‹ Jean Zyska--GabrielChapitre 45 sur 63 · ASTOLPHE , SETTIMIA · texte numérisé non relu

ASTOLPHE , SETTIMIA

SETTIMIA, sanglotant.

Maintenant , me direz-yous, enfant dénaturé, i^ourquoi vous agissez de la sorte?

ASTOLPHE

Eh bien , ma mère , je vous supplie do ne pas mo lo

GACniEL -M^

xîemander. Vous savez que je n'ai que !rop dMndulgence dans le caractère, et que ma nature ne me porte ni au soupçon ni à la haine. Aimez-moi, eslimez-moi assez pour me croire : j'avais des raisons de la plus haute importance pour ne pas souffrir une heure de plus ce moine ici.

SETTIMIA

Et il faut que je me soumette à votre jugement intérieur, sans même savoir pourquoi vous me privez de la compagnie d'un saint homme qui depuis dix ans a la direction de ma conscience? Astolphe, ceci passe les limiles de la tyrannie.

ASTOLPHE

Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, je vous le dirai pour faire cesser vos regrets et pour vous montrer entre quelles mains vous aviez remis les rênes de votre Volonté et les secrets de votre âme. Ce cordelier poursuivait ma femme de ses ignobles supplications.

SETTIMÏA.

Votre femme est une impie. Il voulait la ramener au cievoir, et c'est moi qui l'avais invité à le faire.

ASTOLPHE

O ma mère 1 vous ne comprenez pas , vous ne pouvez ^)as comprendre... votre âme pure se refuse à de pareils soupçons!... Ce misérable brûlait pour Gabrielle de lionteux désirs, et il avait osé le lui dire.

SETTIMIA

Gabrielle a dit cela? Eh bien , c'est une calomnie. Une pareille chose est impossible. Je n'y crois pas, je n'y croirai jamais.

ASTOLPHE

Une calomnie de la pari de Gabrielle? Vous ne pensez pas ce que vous dites, ma mère!

2ii GABRIEL.

t SETTIHIA.

Je le pense î je le pense si bien que je veux la confondre en présence du frère Côme.

ASTOLPHE

Vous ne feriez pas une pareille chose , ma mèrel non, vous ne le feriez pas!

SETTIHIA.

Je le ferai ! nous verrons si elle soutiendra son imposture en face de ce saint homme et en ma présence.

ASTOLPHE

Son imposture? Est-ce un mauvais rêve que je fais? Est-ce de Gabrielle que ma mère parle ainsi? Que se passe-t-ii donc dans le sein de cette famille où j'étais revenu, plein de confiance et de piété, chercher Testime et le bonheur?

SETTIMIA

Le bonheur! Pour le goûter, il faut le donner aux autres ; et vous et votre femme ne faites que m' abreuver de chagrins.

ASTOLPHE

Moi! si VOUS m'accusez , ma mère , je ne puis que baisser la tête et pleurer, quoique en vérité je ne me sente pas coupable; mais Gabrielle I quels peuvent donc être les crimes de cette douce et angélique créature?

SETTIMIA

Ah l vous voulez que je vous les dise? Eh bienJ je le veux , moi aussi; car il y a assez longtemps que je souffre en silence , et que je porte comme une montagne d'ennuis et de dégoûts sur mon cœur. Je la hais , votre Gabrielle; je la hais pour vous avoir poussé et pour vous aider tous les jours à me tromper en se faisant passer pour une fille de bonne maison et une riche héritière, tandis qu'elle n'est qu'une intrigante sans nom , sans fortune, sans famille^ sans aveu, et, qui plus est, sans

GABRIEL. 2i5

religion ! Je la hais , parce qu'elle vous ruine en vous entraînant à de folies dépenses, à la révolte contre moi, à la haine des personnes qui m'entourent et qui me sont chères... Je la hais, parce que vous la préférez à moi; parce qu'entre nous deux , s'il y a la plus légère dissidence, c'est pour elle que vous vous prononcez, au mépris de l'amour et du respect que vous me devez. Je la hais...

