SEPTIÈME INTERROGATOIRE
( Du samedi 10 mars. )
Le samedy ensuivant, d'après le dimanche de Rorate\ dixiesme jnur de mars, ladite Jehanne fut requise de dire vérité, llespondit : « Je » vous promets que je diray vérité de ce qui touchera vosiro procès. » Je vous prie, ne me contraignez point :"i jurer; car plus me contrain- » drez à jurer et plus tard vous diray vérité, h
Interrogée en après, par maistre Jehan de la Fontaine, par le commatidement de monseigneur de Beauvais en ceste manière : « Par le » serment que vous avez fait, quand vous venistes dernièrement à Com- » piègne, de quel lieu estiez-vous partie! » respond : « De Cre^py en » Valois. >•
Interrogée, quand elle fut venue en Compiègne. se elle fut à plusieurs journées avant qu'elle tist aucune saillie, respond : qu'tlle vint à une heure secrète du malin ; ei entra en la ville san.s que ses ennemis le sceussent, comme elle pense ; et ce jour mesme , sur le soir, ht la saillie où fut prinse.
Interrogée se en la saillie l'eu sonna les cloches, respond : se on les sonna, ce ue fut point à son connnandemeni ou par son sceu, et n'y pensoit point; et se ne lui souvient se elle avoit dit qu'on les sonnast.
Interrogée se elle fit ceste sa:liie du commandement de sa voix, res-
Ïiond : que en la semaine de l'asques dernière passée, elle estant sur es fossés de Meleun, lui fut dit par ses voix, c'est ;i sçavoir sainte Catherine et sainte Marguerite, qu'elle s mit prinse avant (pi'il fust la Saint-Jehan; et que ainsi il falloit qu'il fust fait; et qu'elle ne se eshahist; mais (pi'elle prinst tout en gré et que Dieu lui ayderoit.
Interrogée si despuis ce lieu de Meleun lui fut |)oinl derechef dit par lesdites voix qu'elle seioit prinse, respond : que oui par plusieurs fois et comme tous les jours et à ses voix requéroil, quand elle seroit prinse qu'elle fust morte lantost sans long travail de prison, elles lui dirent qu'elle prin>t tout en gré et que ainsi il falloit faire; mais ne lui dirent point l heure ; et se elle l'eust sceu, elle n'y fust pas allée: et avoit plusieurs fois demandé sçavoir l'heure, mais elles ue lui voulurent pas dire ; et pria passer outre.
Interrogée, .«e les voi\ lui eussent commandé qu'elle fust saillie et signifié qu'elle eust esté prinse, se elle y fust allée, respond : que se elle eustsccu l'heure (pi'elle eust deu estre prinse, elle n'y fust pas allé volontiers; toutesfois elle eust fait leur commandement en la tin, quelque chose cjue il lui en eust deu advenir.
Interrogée se, ([uand elle fit ceste saillie, elle avoit eu voix de partir et faire ceste saillie, respond : que ne sceut point sa prinse ce jour; et
i Nom du quatrième dimaiiibe de l'Aveiit, tiré de l'inlfoit ; llorate, cœ/i .
414 ANALYSE RAISONIVÉE
n'eut aiiire commandement de yssir; mais tousjours lui avoit esté dit qu'il fulloit qu'elle fust piisomiiLie.
Interropjée se à faire saillie elle passa par le pont, respond : qu'elle passa par le pont et boulevert, avec la conipagnee des {jens de son })arty, sur les {]ens de mouseignem- de Luxembourg, et les reboutta par deux fois jusques au lojjis du Bourguifinon ; à la tierce fois jusques à my le cliemin ; et .^lors les Anjjlois <pii là esloienl coupèrent les chemins à elle et à ses gens, entre elle et le boulevert; et pour ce se relrahirent ses gens ; et elle, en soy retirant es champs en coslé de Picardie, près du boulevert, fut prinse entre la rivière et Compiègne. Et n'y avoit seulement entre le lieu où elle fut prinse et Conqtièjjne, que la rivière, le boulevert et le fossé d'icelui boulevert.
Interrogée se eu icelui estendart le monde et les deux anges y estoient peintes, respond : que oui.
Interrogée «pielle signiHance c'esloit que peindre au dit estendart Dieu tenant le monde et ses dtux .Tuges, respond : ((ue sainte Catherine et sainte Marguerite lui dirent qu'elle le fist en ccsle f;içon et le ])ortast hardiment, et qu'elle Ht mettre en peinture le roy du ciel; et de la signitiance n'eu sçail .lutrement.
