DIXIÈME INTERROGATOIRE
{Le mardf treiziesme jour de tnars 1430.)
Interrogée premièrement du signe baillé à son roy, quel il fut, respond : «1 Estes-vous content que je me parjurasse? >•
Interrogée par monseigneur le vicaire de l'inquisiteur , se elle avoit juré et j)romis .-) sainte Catherine non dire ce signe, respond : « J'ay juré )' et promis non dire ce signe , ei de moi-mesme , pource que on m'en » chargeoit trop de le dire. » Kt adonc dit elle-mesme : « Je promets » que je n'en ])arleray plus à liomuie. »
Item , dit : que le signe , ce fut f[ue l'ange certifioit à son roy, en lui ap|)0rlant la couronne et lui disant qu'il auroit tout le royme de France entièrement à l'ayde de Dieu, et moyennant son labeur, et qu'il la mist en besongne, c'est à sçavolr, que autrement qu'il lui baillast des gens, il ne seroit mie sitost couronné et sacré.
Inierrogce se despuis hier ladite Jebanne a parlé à sainte Catberine, rcsj)ond : que despuis elle l'a ouye; et toutesfois lui a dit plusieurs fois qu'elle responde hardiment aux juges île ce qu'ils demanderoienl à elle touchant son procès.
Interrogée eu quelle manière l'ange apporta la couronne et il la mit sur la teste de sou rov, respond : elle (ut baillée à un arche vesipie, c'est à sçavoir à celui de Reims, counne il lui senilile, et ledit archevesque la receul, et la bailla au roy.
Interrogée du lieu où elle fut apportée, respond : « Ce fut en la » chambre du roy, au chastel de Chinon. »
Interrogée du jour et de l'heure : n Du jour, je ne sçay ; de l'heure, » il estoit haute heure; autrement u'ay mémoire de l'heure et du mois, » que au mois d'avril prochain ou en ce présent mois à deux ans ; et » esloit après l'asques. »
Interrogée se la première journée qu'elle vit le signe de son roy, son roy le vit, respond : que oui , et que il l'eut lui-mcsme.
Interrogée de quelle matière esloit ladite couronne, respond; « C'est » bon à sçavoir qu'elle esloit de tin or; etcstoii si riche, que je ne sçau- )> rois nombrer la richesse ; et la couronne siynifioit qu'il tiemlroit le » royaume de Fiance. »
Interrogée se elle la mania ou baisa, respond : que non.
Interrogée se l'anj'.e qui r;q)porta venoit de haut, ou se il venoit par terre, respond : « Il vint de haut. Et entends qu'd venoit ))ar le com- » mandement do Nostre- Seigneur ; et entra par l'huys delà chambre. »
Interrogée se l'ange venoit par terre, et erroit tlespuis l'huys de la clianibre, respond : quand il vint devant le roy, il ht révérence au roy eu se inclinant devant lui, et prononçant les paroles qu'elle a dites du signe; et avec celui rameuievoit la belle patience cjii'il avoit eue, selon les grandes tribulations qui lui esloieni venues; et despuis l'huys il marchoit et erroit sur la terre en venant au roy.
Interrogée quel espace il y avoit <le l'huys jusques au roy, respond : comme elle pense, il y avoit bien l'espace de la longueur d'une lance ; ei ]iar où il estoit venu s'en retourna.
Item, dit : que quaniiraiifîc vint, elle l'accompafina et alla avec lui ])ai- les (Icjjrës à la ciiambre du roy : ei entra l'ange le premier; et puis elle-mesme dit au roy : « Sire, voilà \otre signe, prenez-le. »
Interrogée en quel lien il apparnt à elle, respond : « Je eslois près-' » que tonjonrs en prière, afin ipie Dieu envoyast le sip.ne dn roy: et » esiois-je à mon logis, qui est ciex' une bonne femme, près de Clias- " teau-Chinon, ipiand il vint; puis nons allasmes ensemble au roy ; et » estoit bien ac<ompagné d'antres angels avec lui, qne chacun ne véoit » pas. » Kt dit outre : Se n'est pour l'amour d'elle, et de la oster hors de peine des gens qui l'arguoyent, ellccroit bien que plusieurs virent l'ange dessusdit, qui ne le eussmt pas veu.
