‹ Jeanne d'ArcChapitre 62 sur 95 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Interrogée fii la blessure fut grave,

Elle répond qu'elle l'ignore, mais que ce qu'elle sait , c'est qu'elle fut deux ou trois jours sans pouvoir boire ni manger; mais qu'enfin elle fut consolée par sainte Catherine , qui lui ordonna de se confesser et de remercier Dieu de ce qu'elle ne s'était point tuée; qu'au reste les gens de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d'hiver; et que sur cette consolation elle se prit à recommencer à manger, et bientôt fut guérie.

Interrogée si ses voix lui ont dit qu'elle serait délivrée des mains des Anglais ,

Elle répond que ses voix lui ont dit : — Prends tout en patience , et ne t'inquiète pas de ton martyre , c'est le chemin du paradis.

Interrogée si, depuis que ses voix lui ont fait cette promesse , elle croit effectivement qu'elle ira en paradis et ne sera point damnée en enfer;

Elle répond qu'elle le croit aussi fermement que si elle était déjà au royaume des cieux ; et comme on lui disait que cette promesse qu'elle avait reçue était d'un grand poids, elle répond qu'elle la tient en effet pour son plus grand trésor.

Interrogée si , après une telle révélation , elle croit être dans la grâce de Dieu ,

Elle répond : — Si je n'y suis pas , je prie Dieu de m'y mettre; si j'y suis, je prie Dieu de m'y conserver.

C'était ainsi que Jehanne répondait ; c'était ainsi que la jeune fille, après êlie passée de la foi à l'héroïsme , passait de l'héroïsme au martyre; car, si saintes que fussent ses réponses , si éclatante que fût son innocence , elle était d'avance condamnée.

Cependant on n'osait point pailer de mort , car toutes ces accusations de sorcellerie et d'impiété avaient été successivement écrasées sous les pieds de la jeune fille. Dès le commencement chi procès , on avait introduit dans sa prison un misérable, nommé Loyseleur, lequel s'était

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donné ponr prêtre lorrain , persécuté et martyr comme elle, lequel l'avait plusieurs fois entendue en confession, tandis que le comte de Warwick et le duc de Hedfort écoutaient , cachés derrière une tapisserie. Mais la confession de Jelianne était celle d'un ange : on n'avait rien pu surprendie par ce moyen ; il avait donc fallu y renoncer, et un malin l'infâme espion de Jehanne était sorti de la prison pour n'y plus rentrer.

On avait envoyé prendre des informations à Dornremy, dans le pays de Jehanne , et tout le pays avait répondu d'une seule voix que Jehanne était une sainte.

On avait appelé de savants docteurs en médecine et de vénérables matrones, et ils avaient déclaré à l'unanimité que Jehanne était vierge ; il n'y avait donc point à dire que Jehanne avait conclu un pacte avec le démon , puisque le rituel dit positivement que le démon ne peut pactiser avec une vierge.

Tous les chefs d'accusation , détruits les uns après les autres, s'étaient donc réfugiés dans quelques misérables sid)tilités : elle refusait de se soumettre à VEgiise et elle continuait à porter des habits d'homme.

Son refus de se soumettre était un piège où l'avaient fait tomber ses juges : on lui avait fait une si subtile distinction de l'église triomphante dans le ciel et de l'église militante sur la terie, que, malgré sa lucide et prompte conception , elle n'y avait rien compris. D'ailleurs ce misérable prêtre , qu'elle croyait toujours un homme de Dieu, et dont elle déplorait la perte chaque jour, lui avait persuadé que se soumettre à l'Église, c'était reconnaître un tribunal composé entièrement de ses ennemis.

Quanta son obstination à conserver les habits d'homme, elle s'explique tout naturellement : plusieurs fois Jehanne, belle et jeune, avait été en butte aux violences de ses gardiens, qnel'on disait même encouragés par le duc deBedforl , et elle croyait sa chasteté miehx défendue par des habits d'hommes que par des vêtements de femme.

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Cepondanl plusieurs des jiigos avaient des remords sur la manière dont ils voyaient la procédure se dérouler, el l'un d'entre eux , pressé par la voix de sa conscience , suggéra à Jehanne, en plein tribunal, l'idée de se soumettre au concile général de Bàle , qui était alors assemblé.

