SCENE VI Les mêmes, moins GASTON
ALBERT
Madame, à vous entendre, je comprends que l'on meure de rire. Votre sang-froid m'a rendu le mien; je vous écoute; développez cette théorie en attendant que je brûle la cervelle à votre amant.
CHRISTINE Ce sera facile à faire; il ne se défendra pas.
ALBERT Nous verrons
CHRISTINE
Vous verrez. Il ne se défendra pas ; s'il vous tuait, on dirait que je suis complice.
ALBERT (ironique) Vous êtes adorable !
CHRISTINE
J"ai un amant;- je l'ai pris le jour où vous avez été chez Jeanne Bijou, votre maîtresse; je suis veuve de vous, donc, libre de me faire aimer par qui je veux.
ALBERT
Libre de me faire la risée de tous, de me mettre dans le coin comme un enfant qui n'est pas sage.
CHRISTINE Libre de demander à un autre ce que vous n'avez pas voulu me donner ; libre de disposer de mon cœur, que vous avez rejeté après l'avoir brisé.
ALBERT Les morceaux en sont bons, paraît-il?
CHRISTINE
Vous ne savez pas, vous autres, comment nous arrivons dans le mariage. Pendant toute une jeunesse, nous nous sommes gardées pour un être inconnu que nos rêves faisaient beau, tendre, caressant. Nous le voulions noble, fort, assez puissant pour nous dominer en nous aimant bien, assez doux pour que sa domination fut imperceptible. Nous songions que, la main dans la main, nous traverserions la vie avec lui, comme un sentier plein de parfums où les pas sont lents, où les baisers sont adorables. Et lorsqu'il est venu à nous, l'inconnu, que nous avons entendu sa voix nous dire : « C'est moi », nous avons cru défaillir tant nous avions de bonheur !
ALBERT (ironique) Et nous?
CHRISTINE
Et vous, que nous choisissons pour maître et que nous nous promettons d'aimer, d'envelopper de tendresse, vous arrivez avec des mots qui mentent
et des regards qui trompent. Nous sommes si faciles à tromper; nous ne demandons qu'à vous croire, en somme, et quand vous venez, les yeux encore cernés par la dernière nuit blanche, nous pensons que c'est d'avoir pleuré pour nous. Vous nous apportez les reliefs de votre cœur et nous n'avons de vos sourires que ce qu'ont bien voulu nous laisser vos maîtresses.
ALBERT
Il est plaisant que ce soit moi qui essuie en ce moment vos reproches et vous devez me trouver risible de les accepter. Finissons-en.
CHRISTINE Alors, vous allez provoquer monsieur de Cléry i
ALBERT (ironiquement)
Assurément.
CHRISTINE Et si monsieur de Cléry vous tue?
ALBERT
J'aurai eu toutes les chances.
CHRISTINE Et après?
ALBERT
Après, j'imagine que les choses du monde me gêneront peu. Vous serez libre.
CHRISTINE Et si vous tuez Gaston?
ALBERT C'tst que le hasard n'est pas trop injuste, et je serai vengé.
CHRISTINE De qui ?
ALBERT De lui.
CHRISTINE Et moi qui vous ai offensée?
ALBERT
Vous n'aurez plus votre amant, cela me suffit; au moins ne serai-je ni rabaissé, ni ridiculisé.
CHRISTINE
Ah! le ridicule! Vous ne voyez que cela, vous autres. La peur d'être ridicule vous ferait commettre toutes les iniquités et toutes les folies. Ridicule! Ah! cela tue, dit-on? cela fait qu'on se tue, voilà tout. Ridicule! mais c'est nous qui le sommes, à toute heure, de tenter de nous faire comprendre, de nous mettre à vos pieds, d'immoler notre pureté, nos rêves, nos tendresses, à vous qui ne savez pas comment l'on aime !
ALBERT
Ce n'est pas vous qui nous l'enseignerez, je pense; j'ai commis une faute ; je l'ai regrettée et la regrette encore ; je suis venu vers vous, mains jointes, implorant l'oubli... Que m'avez- vous répondu? — Que vous ne vouliez pas vous défendre et que vous aviez un amant.
CHRISTINE (doucement, comme en rêve, regard fixe) Oui, c'est vrai, je vous ai répondu cela, oui, c'est... vrai.
ALBERT (fébrilement)
C'est vrai, vous le dites encore; mais en réalité, madame, vous devez vous étonner que je reste ainsi, calme devant vous (crescendo), sans rien dire, sans crier de colère...
CHRISTINE
Non... non... je ne m'étonne pas... car, écoutez! Lorsque je vous ai dit que monsieur de Cléry est mon amant, vous ne m'avez pas crue... (Elle va vers la porte, puis, violemment :) Et VOUS ne pouviez me croire !