‹ Jeanne d'ArcChapitre 1 sur 2 · ASTOR. L:IN X AND · texte numérisé non relu

ASTOR. L:IN X AND

TILDE W FOU.-; û AI IONS

A MONSIEUR 3ALLANCHS.

su^Ume 'n^o» 4'H^biil que j'oserais éié4jier ces j^i^es » 4^s lesqi^UÈs j 91 tenté de peindire Jes l^mte$ in^ira-

tions de Jeanne d'Arc. Trop de distance le sépare de ceux qui , comme moi ^ vivent au pied des sommets qu'il habite. Mais c est à l'ami parfait , dont l'indulgence encourage, dont les avis éclairent , dont l'affection appuie et console , à celui dont l'amitié honore et charme la vie que je viens les offrir.

Qu'il les accueille comme je les lui offre, avec une tendre et profonde affection. J'en serai doucement fière et hautement reconnaissante.

l/héroïoe si pure , qui dans tous les temps

auraitdû faire l'orgueil et la gloire des femmes,

n'a Q^)endant jamais encore été célébrée par

aucune d'entre elles , hormis par Christine de

Pisan, qyi, dans ses vieux jours, Tavait continue,

et consacra quelques vers à sa mémoire.

Depuis lors , les femmes ont paru Toublier.

Pourtant n'était-ce pas à elles qu'il appartenait de comprendre et d'expliquer par leur propre cœur cet être enthousiaste, mystique et dévoué, à qui il fut donné de traduire en acte puissant ses divines inspirations?

Dans nos temps modernes , nulle encore ne paraissait s'occuper de la noble Jeanne d'Arc , lorsqu'une jeune fille , dont les arts ont pleuré la perte, comme si elle n'eût appartenu qu'à eux , vint éveiller toutes les sympathies en faveur de l'héroine oubliée. Poète par l'âme, destinée à ne vivre qu'un petit nombre d'années , ainsi que le modèle de son jeune chef-d'œuvre, elle avait compris ce noble cœur de jeune fille, triste au milieu de la gloire et n'embrassant sa mission qu'avec une crainte à la fois pudique et religieuse. Une âme respire sous le marbre de la statue de Jeanne d'Arc , et c'est une âme de jeune vierge dévouée, courageuse, et qui a compris qu en dehors des partis politiques , des

YU

opinions particulières et des sentimens personnels , il est une chose toujours sainte , éternellement sacrée » c'est la patrie : mot dénaturé maintenant, parce qu'on en a trop abusé, mais auquel il faut revenir en lui donnant sa plus belle et sa plus large extension .

Qu'est-ce donc que la patrie? Est-ce le roi?

est-ce le gouvernement? est ce le sol?

La patrie , c'est le sol , quand il faut le défendre ; c'est le roi , quand il accomplit sa mission ; ce sont les. institutions , quand elles soQt menacées. C'est le toit de nos aïeux , le foyer de notre père , la place bénie où nous avons vu notre mère ; ce sont les souvenirs paisibles de notre enfance , les souvenirs plus ardens de notre jeunesse.- C'est notre culte, c'est la langue , c'est la poésie , ce sont les arts , c'est l'air que nous respirons , c'est le soleil tantôt tiède et doux ^ tantôt pâle , tantôt brûlant , qui nous éclaire depuis notre berceau , variant nos joies et nos plaisirs selon notre âge et suivant

iriji

nos goûts. C'est le caractère national auquel nous participons tous ; c'est ce parfum du pays natal que nous seuls pouvons savourer ; c'est ce suc nourricier de ta terre , des eaux et du ciel , essence mystérieuse sans laquelle Tarbre transplanté se flétrit sur un sol étranger ; qui fait que Toiseau dépérit et meurt quand on Temprisonne , et qui faisait autrefois dire si tristement aux Hébreux en captivité :

c Si je t'oublie jamais , ô Jérusalem ! que ma

< langue s'attache à mon palais ; que ma main « droite oublie l'art de toucher les cordes de la

< harpe ! Comment pourrions-nous chanter sur € la terre étrangère ? >

C'était là ce que Jeanne aimait , ce que nous aimions tous , ce qu'il faut aimer d'un amour immense.

Elle est belle, elle est aimable, elle est forte, elle est puissante la patrie qui nous a vus naître et pour laquelle sont morts nos pères ; mais elle est souvent divisée, souvent déchirée au

dedans , et ses désunions l'affaiblissent au dehors. Oh ! si Tesprit de Jeanne d'Arc pouvait souffler sur elle et lui donner ce qui lui manque encore > le sentiment de sa grandeur et la dignité de sa force , elle serait la gloire de ses enfans , et le beau nom de patrie serait encore comme autrefois pour les Français , la cause et le mobile des grandes pensées et des nobles actions !

Aux confins de la Champagne, entre ce qu'on' appelait autrefois les Marches de la Lorraine et île la Bourgogne, s'étend une longue plaine arrosée par la Meuse , et couronnée par les vertes et charmantes montagnes des Vosges qu'on voit se découper k rhorizon. Elle appartenait a la France de-^

JEANNE d'abc.

puis qae Jeanne de Navarre, héritière de Cham* pagne , avait apporté cette province en dot k Philippele-BeL Ses habitans loi demeuraient fidèles à travers les troubles du règne contesté de Charles VII , encore qu'ils fussent en butte aux fréquentes aggressions de leurs turbulens voisins , dont le duc s'était révolté contre son seigneur naturel.

Dans cette plaine , coupée de bois et traversée par de larges ruisseaux tombés des montagnes , un chêne séculaire étendait son immense feuillage -, il avait nom le vieux chêne, et beaucoup de traditions populaires se rattachaient à lui. Long-temps on l'avait appelé V arbre des fées, car alors l'on croyait que des esprits malfaisans venaient danser autour de son tronc et tenir leur sabbat sous son ombre; mais déjà, depuis plus d'un siècle, une image sculptée de la Vierge y avait été apportée on ne savait par qui (peut-être par les anges). Placée dans un creux mMiasu , qui lui servait d'abri , elle avait, croyùl-on, pufifié la comrée de ses mauvais génies, comme une bonne pe«sée purifie le c<eur.

Bieni5i.ce lieu, d'abord redouté, peuplé qu'il était par des craintes superstitieuses , était devenu un lieu

J£A-fiNB d'arc.

de pèlerinage et de déYoUon : les jeunes filles y suspemlaient des eouroaoes de fleurs cueilKes dans les prairies ; elles venaient confier à la Vierge du chêne jet leurs tristesses et leurs secrets encore tout parfumés d'innocence. Les jeunes mères y apportaient leurs nourrissons malades, et priaient la mère de tous ceux qui souffirent de les gii^rir. Le vieillard allait y demander des jours moins mauvais , le jeune homme y implorer de&i jours heureux. Et la prière dans ce beau lieu , en face d'une nature riche et puissante qui par-^ lait k tous les cœurs par éette vois; mystérieuse que Dieu lui a donnée , faisait naitre dans Tâme la force et la paix > tréspr moins passager que le bonheur.

Dans ce site câline et doux , comt^ien de fois , au jour tombant, quand peu à peu tous les bruits s'apaisaient, quand les oiseaux disaient leurs derniers chants avant de placer leur tète emplumée sous leur aile, quand l'alouette, perdue dans les airs, laissait pleuvoir du ciel son dernier refrain ; que les fleurs , baignées des larmes de la terre , penchaient leurs tètes appesanties ainsi que des vendangeurs. enivrés; quand les troupeaux , ramenés par leurs guides , s'acheminaient en bêlant vers le village , au bruit de la

cioehe ébranlée qui tintait lentement le repos , combien de fois le voyageur, en traversant ce paysage si paisible, avait désiré dans son cœur de pouvoir dresser lli sa tente , pour y vivre et mourir loin du tumulte du monde.

Mais , hélas ! en vain le Créateur a4-il doté les do- Ittudes de silence et de paix , toujours Thomme parvient k les remplir de trouble et de terreur.

Depuis la mort de Charles Yl et les divisions intestines qui l'avaient suivie, cette belle portion de la France avait été désolée par la guerre. Anglais, Français et Bourguignons s'y rencontraient incessamment ; car elle était limitrophe entre la France et la Bourgogne, alors ennemies. Ces rencontres étaient toujours sanglantes, les luttes étaient acharnées, et les habitans des hameaux souvent forcés de prendre part k ces collisions , ou de fuir devant tous les partis , avalent également tont k craindre , ou des lances des Bourguignons, ou des archers anglais, ou même des hommes d'armes de la France , dont les soldats traitaient en pays ennemi celui où se faisait la guerre.

La violence et Teffiroi régnaient donc dans ces lieux autrefois paisibles ; leur aspect même en était changé.

Les blés avaient ^té foulés sous les pieds des chevaux , le pauvre pleurait ses récoltes perdues y et ses <;^aiiips n'étaient ni labourés » ni prêts li recevoir une nouvelle semencei Combien la scène en peu de temps se montrait différente! C'est que Thomme heureux fait la terre heureuse , et là où il gémit , le sol luimême est en souffrance.

