Jeanne d'Arc;
d'Arc. Elle méprisa la voie hiérarchique. Elle disait qu'elle communiquait directement avec Dieu et les Saints. Un pape n'en dirait pas tant; surtout un pape n'en aurait pas dit autant en ce temps-là ; il ne décidait souverainement qu'en Concile. C'était l'accord des plus
[ L me semble que je comprends
savants qui permettait de discerner la parole de Dieu de la parole du Diable.
Il faut reconnaître que les docteurs de l'Eglise étaient dans une situation difficile. Îls avaient toute:
une mythologie à organiser. Ils en-seignaient qu'il y a des puissances invisibles, qui peuvent changer à.
leur caprice le cours des choses.
D'après ce principe, tout était possi-.
ble, apparitions, divinations, actions à distance, résurrections. L'Univers.
que rêvait un fou était aussi vraisemblable qu'un autre; n'importe quel prodige était croyable. C'était le règne des fous si l'on n'y prenait
garde.
Aucune societe d'hommes ne pourrait vivre dans un monde ainsi machiné comme un décor de théätre. Îl s'agit de vivre, c'est-à-dire de vendre, d'acheter, de cultiver, de bâtir, de dormir, ce qui suppose que l'on croie plutôt à la stabilité qu'au désordre. Comment irait la vie si toutes les nuits on doutait réellement du retour du soleil ? Les hommes ne pouvaient pas vivre sous un cauchemar, parmi les démons et les anges ensemble ; c'était trop leur demander, et ils auraient fini par ne plus croire à rien du tout, sinon aux expériences concordantes.
Le merveilleux aurait tué l'Eglise.
.Îl fallait donc à toute force régler le merveilleux, et lésiner sur les miracles. Et ce n'était pas une petite question. Toute l'autorité de l'Eglise était en cause, tout son prestige, tous les bénéfices ecclésiastiques, sans compter l'ordre public, auquel le plus grand nombre est toujours fermement attaché, surtout les oisifs et les hommes de plume. De là des passions homicides.
Nous sommes plus doux aujourd'hui, mais nous aimons l'ordre tout de même, et aussi bien dans les idées que dans les choses. Qu'un homme proclame qu'il a fait une grande découverte, nous attendons
ses preuves ; nous voulons les toucher du doigt ou les comprendre, selon qu'il s'agit de faits ou d'idées ; et, si c'est trop compliqué, s'il s'agit de rayons N, ou d'algèbre transcendante, nous le renvoyons aux conciles, que nous appelons Académies. Par exemple un physicien dit qu'il a découvert des radiations produites par les corps vivants, et qu il les a photographiées ; ses collaborateurs disent comme lui. Moi je doute. Les Académies examinent ses expériences, les recommencent bien des fois, et prononcent qu'il s'est trompe ; je crois alors qu'il s’est trompé. Un autre a défini une infi-
nité de nombres infinis, et raisonne là-dessus. Je n'ai point le temps de le suivre dans ce Labyrinthe; bien mieux, je crains de m'y perdre; eh bien, j'en jugerai d'après le Concile.
Le tout sans passion, ou presque, parce que des erreurs de ce genre sont sans conséquence. Mais si un homme, d'après des visions qu'il a, veut brûler Paris ou seulement s’installer à l'Elysée, on le déclare fou, et on l'enferme pour la vie. Telle est notre excommunication majeure.
20 Août 1908.
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ES drapeaux pour Jeanne d'Arc m'ont conduit à parcourir la Jeanne d'Arc de
Péguy ; je dis parcourir, non lire, parce que cest long, parce que c'est toujours un peu la même chose, parce quon annonce encore dix volumes après celui-là, enfin parce que mon goût va à ceux qui expriment une grande idée avec peu de
‘paroles. Cela dit, je dois reconnaître que cette histoire de Jeanne d'Arc est grande, et que Péguy ne l'a toujours pas diminuée. Lisez donc la Jeanne d'Arc de Peguy, si elle vous tombe dans les mains: lisez-la avec patience, et sans vous moquer.
Vous saisirez un grand départ dans le cœur de cette noble fille. Vous verrez comment, pendant quelle n'est que bergère, toute sa destinée la tire en avant, et comme elle part bien, en pensée, pour de grandes choses, pour une grande vie dont elle ne voit encore que les sommets.
Pour moi j'en suis arrivé, porté par le majestueux navire de Péguy,
tantôt en haut tantôt en bas, j'en suis arrivé à me demander : « Qu'est-ce qui est sublime dans l'histoire de Jeanne d'Arc » ? Non pas assurément cette action de Dieu et de l'archange, si jy croyais: car, où est le divin, il ny a plus rien de sublime, ni même de beau. Si je pose un Dieu qui dirige l'histoire humaine, les hommes ne sont plus que des pantins ridicules; Jeanne d'Arc aussi. Je n'admire point leur courage, cest Dieu qui le (eur donne, ni leurs victoires, car c'est Dieu qui chasse l'Anglais. Même, en y regardant de plus près, je trouverais assez odieux ce tyran
au-dessus des nuages, qui s'amuse à jeter une pauvre fille dans les combats et sur un bûcher douloureux, au lieu de chasser l'Anglais par quelque soulèvement impétueux des hommes.
Mais prenons humainement la chose, elle est aussi grande qu'on voudra. Voilà une bergère qui a l'idée, comme cela, que les Anglais n'ont rien à faire chez nous, et qu'il est très urgent de les reconduire chez eux. Nous avons tous des idées de ce genre-là, contre l'injustice, contre les tyrans: ce sont des . Jumignons d'idées. Mais, en elle, cest une idée flamboyante; c'est
une idée qui parle ; une idée trop grande, trop lourde pour elle, si bien qu'elle en fait honneur à Dieu et aux Saints, comme elle peut, comme elle sait. Prodigieux mouvement de pensée. Mais, bien plus beau, cette idée veut être réalisée.
L'héroïne part, contre, toute esperance, contre tout bon sens étroit.
Dès qu'il faut, on ne délibère point ; on agit ; on réalise. Toute son action est ainsi, contre la paresse, contre l'hésitation, contre la pensée bavarde. Toute la médiocrité est mise en marche à coups de trique. La médiocrité s'en est bien vengée.
Jeanne fut brûlée, elle qui était
l'Esprit et la Volonté, par la bureaucratie de ce temps-là. Ma foi, c'est peut-être la plus belle histoire humaine. Tout héroïsme est ici dessine d'avance, et toute lâcheté aussi.
C'est le drame humain, absolument.
Mais n'y mettez pas Dieu. C'est le dernier raffinement pour abaisser les héros.
9 Ma 1910.