‹ Jeanne d'ArcChapitre 65 sur 95 · CI1A1»1T11£ XII · texte numérisé non relu

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Jehannc ignorait ce que cela voulait dire ; car, ainsi que nous l'avons dit , elle croyait ce malheureux un saint et digne piètre. Frère Martin lui raconta alors ce qu'il en était, et comment elle avait été trahie par cet homme. Aussitôt elle se leva, et d'une voix forte : — Frère Loyseleur, dit- elle , je vous pardonne ; priez Dieu pour moi. Le prêtre alors tomba la face contre terre, tellement abîmé dans les remords qu'il se voulait faire écraser par les chevaux des Anglais qui ei^cortaient Jehanne, et qu'il le fallut emporter, tant son aveu public causait déjà d'émotion dans la multitude.

La charrette était accompagnée de huit cents Anglais armés de toutes pièces , qui , si nombreux qu'ils fussent , avaient grand'peine à faire ouvrir un passage, tant la foule était nombreuse et serrée. Aussi Jehanne mit-elle près d'une heure et demie à aller de la tour à la place du Vieux- 31arché. En y arrivant elle s'écria : — Oh! Rouen, Rouen, est-ce ici que je dois mourir !

Trois échafauds étaient dressés sur cette place : l'un pour les juges et les assesseurs , l'autre pour Jehanne , le troisième enfin pour le supplice. A la vue du bûcher, Jehanne pâlit et détourna la tête ; mais son confesseur lui donna le crucifix à baiser, et Jehanne reprit assez d'assurance pour relever le front et pour regarder le bûcher.

Arrivée au pied de l'échafaud où elle devait entendre la sentence , elle descendit par le derrière de la charrette, dont on ôla les planches, et monta les degrés, soutenue par [Martin Ladvenu ; La Pierre et Massieu restèrent au bas.

A peine fut-elle parvenue à l'endroit qui lui était destiné que le prêtre Misi commença contre elle un discours qui contenait plus d'injures qu'elle n'en avait jamais reçu des Anglais. Jehanne parut ne pas eutendre, et pi ia et baisa le Christ tout le temps qu'il dura. Enfin le préilicateur termina sa longue diatribe par ces mots : — Allez en paix , l'Eglise ne peut plus vous défendre et vous remet

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entre les mains séculières. L'évèque prit alors la parole à son tour, et lut à Jehanne pour la seconde fois le jugement que le greffier lui avait déjà lu une première.

Dès que Jehanne l'eut entendu prononcer, elle se jeta à genoux, adressant à Dieu notre rédempteur les plus dévotes prières, et demandant à tous les assistants , de quelque état et condition qu'ils fussent , tant du parti anglais que du parti français, merci irès-humblement , les requérant avec larmes, et en étendant ses mains liées vers eux, qu'ils priassent pour elle. Pendant ce temps, le bailli ordonnait au bourreau ('e s'emparer de la patiente et de la conduire au bûcher; mais le bourreau lui-même, attendri par cette grande foi que Jehanne laissait voir, prolongeait ses préparatifs pour lui laisser le temps de faire ses dévotions; et elle les faisait avec une telle ardeur, dit la chronique, que les juges, prélats et autres assistants furent provoqués à gr. nds pleurs et larmes , et que plusieurs Aglais confessaient et reconnaissaient le nom de Dieu en voyant celle qu'on leur avait représentée comme hérétique faire une si pieuse lin.

Cependant il y en avait d'autres qui , loin d'être émus de ce spectacle, n'en recevaient comme impression qu'une grande impatience de le voir terminé , tant ils craignaient toujours quelque sédition dans la ville. Aussi plusieurs soldats et capitaines criaient-ils : — Pourquoi tant de façons et tant de longueurs? donnez-nous-la , et nous eu aurons bientôt fini avec elle. Parmi toutes ces voix, celles de deux ou trois juges impatients se faisaient entendre, criant : — Allons, prêtre ; allons bourreau, dépêchons-nous ! Avez- \ous donc envie de nous faire dîner ici ?

Il n'y avait plus moyen de retarder : les gardes se saisirent d'elle , lui mirent sur la tête une mitre sur laquelle étaient écrits ces mots : Hérétique , relapse, apostate et idolâtre , et la traînèrent du côté du troisième échafaud. Arrivée au pied du bûcher, ils la jetèrent dans les mains du bourreau en lui criant : —Fais ton office. Quant

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à Johanne, ello se rolourna vers maître IMarlin, lui tendant les bras et Ini disant : — Mon père, je vous en supplie, ne m'abandonnez pas.

Le di'Tne homme n'avait point besoin de cet appel, et il avait suivi Jehanne; et comme l'échafaud était très-élcvé, afin que tout le monde |)iit la voir mourir, il l'aida à y monter, ce qui était difficile à cause des chaînes qui lui attachaient les jambes. Enfin le bourreau et le prêtre la soulevèrent dans leurs bras, tandis qu'un aide- bourreau l'attirait à lui par-dessous les épaules. Maître Martin monta après elle, et h; bourreau monta le dernier.

Alors, avec l'aide de son valet, il l'attacha par le milieu du corps au poteau qui formait le centre du bûcher. Jehanne ne faisait aucune résistance, se laissant faire et se contentant de dire à haute voix : — Vous tous qui êtes ici et qui croyez en Dieu , priez Dieu pour moi ! Enfin le bourreau en finit avec elle, et, redescendant suivi de son valet, il la laissa seule avec frère Martin sur le bûcher. La Pierre et Massieu étaient restés au bas et lui criaient : — Bon courage, Jehanne! bon courage, et Dieu t'assistera ! Elle, elle répondait : — Merci, bonnes gens, merci.