Un soir d'automne de la déplorable année 1428, une jeune tille, après avoir erré tout le jour avec son troupeau dans ces champs dévastés , était venue s'agenouiller sous le vieux chêne au jour toi)obant. La journée avait été brûlante ; le soleil se couchait dans des nuages enflammés , et teignait d'un reflet sanglant tous les sonlmets des montagnes des Vosges qui s'élevaient à l'horizon ; la plaine était dans l'ombr.'. Un bruit sim'stre s'entendait au loin : c'était celui des fauconnaux de la citadelle de Vaucouleurs ; un vent violent l'apportait , malgré la distance , et le même vent chassait aussi devant lui un nuage orageux qui s'avançait en grondant; des éclairs sillonnaient le ciel , et mêlsôent leur éclat blafard aux lueurs qui sortaient, des créneaux de la citadelle. La guerre des hommes , celle des élémens se heurtaient dans cet

6 JBANIIB d'arc.

horizon enflammé ! et Ik , sous le vieux chêne qui surmonte la plaine comme nne coupole de verdnre, une jeune et charmante 8lle était agenouillée près de la paisible image.

Etle priait , et son visage était céleste. Peut-être priait*elle pour la France en proie aux honreurs de la guerre ; car, à chacun des coups meurtriers qui retentissaient , ses mains jointes se serraient avec plus d'ardeur, ses lèvres s'agitaient davantage, et ses yeux, levés au ciel , devenaient plus supplians.

Elle sraiblatt oublier tout ce qui l'entourait. Son troupeau, qu'elle avait guidé le matin dans la plaine, avait cessé de paître ; il s'était rassemblé de lai-mème autour d'elle aux premiers éclats de la foudre , et des bélemens plaintifs annonçaient cette sorte d'anxiété que témoignent toutes les créatures k l'approche de la tempête. Le chien fidèle , après avoir ramené deux chèvres indociles qui s'étaient écartées pour ronger quelque jeune bouleau , était venu se placer aux pieds de la jeune fille , et faisait entendre de momens en momens un aboiement d'impatience pour provoquer le signal du départ. Mais ni le tonnerre qui s'avançait avec fracas , ni les bélemens redoublés des

JlîAKIlIE D ARC. 7

brebis , ni i'impalieace téinoigoée par son chie» , ne semblaient parvenir aux oreilles de la jeune fiUe ; elle demeurait toujours k geooux, perdue dans sa

prière.

Cependant tantdt ses lèvres murmuraient des pa-* ro'cs iMsses et entrecoupée»! lanidt eUe se taisail, j^ paraissait écouter avec respect et avec craînie 4es^ voix perceptibles seulement pourrie* La fMHâ «'épAJBsîssait, et le nuage tout-k-rbeur^ »fporU par le vent s'était fendu de toutes parts; Teau ruisselait avec un grand bruit; mais chaque feuille en retenait sa part, et les branches serrées et enUielacées du cbéne of<fraient un impénétrable abri.

Au plus fort de l'orage , un jeune garçon de douze k treize ans, couvert d'une casaque en laîne grossière, et tenant au*dessus de sa tête un manteau de gros drap j dont il s'abritait , accourut tout easAufflé sous l'arbre protecteur. En arriyant , il s'écria :

-^ Jeanne 1 Jeanne l ^ue faites^ous ù Ufd aw cfaaioqps? Voire mère s'juaqn^; d^s soldats ont tr|veraé la plaine , emmenant te héMâl et maUxaitam ceux qui le gardaient; elle ne sait que. penser çl^ voire absence , et m'envole vous chercbçr.

Mais la jeune fille ne répondit point ; elle continua sa prière , sans paraître avoir rien entendu.

L'enfant alors s'apprôeha d'elle , la regarda très attentivement, puis il se tut , ôla son bonnet, ftt respectueusement un signe de croix, et vint s'agenouiller auprès d'elle devant l'image. Sans doute, cet état d'extase dans lequel il la trouvait n'était pas une chose nouvelle pour Ini.

La jeune fille resta quelques instans encore muette, et les yeux ainsi que les mains élevés au ciel ; et toutà-coup , comme si elle eût répondu à des voix qui lui parlaient , elle dit avec un accent d'une profonde tristesse :

— Vous le voulez ; vous Tordonnez de moi.. . eh

bien î J'obéirai... j'irai Mais comment), moi faible

lille , pauvre et ignorante comme je le suis , comment puis-je arrêter ces malheurs qui pèsent sur mon pays? Quelle puissance ai-je donc en moi pour que ma voix puisse arrêter ce sang qui arrose nos plaines? Ah ! je le vois couler dans toutes nos provinces. Pauvre France ! qui te délivrera de tes maux ?. . . Moi , ditesvous.... Oh! non, non.... Pourquoi voulez-vous m'abuser? Ce n'est pas , ce ne peut être moi ; que puis-

IBANMK d'aKG. 9

je dans mon obseinrité, que prier pour elle! Elle aura toutes mes prières, comme elle a déjà tout mon amour. Mais laissez-moi me caeher comme il convient k une pauvre fille des champs ; laissez-moi vivre près de mes frères et sœurs, près de ma mère que les frayeurs de la guerre ont rendue malade et infirme avant le temps. Elle a besoin de mes soins, continua la jeune AHe , comme si elle eût parlé cœur k cœur avec des êtres dont la bonté eût encouragé sa confiance ; quand je rentre des champs avec mon troupeau , elte me dit : c Jeanne ! ma fille , viens prier près de moi ; ta voix apaise mes souffrances. > El nous prions ensemble , et le visage de ma mère s'éclaire de joie en me regardant , et elle me bénit. C!omment voulez -vous que je la quitte? Non , non, je ne le puis ; c'est pour m'éprouver que vous me dites ces choses..*.

Mais leanne se tut tout-à*coup, comme pour écouter une voix qui Teût interrompue. — Mon Dieu ! mon Dieu! vous dites que, si je n'obéis pas, ma mère n'aura bientôt plus besoin de moi. O sainte Vierge du chêne , et vous mes bienheureuses protec-

triées , ayez pitié de moi , et préMtvez mt nièfe de tout mal et de fout péril !

Et la pauvre eufaat , tMijrarB k geMox , eangtolMt eu cachant son visage dans ses maios.

— Jeau&e^ votre mère est inquète; elle m'enirMe vous chercher, redit taot bas YmùM. U ajwta en bésilant : Ce soir, ellç parait plus malade. '

— Me voilà 1 s'écria la jeune fille , rappelée par la crainte aux dioses de la terre* Courens, Raymond, courons près d'elle. Et Jeanne 9 se relevant, a|i(pda son chien, rassemUa «on troupeau^ ei, te hâtant de sa houlette , die prit le ebemin de sa chaumière , en essuyant ses yeux , oà les larmes ranaisaaieat ton- Jours.

L'orai^e avait cessé ; le dd , balayé de ses nuages , versait assez de clarté pour les conduire ; et ils marchaient en pressant le pas, d'autant que l'enlint racontait çn'lsabeiie , la mère de Jeanne, avait eu dans te jour une lonfue faiblesse, après laquelle ettea^a^t paru plus aceablée que de cotitume.

Tout w ;chemiQftitf h travem les sentiers tracés 4ans l'herbe hamde, et qni les rapprocbsient des

JEANNE hA^lkC. 11

bords ée k Ifeose, près de loMpelle était leur viUage, TenlKBt dk à la jesM fille, d'un ton timide où perçsât uoe vive eurfoâté :

~ JesBfie , que vms éMtiettt done ànjoiH^liui les voix qui viennent vous parier?

Jeaime treBseiilit.

-- Ne m'interroge point , Raymond ; ees ipoix me mmm2ÉÊéuA des choses ^e la réfleriofi me déflMitie kipessibltô; et cepmidant, q«Md je les enteads , ^s ont )a puis^Lftee de me persuader : je ne sais point résister h ce qu'elles me demandent. Cenx qui me parlent sont 6i beaux, leur visage est si rayoniHàil ; comment leur résider? Je promets toujours de leur «béir 4nm tout oe <]u'it8 me commandent ; mais quand Ms m'ont quittée , qnaiid je ne les vois pins \^ près ée inoi, dans lenr majesfté divine, alors, Raymond , je crois avoir rêvé , je crains d^ètre tombée dans je ne sais quelle illusion dangereuse et condamnable, et je ne sais pins ique ftiire , ni que répondre. Anjonrd'bui cependant elles m'ont dit des choses.... ma» que Dieu me pféserve de voir accomplir ce qu'îles m'ont annoncé; mon incertitude est pitis. grande et plus aflBigeante que jamais.

ta JBAMME d'arc.

— Jeanne , dil Raymond , la regardant avec ses grands yeux bleus pleins de tendresse , je crois que votre bon ange vous parle , parce que vous êtes si bonne et si sage , que sûrement Diea vous aime. Ah ! n*étes-vous pas aimée de tous?

