ACTE II, SCÈNE IV. u
Souvenir glorieux! destin digne d’envie!
Heureux après sa mort, heureux pendant sa vie ,
Si Duguesclin , seigneur, a connu les revers,
Votre aïeul Edouard jadis brisa ses fers....
( Tant la haine aux grands cœurs fut toujours étrangère ! ) Ce qu’a fait Edouard, on vous l’aurait vu faire —
Et Valois aujourd’hui ne peut craindre un refus ,
Lorsqu’il a dans ses vœux compté sur vos vertus.
Prince, vous le savez ; une simple bergère,
Du ciel qui la guidait docile messagère ,
Incapable de feinte , incapable d’effroi ,
Ainsi que Duguesclin , fut l’appui de son roi.
Le sort, ainsi que lui, la jeta dans les chaînes....
( Qui peut fixer du sort les faveurs incertaines? )
Mais tant de nobles faits , et tant d’heureux exploits Sur l’àme d’un héros n’ont pu perdre leurs droits.
Ah ! faut-il qu’une lâche et perfide imposture S’efforce de ternir une vertu si pure !
Fidèle à sa patrie et soumise à son Dieu ,
Aux conseils , aux combats, en tout temps, en tout lieu ( J’en atteste l’honneur ), j’ai vu briller en elle Un courage au-dessus d’une simple mortelle.
Un vain prestige enfin eût-il trompé nos yeux ,
Qui sauve son pays est inspiré des cieux....
Si j’en dois cependant croire la renommée ,
L’avis de vos conseils , les cris de votre armée Sollicitent de vous un ordre trop fatal;
On dit qu’au nom du ciel, un sanglant tribunal ,
Trop souvent redoutable à l’inuocence même ,
' S’apprête à la frapper d’un coupable anathème.
Mais , prince , puis-je ici m’expliquer sans détour ?
De quel droit prétend-on attenter sur ses jours ?
Si l’intérêt des cieux , si leur cause sacrée Aux juges de la foi veut qu’elle soit livrée,'
La justice à son tour veut qu’à ses ennemis Le choix du tribunal ne puisse être remis.
Mais , si de la vengeance et surtout de la crainte Le cœur d’un chevalier ne peut sentir l’atteinte ,
Si le duc de Bedford , en loyal enDemi ,
Ne veut point se montrer généreux à demi.
Je viens, au nom de Charle et de la France entière , Proposer la rançon d’une illustre guerrière :
J’attends votre réponse -, et je ne veux , seigneur,
Pour arbitre avec vous choisir que votre honneur.
LE DUC DE BEDFORD
Prince, si le destin, favorable à ma gloire ,
M’avait livré Dunois trahi par la victoire ,
Je lui rendrais, sans crainte et sans ressentiment,
Le fer , de ses hauts faits honorable instrument.
Mais , puisqu’un nom sacré , dont Valois s’autorise, D’une obscure mortelle a couvert l’entreprise.
C’est à d’autres qu’à moi , c’est aux ministres saints
De juger si le ciel inspira ses desseins
Toutefois, je réprime une juste colère :
Charles n’est rien pour moi , prince ; je veux complaire Au héros , qu’à regret je vois marcher sous lui....
Prêt à remplir vos vœux, je peux dès aujourd’hui