SCÈNE VI JEANNE, Gaston
( Jeanne a été arrêtée au fond du théâtre par Gaston qui la ramène, après s'être un instant
caché).
Gaston
Laissons-les partir, je voudrais vous parler. 'A part) Attends-toi, c'est mon tour!
(Le major et Frledmann se retirent. — Jeu de scène).
JEANNE
Je vous écoute, vous ne craignez pas le monde?
GASTON
Non; puis, vous pourrez toujours vous masquer. J'ai beaucoup pensé à notre conversation de tout à l'heure. Je ne sais pas ce que vous voulez de moi, mais il y a au fond de votre esprit quelque chose que vous ne dites pas, qui me trouble et que je ne puis saisir.
JEANNE Ah!
GASTON (s'approchanti
Oui, vous me parliez plus doucement et il me semblait...
JEANNE Il vous semblait ?
GASTON
Que sous votre froideur il y avait un peu de bienveillance; vous ne me traitez pas comme les autres...
JEANNE Je vous ai dit pourquoi.
GASTON
Vous m'avez dit aussi : soyons camarades. C'est si difficile d'être camarade, avec vous !
JEANNE
Tiens, mais c'est une déclaration. Gare à l'homme d'esprit! (Ace moment entre Albert qui reste caché derrière un bouquet de palmiers.)
ALBERT (à part, effaré) Jeanne Bijou !
GASTON (à Jeanne)
Il n'y a pas d'homme d'esprit, il y a un homme qui vous aimait au point de vous détester, qui se mentait à lui-même et qui se rend aujourd'hui, vaincu !
JEANNE Que dirait la comtesse de Morteroche si elle vous entendait?
GASTON
Ne parlons pas de la comtesse, je ne l'ai jamais aimée, parlons de nousmêmes ; laissez-moi vous aimer, Jeanne, pensez que vous n'avez aimé personne jusqu'ici; oubliez que le passé existe...
JEANNE Mais vous parlez comme un collégien !
GASTON
Eh bien, oui, si vous voulez! je parle comme je sens, comme je puis, écoutez-moi.
JEANNE
Je veux bien vous écouter, mon ami, mais notre souper... de garçons?
GASTON (se penchant vers elle) De garçons? pas trop n'est-ce pas ? (ils sortent )