Jeanne leva ses yeux sur lui. Il rougit , le bel enfant , et reprit :

— Dieu ne peut pas permettre qu'une âme si |Hire et si sainte soit trompée ; je ne le croirai jamais. Vous savez qae c'est aussi l'avis de monsieur notre curé , qui est si savant.

— Gomment , Raymond , tu veux que je croie que le Sei^^eur a besoin de moi pour sauver un grand royaume? Penses-y bien, mon bon Raymond, tu verras quil faudrait être insensé pour le croire.

L'enfant reprit avec une pieuse gravité qui lui donnait l'air d'un bel ange :

— David autrefois gardait , comme vous , son troupeau dans les champs ; il était plus petit et plus faible que vous I et tout aussi obscur, lorsque Samud vint l'appeler de la part du Seigneur; pourtant ce fut lui qui défit le grand géant Goliath , et qui mit par là tous les Philistins en fuite. Et l'enfant la regarda ,

JBAT4NE d'arc. iS

toul fier de sa science , qo'il puisait daos les leçons de son doele curé. Il ajouta : Q»i sait? Dieu vous appeHe peut-être contme il appela son serviteur David* C'est k vous d'obéir, au lieu de raisonner en vous-œéaie comme vous faites depuis tantôt deui ans.

— Hélas ! c'est que , depuis deux ans , je crains souvent d'avoir perdu la raison ; j'ai de si étranges pensées! L'oppression du peuple me tourmente k chaque instant du jour et de la nuit ; depuis que j'ai vu nos champs dévastés, le château de nos bienaimés seigneurs réduit en cendre , leur fille obligée de venir chercher parmi nous un asile , et ma mère , ma bonne mère mourante de toutes ces frayeurs , mon àme est sans cesse préoccupée par ces grands malheurs , et peut-être mon esprit s'est-il affaibli dans une tdie contemplation. Qui sait, peut-être est-il livré k de damnables illusions ?

— Jeanne! leanne! depuis deux ans vous êtes si sainte et si parfaite, que je crois en vous comme en ma bienheureuse patronne ; vous avez des clartés d'en haut , et je ne vous demande qu'une seule chose, c'est de m'emmener quand vous irez trouver le roF.

14 JBÀMME DAftC.

— TaiA4oi , Raynottd , tâis-toi , dit U jeane fiUe , examioani avee iaquiélude si peraowe n'avati pa les eftiendre ; si qoelqu'on nous éeoulaic, CMtÎBttMidle, on nous Grrârail tous deu altâats éb folie. J 'ai en tort, je le crains, de le parier, comme je l'ai iait , de ee fui m'arrive , pmsqae je l'ai fail ajouter nue foi si enlière ik de folles visions.

, . Ël n'en éiais-je pas lémoin 7 oe vous ai-je dMc pas tre»vée plus de dix fois, coohm aojowd'faui, parlant lamdl à la Vierge , et lanlél anx bienèeurenses saittte Caiherine el sainte MargaerileP J'ai été par Ik mêlé ani choses mystérieuses qui vous arrivent , et j'ai pensé qne , moi pauvre orphelin, sans paréos, sans amis , recueilli par la bonté de notre saint pas*teur, je auis appelé k vous suivre ; et , vous le saveai bien , Jeanne, je suis à vous , k la vie el k la nuH't.

— A la mort ! Raymond.... C'est que tu es bravo, toi, tout jeune que tu es, parce que tu es un homme; mais moi , je ne suis qu'une jeune fille très faible et très timide : le moindre regard me fait rougir et le plus petit danger me fait trembler.

— Jeanne , est-ce k moi que vous parlez ainsi , k moi que vous avez sauvé des mains de deux soldats

^&Ai|iîifi u'arc. .15

banrguignQii8 , m vcms jeiant au défaut d'eux , armée MQlfttwt de votre heotene, deinant amsi le temps h nos aiBis de vtw me délWrer? O leanne ! je n^ou- Mîerai paeTeir qM vms avies alers : tous ressembles k M<Hiseîgnevr mai Miebe) terrassant Lneifer, ceM belie h&agetpie le aeigtieor de Baudrieourt a fait peittdieéaHK Tégliee de Yauceuleurs.

lia a^fOcb»e&t des borde de la rivière, dont le beuit se wélaît.de|ms «n memefil h iears parotes. Jeanne était tombée dws la H^me ; mais elle reprit biemet :

— Je ne sais bien souvent ce qui se passe en moi ; je sois, eeomie si f'étsîs^ deux en mei-méme; il me semble parfois que j'ai deui âmes, dont Tune appar^ tient à mon sexe et k mon âge , et dont TatiCre. . . .

— Dent Tatttre est celle d'«n guerrier, interrompit Raymond.

La jeune iUe me répondit point, et banssa les yeux en étouffant «n sovpif *

— Jeanne, continua Raymond, promettez-moi toujours de m'emmener quand vous partirez. Écoutez : vous savez que je n'appartiens k personne ; notre pasteur m'a trouvé dans un champ après un combat. Il

16 JEANNB hAKt,

m'a recueilli , et m'élève pour lui succéder un jour ; mais je ne sais si je pourrai jamais le remplacer : il me semble souv^t que ma vie doit finir avant ce temps ; et pais , Jeanne , je ne sais comment il est arrivé qu'elle s'est trouvée comme altacbée k la vdM. Personne ne me comprend et ne m'aime comme vou», et je n'aime aussi que tous au monde ; quand vous n'êtes point là , je me sens seul et triiM ciwmie un oiseau tombé du nid. Laissez^nd yous suivre; ne partez pas sans moi , j'en mourrais.

— Enfant , dit Jeanne , je ne puis croire que je parte jamais.

— N'importe ; promettez-moi de me laisser tous suivre.

— Ëh bien ! je te le promets.

L'enfant tout ému vint se jeter dans les bras de Jeanne, et parut heureux et fier de cette promesse.

— Je mourrai près de vous et pour vous , balbuliat-il tout bas ; je le sens bien au fond de nH>n cœur.

Le village de Domremy , vers lequel Jeanne se dirigeait , n'était séparé de la Meuse que par une étroite prairie qui descendait rapidement au bord de la rivière y resserrée et bondissante en cet endroit : les bruits de ses flots semblaient tristes comme des soupirs, et portèrent leur tristesse dans Tàme de Jeanne ; le I. 2

18 IBANNl I>*ABC.

yent mormarait dans les roseaux, Torfraie gémissait caché dans un vieux sanle , la nuit devenait sombre , l'eau ne réfléchissait qu'un ciel orageux. La jeune fille , émue de tout cet aspect lugubre , n'approcha qu'en tremblant de sa demeure isolée , placée entre la rivière et le village. Arrivée près du seui^ tandis que Raymond faisait rentrer le troupeau dans létable. elle s'arrêta le cœur troublé , et n'avança de nouveau qu'après avoir demandé du courage k Dieu.

La chaumière où Jeanne entra, avait autrefcHs été une demeure aisée , quand Jacques d'Arc , alors dans la fleur de sa robuste jeunesse , y avait conduit Isabelle Romée , sa jeune épouse ; elle venait d'être bâtie et pourvue de tout ce qui fait le luxe du laboureur; et le sire de Prouville, seigneur du château de risle, et du village de Domremy qui en était une dépendance , la lui avait concédée moyennant une rente annuelle de deux écus d'or , qu'il pouvait racheta en lui fournissant la jonchée de sa graïad'saUe en jonc ou en paille séchés , pendant l'hiveir , ou en herbe fine et odorante pendant l'été ('); en retour de c^e légère redevance il lui accordait secours et protection dans tous ses besoins.

iXANNE d'arc. 19

Mais le chàleaa , le village , tout avait été détrait dans les rades guerres qui désolaient ees contrées , et la demeure de Jacques et d'Isabelle présentait alors Taspect d'une grande misère; les murs en étaient lézardés y le toit de chaume avait été détruit par des soldats qui , dans une nuit d'hiver , s'étaient chauffés avec ses débris , et Jacques après leur départ avait réparé seulement ce qui était indispensable pour abriter sa famille ; le reste montrait encore les traces récentes de la dévastation.

Au dedans, il ne restait plus d'habitable qu'une salle assez vaste et un petit réduit servant, à Jeanne^ On entrait dans cette unique pièce par une porte mal jointe , que la violence des soldats avait plus d'une fois ébranlée. Les murailles étaient noircies par cette sorte d'enduit luisant que la fumée forme k la longue dans les pauvres demeures. Un grand lit k colonnes occupait le fond de la chambre y vis-à-vis de la porte d'entrée; les rideaux y manquaient , car ce que possède le pauvre peut encore être convoité par quelqu'un; ils avaient été pris dans le dernier pillage. Dans un coin , quelques bottes de feurre ou menue paille, retenues par deux planches k peine dégrossies.

