CHAPITRE IV
chés , vous le suppliiez de relever ce pauvre peuple d'une faute qui n'était pas la sienne, et d'en faire retomber sur votre tête tout le châtiment, ce châtiment fût-il une pénitence éternelle, ou même la mort. Enfin la troisième fut que si, au contraire, le péché procédait du peuple, vous le suppliiez d'avoir pitié de ce peuple et de le recevoir dans sa miséricorde, afin que le royaume sortît enfin des tribulations où il était plongé depuis plus de douze ans.
Le roi demeura long-temps pensif après avoir entendu ces paroles , baissant la tête pour réfléchir, et la relevant pour regarder attentivement la jeune fille. Enfin, rompant à son tour le silence :
— Tout ce que vous avez rapporté là est vrai, Jehanne, lui dit-il; mais ce n'est pas le tout que je sois convaincu que vous venez de la part de Dieu, il faut encore que mes conseillers partagent mon opinion , ou sinon vous mettrez le trouble entre nous, et nous sommes déjà assez malheu • reux et divisés tels que nous sommes.
— Eh bien, dit Jehanne, assemblez demain trois ou quatre de vos plus fidèles , et , s'il est possible , des gens d'église, et je vous donnerai un signe après lequel personne ne doutera plus : car mes voix m'ont promis de m'accorder ce signe, et je suis certaine qu'à ma requête elles l'accorderont.
— Alors, le roi et Jehaijne rentrèrent dans le conseil, où l'on attendait leur retour avec impatience. A peine la porte fut-elle ouverte , que tous les yeux se tournèrent vers le roi, et que l'on vit, à sa physionomie grave et réfléchie, que ce que lui avait dit la jeune fille lui avait fait une profonde impression.
— Messieurs , dit le roi , c'est assez pour aujourd'hui ; il y a dans ce qui nous arrive grande matière à réflexion , et il faut que nous prenions sur cet événement l'avis de nos plus intimes conseillers. Quant à vous, Jehanne, retirez-vous, car vous devez être fatiguée de la
longue route que vous venez de faire, et n'oubliez pas ce que vous nous avez promis pour demain.
— Avec l'aide de Dieu , répondit Jehanne , non-seulemont ce que j'ai promis pour demain, mais encore ce que j'ai promis pour l'avenir, s'accomplira!... Et mettant un genou en terre devant le roi, elle lui baisa la main et se retira avec la même modestie et le même calme qu'elle était venue.
Au moment où Jehanne arrivait à la porte de la rue, un cavalier passa qui menait boire son cheval à la Loire. Comme le bruit de l'arrivée de Jehanne s'était déjà répandu dans la ville, le cavalier, qui était fort incrédule en ces sortes de matières, s'arrêta devant Jehanne, l'insultant par des paroles grossières , et entremêlant ces insultes de blasphèmes. Jehanne, voyant que c'était à elle que s'adressaient ces propos, releva la tête, et le regardant avec plus de tristesse que de colère : — Hélas! dit-elle, malheureux que tu es , peux-tu renier ainsi Dieu , lorsque peut-être tu es si proche de la mort !
Le cavalier ne tint compte de celte espèce de prophétie; au contraire, il s'éloigna en continuant de blasphémer Dieu dans les mêmes jurements, et arriva ainsi à la rivière; mais, au moment où son cheval buvait, il fut effrayé par un bruit quelconque , et s'élança dans l'eau ; le cavalier voulut le ramener au bord, mais, quelque effort qu'il fît, le cheval continua de s'avancer vers le plus profond de la rivière, et bientôt perdit pied. Le cavalier s'élança alors de sa monture et voulut gagner le bord à la nage ; mais, soit que quelque crampe le surprît, soit que ce que venait de lui dire Jehanne lui revînt à l'esprit et le paralysât, il n'eut que le temps de dire : — Pardonnez-moi , mon Dieu , et il disparut. Deux heures après , on retrouva son cadavre à l'écluse d'un moulin.
(]omme plusieurs personnes avaient entendu ce qu'avait dit le cavaher à Jehanne et ce que Jehanne lui avait répondu, cet événement fut considéré comme un miracle, et