LE PRÉCEPTEUR, GABRIEL, MARC
LE PRÉCEPTEUR
mon cher enfant 1 mon noble Gabriel! Je vous remercie de ne pas vous être méfié de moi. Hélas! que de chagrins et de fatigues se peignent sur votre visage!
MARC
N'est-ce pas, monsieur l'abbé? C'est ce que je disais tout à l'heure.
Ce brave serviteur! Son dévouement est toujours le môme. Va te jeter sur ton lit, mon ami, je t'appellerai pour reconduire l'abbé quand il sortira.
MABC.
J'irai pour vous obéir, mais je ne dormirai pas.
(// sort*)
LE PRÉCEPTEUR
Oh ! ce pauvre petit Mosca I que de chemin il m'a fait faire I Depuis le Colisée , où il a découvert vos traces , jusqu'ici , il m'a promené durant toute la soirée. D'abord il m'a mené au Vatican... puis à un cabaret, vers la place Navone; là j'avais renoncé à vous trouver, et luimême s'était couché , harassé de fatigue , lorsque tout à coup il est parti en faisant entendre ce petit cri que vous connaissez , et il s'est tellement obstiné à votre porte , qu'à tout hasard je l'ai fait passer par le guichet.
Je l'aime cent fois mieux depuis qu'il m'a fait retrouver un ami. Mais qui vous amène à Rome, mon cher abbé?
LE PRÉCEPTEUR
Le désir de vous porter secours et la crainte qu'il ne vous arrive malheur.
ÛABRIÈL.
Mon grand-père est fort irrité contre moi?
LE PRÉCEPTEUR
Vous pouvez le penser. Mais vous êtes bien caché , et maintenant vous êtes entouré de protecteurs dévoués. Aatdphe est ici.
Je le sais bien.
LE PRÉCEPTEUR
Je me suis lié avec lui ; je voulais savoir si cet homme vous était véritablement attaché... Il vous aime, j'en suis certain.
Je sais tout cela , mais ne me parlez pas de lui.
LE PRÉCEPTEUR
Je veux vous en parler, au contraire, car il mérite son pardon à force de repentir.
Oui , je sais qu'il se repent beaucoup !
LE PRÉCEPTEUR
L'excès de Tamour a pu seul l'entraîner dans les fautes dont votre abandon Ta trop sévèrement puni.
Écoutez, mon ami, je sais mieux que vous les moindres démarches, les moindres discours, les moindres pensées d'Astolphe. Depuis trois mois , j*erre autour de lui comme son ombre, je surveille toutes ses actions , et j'ai même entendu mot pour mot de longs entretiens que vous avez eus avec lui...
LE PRÉCEPTEUR
Quoi! voiis me saviez ici, et vous n*osiez pas vous conGer à moi?
Pardonnez-moi , le malheur rend farouche.. .
LE PRÉCEPTEUR
Et vous étiez ce soir au Colisée en môme temps que nous?
Non, mais je vous écoutai la semaine dernière aux Thermes de Dioclétien. Ce soir, j'ai bien été au Colisée» mais je n'y ai rencontré qu'Antonio Yezzonila. Je me suis pris de querelle avec lui , parce qu'il avait à peu près deviné mon sexe. Je ne sais s'il ne mourra pas du coup que je lui ai porté. Eu toute autre circonstance» il m'eût ôté la vie; mais j'avais quelque chose à accomplir, la destinée me protégeait. Je jouais mon dernier coup de dé. J'ai gagné la partie contre le malencontreux obotacle qui venait se jeter dans mou chemin. C'est une
victime de plus sur laquelle Âstolphe asseoira rédiiicc) ae sa forlune.
LE PRECEPTEUR
Je ne vous comprends pas, mon enfant!
Astolphe vous expliquera tout ceci demain malin. Demain je quitterai Rome.
LE PRÉCEPTEUR
Avec lui, sans doute? /
Non , mon ami ; je quitte Astolphe pour toujours.
LE PRÉCEPTEUR
Ne savez-vous point pardonner? C'est vous-même que vous allez punir le plus cruellement.
Je le sais, et je lui pardonne dans mon cœur ce que je vais souffrir. Un jour viendra où je pourrai lui tendre une main fraternelle; aujourd'hui je ne saurais le voir.
LE PRÉCEPTEUR
Laissez-moi l'amener à vos pieds : quoique l'heure soit fort avancée , je sais que je le trouverai debout ; il a pris un déguisement pour vous chercher.