^ JEAIHNB B*ARC.

paraissaient servir de lit aux enrans. Une table grossière , un bahut pour pétrir le pain , un banc ^ moitié rompu , et quelques ustensiles de ménage formaient k cette heure tout le mobilier de la famille.

Jacques d'Arc assis sur le banc raccommodait un fléau pour battre le blé , quoique la récolte eût été bien maigre, k cause du passage continuel de la cavalerie dans les champs. Isabelle, sa femme, était presque couchée dans une chaise à bras en bois de chêne, placée dans Tàtre. Des oreillers la soutenaient; elle paraissait bien malade : quelques broussailles pétillaient au feu , sous une petite chaudière , où cuisait un peu de farine d'orge , mêlée k des fèves chétives et rares; un enfant en bas âge dormait dans les bras affaiblis de sa mère; un autre plus âgé essayait d'exécuter quelques ordres que lui donnait Isabelle, soit en brisant des branches pour alimenter le feu , ou bien en tournant avec une cuiller de bois le mélange peu substantiel qui bouillait dans la chaudière, tandis qu'un jeune garçon, grand et robuste, au teint brun , k Tair audacieux , k qui Ton aurait pu donner dix-huit ans au moins , sans l'extrême'jeunesse de son visage, qu'aucun duvet ne

Jeanne d*arg. 21

couvrait encore , fourbissait aoe arme de guerre , que sans doute il avait trouvée dans les champs, car il ne paraissait pas en bien connaître toutes les parties ; mais en les examinant tour a tour avec une avide attention , ses yeux lançaient du feu.

Isabelle était jeune encore , ses traits avaient été beaux ; mais son visage pâle et son air débile indiquaient trop qu'elle touchait au terme d'une carrière que les malheurs du temps avaient dû rendre pénible et laborieuse. Jacques, beaucoup plus âgé, était grand , nerveux , et paraissait encore dans la vigueur d'une verte vieillesse. Une casaque brune avec des grègues en toile composaient son vêtement : il avait la tète couverte d'un bonnet de drap bleu grossier, d'oti s'échappait k lenteur une épaisse chevelure, que le temps et les chagrins avaient blanchie. Le feu seul éclairait ces diverses figures , et leur donnait un

caractère plus frappant encore en accusant fortement leurs ombres.

—Tu as bien tardé, Jeanne, dit la mère, envoyant

sa tille debout au seuil de la pauvre demeure ; nous

t'atteiidons depuis long-temps , et ta longue absence

nous alarmait.

— La plaine n'est pas sftre depuis que le château ne la défend plas ; que fais-tu donc tous les jours si tard dans les champs? dit le père , d'un ton rude.

Jeanne ne répondit point , elle regardait sa mère , et s'effrayait de voir dans ses traits une sorte de rétrécissement qu'elle n'y avait point encore remarqué , mais qu'elle connaissait trop bien, pour l'avoir observé déjk sur les malades qu'elle avait vu mourir ; elle de-^ meurait dans un muet saisissement. La mère reprit d'un ton faible, mais doux et caressant.

— Te voilà grande , Jeanne , tu vas avoir seize ans, vienne la saint André. Il faudra maintenant laisser Raymond ou les enfans conduire le troupeau , car tu dois t'accoutumer à me remplacer peu k peu dans les travaux et les soins du ménage ; voilk que je vais chaque jour m 'affaiblissant, aujourd'hui je n'ai pas pu quitter ma chaise , et qui sait si demain je pourrai quitter mon lit , tant le mal va vite. Sans toi , que deviendraient mes plus jeunes enfans... Viens ici , Jeanne, ajouta-t-elle , en lui faisant signe d'avancer.

Jeanne s'approcha d'Isabelle , s'agenouilla près d'elle, cacha sa tête dans son sein, et se prit k pleurer- Une larme tomba des yeux de la mtee.

-^ Mon enfant, dit-elle k demi-voix, le frère Martin a passé par ici vers la fin du jour, en faisant la <fuète pour son couvent; tu sais qu'il connaît les maux du corps aussi bien que ceux de l'âme.

— Ëhbien! dit Jeanne ;.. . «ne terrible inquiétude traversa son esprit , et Tempêcha d'ajouter un mot de plus.

— Eh bien ! mon enfant , il m'a dit , il ne me Ta pas caché , comme on fait aux riches , que mon temps va bientôt finir ici-bas ; ne pleurei pas ainsi , ma fille % tu m'ôterais tout mon courage.

La femme pauvre est une sublime créature ! Sa vie est un composé de toutes les souffrances , de toutes les misères , de tous les épuisemens, de toutes les douleurs ; il lui faut un héroïsme de détail k lasser toute la constance des héros ; et parce qu'elle a des enfans k porter, k nourrir, k défendre, k aimer, elle craint de manquer de courage pour quitter une vie si misé* rable.

En entendant Isabelle parler ain« , Jacques avait laissé son ouvrage. Il avait caché sa tête dans ses mains, et des sanglots étouffés soulevaient sa poitrine : rainé des fils semblait continuer k fourbir son ar-

H IBANHE b'aRG. '

balëte^ mais on voyait de grosses larmes tomber de ses yenx sur ses mains.

Isabelle continua.

— Frère Martin doit revenir m'apporter demain le saint viatique , il m'a dit de préparer aujourd'hui mon âme pour Téternité , et de mettre ordre ii mes affaires comme k ma conscience. Maintenant que les Bourguignons ont dévasté nos champs et ceux de notre bon seigneur, je n'ai plus d'affaires à régler; car, hélas ! je vous laisse k tous la misère pour dot , sans pouvoir même vous recommander à aucun protecteur, le seigneur et sa noble dame ne sont plus.

— Il reste leur fille , balbutia le jeune garçon.

— Leur fille, ma bien-aimée Clotilde , que j'ai nourrie de mon lait , ne vous laisserait pas dans la misère si elle pouvait l'empêcher; mais reviendra-t-elle jamais dans son château dévasté : qui le sait I Votre père se fait vieux , et ma mort le fera plus vieux encore : je ne puis donc, mes enfans, que vous recommander les uns aux autres. Toi , Jeanne , la plus âgée et la plus sage, promets-moi, quand je ne serai plus, de veiller sur mes enfans comme. moi-même.

Jeanne sanglotait k se rompre le «œur , et ne ré-

JEANNE DARG. 25

pondait pa^ : la mère passa sa main faible el amaigrie sur les cheveux blonds de sa fille , et lui dit :

— Ne veux-tu point me faire cette promesse que j'attends de toi?

Jeanne alors se leva tout-à-coup hors d'elle-même , et regardant sa mère avec désolation , s'écria :

— Hélas! ma. mère, c'est moi qui vous tue! s'il est vrai que vous soyez mourante , s'il est vrai que je doive vous perdre, c'est une punission de ma désobéissance ; mais que vous viviez ou que la mort vous sépare de nous , ne comptez plus sur moi pour vous remplacer ici : hélas ! hélas ! ce n'est pas a ces soins, ce n'est pas a ces devoirs que je vais être appelée désormais ; mandez plutôt près de vous votre sœur Ameline, ou sa fille, qu'elles viennent soigner les cheveux blancs de mon père, bercer mon jeune frère, et veiller sur notre famille ; ces chers devoirs auxquels j'eusse voulu consacrer ma vie , ma mère, si vous mourez, je ne puis les remplir.

Ces derniers mots avaient expiré sur les lèvres de la jeune fille , et les larmes qui sillonnaient son visage témoignaient de la douleur avec laquelle ils étaient prononcés.

90 IBAKHI ft'AHC

— Pourquoi , Jeanne, ne penx4Q m'obéir? qa'^A^ tu , mon enfant , ma dière fille? ëit la mère avec une tendresse alar mée

— Qu'as-tu , Jeanne ? dit le père , en 8*approdiant d'elle et lui saisissant brusquement le bras. Tes courses du soir,... ta tristesse,... qu'as-lu fait, Jeanne, qui t'oblige à nous fuir?. Et le père la regardait avec un œil scrutateur et sévère.

— mon père, 6 ma mère, ayez pitié de votre fille t elle ne vous fuit pas ; elle voudrait rester près de vous et vous donner son sang et sa vie , car elle vous aime du plus profond de son cœur ; mais , hélas ! elle ne s'appartient plus.

— Qu'oses-tu dire ? reprit le père en pâlissant , et an soupçon terrible vint traverser sa pensée (').

— ma mère , et vous surtout » mon père , vous ne voudrez point me croire , voilà ce qui m'a toujours empêchée de vous parler.

— Parle , je le veux, dit le père , d'une voix rude; et il s'assit en serrant ses poings ; il sentait ses jambes tremblantes fléchir sous lui.

— Parle, parle, nous te croirons, dit Isabelle, avec sa faible et douce voix ; et prenant la main de sa fille, elle

itiNiVB d'arc. 27

ajouta : Ta ne voudrais pas tromper ta mère mourante, et lui donner un mensonge k emporter au tombeau.

