‹ Jeanne d'ArcChapitre 18 sur 95 · CHAPITRE IV. Ai · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. Ai

celte bataille , où Jean Falstaff, chef du convoi , avait maintenu sa réputation de grand capitaine , Jean Sluarl , connétable d'Ecosse, les sires de Dorval, de Lesqot et de Châteaubrun avaient été tués avec trois ou quatre cents des plus braves hommes d'armes qui tenaient encore le parti de la France , et le comte de Dunois avait été blessé, de sorte que la terreur était plus grande que jamais; mais aussi , d'un autre côté , cette nouvelle rehaussa encore grandement le crédit de Jehanne dans l'esprit de ses deux compagnons, car Jehan de Novelompont se rappela que cette défaite avait justement eu lieu le jour même où Jehanne lui avait annoncé à Vaucouleurs qu'il venait d'arriver un nouveau dommage au dauphin.

Arrivés à Gien , nos voyageurs avaient achevé leur plus dure besogne , car ils se trouvaient enfin sur la terre française, et cette besogne avait été faite comme l'avait prédit Jehanne , sans qu'il fût advenu le moindre accident ni aux chevaliers, ni à leurs serviteurs , ni même à leurs chevaux ; là le bruit se répandit que la prophétie de Merlin allait s'accomplir, et que la jeune fille qui devait sauver miraculeusement le royaume de France était trouvée : chacun accourut hâtivement et voulut voir l'élue. Jehanne alors parut à la fenêtre de l'hôtellerie , et dit hautement que l'on pouvait faire fête, et que la désolation allait finir, attendu qu'elle était envoyée de Dieu pour délivrer la France et faire sacrer le dauphin. Jehanne avait une telle assurance, et elle se présentait tellement comme un instrument de la Providence, ses discours étaient si pleins d'humilité d'ellemême et de foi en Dieu , que là , comme à Vaucouleurs , le peuple commença à se réjouir, ne faisant aucun doute qu'elle ne dît la vérité.

Le lendemain on se remit en route , car si fatigant que fût un pareil chemin pour une jeune fille qui jamais n'avait monté à cheval, Jehanne ne paraissait aucunement souffrir, et elle insistait pour que l'on tirât le plus vite possible devers le dauphin , qui était à Ghinon dans une

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position plus déplorable qu'aucun roi de France ne s'était jamais trouvé, En elîet, on racontait que la misère du peuple était enfin montée jusqu'au trône , et que cette misère était si grande qu'il n'y avait plus d'argent ni dans la bourse du roi ni dans le trésor royal, et que son argentier, Renaut de Boubgny, disait à qui voulait l'entendre que, tant de la pécune du roi que de la sienne , il n'avait pas en tout quatre cents écus dans sa caisse ; si bien que Saintrailles et La H ire étant venus voir un jour le roi , et le roi les ayant invités à dîner avec lui , il n'avait pu leur donner pour tout régal que deux poulets et une queue de mouton.

Il était donc temps, comme on le voit, que Jehanne arrivât. Cependant elle voulut s'arrêter en l'église de Sainte-Catherine-de-Fierbois , qui était un saint lieu de pèlerinage , pour y faire ses dévotions. De là , elle fit écrire *au roi par les chevaHers qui l'accompagnaient , lui annonçant qu'elle arrivait de bien loin pour le secourir et lui apprendre des choses de la plus haute importance. La réponse ne se fit pas attendre : Jehanne était mandée à Chinon. Les voyageurs se remirent aussitôt en route, et, en arrivant à la résidence royale , Jehanne descendit dans une hôtellerie , tandis que ses deux compagnons de voyage se rendaient près de Charles VIT.

Mais Charles Vil était défiant comme un roi malheureux : souvent trompé par ceux qu'il regardait comme ses meilleurs amis , souvent abandonné par ceux qu'il tenait pour ses plus fidèles , il ne pouvait croire au dévouement désintéressé d'une étrangère. Aussi fit-il grande difficulté pour recevoir Jehanne, et se contenta-t-il d'envoyer auprès d'elle trois de ses conseillers. D'abord Jehanne ne voulut pas leur répondre , leur disant que c'était à monseigneur le dauphin qu'elle avait affaire , et non pas à eux. Mais enfin elle consentit à leur répéter ce qu'elle avait dit tant de fois déjà sans qu'on la crût, à savoir, qu'elle venait pour faire lever le siège d'Orléans et conduire le dauphin

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il Rheims; et les conseillers, bien renseignés par elle-même, s'en allèrent porter celte nouvelle au roi.