Interrogée se elle n'avoit puit d'escu et d'armes, respond : qu'elle n'en eut oucques point, mais son roy donna à ses frères armes, c'est à scavoir un escu d'azur, drux fleurs de lys d'or et une espée par my; et a devisé à un peintre celles armes, pour ce qu'on lui avoit demandé quelles armes elle avoit.
Item, dit : que ce fut donné par son roy pour ses frères et à la plaisance d'eux, sans sa requeste et sans sa révélation.
Interrogée se elle avoit un cheval quand elle fut prinse, et s'il estoit coursier ou hac(|uenée, nspund : (pie elle estoit à cheval sur un demicoursier.
Interrogée qui lui avoit donné celui cheval, respond : que son roy et ses gens lui donnèrent de l'argent du roy. Et si dit : qu'elle avoit cinq coursiers, sans les trotliers, où il y en avoit plus de sept.
Interrogée se elle eut oncques autres richesses de son roy que ses chevaux, respond : qu'elle ne demandoit rien à son roy, fors bonnes armes, bons chevaux et de l'argent à payer les gens de son bostel.
Interrogée se elle avoit point de thrésor, rcs])oud : que dix ou douze mille francs (pi'elle avoit vaillant n'est pas grand thrésor à mener la guerre, et que c'est ])eu de chose ; et laquelle somme ses frères ont eu, comme elle pense. Kt dit : que ce qu'elle en a, c'est de l'argent proj»re de son roy.
Interrogée quel est le signe c{ui vint à son roy, respond : qu'il est bel, honorable, bon et le plus riche qui soit.
Interrogée pourquoy elle ne veut aussi bien dire et monstrer le signe dessustlit, comme elle voulut avoir le signe de Catherine de La Uochelle, nspond : que se le signe de Catherine eust esté aussi bien monstre devant not.ibles gens de l'église, c'est à scavoir archevesques ou évesques, comme l'ari hevesque île Reims et autres évescpies dont elle ne sçait les noms, et inesme y estoit Charles de Bourbon^ le sire de la Trimouille, le duc d'Alençon et plusieurs autres chevaliers qui le virent et ouyrent, aussi bien comuie elle voit ceux qui parlent à elle aujourd'hui, comme celui dessus dit avoit esté monstre à gens lays, elle n'iust point demandé scavoir le signe de ladite Catherine; et toutesfois
elle sravoit aii-ilev.inl par sainte Catherine et sainte iMarf;uerile, que du fait (le ladite Catherine tic La P.ochcllo e'esloit tont néant.
Interrogée se ledit signe dure emore, respond : « Il est bon à sra- » voir qu'il duie encore, et durera jusqnes à mille ans et outre. »
Item , dit : que ledit signe est au ihresor du roy.
Interrogée si c'est or ou argent ou pieire précieuse ou couronne , respond : a Je ne vous en diray auire chose; et ne scauroit homme » déviser aussi riche chose comme est ce si;;ne, et toutes voyes le signe » qu'il vous faut, c'est que Dieu me deslivre de vos niains, et est le plus » certain qu'il vous sache envoyer. »
Item , dit : ([iie quand elle dut partir à aller à son roy, lui fut dit par ses voix : « Va hardiment; car quand tu seras devers le roy, il aiu-a M bon signe de te recepvoir et croire. »
Interrogée, quand le signe vint à son roy, quelle révérence elle y fit, et se il vint de par Dieu, respond : qu'elle niercya Nostre-.Seigneur de ce qu'il la deslivra de la peine des clercs de par de là, qui argnoient contre elle, et se agenouilla plusieurs fois.
Item, dit : que un ange de Dieu et non de par autre, bailla le signe à son roy, et elle en mercya moult de fois Noslre-Seignenr.
Item , dit : que les clercs de par de là cessèrent à l'arguer quand ils eurent sceu ledit signe.
Interrogée se les gens de par de là virent le signe dessusdit, respond : C[ue quand son roy et ceux qui estoieut avec lui curent vu ledit signe et mesme l'ange qui le bailla, elle demanda à son roy se il estoit content , et il respondit que oui, El lors il partit et s'en alla en une petite chapelle assez près. Et ouyt lors dire qfc, après son partement, plus de trois cents personnes virent ledit signe. Dit outre : que pour l'amour de elle et que ils la laissassent à interroger, Dieu voulait permettre que ceux de son party qui virent ledit signe le vissent
Interiogée se son roy et elle firent puiiit de révérence à l'ange quand il apporta le signe , respond : que oui d'elle ; elle se agenouilla et osta son chaperon,
HUITIÈME INTF.RROGATOIRE.