Jeanne mouilla de ses larmes la main de sa mère i et murmura :

— Oui, ma mère du moins me croira.

Dans ce moment Raymond rentra , il vint s'asseoir au bout du banc , regardant Tune après l'autre Jeanne et sa mère ; les yeux de Jeanne rencontrèrent les siens ; elle se tordit les mains dans une a£freuse angoisse , et lui dit :

— La vision ne m'a pas trompée ; vois dans quel état je retrouve ma mère. que n'ai-je obéi plus tôt !

— Parle donc ? dit Jacques , d'une voix rauque.

— Apprends-nous ton secret ? dit Isabelle.

— Eh bien ! ma mère , vous voulez que je vous le dise , il le faut , écoutez. Dieu m'appelle , il veut que je sois à lui , que je le setve , non dans la paix et les .simples occupations d'une femme, mais dans la guerre et dans les batailles , mais h la cour , et parmi les grands de la terre ; il me dit : Marche sous ma conduite , et tu sauveras un grand peuple.

Jacques écoutait , muet et stupéfait ; Isabelle la re-

gardait avec une sollicitude étonoée , mais non pas incrédule.

-- J*ai résisté, continua Jeanne, j'ai combattu comme Jacob avec l'ange, j*ai balancé long-temps; oh ! Dieu sait si je me suis débattue contre l'esprit; encore aujourd'hui , des voix du ciel m'ont parlé ; elles m'ont donné l'ordre formel de commencer enfin l'œuvre qui m*est donnée ; j'ai dit non , non , je ne le puis, je ne veui point quitter ma mère ; elle a besoin de ma main pour retourner sa couche, de mon sein pour appuyer sa tète dans ses longues nuits sans sommeil : je veux rester près d'elle. — Près d'elle , a repris une voix douloureuse, dont les accens ont ému tout mon cœur ; Jeanne , si c'est elle qui t'arrête, elle te sera retirée... A ces paroles funèbres, un glaive a traversé mon cœur.

Tous étaient immobiles , on n entendait dans la chambre que les sanglots de Jeanne; elle reprit : On a tant de peine à croire au malheur , j'espérais encore ; j'espérais que tout me trompait , et les voix qui m'appellent k cette mission que je ne connais pas, et plus encore celles qui me menaçaient de ta mort.

Ma mère , ma mère ! ajouta la jeune iille âge-

JRANNE d'arc. 29

nouillée, et cachant sa tête dans le sein d'Isabelle; si tu nous quittes , si tu meurs , c'est pour me punir , et tout est donc vrai ; je dois tout croire , et il ne me reste plus qu'à me hâter d'obéir aux voix qui m'appellent... Que Dieu ait pitié de nous !

— Que Dieu ait pitié de nous! dit le père consterné , notre fille a perdu la raison.

— Silence, dit Isabelle, en étendant ses bras et posant ses mains bénissantes sur la tête de sa fille : Jeanne a toujours été une enfant d'élection, elle est pure et sainte comme au jour de son baptême ; Dieu ne doit pas permettre que sa raison se trouble , comme celle des hommes livrés à leurs passions. Non, non , ne le croyez pas : sur le bord de ma tombe , ma foi s'éclaire et s'épure ; viens ici , mon enfant , lèvetoi ; je te salue comme une créature aimée de Dieu , et je te bénis dans ta vie, dans ta mort , et dans Tordre divin que tu dois accomplir. Jacques, mes enfans, aimez-la , respectez-la , car je vous le dis , elle est choisie du Seigneur.

 ce moment , le canon de la citadelle se fit encore

* entendre au loin ; le son en était apporté par les flots

grossis de la Meuse qui grondait près de la chaumière;

30 imAMNB d'abc.

Jeanne , li ce bruit , releva la tète , en s'écmnt : — Dieu puissant, tu le veux, j'accepte la charge que tu m'imposes : me voilà , je suis prête , guidemoi , conduis-moi , et que les ennemis de notre belle France fuient bientôt comme ua troupeau de daims timides devant celle que tu envoies armée de ton glaive et de ta puissance. — mon pays , tu seras libre, continua-t-elle, dans un saint transport; ô mon roi, tu seras grand ; saintes voix , qui m'appelez en secret , venez parler par ma bouche , afin que moi , faible femme , je puisse rallier nos soldats , et rendre le courage à nos chefs. — Je ne me débats plus., je ne refuse plus rien , je suis a vous , prenez-moi , prenez mon sang, prenez ma vie, tout est à vous, l'amour de mon pays m'embrase , il enflamme mon cœur , et les clartés du ciel viennent briller à mes yeux.

Et la jeune fille restait debout , les yeux levés au ciel dans une sainte extase.

Raymond se leva du banc où il était assis, il vint s'agenouiller en silence devant elle ; son frère , sans quitter Tarme qu'il réparait , vint aussi s'incliner à ses côtés^ et son père, maîtrisé malgré lui par son saint enthousiasme , découvrit sa tète

lEANNl b'aRG. 31

blanehe , parce que le visage de sa fille rayonnait.

Un long silence suivit cet élan du cœur de Jeanne ; êHe restait en prière , et ses lèvres murmuraient des paroles inarticulées; la flamme du foyer Téclairait ^ elle était belle comme une céleste apparition.

Peu \k peu ses yeux levés au ciel s'abaissèrent ; ils se remplirent de larmes. Sa poitrine se souleva , des soupirs convulsifs s'en exhalèrent ; et puis jetant des regards étonnés autour d'elle , la jeune et innocente fille alla tomber encore une fois à genoux près de sa mère , en cachant son visage en pleurs dans les vêtemens de la malade.

— Ma mère , que suis^je donc? s'écria-t-elle ; que se passe-t-il en mof? qu'ai-je fait? pourquoi TEsprit s'empare-t-il de ma pensée pour t'éblouir .de ses clartés soudaines ?...-^Parmomefis, je vois, je sens tous les maux de la France comme s'ils se passaient dans mon cœur, et j'en vois aussi le remède : je vois, ma mère, qu'un étendard où serait inscrit le nom du Tout^ Puissant disperserait nos ennemis , et que des bras armés au nom de Dieu seraient invincibles ; je voi» * la France partagée, divisée par des princes qui, semblablea à des corbeaux autour d'un cadavre.

32 JEANNR d'arc.

veulent en dévorer chacun leur part. Duc de Bourgogne , je te vois, 1 esprit de vengeance s*esi emparé de toi, pour l'assouvir , voilà que tu te baignes dans le sang des Français ; et toi, prince d'Angleterre , tu profites des fureurs d'une mère dénaturée pour envahir nos provinces que tu convoites. — Mais les desseins de Dieu me sont révélés par ses anges : le Seigneur, pour récompenser son serviteur , Louis IX, dit le saint , veut que son royaume reste fort et puissant, que jamais il ne soit partagé; qu'il n'ait qu'un maître, qu'une loi , qu'une langue , car il est aimé de Dieu , ce beau royaume , et doit toujours marcher le premier dans les voies que Dieu veut successivement

ouvrir au monde La jeune fille s'arrêta et reprit

avec tristesse... Je vois toutes ces choses, ma mère, je les vois plus clairement que je ne vous vois tous

ici, car une lumière divine les éclaire, et pots

elles s'éteignent; elles s'efiacent comme un rayon de soleil que les nuées du ciel viennent couvrir. La réflexion suit alors , et le doute entre dans mon esprit ; je sens mon néant, je sens ma faiblesse, et Je crains encore et toujours de m'abuser.

— Ne craignez rien , ma fille , Dieu demande votre

obéissance , dit en s*approehant un vieux moine, qui depuis le commencement des paroles de Jeanne était arrêté au seuil de la porte , demeurée ouverte.

Cétail le frère Martin , surnommé l'advenu; il rêve* nait apporter le saint Viatique k la malade , dont l'état dangereux l'avait alarmé.

Le frère Martin portait l'habit de bure des moines mendians ; un vaste capuchon couvrait sa tète chauve, ^t laissait voir des traits pâles et amaigris par les jeûnes et les macérations; tout son air le rendait vénérable, et il était en grand renom de sainteté dans le pays ; on croyait même que ses vertus lui avaient attiré des clartés particulières ; sa voix fut donc écoutée avec respect ; il s'avança vers Isabelle ^ et dit :

— Une femme a perdu la France (') , celle dont on vous a donné le nom quand elle vint , belle et adorée , régner sur notre chère patrie , qui avait jeté toutes ses espérances à ses pieds. Isabelle de Bavière, oubliant bientôt dans la prospérité toutes les conditions divines et humaines auxquelles les empires sont donnés aux rois, a perdu le royaume, qu'elle était appelée k rendre heureux; elle l'a perdu par une suite de crimes inouis; mais des bouches inspirées ont dit

o4 JEAINXE i/aRC.

qu'une jeune iille ionocente et pure doit le sauver. — Prions , mes enfans , prions autour de cette Temme chrétienne , dont l'àme va quitter ce monde , et porter nos prières à Dieu; peut-^tre le Tout-Puissant veut-il avoir enfin pitié de nous.

