faustina de le détromper. Tu vois qu'il ne vient pas au rendez-vous, et qu'il se tient pour satisfait.

ASTOLPHE

Eh bien , j*en suis fâché ; j'éprouvais le besoin de me battre avec luil II m'a enlevé la Faustina : je n'en ai pas regret ; mais il Ta fait pour m*humilier, et tout prétexte m'eût été bon pour le châtier.

Celui-là serait ridicule. Et, qui sait? de méchants esprits pourraient y trouver matière à d'odieuses interprétations.

ASTOLPHE

C'est vrai! Périsse mon ressentiment, périssent mon honneur et ma bravoure, plutôt que cette fleur d'innocence ^ui revêt ton nom... Je te promets de tourner l'afTaire en plaisanterie.

Tu m'en donnes* ta parole ?

- ASTOLPHE

Je te le jure 1 { Its se serrent la main»)

Les voici qui viennent en riant aux éclats. Je m'esquive. (A part,) Il est bien temps, moffDieu! Je suis plus troublé, plus éperdu que lui.

(// s'enveloppe dans sa mantille^ Adolphe l'aide à

s'arranger, ASTOLPHE , le serrant dans ses bras.

Ah ! c'est pourtant dommage que tu sois un garçon ! Allons, va-t'en. Tu trouveras ta voiture au bas du perron, par icil.^..

(Gabriel disparaît sotis les arbres^ Astolphe le suit des yeux et reste absorbé quelques instants. Au bruit des rires d'Antonio et de Faustina, il passe la main sur son front comme au sortir d'un rêve.)

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