REF
L y a la foi de Jeanne d'Arc, et la foi de ceux qui l'ont brûlée.
Car ce nest pas ici un de ces
hasards ou remous de l'histoire, où Ton voit que des volontés fraternelles se nuisent sans le savoir.
Dans cet admirable récit, je vois au contraire clairement deux religions ennemies. Je vois deux Dieux en lutte, un Dieu qui est chose, et -un Dieu qui est esprit.
Quand on a le malheur d'apprendre la religion dans la première enfance, elle sera idolâtrie toute la vie, soit quon la conserve, soit qu'on la repousse. Car l'enfant croit d'abord tout ce qu'on lui dit, non par force d'esprit, mais au contraire par faiblesse : ce qu'il croit l'accable et l'écrase ; sa religion est hors de lui comme ‘une chose, comme une puissance cachée dans les choses, comme un tribunal hors de lui.
L'idée de juger les Dieux ne lui vient pas ; on'ne la lui donne pas.
I] y a des forces. Les unes agissent sur son corps par douleur et écrasement ; là-dessus il s'instruit par
l'expérience et rectifie ses erreurs.
Mais il y a des forces surnaturelles :
celles-là agissent sur son esprit, par la crainte, par une espèce de stupeur et d'accablement, comme la célèbre tête de Méduse. L'expérience ici ne prouve rien. Si je crois aux sorciers, jamais l'expérience ne me prouvera qu'il ny en a pas. I] faudrait ici vouloir, faire soi-même l'archange, tirer l'épée flamboyante, et chasser l'erreur par le courage.
Or il n'est pas rare que l'on croie en Dieu comme on croit aux sorciers. Alors c'est ce qui existe qui est adoré, l'inégalité, les puissances la guerre, la victoire. Le jugement se
plie ; l'homme se fait petit : adora-
teur, non réformateur. Cherchant, comme le Christophe de la légende, le plus puissant des Dieux, il croit aux sorciers, mais il applaudit aussi quand on les brûle : le bûcher vaut preuve. Cette vie est prosternée ; il y a une manière de se tenir à genoux qui vous jette à quatre pattes.
Jeanne d'Arc connut un autre Dieu, un autre culte, d'autres preuves. Elle se parla à elle-même dans le silence ; elle s'éveilla à ellemême ; elle jugea ce qui existait ; elle le dit injuste avant de savoir s'il était faible. Cette Foi s'éleva
contre toutes les Forces. Il le faut.
Dieu le veut.
Quelque chose disait non à l'ordre extérieur. L'esprit décidait souverainement. « Je dois, je veux, je vaincrai ». Non sans apparitions et voix du dehors, car la pensée ne connaissait pas encore toutes ses œuvres, ni l'origine des Dieux de bois. Mais comme tout cela est ordonne selon le libre jugement d'une conscience ! Il lui paraît tout simple, à cette Souveraine, que tous les Dieux du monde ne puissent rien faire de bon que par juste conseil à l’honnête homme, et que l'Esprit Législateur, d'où qu'il vienne,
prenne toujours la forme d'un héros “vivant. Cette foi fut une pensée.
Prière jeune ; révélation par le dedans ; Dieu neuf. Insulte à l’ordre, aux plans, aux intérêts, aux intrigues, aux capitaines, aux rois, aux pretres. Îls l'ont tué d'abord, le Dieu neuf. Et une fois qu'il est bien mort, ils le reconnaissent et croient l’adorer. C'est pourquoi il est important:
que Jeanne d'Arc nous divise.
17 Juin 1912.
FA
ES Dieux d'Homère me gâtent l'Iliade. Car ces hommes naïfs et si bien dessinés seraient
entièrement beaux à voir, s'ils n'étaient conduits par les dieux invisibles. Leurs passions mêmes sont réglées au conseil des dieux, et leurs actions sont à chaque instant déviées. S'il faut éveiller ou endormir le courage, la colère, la défiance,
un songe est bientôt envoye. Un bon archer lance sa flèche comme il faut; mais une déesse protectrice détourne Îa pointe, ou bien l'ennemi est emporté dans un nuage.
Deux idées dominent ces hommes et ce poëme. Une destinée invincible, qui conduit aussi les dieux et qui règle aussi les courages, et, avec cela, une intervention continuelle des dieux, qui contrarient et retardent le destin, sans pourtant arrêter l'événement principal, qui vient comme un nuage orageux.
Ainsi est dejà dessinée cette theologie accablante pour l'esprit, d'après laquelle l'homme s'agite et Dieu le
mène. Îdée que je retrouve encore dans les ingénus disciples de Karl Marx, d'après lesquels le devenir des choses humaines se déroule selon un parfait mécanisme qui nous fait agir, vouloir, craindre et espérer, le tout bien vainement, selon l'époque et le moment. Théologie sans dieu.
Nos légendes sont meilleures que notre philosophie. Jeanne d'Arc change les choses par bonne volonté, par liberte, sous l’idée d'un devoir impérieux. Ses dieux l'inspirent, mais ne l'aident point; ce sont des idées seulement. Aucun dieu invisible ne marche à côté de la cavalière;
aucune flèche n'est détournée. Tout va par ressorts humains, persuasion, contagion, confiance. Péguy, dans son épopée, fait naître d'abord l'Espérance, ouvrière de tout; mais ce bon poète veut encore un dieu dans les nuages; c'est pourquoi il ne pouvait faire qu'une espèce d'Iliade à l'ancienne mode, bonne pour les bibliothèques. Dans le fait Jeanne est seule. L'idée est seule.
Partout seule. Jeanne est seule. Ses hommes la suivent sans la comprendre. On ne devrait point lire autrement cette épopée : on ne peut sy tromper. [Il y a le bûcher de la fin, qui éclaire assez le commencement.
Les hommes finissent par considérer comme magie noire et diabolique ce miracle de volonté, ce dangereux miracle. {| n'y aurait donc qu'à vouloir pour changer tant de choses ?
Prodigieux exemple pour tout l'avenir humain ; redoutable exemple aussi, et tous les hommes de toute espèce de puissance devaient en être scandalisés, car un vrai miracle, selon l'ordre traditionnel, descend.
du ciel sur les hommes, au lieu que ce nouveau miracle était seulement dans le cœur. On peut bien dire que ni les rois, ni les évêques, ni les vrais héros ne s'y trompèrent.
Hélas, aucun Dieu ne lui donna
. seulement du courage contre les flammes, à cette pauvre fille. « J'aimerais mieux être décapitée cent fois. » Où sont les dieux d' Homère?
Cette belle histoire, quand on l'aura tout à fait purifiée, sera la nouvelle Îliade. Et voici l'Evangile nouveau. « La paix sera si les hommes la font. La justice sera si les hommes la font. Nul destin, ni favorable, ni contraire. Les choses ne veulent rien du tout. Nul Dieu dans les nuages. Le héros seul sur sa petite planète; seul avec les dieux de son cœur, Foi, Espérance et Charité ».
6 mars 1915.