ACTE III, SCÈNE V. 5i
Où la paix des autels vous ouvre un port tranquille. Prononcez.
JEANNE D’ARC avec noblesse.
Voilà donc l’espoir qui m’est permis?
Un exil , au milieu de tous mes ennemis !
Irai-je , errante , hélas! le long de la Tamise,
Comme l’Hébreu , banni de la terre promise Et de ses pleurs baignant un rivage étranger,
Flatter mes longs ennuis d’un rêve mensonger,
L’œil sans cesse tourné vers les bords de la France ? Eh! qui peitt oublier les lieux de sa naissance!
O champs de Vaucouleurs ! 6 berceau de mes jours! Puissent mes tristes yeux se fermer pour toujours , Avant que de mon cœur votre image effacée Cesse, pour un moment, d’occuper ma pensée!... Mais à quel prix , seigneur , serait-il acheté Cet exil , qui par vous m’est ici présenté !
Moi ! je désavoùrais le Dieu qui m’a choisie !
Et mon cœur , démentant la gloire de ma vie , Céderait lâchement à la peur de la mort !...
Je reste dans les fers et j’attendrai mon sort,
LE DUC réprimant une colère qui s’augmente par degrés.
Ainsi donc , dédaignant ma facile indulgence ,
Des ministres sacrés vous bravez la vengeance? Songez-y bien, un mot ou vous sauve, ou vous perd.
JEANNE D’ARC, avec une noble fermeté.
Je le sais.... Mais , seigneur , parlons à cœur ouvert. Votre maiu, dès long-temps, aurait brisé ma chaîne,
53 " JEANNE D’ARC
(J’ose le croire au moins, ) si d’une indigne haine Les conseils insensés n’entraînaient votre cœur.
On veut ma mort ! On croit que , désormais vainqueur, Vous allez de la France embrasser la conquête :
Quoi! mon bras est-il donc le seul qui vous arrête! Ouvrez les yeux ; en vain le superbe étranger Se flatte d’affermir son règne passager :
Des revers d’un moment la France trop punie,
La France autour du trône aujourd’hui réunie ,
Déjà de ses enfans voit l’innombrable essaim A la voix de l’honneur se presser sur son sein :
Déjà de vos succès le terme se prépare !....
Mais de mes sens émus quel feu divin s’empare?
Le ciel parle; le ciel , pour la dernière fois,
Par ma bouche aujourd’hui vous révèle ses lois. Ecoutez!...
LE DUC avac un emportement plus marqué.
Osez-vous d’une voix téméraire,
Affronter ma puissance et tenter ma colère? ,
JEANNE D’ARC 3c même.
Écoutez !... le soleil n’aura pas dans son cours De l’automne cinq fois renouvelé les jours ,
Lorsqu’aux pieds de ce Dieu , notre juge suprême,
Sans pompe , sans pouvoir, vous paraîtrez vous-même. C’est ici, qu’arrêtant l’essor d’un vain orgueil La main du Tout-Puissant marqua votre cercueil :
Vous ne reverrez plus le palais de vos pères ;
Vos cendres dormiront aux rives étrangères....