— Qu'est-ce qu'un concile général? demanda Jehanne.

— C'est une congrégation de l'Église universelle, lui répondit frère Isambart, et vous y trouverez autant de docteurs de votre parti que du parti des Anglais.

— Oh I dans ce cas, messieurs, s'écria Jehanne, soyez témoins que non-seulement je m'y soumets, mais encore que je le réclame.

— Taisez-vous donc ! de par le diable ! interrompit alors l'évèque ; puis se tournant vers le notaire apostolique : — Je vous défends , lui dit-il , d'insérer cetle demande au procès-verbal.

— Hélas ! répondit la jeune fille avec cet accent de triste résignation qui ne l'abandonna point un instant , vous écrivez tout ce qui est contre moi , et vous ne voulez rien écrire de ce qui est pour.

A la porte du tribunal , le comte de AVarwick attendait frère Isambart ; en l'apercevant il s'aj)procha de lui la main levée; mais réfléchissant au danger qu'il encourait en frappant un ecclésiastique, il baissa la main; puis, d'une voix qui avait conservé toute la menace de son geste :

— Pourquoi, lui-dit-il , as tu soufflé ce malin cette méchante ? Par la mort-Dieu ! vilain , si je m'aperçois encore que tu veuilles l'avertir pour la sauver, je te ferai jeter dans la Seine.

Les interrogatoires terminés , les juges se rassemblèrent, le 12 mai, chez l'évèque de Beauvais; là, comme ils n'osaient assumer sur eux seuls la responsal)ilité d'un jugement aussi inique que celui auquel Jehanne était destinée, ils rédigèrent douze articles inexacts el mensongers ([u'ils envoyèrent, sous forme de mémoire à consuliei', el sans

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nièiiic nommer l'accusée , à l'Université de Paris, au chapitre de Rouen, aux évêques de Coutances, d'Avranches et de Lisieux, et à cinquante ou soixante docteurs qui avaient été assesseurs dans le procès. La réponse fut que : « L'accusée avait cru légèrement ou orgueilleusement à des apparitions et révélations qui venaient sans doute du malin esprit , qu'elle blasphémait Dieu en soutenant que Dieu lui ordonnait de porter l'habit d'homme , et qu'elle était hérétique en refusant de se soumettre à l'Église. »

Pendant toute cette enquête, Jehanne tomba malade; alors l'ordre arriva d'avoir d'elle les plus grands soins , et les meilleurs médecins de Paris furent envoyés pour la traiter. — Pour l'empire du monde , disait le comte de AVarwick, le roi ne voudrait pas qu'elle mourût de mort naturelle ; il l'a achetée assez cher pour en faire ce qu'il en veut, et il entend qu'elle soit brûlée vive.

Jehanne guérit , comme le désirait le roi d'Angleterre ; et comme elle pouvait , avec toutes les fatigues de corps et d'esprit qu'elle endurait , tomber une seconde fois malade et ne s'en plus tirer aussi heureusement , on pressa la sentence , et la sentence fut rendue : c'était , selon l'habitude des jugements ecclésiastiques, une déclaration faite à l'accusée qu'elle était retranchée de lÉglise comme un membre corrompu , et qu'elle était livrée à la justice séculière. Cependant les conseillers avaient ajouté que, dans le cas où l'accusée consentirait à se rétracter et renoncerait à ses habits d'homme, ils engageaient les juges à modérer la peine en ce qui touchait la mort ou la mutilation.

Mais ce n'était pas chose facile que de faire reconnaître h l'inspirée que les révélations qu'elle continuait d'avoir, et qui seules lui donnaient la force qui la soutenait , lui venaient du démon et non pas de Dieu. On essaya d'abord de vaincre ce que l'on appelait son obstination par la peur de la torture. En conséquence , i'évêque de Beau vais se rendit à la prison avec le bourreau et les instruments de la question. On annonça alors à Jehanne (|ue si elle ne

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voulail pas abjurer cl reconnaître ses hérésies , on allait la mettre à la gêne; en même temps le bourreau pré[)arait le chevalet. Jehanne, en voyant ces préparatifs, devint très-pâle; mais sa constance ne fut point une seule minute ébranlée , et se retournant vers l'évéque : — Faites, lui dit-elle; mais je vous préviens que le mal qui sera fait à mou corps et à mon âme retombera sur votre âme et sur votre corps. Une pareille menace , comme on le comprend bien , n'était point capable d'arrêter son persécuteur ; mais comme Jehanne était encore très-faible de la lualadio qu'elle venait de faire , le médecin déclara qu'il était possible que l'accusée mourût dans les tourments.