I<'n ce moment, le bomreau s'approcha du bûcher avec une torche, et comme aux quatre coins on avait amassé de la résine et autres matières combustibles, le feu y prit rapidement. Ce feu gagna avec une telle prompiiiude , que maître Martin, tout occupé de ses pieuses fonctions, ne s'aperçut pas qu'il s'approchait de lui. Ce fut Jehan ae qui le remarqua et qui lui dit : — Au nom de Dieu ! |<renez garde , mon père ; la flamme va prendre à votre robe ! Descendez, descendez vite, et montrez-moi toujours le crucifix jusqu'à ce que je meure !

En effet, le prêtre n'eut que le temps de descendre, car le feu gagnait avec une telle rapidité cfue les Anglais se plaignaient à cette heure que ce supplice , tant ailendu et tant retardé , allât trop vite. En ce moment , on ne sait pourcpioi , l'évèque eut le courage de descendre de son

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('cliafaiid et de s'avancer vers le bûcher. — Kvèqiic, éveqne! cria Jehanne , c'est par vous que je meurs, vous le savez bien ! Puis , sentant déjà la chaleur de la flamme : — O Rouen , Rouen ! s'écria-t-elle une seconde fois , j'ai bien peur que tu ne souffres de ma mort!

Alors la flamme continua de gagner, tandis que la fumée faisait un rideau entre la patiente et les spectateurs ; mais, tant qu'on la put distinguer, on la vit les yeux levés au ciel et l'on entendit sa voix qui invoquait Dieu. Enfin la flamme succéda à la fumée ; on entendit une dernière fois le mot de Jésus ; puis un grand cri d'angoisse reten^ lit : c'était VEti, EU, sabactanil du Christ de la France.

A peine Jehanne fut-elle morte, que le bourreau s'avança vers maître Ladvenu, lui demandant s'il croyait que Dieu ne le punirait pas du mal qu'il avait fait à cette femme qu'il regardait, disait-il, comme une sainte. Maître Ladvenu essaya de le rassurer en lui disant qu'il n'était que l'instrument , et que Dieu saurait distinguer l'insirument qui avait frappé du bras qui l'avait conduit. Mais ce fut bien pis, lorsque le bourreau , montant sur l'échafaud, vit que malgré l'huile , le soufre et le charbon qu'il avait appliqués sur la poitrine de Jehanne , son cœur était resté intact, entier et plein de sang. C'était la première fois que cela lui arrivait depuis dix -neuf ans qu'il exerçait sa terrible profession.

Mais cette compassion que ressentait le bourreau avait encore atteint bon nombre d'autres personnes : au moment où le bourreau avait mis le feu au bûcher, plusieurs des assesseurs, et entre autres Houppeviile Migot , Fabry, Riquier et Mauchou, avaient quitté leur place, et s'étaient retirés, disant qu'ils ne pouvaient supporter un pareil spectacle. Mauchou, qui était notaire apostolique, déclara même que jamais il n'avait versé tant de larmes pour aucun des malheurs qui lui étaient arrivés; et cela était si vrai , que d'ime partie de l'argent qu'il avait reçu pour le procès il

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achota un missel dans lequel il ne cessa de pi'ier pour Jehanne durant tout le reste de sa vie. Bien plus , au moment où la patiente expira , on entendit un chanoine de Rouen, nommé Jean de la Pie , qui disait : — Hélas! hélas ! mon Dieu , faites-moi la grâce à l'heure de ma mort de mettre mon àme dans le même lieu où est celle de Jehanne. Il n'y eut pas jusqu'au secrétaire du roi d'Angleterre, nommé Jehan Frappart , qui revint de l'exécution, pleurant d'une manière lamentable, et disant : — Malheur à nous I malheur à nous ! nous sommes tous perdus ; car on vient de brûler une sainte personne dont l'âme est dans la main de Dieu.

Mais le récit qui frappa le plus l'esprit de tous fut celui d'un Anglais qui haïssait tellement Jehanne , qu'il l'avait insultée dans sa prison , à ses interrogatoires et à sa première exposition, lui jetant des malédicticns plus furieuses qu'aucun autre, et qui enfin avait dit que le jour où elle serait brûlée il apporterait un fagot au bûcher. En effet , il s'approchait de l'échafaud avec sa charge de bois , lorsque tout à coup les jambes lui manquèrent , et on le vit tomber à genoux, les mains étendues vers Jehanne, criant grâce, et prêt à s'évanouir. Aussitôt on accourut à lui, on le releva, et on lui demanda ce qu'il avait : alors il déclara hautement qu'au moment où Jehanne avait crié Jésus ! il avait vu une colombe sortir du feu et monter au ciel , et qu'il avait la certitude que cette colombe était l'âme de la martyre.

Le même jour, le cardinal d'Angleterre, craignant que s'il restait quelques reliques de Jehanne ces reliques ne fissent quelque miracle, ordonna que le cœur resté intact lui fût remis , et que les cendres de son corps , mêlées à celles du bûcher, fussent jetées au vent du haut du pont, et emportées ainsi par la Seine vers l'Océan.

Et ces choses arrivèrent le trentième jour de mai 1/|31.

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