SCÈNE IV Le même, Gaston
GASTON (grave, s "approchant d'Albert) ALBERT (sèchement)
GASTON Tu ne me donnes pas la main?
ALBERT
Non.
Pourquoi?
ALBERT (brusquement) Entends-tu ce que dit le monde?
GASTON Je l'entends beaucoup, beaucoup trop même, mais je l'écoute peu.
ALBERT
Tu as tort. Lorsque le monde éclabousse une femme d'un nom d'homme, il est du devoir de cet homme de défendre celle qu'on accuse.
GASTON Ceux qu'on accuse à tort n'ont pas à se défendre — et le monde peut parler.
ALBERT (violemment)
Eh bien, je ne veux pas moi qu'il parle, tu m'entends; je ne veux pas qu'il dise : M. Gaston de Cléry est l'amant de la comtesse de Morteroche.
GASTON (froidement) Ah! il dit cela?
ALBERT
Eh bien, que dis-tu, toi?
GASTON
Je dis qu'il faut le laisser dire.
ALBERT
Même s'il dît vrai?
GASTON
Même s'il dit vrai. As-tu parlé de cela à ta femme?
ALBERT
Oui, elle m'a répondu comme dans les comédies : je ne veux pas me défendre.
GASTON
C'est très bien dit, je n'ai qu'à l'imiter, et toi — tu feras ce que tu voudras.
ALBERT
Ce que je veux, c'est savoir ; c'est m'enfoncer dans la tête ou l'en rejeter tout de suite ce soupçon que le monde me soufîle à voix basse, à toute heure. Ma femme, Christine, je l'aime, entends-tu? je veux l'avoir à moi, à moi seul, je l'ai payée de mes angoisses, de mes doutes, de cette attente de deux mois dont j'ai le cœur broyé. Réponds-moi, réponds-moi.
Je n'ai rien à dire.
Réponds-moi.
Je n'ai rien à dire.
GASTON
ALBERT (brutalement)
GASTON