Comme celte mort était le malheur que redoutaient le plus les Anglais, et que Pierre Cauchou répondait pour ainsi dire de Jehanne sur sa tôle, on eut alors recours à ce misérable prêtre nommé Loyseleur, que l'on avait déjà introduit dans sa prison , sans qu'il eût rien pu tirer de Jehanne que l'on trouvât moyen de retourner conire elle. Il se glissa dans le cachot de Jehanne et prétendit avoir séduit le geôlier par ses prières. Jehanne le reçut comme son libérateur spirituel , et le misérable lui donna le cou seil de se soumettre à tout ce qu'on exigeait d'elle , lui répondant que, sa soumission faite, elle passerait immédiatement des chaules des Anglais aux mains de l'Église. Jehanne combaltit, loute une nuit , les sophismcs de ce misérable avec la logique lucidité de son esprit; mais enfin, croyant que c'était par dévouement qu'il lui donnait ce conseil, et, humiliant son ignorance devant la sagesse de celui qu'elle regardait comme l'homme de Dieu, elle promit de faire tout ce qu'on voudrait.

En conséquence , dès le surlendemain de cette promesse, c'est-à dire le 2/j mai 1Zi31, Jehanne fut tirée de sa prison et conduite sur la place du Cimelière de Saint-Ouen pour y entendre sa sentence. Deux échafauds y avaient été dressés : l'un pour l'évéque deBeauvais, le vice-inquisiteur, le cardinal de >\incliester, l'évéquede iSoyon, l'évéque

t5§ JlilIAI\i\E-LA-rL(:ELLi:.

de Boulogne el irente-trois assesseurs; l'autre pour Jehanne et Guillaume Érard , qui était chargé de la prêcher; au pied de l'échafaud était le bourreau avec sa charrette tout attelée , et prêt , en cas de refus , à conduire Jehanne sur la place du Marché-Vieux , où le bûcher l'aitendait. Toutes choses , comme on le voit , étaient prévues ; et, le cas échéant , il n'y avait pas de retards à craindre.

Tout le peuple de Rouen semblait divisé en deux parties : l'une qui attendait Jehanne sur la place du Cimetière , l'autre qui l'attendait à la porte de sa prison et dans les rues où elle devait passer. Cette dernière portion se mil à sa suite à mesure qu'elle avançait, de sorte qu'en arrivant sur la place, comme déjà elle était presque pleine, l'encombrement devint tel que l'on fut obligé de faire ouvrir un chemin jusqu'à l'échafaud à coups d'épée et à coups de pique.

A peine Jehanne fut-elle montée sur l'échafaud, que Guillaume Érard prit la parole, et essaya de l'écraser sous le poitls d'un discours tout rempli non-seulement d'accusations, mais d'insultes. Jehanne écouta toute cette diatribe avec sa résignation ordinaire et sans répondre un seul mot , paraissant tellement absorbée dans une prière mentale, qu'on eût dit qu'elle n'entendait même pas les paroles de l'orateur. Cette insensibilité apparente exasj)éra Guillaume Érard, et, lui posant la main sur l'épaule : — C'est à toi, s'écria-t-il en secouant la jeune fille, c'est à toi, Jehanne, que je parle; et c'est non seulement à toi, mais c'est à ton roi, et je dis que ton roi est schismatique et hérétique ! Mais à ces mois, Jehanne se releva pour défendre encore avec la parole celui qu'elle avait défendu du glaive, et qui en récompense l'avait si lâchement abandonnée. — Par ma foi, et révérence gardée, s'éciia-t-elle, je \ous ose bien dire et bien jurer sur la peine de ma vie, que ce roi que vous insultez est le plus noble chrétien parmi les chrétiens, celui qui aime le mieux la foi et l'Église, el qui par conséquent n'est point tel que vous le dites.