La nuit se passa, dans de longues prières, près de la mourante, autour de laquelle Fange de la mort semblait voler comnœ un phalène autour d'un pâle flambeau que le vent de son aile va bientôt éteindre.

— Oh! disait Jeanne, que ne puis-je partir avec cette âme qui va nous quitter!

— Elle a fini sa tâche ; elle a rempli sa journée, et la vôtre commence.

— Mon père, répondit Jeanne, la mienne sera bien laborieuse.

— Oui , dit Ta pauvre malade , dont Fâme semblait suspendue entre le temps et Téternité ; mais elle doit être courte. Courage , Jeanne , ma fille bien«aimée, et quand ton heure sera venue , puissé-je veiller sur toi! Que Dieu bénisse mes enfans.... mes pauvres chers enfans, faut-il donc les quitter.... Et ses mains se croisèrent pendant que ses lèvres balbutiaient une

prière résignée. Que votre volonté s'aceomplisse ! disait la tendre mère....

Puis la lutte d'un reste de vie avec la mort commença. Ses lèvres se serrèrent , ses yeux s'obscurcirent , sa poitrine haletante ne laissa plus esdialer que ces sinistres ràlemens qui précèdent la dernière heure. — Tous gardaient le silence; les sanglots mêmes avaient cessé dans le saisissement qu'inspire Tatlente de la mort.

Tout-à^coup Isabelle entr'onvrit les yeux :

— Que se passe-t-il donc en moi? murmura-t-elle en se soulevant sur elle-même , h l'étonnement de ceux qui l'entouraient. Mes yeux, qui s'éteignaient, revoient le soleil: c'est bien lui, n'est-ce pas, que je vois briller? Et elle montrait un rayon qui pénétrait dans sa demeure. Mon cœur ne battait plus; il se ranime , et mon sang qui , depuis hier, semblait arrêté , vient tout-ihconp de réchauffer mes pieds et mes mains. Jacques , mes enfans, ne pleurez plus. Mon Dieu ! mon Dieu! je me sens de nouveau comme rivée à la terre.

— Ma mère ! s'écria Jeanne , mon obéissance , si tardive qu'elle soit , t'aurait-elle rendue à la vie?

36 iEAMNE I>'aRG.

Le frère Marlin s'approcha. Il examiDa la malade dont il avait cru Theure arrivée.

— Dieu est grand ! dit-il ; c'est lui qui frappe et qui guérit. Cette femme vivra.

Un cri'de joie s'échappade toutes les poitrines; mais i| fut aussitôt contaau : une religieuse terreur s'était emparée des esprits. Jeanne elle-même la partageait.

— Le Seigneur a manifesté sa puissance , dit Jacques d*Arc avec une imposante gravité.

— Qui peut lui résister et avoir la paix ? dit le vieuK moine. Mais, reprit- il, l'obéissance fait tomber la verge de ses mains.

Isabelle revint lentement k la vie , et Jeanne n'opposa plus de résistance k l'ordre de Dieu. Quelques semaines s'écoulèrent cependant sans que la jeune iille parlât de partir. L'hiver était venu ; elle avait cessé d'aller aux champs, et passait tout le jour prosternée sur le pavé de la vieille église de Domremj, ou dans de longs entretiens avec le frère Martin , et plus souvent encore avec le bon vieux pasteur qui dirigeait sa conscience; elle était recueîllie et triste. Enfin, un soir, elle dit tout-k-coup k ses parens, assemblés près du foyer :

ji:a?ine d*auc. 37

— Aujourd'hui, les voix m'ont parlé; je dois partir.

— Partir! s'écria Jacques. Oh! mon Dieu, j'espérais que cette épreuve s'était éloignée.

Isabelle dit :

~ Voilà cette triste parole que j'appréhendais tous les jours de lui entendre prononcer.

— Je te suivrai, dit Pierre, l'ainé des fils.

~ Et moi , dit Raymond. Père, bénissez-nous pour que Dieu nous protège.

Et tous trois s'agenouillèrent devant Jacques, he vieillard regarda le frère Martin , présent k cette sépa* ration pénible. Le frère leva le doigt vers le ciel.

— Dieu le veut, dirent ensemble le père et )a pauvre mère; soyez bénis.

Et des larmes furent le baptême douloureux qui consacra la jeune fiiUe à sa sainte entreprise.

— Nous nous reverrons, dit le frère Martin en la quittant.

— Où? mon père.

— Au terme de l'œuvre qui commence. Allez, ma fille; marchez devant Dieu, c'est lui qui vous coa*duit.

Le sire Robert de Baudricourt , commandaDt de la citadelle de Yancoaleurs , pour le roi Charles VII , était an matiii dans la grande salle du château. Il marchait lentement, et paraissait en proie à de vives préoccupations. C'était un vieillard encore vert, malgré les années ; il avait une hante et forte stature ^^

le visage fier, rade et fortement coloré par Tintempérie des saisons. Son annare ne le quittait guère : il avait sa cuirasse, ses jambières et ses cuissards; seulement , il avait déposé son heaume non loin de lui. Un bonnet de drap écarlate, bordé de fourrure, couvrait sa tète , laissant passer quelques boucles de cheveux d'un blanc d'argent. Parfois il se rapprochait d'une énorme cheminée où brûlaient ensemble plu* sieurs troncs de vieux ormes ; il y réchauffait ses mains ridées ; puis il redescendait à l'autre extrémité^ vers la porte massive , el revenait lentement.

Celte salle , d'une architecture ancienne dès Té^ poque reculée dont nous parlons , élevait sa voûte en arceaux à nervures assez fines, dont la réunion formait des colonnes en faisceaux. Entre ces colonnes, quelques fenêtres inégales avaient été percées dans des. murs si épais, que leur profondeur formait çk et Ik des embrasures semblables aux chapelles latérales de nos églises. Chacune paraissait avoir reçu sa destination particulière, et l'une d'elles était entièrement fermée par une courtine de soie jaune qui tombait d'en haut jusqu'en bas. Un cuir rouge , couvert d'arabesques, d'or, phis riches que délicats , ornait les oiiuraiiles , et

ik.iîsm: d'arc. il

des trophées d'armes que Baudricourt avait enlevées, soit dans des joutes où sa jeunesse s'était exercée , soit dans de sa&glantes rencontres ^ étaient suspendus aux colonnes , avec leurs bannières ou leurs pennons ; une énorme table en chêne poli occupait le milieu de cette pièce , destinée k plus d'un usage, et des chaires ainsi que des bancs de bois sculptés , garnis de velours et de crépine d'or» r^mpUssaient l'espace entre la table et la large cheminée de pierre , où se voyaient les armes sculptées de Charles VU, et plus bas celles du sire de Baudricourt.

Un homme qu'k son costume noir ainsi qu*^ sa large tonsure on pouvait aisément reconnaître pour un ecclésiastique, était assis près de la table : c'était léchapolain du château. Il tenait une plume k sa main , et la trempait de temps en temps dans une encre rouge el bouibeuse, telle qu'on n'en connaissait point d'autre alors ; il paraissait attendre que le sire de Baudricourt commençât h lui dicter ses missives.

— - Écrivez d'abord k messire le duc Philippe de Bourgogne , dit tout4*coup Robert en se rapprochant de la table, et dites-lui, dans les termes que vous connaissez être propres k exprimer une grande indi^

42 JKANNK d'arc.

gnaiîoD, que je mettrais le feu, de mes propres mains, aux quatre coins de la vieille forteresse, plutôt que de ta rendre ^ sa déloyauté. Ajoutez que jamais un Baudricourt ne fut traître.

Pendant que le chapelain écrivait sa dépêche de cette belle écriture que rimprimerie a fait disparaître, le sire de Baudricourt avait repris sa marche à travers la grande salle; mas, cette fois, il était agité et il murmurait.

— Ah ! messire de Bourgogne , vous allez envoyer des forces redoutables contre moi ! £h bien ! mmis verrons qui triomphera , du bon droit ou de la félonie. Et ses lourdes jambières éperonnées retentissaient sur les dalles sonores, malgré la jonchée de menue paille et de roseaux tressés qui les couvraient.

Quand la missive au duc de Bourgogne fut achevée, Baudricourt trempa soo gantelet dans Tencrier, et en imprima les cinq doigts au bas du vélin {*). C'était alors la signature ordinaire des plus hauts seigneurs , dont la jeunesse se passait à apprendre les exercices de la guerre , et non les belles sciences , pour lesquelles étaient réservés seulement les hommes d'une

ÎEANNE d'arc. . 45

santé débile, ou ceux que leur naissauce n'appelait poîttt Ml glorieux métier des armes.

-^ A pnéseal, seigneur chapelain , dit le sire de Baudricourt , après avoir appliqué son sceau ï cette première missive , écrivez sous ma dictée.