A rh€ure qu'il est, il ne me cherche pas. Je suis mieux informé que vous, mon cher abbé; et, lorsque vous entendez ses paroles, moi j'entends ses pensées. Écoutez bien ce que je vais vous dire. Astolphe ne m'aime plus. La première fois qu'il m'outragea par un soupçon injuste , jo compris qu'il blasphémait contre l'amour, parce que son cœur était las d'aimer. Je luttai longtemps contre cette horrible certitude. A présent, je ne puis plus m'y soustraire. Avec le doute , Tingratitude est entrée dans le cœur d'Astolphe , et, à mesure qu*il tuait notre amour par SOS méfiances, d'autres passions sont venues chez
lui peu à peu , et presque à son insu , prendre la place dô celle qui s'éteignait. Aujourd'hui son amour n*e^ plus qu'un orgueil sauvage, une soif de vengeance et de domination ; son désintéressement n*est plus qu'une ambition mal satisfaite, qui méprise l'argent parce qu'elle aspire à quelque chose de mieux... Ne le défendez pas! lésais qu'il se fait encore illusion à lui-même, et qu'il n'a pa» encore envisagé froidement le crime qu'il veut commettre ; mais je sais aussi que son inaction et son obscurité lui pèsent. Il est homme ! une vie toute d'amour et de recueillement ne pouvait lui suffire. Cent fois dans notre solitude il a rêvé , malgré lui , à ce qu'eût été son rôle dans le monde si notre grand-père ne m'eût substitué à lui ; et aujourd'hui , quand il songe à m'épouser, quand il songe à proclamer mon sexe, il ne songe pas tant à s'assurer ma Gdélité qu'à reconquérir une place brillante dans la société, un grand titre, des droits politiques, la puissance en un mot, dont les hommes sont plus jaloux que de l'argent. Je sais qu'encore hier, encore ce matin peut-être, il repoussait la tentation et frémissait à l'idée de commettre une lâcheté ; mais demain , mais ce soir peut-être il a déjà franchi ce pas , et le plus grossier appât offert à sa jalousie lui servira de prétexte pour fouler aux pieds son amour et pour écouter son ambition. J'ai vu venir l'orage, et, voulant préserver son honneur d'un crime et ma liberté d'un joug, j'ai trouvé un expédient. J'ai été trouver le pape; j'ai feint une grande exaltation de piété chrétienne ; je lui ai déclaré que je voulais vivre dans le célibat, et j'ai obtenu de lui que, pour ne pas exposer mon héritage à sortir de la famille , Astolphe serait mis en possession à ma place à la mort de mon' grand-père. Le pape m'a écouté avec bienveillance ; il a bien voulu tenir compte des préventions de mon grandpère contre Astolphe , et de la nécessité de ménager ces
GADRfEL. 3il
préventions. Il m*a promis le secret , et m*a donné une garantie pour l'avenir. Ce papier, signé ce soir ibëfib^, est déjà dans les mains d'Astolphe.
Astolphe n'en fera point usage , et viendra le lacérer à vos pieds. Laissez-moi l'aller chercher, vous dis-je. Il est possible que vos prévisions soient justes, et qu'un jour vienne où vous aurez raison de vous armer d'un grand courage et d'une rigueur inflexible; mais en attendant, ne devez- vous pas tenter tous les moyens de relever cette âme abattue , et de reconquérir ce bonheur si chèrement disputé jusqu'à présent? L'amour, mon enfant, est une chose plus grave à mes yeux (aux yeux d'un pauvre prêtre qui ne Ta pas connu !) qu'à ceux de tous les hommes que j'ai rencontrés dans ma vie. Je vous dirais presque, à vous autres qui êtes aimés, ce que le Seigneur disait à ses disciples : ce Vous avez charge d'âmes. » Non, vous n'avez pas. possédé l'âme d'un autre sans contracter envers elle des devoirs sacrés, et vous aurez un jour à rendre compte à Dieu des mérites ou des fautes de cette âme troublée , dont vous étiez vous-même devenu le juge , l'arbitre et la divinité I Usez donc de toute votre influence pour la tirer de l'abîme où elle s'égare; remplissez cet^ tâche comme un devoir, et ne l'abandonnez que lorsque vous aurez épuisé tous les moyens delà relever.
Vous avez raison, l'abbé; vous parlez commo un chré. tien , mais non comme un homme! Vous ignorez que, làoù l'on a régné par l'amour, on ne peut plus régner par la raison ou la morale. Cette puissance qu'on avait alors, c'était l'amour qu'on ressentait soi-même , c'est-à-dire la foi , et l'enthousiasme qui la donnait et qui la rendait infaillible. Cet amour, transformé en chanté chrétienne
3li GABRIFL.
r« fp éloquence philosophique, perd toule sa puis.^ance, et Ton ne termine pas froidement l'œuvre qu'on a commencée dans la fièvre. Je sens que je n'ai plus en moi les moyens de persuader Aslolphe , car je sens que le but de ma vie n'est plus de le persuader. Son âme est tombée au-dessous de la mienne; si je la relevais, ce sepait mon ouvrage. Je l'aimerais peut-être comme vous m'aimez ; mais je ne serais plus prosternée devant l'être accompli, devant l'idéal que Dieu avait créé pour moi. Sachez, mon ami , que l'amour n'est pas autre chose que l'idée de la supériorité de l'être qu'on possède, et, cette idée détruite , il n'y a plus que l'amitié.
LE PRÉCEPTEUR
L'amitié impose encore des devoirs austères; elle est capable d'héroïsme, et vous ne pouvez abjurer dans le même jour l'amour et l'amitié!
Je respecte voire avis. Cependant vous m'accorderez le reste de la nuit pour réfléchir à ce que vous me demandez. Donnez-moi votre parole de ne point informer Astolphe du lieu de ma retraite.
LE PRÉCEPTEUR
J'y consens , si vous me donnez la vôtre de ne point quitter Rome sans m'avoir revu. Je reviendrai demain matin. '
Oui , mon ami , je vous le promets. L'heure est avancée, les rues sont mal fréquentées, permettez que Marc vous accompagne.
LE PRÉCEPTEUR
Non , mon enfant, cette nul cle carnaval tient la moitié de la population éveillée; il n'y a pas de danger. Marc a probablement fini par s'endormir. N'éveillez pas ce bon vieillard. A demain l que Dieu vous conseille!...
Gx\BRIEL. 313
Que Dieu vous accompagne ! A demain I (Le précepteur sort. Gabriel V accompagne jusqu'à la
porte et revient, )