— Faites-la taire ! faites-la taire ! crièrent alors ensem-

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ble et d'une seule voix, s'adressant à rapparileiir iMassien, révoque de Beaiivais et Guillaume Irard.

Alors l'appariteur se leva, força Jehanne à s'asseoir, et, prenant la cédule d'abjuration, il la lut tout haut; et, cette lecture finie, il étendit la cédule vers Jehanne en lui criant : — Abjure!

— Hélas! répondit Jehanne, je ne sais ce que vous voulez dire en m'ordonnant d'abjurer.

— Alors expliquez -lui ce que c'est! cria l'évêque, et surtout dépêchons.

L'appariteur s'approcha alors de Jehanne; c'était celui qui était chargé d'accompagner les criminels en prison , au tribunal et à l'échafaud; et cependant cet homme , en voyant la candeur et la résignation de Jehanne , se sentit louché d'une profonde compassion pour elle. Il lui donna donc le conseil , au lieu d'abjurer, de s'en rapporter à l'Église universelle.

Jehanne se leva alors, et d'une voix douce, mais ferme :

— Je m'en rapporterai, dit-elle, à l'Église universelle pour savoir si je dois abjurer ou non.

— Abjure sans condition, abjure à l'instant même, s'écria Guillaume Érard, ou, par le Dieu du ciel, je le jure que ce jour est ton dernier jour , et qu'avant la nuit tu seras brûlée.

Jehanne, h cette menace, pâlit et frissonna ; puis l'on vit couler deux grosses larmes sur ses joues : elle était au bout de ses forces, le héros faisait place à la femme.

— Lh bien ! dit-elle en éclatant en sanglots, je déclare que je m'en rapporte sur le tout à mes juges et à notre sainte mère la sainte Église.

— Alors, signe, dit Guillaume Érard en lui présentant un papier qu'il prit des mains de Laurent Callot, secrétaire du roi d'Angleterre.

— Qu'est cela? demanda la jeune fille.

— L'acte d'abjuration qu'on vient de te lire, et par lequel tu promets de ne plus porter d'armes, de laisser

croître tes clioveux, et de renoncer anx habits d'homme.

— Mais , dit Jehanne en hésitant , celui que l'on vient de me lire me semblait plus court que celui-ci.

— Non, c'est le même, dit Guillaume Érard ; et mettant une plume dans la main de Jehanne et la main de Jehanne sur le papier : — Signe, lui dit-il, signe à l'instant même, ou sinon... 11 appela le bourreau, qui, poussant son cheval en arrière, fit reculer sa charrette jusqu'à l'échafaud,

— Hélas! dit Jehanne d'Arc, Dieu est témoin que je suis seule ici contre vous tous et que si vous me trompez, c'est bien infâme !

A ces mots , elle leva les yeux au ciel comme pour demander un dernier conseil à Dieu ; puis, laissant retomber sa têîe sur sa poitrine , elle fit une croix en poussant un soupir. C'était, comme on s'en souvient, la seule signature qu'elle sût tracer.

Mais cette abjuration qui infamait Jehanne, en avouant que tout ce qu'elle avait fait était fait contre le conseil et la volonté de Dieu, et à la suggestion des mauvais esprits, car bien véritablement , comme avait cru s'en apercevoir Jehanne, on luiavaitfait signer une cédule différente de celle qu'on lui avait lue; cette abjuration, dis-je, sauvait sa vie ; car la consultation disait qu'au cas où l'accusée abjurerait, se laisserait pousser les clieveux et reviendrait à ses babils de femme, on implorerait pour elle toute la miséricorde de ses juges. Au moment où Jehanne abjura, une grande clameur s'éleva donc dans la foule, joyeuse parmi les Français qui voyaient Jehanne sauvée , menaçante parmi les Anglais qui voyaient Jehanne échapper à la mort.

Alors l'évêque de Beauvais se leva et imposa silence à toute cette muliilude agitée de sentiments si divers , en faisant signe qu'il allait lire la sentence. Nous la ra[)porlons ici textuellement.

(• la nominc Domini, amen.