ASTOLPHE

Assez, ma mère; de grâce , n'en dites pas davantage! vous la haïssez parce que je l'aime , c'est en dire assez.

SETTiMiA, pleurant.

Eh bien , oui 1 je la hais parce que vous l'aimez , et vous ne m'aimez plus parce que je la hais. Voilà où nous en sommes. Comment voulez-vous que j'accepte une pareille préférence de votre part? Quoi ! l'enfant qui me doit le jour, que j'ai nourri de mon sein et bercé sur mes genoux, le jeune homme que j'ai péniblement élevé, pour qui j'ai supporté toutes les privations, à qui j'ai pardonné toutes les fautes; celui qui m'a condamnée aux insomnies , aux angoisses , aux douleurs de toute espèce , et qui , au moindre mot de repentir et d'affection , a toujours trouvé en moi une inépuisable indulgence, une miséricorde infatigable : celui-là me préfère une inconnue, une flUe qui l'excite contre moi , une créature sans cœur qui accapare toutes ses attentions , toutes ses prévenances , et qui se tient tout le jour vis-à-vis de moi dans une attitude superbe, sans daigner apercevoir mes larmes et mes déchirements, sans vouloir répondre à mes plaintes et à mes reproches, impassible dans son orgueil hypocrite, et dont le regard insolemment poli semble me dire à toute heure : — Vous avez beau gronder, vous avez beau gémir, vous avez beau menacer, c'est moi qu'il aime , c'est moi qu'il respecte , c'est moi qu'il craint 1 Un

iin GADRIEL.

fDOt do ma bouche , un regard de mes yeux , le feront tomber à mes genoux et me suivre, faliût-il vous abandonner sur votre lit de mort , fallôt-ii marcher sur votre corps pour venir à moi î Mon Dieu , mon Dieu ! etils*étonne que je la déteste, et il veut que je Fàime ! {Elle sanglote). A6T0LPHB, qui tt écouté sa mère dans un profond silence, les bras croisés sur sa poitnne.

jalousie de la femme 1 soif inextinguible de domination I Est-il possible que tu viennes mêler ta détestable influence aux sentiments les plus purs et les plus sacrés de la nature 1 Je te croyais exclusivement réservée aox vils tourments des âmes lâches et vindicatives. Je t'avais vue régner dans le langage impur des courtisanes; et, dans les ardeurs brutales de la débauche , j'avais lutté moi-même contre tes instincts féroces qui me rabaissaient à mes propres yeux. Quelquefds aussi, ô jalousie! je t'avais vue de loin avilir la dignité du lien conjugal, et mêler à la joie des saintes amours les discordes bonteiises , les ridicules querelles qui dégradent également celui qui les suscite et celui qui les supporte. Mais je n'aurais jamais pensé que dans le sanctuaire auguste de la famille , entre la mère et ses enfants (lien sacré que la Providence semble avoir épuré et ennobli jusque cbei la brute), tu osasses venir exercer tes fureurs! Odéplo* rable instinct, funeste besoin de souffrir et de faire souffrir! est-il possible que je te rencontre jusque dans le sein de ma mère 1 (// cache son visage dans ses mains et dévore ses larmes.}

sETTiMiA essuie les siennes et se lève.

Mon fils , la leçon est sévère ! Je ne sais pas jusqu'à quel point il sied à un fils de la donner à sa mère; mais, de quelque part qu'elle me vienne , je la recevrai comme une épreuve â laquelle Dieu me condamne. Si je l'ai méritée de vous , elle est assez cruelle pour expier

tous les torts qœ yoos pourez avmr à «me reprocher.

( Elle veut te retirer.)

ASTOLPHB, tâchant de la retenir.

Pas ainsi, ma mère, ne me quittez pas ainsi. Vous souffrez trop , et moi aussi !

SBTTDIIA.

Laissez-moi me retirer dans mon oratoire , Astolpbe. ]*ai besoin d'être seule et de demander à Dieu si je dois jouer ici le rôle d'une mère outragée ou celui d*une esclave craintive et repentante. (Elle sort.)

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