< Messire , mon honoré parent ,

i Après les malheurs qui sont arrivés , it y a tantôt deux ans, au château de Tlsle, k votre frère très aimé le sire de Prouvide , et k mon infortunée sœur, sa digne épouse, je me suis hâté, sitôt que mes Occupations militaires me l'ont permis, de retirer notre chère nièce de chez les bons paysans qui Ta^ vaient cachée au miheu d'eux. Depuis plus d'une année , elle vit près de moi , et sa présence répand une grande douceur sur mes vieux jours. J'espérais pouvoir la garder encore longtemps dans la vieille forteresse, dont les murs pouvaient la défendre; mais aujourd'hui je suis menacé d'une formidable attaque de la part des Bourguignons , si je ne rends pas le poste qui m'est confié aux gens du due. de Bourgogne. Vous savez ce qu'il me reste k faire :.

\A JEANINE d'arc.

mourir sous ses débris. Envoyés donc au plus I6l nne escorte pour chercher notre nièce , et la eondoûre h rillostre dame de Gaucourt, qui veut loi servir de mère ; autrement ^ je serais obligé de la faire partir par la première voie qui m'offrirait quelque sécurité, t

— La place d'une jeune fille ne saurait être dans une citadelle assiégée ; il faut m'en séparer, ajouta le vieillard. Mais , en disant ces paroles , sa voix devint tremblante , et ses yeux , d'ordinaire secs et arides , s'humectèrent. Il se tnt , et resta plongé dans de sombres réflexions pendant que le chapelain ajoutait les formules d'usage et quittait la salle. Cependant le vieux guerrier fut bientôt tiré de sa rêverie par Tontrée d'un page, qui, s'approchant, lui dit que trois jeunes voyageurs , amenés le matin dans la ville par le frère Martin, retournaut à son couvent, demandaient à être admis en sa présence.

Le seigneur de Baudricourt était d'un diflieile accès ; mais le nom du frère Martin ne se prononçait pas vainement. Il ordonna d'amener les voyageurs, et retomba dans son attitude pensive.

Le page sortit. Bientôt il rentra, précédant une jeune fille , qui elle-même précédait deux jeunes gar-

JfiANNË D'aAC. 45

çons. Baudricoart , sans quitter sa place ^ les regarda traversant la longue salle , depuis la porte qui s'était ouverte en criant sur ses gonds y jusqu'à la cheminée^ près de laquelle il était assis.

Tous trois étaient couverts de vétemens grossiers , dont la forme indiquait qu'ils appartenaient k la classe des laboureurs ; mais tous trois étaient beaux : Tainé des jeunes gens avait un regard d'aigle; le plus jeune , avec ses cheveux blonds , sa figure d'ange , attirait les yeux , et sa vue portait l'attendrissement dans le cœur. Quant à la jeune fille, elle avait uuo taille élevée, mais fine et délicate; son front était haut ; ses yeux bleus , tantôt suaves et doux comme un reflet du ciel dans un beau jour, tantôt remplis d'un feu sombre; elle attirait et fixait le regard comme un être extraordinaire et marqué d'un sceau particulier ; une certaine aisance noble et paisible se décelait dans chacun de ses mouvemens , et l'impression qu'on eût ressentie près d'elle eût été celle du respect, sans les vétemens de bure rouge qui la cou* vraient, et qui indiquaient une des classes inférieures de la société.

Le page , en les introduisant , leur dit que c'était

lli le seigneur de Baadricoiirt , el les ayant condttits jusqu'à la moitié de rénorme salle , il se retira près de la porte.

La jeune fille continua d'avaneer d'un air calme el grave , et Baudrîcourt lui dit atec bonté :

— Jeune fille , c'est sans doute k ma nièce Qo* tilde de Prouville que vous voulez parler ?

— Non, Monseigneur, c'est a vous-même, répon* dit-elle en s'inclinant.

— A moi! et que pouvez-vous me vouloir, mon enfant ? continua-t-il avec étonnement.

Il remarquait en elle une candide assurance que ne montraient point d'ordinaire de simples villageoises en présence d'un puissant seigneur.

— M'apportez-vous donc quelque message secret ? ajouta-t-il ; avec ce doux et beau visage , on ne saurait annoncer que de bonnes nouvelles ; je suis prêt à vous entendre.

Et le vieux chevalier se leva pour écouter la belle Jeanne, dont la jeunesse printanière réjouissait sa vue ; elle répondit :

— Noble seigneur, je ne suis chargée pour vous d'aucun secret message.

jKÀNNt: d'arc. 47

Le sire de fiaudricourt fronça àes sourcils blancs.

— Qui peut donc vous amener vers moi? repritil en la regardant ave^ surprise ; et son air , que la beauté de Jeanne ^vait rendu bienveillant, tant la beauté eicerce sa puissance sur tous les âges , devint rude etisévère.

En voyant arriver cette simple villageoise jusqu'à lai« le vieux guerrier avait cru sans doute à quelque comnauoication inipcMrtante, car peu de gens se hasardaient à venir le troubler au milieu des soins qui roccu* paient , et dans ce temps il n'était point rare de charger des femmes on de pauvres enfans de missions difficiles et souvent dangereuses, qu'ils accomplissaient au risque de leur vie, mais dans lesquelles leur obscurité même les faisait souvent réussir.

Après cettequestion , prononcée avec sécheresse , Robert se retourna brus<iuement et se rapprocha du feu.

La jeune fille rougit et répondit pourtant sans se troubler :

— Je viens demander au seigneur de Baudricourt les moyens d'aller trouver notre seigneur le roi dans sa cour, parce qu'il est bien important pour lui que je puisse lui parler.

m JEANNE D*ARC.

— Oui dh, la belle enfant ! est-ce la ce dont il s'agit ? et le vieux chevalier, plein de courroux « frappa la pierre de Tàtre du talon de sa botte de fer avec une telle violence qu'il en fit jaillir une étincelle.— Alors, se rasseyant brusquement, le visage tourné vers le feu qu'il se mit à attiser avec d'énormes tenailles , il dit avec colère :

— Allons , jeune tille , allez conter k 'd'autres les folies de votre cerveau ; fi donc, est-ce parce que vous êtes belle que vous voulez aller trouver le roi?

— Messire! s'écrièrent k la fois les deux jeunes gens, et leur indignation était si vraie que Baudricourt la comprit.

' — Et que puis-je penser d'un projet si extravagant? reprit-il; croyez-vous d'ailleurs que j'ai le temps d'écouter les chimères qui peuvent passer par un esprit de quinze ans, quand le service et la guerre absorbent toutes mes pensées.

Les deux jeunes gens avaient tressailU k cette réponse brusque et méprisante de Baudricourt ; leur teint s'illumina d'une rougeur pourprée.

Mais Jeanne resta calme et dit d'un ton ferme et cependant très doux :

JSANNE d'arc. 49

— C'est parce que le service et la guerre absorbent toutes ses pensées, c'est parce que notre seigneur le roi n'a pas un serviteur plus fidèle, que le sire de Baudricourt doit m'écouter ; car, hélas ! ajouta-t-elle avec un soupir, en élevant au ciel ses beaux yeux, moi aussi, pauvre fille des champs, qui n'ai connu jusqu'ici que ma quenouille et ma panetière , je suis appelée au service et à la guerre pour le roi , notre sire bien-aimé.

Pierre et son compagnon, spectateurs muets, mais agités de cette scène , regardaient avec inquiétude , tantôt le sire de Baudricourt , et tantôt leur compagne. Quelquefois aussi , Pierre jetait involontairement les yeux en face de lui , sur cet enfoncement de fenêtre, fermée d'un rideau de soie jaune, derrière lequel il lui semblait depuis un moment voir quelque agitation.

— Cette fille a-t-elle donc tout-a-fait perdu la raison ? s'écria Baudncourt av6C^ impatience ; comment le frère Martin a-t-il pu la conduire jusqu'ici? emmenez ces jeunes gens , cria-t-il au page , resté debout a l'extrémité de la vaste salle , et souvenez-vous de Tordre que je vous donne , de ne laisser pénétrer

jusqu'à moi que ceux qui ont k me parler pour les affaires du service. Allez, allez, dit-il, eu Taisant un signe de la main aux trois voyageurs , je n*ai point de temps k perdre avec vous.

Mais dans ce moment le rideau de soie s'entr'ouvrit et livra passage k une très jeune fille ; les jeunes gens restent immobiles, k la regarder : une longue robe de velours bleu dessinait sa taille, et sa tète était chargée de belles tresses noires retenues par des ornemens en pierreries , d'où s'échappait un voile d'un tissu transparent. Cette parare somptueuse paraissait ordinaire k <;ette époque où les femmes de haut rang ue se montraient jamais que vêtues suivant leur condition. Les traits de cette jeune fille étaient cbarmans et d'une extrême délicatesse , et son visage encore enfantin paraissait empreint d'une tristesse qui ne s*accordait point avec son âge ; mais dans des temps de crises violentes et de perturbations générales , il n'y a plus ni enfance , ni jeunesse , les soucis et les douleurs atteignent et confondent tous les âges.