Interrogée se tous ceux qui là esloient avec le roy virent l'ange, respond : qu'elle pense que l'arcbevesque de Reims, les seigneurs d'Orval, et la Tiimouille, et Charles de Bourbon le virent; et quand est de la couronne, plu.<ieurs gens d'église et autres la virent, qui ne virent pas l'ange.
Interrogée de quelle figure et quel grand estoit ledit ange, respond : qu'elle n'en a jjoint congé, et que demain en respondra.
Interrogée se ceux qui esloient en la compagnée de Tange estoient tous d'une mesme figure, respond : ils se eutre-sembloient volontiers les aucuns, et les autres non, eu la manière (pi'elle les véoit ; et les aucuns venoient à elle ; et se y en avoit de couronnés, et les autres non; et y estoient en la couipaguée saintes Catherine et Marguerite ; et furent avec l'ange dessusdit, et les autres auges ainsi, jusques dedans la chambre du roy.
Interrogée comme celui angesepariit d'elle, respond: il desparlit d'elle en ceste petite chapelle; et fut bien courroucée de son ])artcment, et pleuroit; et s'en fust volontiers allée avec lui, c'est à sravoir, son ame.
Interrogée se au parlement elle demeura joyeuse ou effrayée et en grand peur, respond : « Il ne me laissa point en peur ne effrayée, mais » eslois-je courroucée de son parlement. »
Interrogée se ce fut par le mérite de elle que Dieu envoya son ange , respond : » Il veuoit pourgiand chose; » et fut en espérance que le roy ci-eust le signe, et que on laissast à l'arguer; et ])our donner seco'irs aux bonnes gens d'Orléans , et aussi pour le mérite du roy et du bon duc d'Orléans. »
Interrogée pourquoy elle plus tost que une autre, respond : « ll'jileut ') à Dieu ainsi faire par une simple puceile, pour reboutter les adver- » sa ires tla roy. »
Interrogée se il a esté dit à elle où l'ange avoit prins celle couronne, respond : qu'elle a esté apportée de par Dieu, et qu'il n'a orfebvre en monde qui la sceust faire si belle ou si ricbe; et où il la ]uint, elle se rapporte à Dieu , et ne sçait point autrement où elle fut ijrinse.
IiUerrogée se ceste couronne flairoit point bon et avoit bonne odeur, et se elle estoit point reluisant, respond : que n'a point de mémoire de ce : et elle s'en advisera. Et a))rès dit : « Elle sent bon et sentira, mais » que' elle soit bien gardée, ainsi qu'il appartient; et estoit en manière de couronne.
Interrogée se l'ange lui avoit apporté lettres, respond : que non.
Interrogée quel signe eurent le roy, les gens qui'estoient avec lui, cl elle, de croire que c'estoit uu ange, respond : que le roy le creut par
1 Chez.
2 Pourvu que.
420 A^ALY.-ili JIAi.^OMNÉê
rcnscigncnienl cîcs gens ilV-yl^e (jui là c>ioienl, et jKir le signe de la couronne.
Interrogée comme les gens d'église sccnrenl que c'cstoit im ange, respond : par leur srience, et pour ce cpie ils estoicnt clercs.
Interroge e d'un prestre concubin;iire et d'une tasse perdue, respond: << De tout ce, je n'en sçay rien, ne onccpies n'en ouys parler. »
Interrogée se, rpiand clic alla devant P;iris, se elle eut par révélation de ses voix de y aller, respond : que non; mais ce fut à la reqneste des gentils-hommes qui vonloienl faire une escarmouche ou une vaillance d'aimes ; et avoit bien intention de aller outre et de passer les fossés.
Interrogée aussi se elle eut révélation d'aller devant la Charité, respond que non; mais fut par la reqneste des gens d'armes, ainsi comme autrefois avoit dit.