{Lundy 12 mars.) '
Le lundy après l'octave Jérusalem , douziesme jour de mars ,• ladite Jehanne fut retpiise par monseignetn- de Beauvais de (!ire vérité de ce qui lui seroit dem.indé. Rcsj)ond : « Oc ce qui touchera voslre ])rocès , î) comme autresfois vous ay tlit , ije diray volontiers vérité. » Et ainsi jura niaistre l'homas Fresne , Nicolas de '..., et Jehan Carbonnier,
Et après fut interrogée, ))ar le commandement de niondit seigneur de Beauvais , par maistre .lehan de la Foniidne.
Et premièrement, se l'ange qui apporta le signe parla pointu elle. Respond : que oui, et que il dit à son roi que on la mist en besongne , et que après seroit tantost alégée.
Interrogée se l'ange qui apporta ledit signe fut l'ange qui premièrement apparut .-i elle, ou se ce fut un autre: « C'est toujours tout un ; » et oncfpies ne lui faillit.
Interrogée se l'ange lui a point failli , de ce qu'elle a esté prinse , aux biens de fortune , respond : qu'elle croit , puisqu'il ])lait à l\ostre-Seigneur, que c'est 'e mieux qu'elle soit prinse.
1 Lacune d'un mot.
416 ANALYSE RAISOMINËE
liilerrogée se es biens de grâce l'ange lui a point failli, respond : Il Kt comnienl me faudroit-il, quand il me conforte tous les jours? n Et entend ce confort , que c'est de sainte Catherine et sainte Mar- (jucrile.
lulcrroyée se elle appelle, ou se ils viennent sans appeller, respond: « Ils viennent sans appeiler; i) et anir.foi.s, se ils ne venoient bieniost, elle requerroit Nosire-Seigneur qu'il les envoyast.
Interrogée se elle les a aucunes fois a|>pelés, et ils ne estoient point venus , respond : qu'elle n'en eust oncques besoing que elle ne les ayt.
Interrogée se saint Denys apparut oncques à elle : respond : que non , qu'elle sache.
Interrogée se , quand elle promit à Nostre-Seigneur de gard r sa virginité, s'elle parloit à lui, respond : « Il debvoit bien suffire de pro- » mettre ;i ceux qui estoient envoyés de par lui; c'est à sçavoir, à sainte » Catherine et à sainte Marguerite. »
Interrogée qui la meut de faire citer un homme à Toul en cause de mariage, respond : n Je ne le lis pas citer, mais ce fut lui qui me Ht ci- » ter. » Et là jma devant le juge de dire venté; et enfin, qu'elle ne lui avoit fait promesse.
Item , dit : que la première fois qu'elle ouyt sa voix, elle voua sa virginité tant qu'il plairoit à Dieu ; et esioit en âge de treize ans ou en- >iron.
Item, dit : que ses voix l'assurèrent de gagner son procès.
Interrogée se de ses visions elle n'a jioint parlé à son curé ou autre homme d'église, respond : que non; mais seulement à Hoberl de Beaudricourt et à son oncle. Et dit outre : qu'elle ne fut point contrainte de ses voix à le celer ; mais doubta moult le révéler, pour doubte des Bourguignons, que ils ne l'empeschassent de son voyage ; et par espécial doubtoit moult son père , que il ne l'empeschast de faire son voyage,
Inierrogée se elle euidoit bien faire de partir sans le congé de père 6u mère, comme il soit ainsi que l'on doibt honnorer ])ère et mère, respond : que en toutes autres choses elle a bien obéy à eux , e\ceplé de ce parlement. Mais despuis leur a escript , et lui ont pardonné.
Interrogée se , quand elle partit de ses père et mère, elle euidoit point jtescher , respond : [tuisque Dieu le couimandoit , se elle eust eu cent pères et cent mères , et se elle eust été fille du roy , elle fust partie.
Interrogée ^e elle demanda à ses voix qu'elles dissent à son père et à sa mère son parlement, respond : que (juant est de père ou de mère, ils estoient assez coulenls qu'elle leur dist, se ce n'eusl esté la peine qu'ils lui eussent faii se elle leur enst dit ; et quant est de elle , elle ne leur eust dit pour chose quclconcpie.
