SCÈNE H Gaston, Albert, Christine
Gaston Au revoir, madame, je vous laisse; à plus tard, toi !
ALBERT
A plus tard. (Silence.) Christine, c'est moi, ce n'est que moi qui veux vous voir, vous parler, savoir enfin si votre attitude n'est pas un jeu pour me punir, s'il est vrai que tout s'est brisé entre nous depuis la malencontreuse visite d'il y a deux mois.
CHRISTINE
Malencontreuse visite, en effet; vous n'avez pas l'exagération facile Cette malencontreuse visite n'avait rien de criminel en elle-même, je le sais, mais l'idée de la faire prouvait que vous aviez assez du... hors-d'œuvre du mariage, et j'en ai été blessée irrémédiablement, vous devez le comprendre ; pourquoi venir me demander alors d'oublier ce que vous savez inoubliable ?
ALBERT
Parce que vous m'avez aimé, parce que vous ne pouvez pas ainsi briser notre vie à tous les deux; il n'y a rien d'inoubliable; aimer c'est oublier tout ce qui n'est pas l'amour, et nous pouvons aimer encore, Christine; hors de là, tout est folie ; on ne détruit pas l'avenir parce qu'il y a une tache dans le passé; on ne s'arrête pas sur la route parce qu'on a buté du pied contre un caillou, voyons, écoutez-moi, je me mets à vos pieds, vous êtes celle que j'aime... Mais vous ne sentez donc plus rien, vous?
CHRISTINE Je sens le vide et la solitude; je vous aurais pardonné peut-être encore si vous n'étiez pas retourné chez cette femme...
ALBERT
Par dépit, par désespoir, oui, j'y suis retourné; chassé par vous, j'ai voulu consommer ma première faute, mais je ne l'aimais pas, je ne l'aime pas, vous dis-je, et je suis revenu dégoûté d'elle, parce que je sentais qu'ici seulement il y avait le calme, la pureté, le repos...
CHRISTINE
J'étais l'hôtellerie où l'on se délasse après une longue marche, n'est-ce pas? Vous songez à moi lorsque vous êtes fatigué, et vous m'appelez comme vous appelez votre valet, — pour qu'il vous donne vos pantoufles? Rompons-là, monsieur; cet entretien n'aboutirait qu'à rouvrir d'anciennes blessures ; laissez-les tenter de se fermer, ne leur faites pas de mal. Sur toutes choses passées je tente d'endormir ma vie, et si je souffre, c'est d'une douleur lente à laquelle vous n'avez pas le droit de toucher, elle est bien à moi.
(Elle se lève fiévreusement.)
ALBERT
Vous êtes impitoyable, et doucement, avec votre rancune, vous me poussez à des folies et à des désespoirs.
CHRISTINE Vous pensez trop à vous, monsieur.
ALBERT Est-ce ma faute?
CHRISTINE Vos folies et vos désespoirs ne pourront effacer ce que vous avez fait.
ALBERT (impatienté)
Ce que j'ai fait s'éloigne dans le passé; je vous demande l'oubli; si vous n'avez rien gardé pour moi, madame, c'est qu'un autre...
CHRISTINE (très calme)
Prenez garde; vous allez être brutal.
ALBERT (violent)
...Et cet autre, c'est Gaston de Cléry ; tout le monde le dit, tout le monde le sait, et votre rancune, la voilà; votre obstination, la voilà! Vous ne m'aimez plus, mais c'est parce que vous avez porté votre amour autre part! Mais répondez donc, je vous en supplie; défendez-vous!
CHRISTINE
Il no me plaît pas de vous répondre et je ne me donnerai pas la peine de me défendre. (Elle sort.)