Interrogée <lu Pont-l'Kvesque, se elle cust point de révélation, respond : que puis ce qu'elle ouyt révdition à Meleun, qu'elle seroit jtrinse, elle se rajiporta le jdns du fait de la guerre à la volonté des caj)itaincs; et loutesfois ne leur disnit point qu'elle avoit révélation de cslre prin-e.
Interrogée se ce fut bien fait, au jour de la Nativité Nosire-Dame, qu'il e^toil fesie, de aller assaillir pays, respond : « C'est bien fait de » garder les fcslcs Nosire-Dame; t et en sa conscience lui semble que c'cstoit et seroit bien fait de garder les festcs Nostre-Uame despuis un jour jusques en l'autre.
lnlcrro[',ée se elle dit point devant la ville de Paris : « Pendez la » ville, de par Jésus. » Respond : non; mais dit : « Rendez-la au roy de » France. »
ONZIÈME INTF.RlîOGATOlRr;.
( Le wercrcdj fitKiloi-z'esinc jour de iiuirs. )
Interrogée premièrement quelle fut la cause pourquoy elle saillit de la tour de Dcau-revoir, respond : tpi'elle ouyt dire tpie ceux de Conipiègne, tous, jusques à l'agc de sept ans dévoient cstre mis à feu et à sang, et. qu'elle aimoit mieux mourir que vivre a|)rès une telle destruction de bonnes gens; et fut l'une des causes: l'auire, qu'elle seeiit qu'elle esloit venilue aux Anghiis, et eust eu plus cher moiuir que d'estre en la main des Anglois ses adversaires.
Interrogée se sa sainte fut du conseil de ses voix, respond : qne sainte Cat!ier;iie lui disnit à presque tous les jours qu'elle ne saillist point, et que Dieu lui ayderoit, et uiesme à ceux de Coiupiègue ; et ladite .lehannc dit à sainte Catherine : puis que Dieu ayderoit à ceux de Compiègiic, elle y vouloit cslre ; et sainte Catherine lui dit sans faute : « Il » faut que prenez en gré, et ne serez point deslivréc tant que vous ayez » vu le roy des Anglois. " Et ladite Jehanne respondit : « Vraiment je ne » voulsisse point le voir; je aimasse mieux mourir, que de estre mise ■D en la niain dis Anglois »
Interrogée se elle avoit dit à sainte Catherine et ;» sainte Marguerite : « Layra Dieu si mniiuniscment mourir ces bonnes gens de Compiè- » gne! " respond : qu'elle n'a point dit « si maiivaisement ; » mais leur dit en celle manière: « Comment! layra Dieu moirir ces bonnes gens » de Clompiègne, qui ont esté et sont si loyaux à leur soigneur. »
Ilcin , dit : que puis ([d'elle fut cheue , elle fut deux ou trois jours
D!S DOCLIULAtS SLR L\ t»LCtLLL. 4 21
(jn'cUc ne vonloit manger ; et incsnic nussi j oiir ce saiil fut ijrcvcc laiit (jircllc n- jxmvoit hoiic ne mander: et lotiiesTois fut réconfortée par saillie Cailidine , tpii lui dit ((n'clle se coiifessast , et requist mcrcy à Uieii lie ce ((u'elle avoit sailly; et que sans faute ceux de Conipièjjne aiiroient secoms dedans Sainl-Mariin d'hvver; et adonc se prinl à revenir, et commença à manger, et lan!ost fut j;nérie.
Interrogée, quand elle saillit, se elle se cuidoil tuer, res[)nnd : que non; mais en saillant se recommanda à Dieu; et cnidoit ])ar le moyen de ce sani eschapper et esvader qu'elle ne fust livrée aux Anjjlois.
Inlei logée se, quand la p irole lui fut revenue, elle lesnia et maugréa Dieu et ses saints , pour ce que s'est trouvé par rinfoimalion , comme disoi( i'intrrro,;eant . respond : qu'elle n'a point de UK moire ou qu'elle soit soiivciiame., elle ne rejjnoya ou manj^rta oncqurs Dieu ou ses sainis en ce lien ou ailleurs ; et ne s'en est point confessée ; car elle n'a point de mémoire qu'elle l'ayt dit ou fait.