Item , dit : que ses voix se rapportèrent à elle , de dire à père ou à mère , ou de s'en taire.
Interrogée se , quand elle vit saint Michel et les anges , se elle leur faisoit révérence, respond : que oui ; et baisoit la terre après leur parlement où ils avoient reposé, eu leur faisant révérence.
Interrogée se ils estoient longuement avec elle : « lis viennent bear- » cotq) de fois entre les chrestiens que on ne les voit point. » Et les a beaucoup d<" fois vus entre les cluesticns.
Interrogée se de saint Michel ou tle ses voix elle a point eu de lettres , respond : « .le n'en jv point eu de congé de le vous dire ; et
» enire ci el huit jours , je vniis en respondray volonliors ce que j'en Il sçanray. ••
Inierrofrée se ses voix l'ont point appellre Fille île Dieu , Fille de ré;;lise , la Fille an grand culmii-, rcspoud: que au-devant du siège d'Orléans levé , el ilfspnis , tons les jours (|nand ils parlent à elle, l'ont plusieurs fois appelée " .lehainie la l'ucelle, Fille tie Dieu. »
Iiuerrogee, puisqu'elle se dit Fille de Dieu , ponri|uoi elle ne dit volontiers Pntcr nnster, respond : qu'elle le dit volonlieis ; et autrefois , q(iand elle récusa de le dire, c'esioit en intention que monseigneur de IJeauvais la confessast.
M.UYIKME I^NTERROGATOIRE.
(^Diidit joiirde lundy, doiiziesine de mars de rflcvce.)
Interrogée des songes de son père , respond : (juc , quand elle estoit encore avec son |>ère et mère , lui fut dit par plnsicins fois par sa mère, que son père disoil qu'il avoit songé que avec les gens d'armes s'en iroit ladite Jelianne sa fille ; et en avoient grand ciu'e ses père cl mère de la bien garder; et la lenoient en giande suhjétion ; cl elle ohéissoit à tout, sinon au procès de Toul , an cas de mariage.
Item , dit : qu'elle a ouy dire à sa mère que son père disoit à ses frères : « Se je cuidoise que la chose advinsi que j'ay songé de elle , je » vonirois que la noiyssiez; el se vous ne le faisiez, je la noirois moi- » mesme. « El à hien peu perdirent le sens quand ils sceurent qu'elle fut partie pour aller à Vancoidetirs.
Inlerrogée se ces pensées ou songes venoienl à son père despuis qu'eut ses visions , respond : oui, plus de deux ans despiiis qu'elle eut les premières voix.
Inlerrogée se ce fut à la requeste de Robert ou d'elle qu'elle print habit d homme , respond : que ce fut par elle , et non à la requeste de homme du monde.
Interrogée se la voix lui commanda qu'elle prinst habit d'Lomme , respond : « Tout ce que j'ay fait de bien, je l'ay fait par le commande- M meut de la voix. » Et dit outre: quant ;i cest habit , elle en respondra aucunes fois ; que de présent n'en est advisée , mais demain en respondra.
Interrogée se , en prenant habit d'homme , elle pensoit mal faire , respond : que non ; et encore de présent , se elle estoit en l'antre pariy, et en cest habit d liomme , lui semble que ce seroit un des grands biens de France , tle faire connue elle faisoit au-devant de sa ))rinse.
Interrogée comme elle cust deslivré le duc d'Orléans, respnnd : qu'elle eust assez priiis de sa prinsc des Anglois pour le ravoir; et se elle n'enst prins assez de sa prinse deçà , elle eust passé la mer pour le aller quérir à puissance en Angleterre.
Interrogée se sainte Marguerite et sainte Catherine lui avoient dit sans condition et absolument qu'elle prendroit gens suffisants pour avoir le due d'Orléans qui estoit en Aiij;leierre ,t)u autrement qu elle passeroit la mer pour aller quérir à puissance en Angleterre, et amener dedans trois ans , elle respond : que oui, et qu'elle dit à son roy qu'il la laissast faire des prisonniers. Dit outre de elle : que se elle eust duré trois ans sans enq)esc)iem:Mii , elle l'eiist deslivré.
418 ANALYSE RAISONNEE
Ilem , (lit : qu'il y que d'un an; mais n'en a pas de présent mémoire.
Interrogée du si^-jne baillé à son roy, respond : qu'elle on aura conseil à sainte Caiheriue.