» Tous les pasteurs de rKglise, qui ont soin et désir de

riIAI»lTHE XI. ICI

conduire le pcnplo do Dieu, doivent loyalement et diligemment prendre garde que le diable, par ses arts subtils, ne séduise et ne déçoive par ses fraudes les brebis de Jésus-Christ, ce à quoi il travaille sans cesse ; ce pourquoi il est nécessaire par grande diligence de résister aux fausses et déloyales entreprises; comme toi, Jchanne, dite vulgairement la Puceile, as été circonvenue de plusieurs erreurs en la foi de Jésus-Christ, sur quoi tu as été appelée en jugement , vus par nous tous les points et articles de ton procès, les confessions, réponses et assertions par toi faites et dites, et tout le procès vu et délibéré par les maîtres et docteurs de la Faculté de théologie de Paris , et plusieurs prélats et docteurs ès-droits, tant en droit canon qu'en droit civil , étant dans cette ville de Rouen , par lesquels tu as été charitablement et longuement admonestée ; nonobstant lesquelles monitions et remontrances tu as témérairement péché à bouche ouverte ; par quoi, afin que tu fasses pénitence salutaire, nous l'avons condamnée et condamnons , par sentence définitive , à chartre perpétuelle , avec le pain de douleur et l'eau de tristesse, afin que tu pleures tes péchés, et que désormais tu n'en commettes plus, sauf toutefois notre grâce et modération si tu te conduis à l'avenir de façon à la mériter. »

Après la lecture de celte sentence, Guillaume Érard se leva de nouveau et cria trois fois : « 0 France I France ! tu as été séduite par une femme qui t'a faite hérétique ! »

Mais Jehanne se leva , et d'une voix forte :

— Ce n'est point vrai , dit-elle , ce n'est point vrai ; dites cela de moi si vous le voulez , mais non point de la France qui est un saint royaume.

— Taisez-vous, lui cria-t-on, taisez-vous, Jehanne, car il n'y a pas si long-temps déjà que l'on vous a fait miséricorde qu'on ne puisse revenir là-des§us.

— Eh bien I alors , dit Jehanne , comme la chose a été convenue , que l'on me tire donc des mains des Anglais, et que l'on me mène dans les prisons de l'Église.

1G2 Jl IIAIVAE-LA PICELLE.

iMais, sans ('couler celto réclamalion , fondée cependant sur une promesse positive, Jehanne fut reconduite dans la grosse tour. Elle y fut bientôt suivie par le vicaire de l'in- (juisilion , et par plusieurs de ses juges qui venaient pour lui faire sentir le prix de la grâce qu'elle avait reçue , et ))our lui signifier d'abandonner ses habits d'homme. Jehanne répondit avec humilité qu'elle était prête à obéir en tout à la teneur du jugement. En conséquence, on lui apporta un ballot contenant des habits de femme. Jehanne demanda à rester seule, et les revêtit; alors les Anglais rentrèrent, et l'attachèrent à un j)oteau situé au milieu de sa prison, par une chaîne qui lui ceignait le milieu du corps : la nuit, deux chaînes fixées au pied de son lit devaient répondre d'elle ; en outre, elle était gardée par cinq soldats dont trois ne devaient point quitter l'intérieur de son cachot et dont deux veil'aient à la porte.

Cependant le but des Anglais n'était point rempli. Ce n'étaient point des tortures qu'ils voulaient , c'était sa mort : aussi , en sortant de s.)n cachot , le comte de AVarwick exprima toute sa colère à Pierre Cauchon , et lui dit que le roi d'Angleterre souffrait un si grand dommage de ce que Jehanne n'était point livrée au supplice , qu'il s'en prendrait certainement à lui de la douceur du jugement.

— Et, au nom de Dieu, soyez donc tranquille, répondit l'évêque ; elle n'est point sauvée encore , et nous la retrouverons bien.

En effet, cette occasion, si impatiemment attendue, ne tarda point à se présenter. Jehanne enfermée , comme on l'a dit, dans son cachot avec trois de ses gardieiis, eut, la nuit même de son abjuration , à se défendre contre leur violence. Prévoyant que les hommes dont elle savait devoir tout craindre se porteraient contre elle à quelque attentat de ce genre , elle s'était couchée tout habillée , afin de se mieux défendre. Néanmoins , comme ses habits d'homme, dans le cas où elle aurait à renouveler une pareille lutte, lui parurent de meilleurs gardiens de sa chasteté que ses

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vr-lonipuls (le fi'innio, pendani que ses gardiens, faligués (le la lulte désespérée qu'elle avait soutenue, s'étaient endormis , elle descendit de son lit , reprit les habits d'homme (]ue, dans cette intention, sans doute, on avait laissés à sa portée, de sorte que le lendemain, lorsqu'on rentra dans sa prison , le premier qui l'aperçut poussa un cri de joie en appelant les autres : Jehanne avait manqué au serment qu'elle avait fait de ne plus quitter ses habits de femme ; Jehanne avait par conséquent mérité la mort.