Inierrogée se ses voix lui demaiMleni dilalion de respondre, respond : que sainte Cailieiine lui respond à la fois; et aucunes fois fauît ladite Jehannc à entendre, poiu- la lur'nation des personnes, et ])ar les noises de ses gardes. El quand elle fait reqiiesles à sainte Catherine , laiiiost elle et sainte Maigueiiie font reqiieste à Nostre-Seiijneur ; et jMiis du commandement de Nostre-SeiQueur , donnent response à ladite Jelianne.
lnlerio[;ée , qu;ind elles viennent, se il y a lum'èrc avec elles et se elle voit jioint de lumière qunnd elle ouyt au cliaslel la voix, et ne seavoit se elle estoit en la eliamhrc , respond : qu'd n'est jour qu'ils ne y viennent en ce ehas'cl ; et se , ils ne viennent point sans lumière ; el de telle fois ont la voix ; mais n'a point de mémoire se elle vit lumière , et aussi se elle vit sainte Catherine.
Ilcin , dit : qu'elle a demandé à ses voix trois choses , l'une son expédiiion , l'autre que Dieu aydc aux François et garde bien les villi s de leur ohéissance , et l'autre le salut de sou anie.
Iiem, reipiise se ainsi est qu'elle soit menée ;i Paris, qu'elle se doulile de ses interrogatoires , respond: afin qu'elle les haille à ceux de Paris et leur jiu sse dire : " ^'oici comme j'ay e-:té interrogée à Uouen , et mes rcsponses! » et qu'elle ne soit plus travaillée de tant de demandes.
Interrogée, pour ce qu'elle avoit dit que monseigneur de Beaiivais se mettoii en danger de la meltre en cause , en qu^l datig r c'esloit , tant de monseigneur de Bennvais que des autres, respond : (|ue c'esloit ce qu'elle dii à monseigneur de Peainais : « Vous dites que esies mon «juge; je ne seay se vous l'estfs; mais advisez bien que ne jugez mal, » car vous vous mettriez en grand danger ; et vous en adverlis, afin que " se Nostrc-ï>eigneur vous en chasiie , que je fais mon debvoir de vous » le dire. »
Interrogée quel est ce péril on danger, respond: qiiesainle Catherine lui a dii qu'elle auroit secours, cl qu'elle ne seayt se ce sera à esire deslivré- de ])iison, ou quand elle scroit au jugement s'il y vieudroit aucun (roui le, par quel moyen elle ])oiirroil esire deslivrée; el pen-^c que ce soit ou l'un ou l'aulre; el de p'.its lui dirent les voix qu'ele sera deslivrée à {fiande victoire ; et après lui diient ses'^voix : « Prends tout » eu gré ; ne te cliaille pas d: ton uuulyre, tu en vieuvlras entin eu » royaume de paradis. >> Et le lui dirent ses voix simplement el ahsolunient, c'est à sçavoir sans faillir; et appelle ly martyre, pour la peine et
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adversité qu'elle souffre en la prison ; el ne sçail plus quaiid souffrira, mais s'en attend à Nosire-Seigueur.
Interrofjée se, despuis que ses voix lui ont dit qu'elle ira en la fin en royaume de paradis , se elle se tient assurée d'estre sauvée , et qu'elle ne sera point dampnée en enfer, respond : qu'elle croit fermement ce que ses voix lui ont dit , qu'elle sera sauvée , aussi fermement que se elle Y ft'St jà. Ri comme on lui disoit que ceste response estoit d'un grand poids , aussi respond : qu'elle le tient pour un prand thrésor.
Interrogée se , a])rès cesle révélation , elle croit qu'elle ne puisse faire pesclié mortel, respond . « Je n'en sçay rien , mais m'en attends de tout » à Noslre-Scigneur. »