LE MARTYRE
Jehanne écouta la lecture du jugement avec assez de calme. Depuis sept mois qu'elle était aux mains des Anglais, ses geôliers lui avaient fait subir de si atroces tortures , que souvent elle avait invoqué cette mort qui arrivait enfin , et qui d'ailleurs lui avait été plusieurs fois prédite par ses voix. Mais le genre de cette mort n'était point spécifié dans la sentence; Jehanne demanda donc à quel supplice elle était réservée, et on lui répondit que c'était au supplice du feu.
A cette déclaration, Jehanne perdit toute sa force; elle n'avait rien tant redouté que le supplice auquel elle était enfin condamnée , et dans la crainte duquel elle avait encouru la colère de ses voix en abjurant. Habituée à la guerre et à voir luire l'épée au milieu de ses sanglantes mêlées , elle no craignait point le fer, car il lui semblait que c'était encore mourir sur un champ de bataille que de mourir frappée du glaive ou de la hache. Mais mourir par le feu , par ce supplice si lent, si cruel ,.si infamant , c'était plus que toute sa résignation n'en pouvait supporter.
— Hélas! hélas! s'écria-t-elle , réduire en cendre mon corps qui est pur et qui n'a rien de corrompu; j'aimerais
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sept fois mieux qu'on me coupât la tête. Ah î si , comme je le demandais, j'eusse été gardée par des gens d'église, tout cela ne serait point advenu.
En ce moment , Pierre Cauchon entra dans sa prison avec plusieurs juges.
— Évèque , s'écria Jehanne , évêque, je meurs par vous; mais c'est une lourde charge que vous avez prise, entendez-vous bien, que de me faire mourir d'une si cruelle mort!
Puis se retournant vers un des assesseurs :
— Oh! maître Pierre, ajouta-t-elle , où serai-je aujourd'hui?
— N'avez-vous point bonne espérance en Dieu ? demanda celui-ci.
— Oh! si fait , reprit-elle, Dieu aidant, j'espère bien aller dans le paradis; mais y aller par ce chemin de flammes. ... Mon Dieu ! mon Dieu !
— Ayez bon courage , Jehanne , reprit le même assesseur qui lui avait déjà parlé.
— Il me semble que je l'aurais, répondit Jehanne, si l'on me donnait un bon prêtre pour me confesser. Mon Dieu , messieurs , est-ce que vous me refuserez un prêtre?
Les juges se consultèrent entre eux , et il fut convenu qu'on lui en enverrait un. Jehanne, en apprenant celte bonne nouvelle, les remercia grandement, et demanda si ce ne pourrait pas être frère Loyseleur : car elle ignorait toujours que cet homme fût un traître et qu'il eût si fort contribué à sa mort. Mais il était revenu à l'évêque que Loyseleur était tombé dans le repentir à la suite d'une vision qu'il avait eue , et qu'il avait cherché une ou deux fois h pénétrer dans la prison de Jehanne pour lui tout avouer. De sorte qu'on répondit à la jeune fdle que ce qu'elle demandait là était impossible , et qu'on lui en enverrait un autre. Sur ce refus, Jehanne n'insista point davantage, et pria qu'on la laissât seule pour qu'elle pût se mettre en prière.
cil APURE XII. 167
Au moment du martyre, les juges s'étaient laissé toucher eux-mêmes , peut-être par la propre crainte , il est vrai, de celle teirible responsabilité que Jehanne avait appelée sur leur tète; mais enfui , quelle que fut la cause qui les poussât à cette bonne pensée, ils lui envoyèrent, pour l'assister dans ses derniers uioments , trois hommes qui , pendant les débats, s'élaient constamment montrés j)our elle : c'étaient l'appariteur Massieu , l'assesseur La Pierre et frère Martin Ladvenu.
Aussitôt que Jehanne les aperçut : — Mes pères, ditelle, vous savez que mes juges ont eu pitié de moi et qu'ils me permettent de me confesser.
— Ils font plus encore , ma fille, répondit Martin Ladvenu en s'approchant d'elle, ils permettent que je vous donne la communion.
— Alors béni soit Dieu, dit Jehaime; car il y a sept mois passés que je n'ai reçu le précieux corps de Notre- Seigneur- Jésus-Christ.
A ces mots elle se mit à genoux où elle élait, car la chaîne qui lui ceignait le corps ne lui permettait pas de s'éloigner de son poteau. Martin Ladvenu prit un siège et s'approcha d'elle ; alors , comme elle vit que les deux autres assistants se retiraient dans un angle de la prison , elle d 'manda s'ils n'étaient point prêtres; et lorsqu'on lui eut répondu que oui , elle les piia d'approcher, disant qu'elle était si sûre de son innocence et de la miséricorde de Dieu, qu'elle se confesserait devant toute la terre.
En effet , en écoutant cette confession sublime , où Jehanne n'avait qu'à raconter une vie de pureté, de dévouement et de torture, qui enfin allait être terminée par le supplice le plus horrible que les hommes eussent inventé pour les plus grands criminels, c'étaient les auditeurs qui pleuraient , tandis qu'à mesure qu'elle se rapprochait de la mort , et par conséquent de Dieu , la victime semblait recevoir de la miséricorde céleste la force dont elle avait si grand besoin.
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Après la coiifession , le Saint-Sacrement fut apporté sur une patène couverte d'un voile, sans cierge, ètole ni surplis, et l'on prononça pendant toute la communion la litanie des agonisants Orate pro câ , priez pour elle.
A deux heures, Jehanne , qui avait continué de prier, assistée de frère Martin Ladvenu , entendit le bruit de la charrette, les cris des Anglais qui l'accompagnaient, et cette lente et sourde rumeur de la foule, qui monte incessante et profonde comme le bruit de la marée. lille comprit que le moment était arrivé, et se leva la première. En ce moment ses gardiens entrèrent , et on lui détacha la chaîne qui lui ceignait le corps; aussitôt deux autres lui apportèrent des habits de femme que Jehanne revêtit humblement et chastement dans le coin le plus obscur de ^a prison ; puis alors on lui lia les mains, et on lui passa à chaque jambe un anneau de fer : les deux anneaux étaient réunis par une chaîne.
Jehanne descendit , appuyée sur le bras de l'appariteur Massieu et de frère Martin Ladvenu ; l'assesseur La Pierre marchait devant elle pour la préserver, autant qu'il était en lui, des insultes des Anglais. Arrivée à la porte, au milieu des cris, des injures et des huées qui la saluèrent, Jehanne entendit une voix qui priait et qui suppliait : elle se retourna du côté par lequel venait cette voix, et vit maître Loyseleur qui se débattait au milieu des gardes ; poussé par ses remords , il voulait monter sur la charrette infâme et obtenir, à quelque prix que ce fut , le pardon de Jehanne; mais les Anglais , qui savaient son intention et qui craignaient qu'une pareille confession ne soulevât la pitié de la multitude en faveur de l'accusée , et ne causât quelque émeute , le retinrent de force. Mais à peine la charrette fut-elle en marche , qu'il leur échappa et se mit à suivre le tombereau en criant : — Grâce ! Jehanne, miséricorde ! Jehanne , Dieu m'accorde longue vie pour expier mes péchés par une pénitence égale à mon crime. Grâce I grâce !