Aussitôt révê(iue de Beauvais, prévenu de cette infraclion , à laquelle il était tout préparé, accourut à la prison, et , malgré la déclaration de Jehanne , qui prouvait que la crainte seule d'un malheur qu'elle redoutait plus que la mort avait pu la déterminer à ce sublime parjure, malgré les traces de la lutte que conservaient son visage déchiré et ses bras meurtris , il dressa procès-verbal de sa désobéissance ; ce procès-verbal terminé, il sortit joyeusement de la prison, et, rencontrant sur l'escalier le comte de A>arwick : — xVllons, allons, comte, lui dit-il, faites bonne chère , tout est fini !

Le lendemain , Jehanne fut conduite de nouveau au tribunal : interrogée sur les causes qui l'avaient amenée à désobéir à l'Église , elle raconta tout , mais on se garda bien de consigner cette déclaration à l'interrogatoire, car le simple exposé des faits rejetait tout le crime sur ses ennemis. Alors ce fut Jehanne qui , forte de son innocence, apostropha ses juges. — Si j'eusse été dans la prison ecclésiastique et gardée par des gens d'église , dit-elle , rien de tout cela ne serait arrivé , et je ne serais pas maintenant misérable comme je le suis. Mais, de tout ce qui m'arrive, j'en appelle devant Dieu, le grand juge des torts et des injustices que l'on me fait.

JSéanmoins, tout ce que pouvait dire Jehanne était inutile ; sa mort était résolue et sa prétendue désobéissance n'était que le prétexte sur lequel ses meurtriers s'appuyaient : aussi, le mercredi 31 mai, après une délibéra-

1 64 JEHAÎNNE-LVPlClJLLi: .

tion dans laquelle il fui reconnu que Jehanne , obstinée en SCS erreurs qu'elle était, avait, par malice et obstination diabolique, faussement montré des signes de repentir et de pénitence; qu'elle avait abusé du saint et divin nom de Dieu , blaspbémé damnablement en se montrant incorrigible hérétique , qu'elle était retombée enfin en hérésie et en erreur, ce qui la rendait indigne de toute miséricorde , la sentence suivante fut rendue. Huit jours s'étaient écoulés entre la sentence provisoire et la sentence définitive, et, comme on le voit , les Anglais , soutenus par la présence de Pierre Cauchon , n'avaient pas eu trop long-temps à prendre patience.

«In nominc Domini, amen.

»Nous, Pierre, par la misération divine, évoque de Beauvais; et nous, frère Jehan Magistri, vicaire de l'inquisiteur de la Foi, compétent en cette partie :

«Comme toi, Jehanne, dite la Pucelle, as été retrouvée par nous être retombée en diverses erreurs et crimes de schisme et idolâtrie , d'invocation du Diable et de plusieurs autres méfaits, et que, pour ces causes et par juste jugement, nous t'avions déjà déclarée schismatique et idolâtre : toutefois , parce que l'Église ne ferme jamais ses bras à ceux qui veulent retourner h elle, nous estimâmes que de pleine pensée et de bonne foi tu t'étais retirée de toutes pareilles erreurs dans lesquelles tu avais voué, juré et promis publiquement de ne jamais ret,ond)er ni en aucune autre hérésie, mais, au contraire, demeurer dans l'union catholique et la communion de notre Église et de noire saint-père le pape , comme il est contenu en une cédule signée de ta propre main ; toutefois et derechef lu es relonjbée, comme le chien qui a coutume de retourner à son chenil. Pour celte cause, nous te déclarons avoir encouru les sentences d'excommunication que tu avais d'abord méritées, et être rctondiée en tes erreurs précédentes. Pourquoi nous te déclarons hérétique, et par cette séance,

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