Jehanne fut deux jours sans voir reparaître personne. Cependant elle avait toujours bonne confiance , réconfortant les deux chevaliers qui l'avaient amenée et disant avec une assurance merveilleuse que le roi finirait par l'entendre, qu'elle en était sûre, et qu'ainsi ils eussent à demeurer aussi tranquilles qu'elle. En effet, le troisième jour, le comte de Vendôme se présenta à l'hôtellerie et annonça à Jehanne qu'il venait la chercher pour la conduire devant le roi. Jehanne ne parut ni confuse ni étonnée : elle s'attendait depuis long-temps à cette entrevue et s'y était préparée. Elle répondit donc au comte de Vendôme que sa visite ne l'étonnait point , attendu que ses voix lui avaient dit qu'il devait venir ; puis elle ajouta qu'elle était prête à le suivre , le priant de ne pas perdre davantage de temps , car il n'y en avait déjà que trop de perdu.

Cependant le roi, toujours défiant, avait, après le départ du comte de Vendôme , proposé à son conseil d'éprouver Jehanne, et l'épreuve qu'il avait indiquée était de se confondre parmi les chevaliers de sa suite , et de mettre un autre à sa place pourvoir si Jehanne s'y tromperait. Celte épreuve fut adoptée , et le roi fit mettre sur son trône un jeune seigneur de son âge , et qui était même plus richement vêtu que lui, tandis qu'il se tint debout derrière les autres. A peine la substitution était-elle faite, que la porte s'ouvrit et que Jehanne entra.

Mais ce fut alors que resplendit toute la vérité de sa mission, car Jehanne, sans s'arrêter aux apparences, alla droit à Charles VII, et s'agenouillant devant lui :

— Dieu , lui dit-elle , vous donne bonne et longue vie , noble et gentil dauphin.

— Vous vous méprenez, Jehanne, lui répondit Charles VII, ce n'est pas moi qui suis le roi, mais bien celui-là qui est assis sur le trône.

~ Par mon Dieu! gentil prince, reprit Jehanne, ne

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cherchez point à me tromper, car c'est vous qui êtes le dauphin et non un autre.

Puis comme un murmure d'étonnement courait par l'assemblée :

— Gentil dauphin , continua-t-elle , pourquoi ne me croyez-vous point? Je vous dis, monseigneur, et faites foi en mes paroles, que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple ; car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui et faisant prière pour vous. D'ailleurs , je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose qui vous donnera bien à connaître que vous me devez croire.

Alors le roi Charles l'emmena dans un oratoire qui était à côté de la salle du conseil, et arrivé là :

— Eh bien, Jehanne, lui dit-il, nous sommes seuls, parlez.

— Je ne demande pas mieux, reprit Jehanne. Mais si je vous dis des choses si secrètes qu'il n'y a que Dieu et vous qui les puissiez savoir, aurez-vous confiance en moi enfin, et croirez-vous que c'est bien Dieu qui m'envoie?

— Oui, Jehanne, répondit le roi.

— Eh bien, sire, continua la jeune fille, n'avez-vous pas bien mémoire que, le jour de la Toussaint dernière, pendant que vous étiez tout seul en votre oratoire du château de Loches, vous fites trois requêtes à Dieu ?

— Rien n'est plus vrai, Jehanne, répondit le roi, et je m'en souviens à merveille.

— Sire, reprit Jehanne, n'avez-vous jamais révélé ces requêtes ni à votre confesseur ni à aucun autre ?

— Jamais, dit le roi.

— Eh bien , je vais vous dire quelles étaient ces trois requêtes, continua la jeune fille. La première que vous adressâtes à Dieu fut que , si vous n'étiez pas le véritable héritier du royaume de France, il vous ôlât le courage de poursuivre cette guerre qui coûte tant d'or et de sang à votre pauvre royaume. La seconde fut que , si le terrible fléau qui s'appesantissait sur la France procédait de vos pc-

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