La jeune fille s'avança comme un ange de paix entre Baudricourt et les jeunes gens , elle leur fit k tous trois des signes d'amitié ; dans ses yeux roulaient des

JEANNE D*ARC. 5l

larmes de tendresse , et tous trois aussi la regardaient avec un mélange d^affection et de respect infini. Pierre surtout paraissait prêt k s'agenouiller devant elle sans oser toucher ses mains qu'elle leur tendait k tous.

— Monseigneur, mon oncle , dit-elle d'une voix douce et mélodieuse, calmez-vous et écoutez -les. C'est Jeanne et puis son frère qui est aussi le mien ; c'est Raymond , ce sont les jeunes amis près desquels mon enfance s'est écoulée. Oh! qu'Assoient les bienvenus auprès de moi . Et la jeune fille se jeta dans les bras de Jeanne qui l'étreignit avec tendresse; elle ajouta fondant en larmes :

— Sans eux , mon oncle , vous n'auriez jamais revu la pauvre Glotilde , elle eût rejoint ses malheureux parens que vous avez tant regrettés.

— Quoi ! ce sont là les enfans de Jacques et d'Isabelle? reprit Baudricourt; que ne s'expliquaient-ils donc !

— Ce sont eux , dont je vous ai parlé si souvent ; je vous l'ai dit , monseigneur, ils étaient venus cher-» cher un asile au château parce que des soldats ravageaient la campagne. Quel asiie^ mon Dieu, nous leur avons donné ! C'était la veille .de cette nuit

52 JBANNV d'arc.

déplorable où les Bourguignons vinrent nous attaquer. On avait réuni les enfans dans le même lieu , et quand tout fut perdu , quand le fer et le feu eurent tout dévasté; quand père, mère, frères, parens, amis , quand tout eut été massacré , hors nous , qu'on

avait renfermés dans la tour la plus forte c'est

Pierre , ce sont eux qui m'ont emportée par un

passage secret pratiqué le long de la Meuse. On me cherchait pour m*emmener prisonnière et obtenir une^rosse rançon ; ils m'ont cachée trois jours dans le tronc d'un vieux chêne en attendant qu'ils pussent échangeras vétemens qui m'auraient fait reconnaître contre des habits simples et semblables aux leurs. Et pendant ce temps, mon oncle , ils veillaient sur moi , comme les oiseaux du ciel veillent sur leurs petits ; depuis j'ai passé plus d'une année au milieu d'eux. Et un regard triste et tendre jeté sur ses amis disait assez combien ce temps avait été doux pour elle.

— Si ce sont lï ceux dont vous m'avez parlé souvent et qui ont conservé les jours de ma chère Clotilde, qu'ils soient les bienvenus , en effet, dit le vieillard; et pourtant cette jeune flUe

-— qu'ils sont tous bons , mon oncle , et que je

les aime, ajouta-t-elle ^moitié bas : elle voulut sans doute étendre ces paroles k tous en les regardant Tun après Tautre ; mais quand ce vint k Pierre» elle baissa les yeux , ne pouvant ou ne voulant point soutenir le feu qui animait ceux du jeune garçon.

— Notre vie n'appariient-elle pas k nos seigneurs et k leur noble fille ? murmura Pierre.

— Et vous avez bien failli la donner, en effet , pour moi, reprit CiotiMe; regardez, mon oncle, cette longue marque blanche qull porte Ik sur son front , tofut k côté de Tœil , c'est un coup d'arquebuse qu'il reçut en me défendant.

Le vieux soldat se sentit adouci k la vue de cette blessure assez profonde, que par une coquetterie de gloire ou peut-être d^amour secret , le jeune homme ne cachait point sous les boucles noires de sa chevelure. Il s'approcha de lui , et lui frappant sur l'épaule , il lui dit :

— Bien , mon enfant , tu es un brave , te voitk grand et fort, crois mois, quitte la charrue et le hoyau , fais-toi soldat , la France a besoin de tous ses enfans.

— J'y compte bien , répondit Pierre , et c'est pouç

54 JKÂNNE B ARG.

servir la France et repousser ses ennemis que j'ai quitté mon père et que je veux suivre ma sœur Jeanne.

— Mais où veut-elle donc aller, ta sœur Jeanne ?

— Je vous l'ai dit déjk, répondit la jeune fille en se dégageant des bras de Clotilde , k qui elle avait rendu ses caresses avec l'inépuisable effusion de la jeunesse; je dois aller trouver le roi, et c'est pour vous en demander les moyens que je suis ici.

A ces paroles , le visage un peu adouci du sire de Baudricourt se rembrunit de nouveau , il se retourna vers le feu qu'il attisa du talon de sa botte de fer, sans vouloir rien répondre. Cette fille lui paraissait au moins insensée.

Clotilde s'éloignant un peu des voyageurs , qui restaient en silence les yeux baissés , attendant dans une attitude calme et patiente comme des gens qui ne doutent point d'obtenir ce qu'ils demandent ; elle s'appro* cha de Baudricourt , flatta doucement la large main du vieillard , et lui dit d'un ton caressant :

— Mon bon oncle, ne vous fâchez pas contre Jeanne, mais écoutez-la. — Je sais que, depuis long-temps, des saintes du ciel l'appellent et viennent

lai dire des secrets merveilleux. On lui ordonne d'aller au secours de la France..... Pendant ces jours que j'ai passés cachée dans le creux du vieux chêne, je l'ai souvent entendue parler avec des anges. — Jeanne , approche- toi, ne crains rien de mon oncle, il est bon , quoique couvert de fer et un peu rude , répète-lui ce que disaient tes voix mystérieuses.

Jeanne s'approchait et allait parler, mais dans ce moment une porte latérale s'ouvrit et deux chevaliers entrteent dans la salle pour prendre quelques ordres auprès du gouverneur : Tuaétait un homme &gé d'environ cinquante ans , au front chauve et au visage austère; l'autre paraissait dans la fleur de la jeunesse,

— Messire Jean de Metz et vous seigneur de Poulengy, soyez les bienvenus , approchez-vous et venez BOUS aider de vos lumières, dit le sire de Baudricourt. Il vient de nous arriver une jeune bergère , vassale des domaines de ma nièce Clolilde de Prouville, châtelaine de risle , d&pa\s que le Seigneur a rappelé près de lui son digne père et sa mère , ma sœur bien-aimée. Cette jeune fille nous annonce avec un air calme et tranquille qui empêcherait de la croire insensée , qu'elle est envoyée par le ciel pour sauver la France.

S6 jbanue d'arc.

— La pauvre fille ne sait 'guère quelle rude tâche ce serait , et quels secours il faudrait pour sauver la France 1 on apprend de toutes parts des nouvelles désastreuses f et le parti du roi s'affaiblit de jour en jour, au point qu'on se demande s'il lui reste encore un parti.

C'était Jean de Metz qui parlait ainsi.

— Oh ! pour Dieu , seigneur de Baudricourt, donnez-moi des armes, un cheval, et laissez-moi partir. Dieu le veut , et vous lui résistez en vain ; chaque jour de retard coûtera des larmes à la France; ohf laissez-moi, laissez-moi partir.

La jeune fille s'était approchée du vieillard en disant ces paroles ; ses mains étaient jointes et son regard exprimait la plus ardente prière; mais l'air froid de Baudricourt la glaça, elle se tut, parut réfléchir un moment , puis elle reprit :

— Seigneur, peut-être vous croyez que c'est pour satisfaire un vain caprice de gloire ou de renommée que je viens demander k partir : hélas i Dieu m'est témoin que toute ma joie et tout mon bonheur aur raient été de rester dans ma vie paisible; de v<Mr tous les jours le soleil se lever dans les mêmes horizons où

JEANNE d'abc. 57

je le contemple depuis mon enfance, et de mourir obscure aux lieux où je suis née. Je suis une simple fiHe des champs, qui n'ai su jusqu'ici que prier Dieu , soigner ma mère et garder mon. troupeau ; qu'irai-je faire loin de mes haies fleuries, loin des sentiers connus qui me menaient chaque matin de notre chaumière à la maison du Seigneur, loin du pauvre qui m'aimait et souriait à la pauvre Jeanne pour un morceau de pain qu'elle partageait avec lui ou pour quelques larmes qu'elle avait taries dans ses yeux? qu'irai-je faire au loin sans amis, sans protecteur, ne sachant rien, hors aimer Dieu et hii obéir en tout ? J'irai , moi pauvre fille craintive , m'exposer k tous les hasards de la guerre. J'irai meurtrir mes membres à peine formés , sous le dur acierd'une armure ; j'irai souffrir, j'irai partout affronter la mort et peut-être répandre mon sang dans les combats ! Oh \ ne croyez pas que j'envie cette destinée, elle me gfoce de erainte.

Pierre et Raymond se regardèrent: les yeux de Raymond étaient remplis de larmes , les autres parais* saient étonnés.

-^ Et qui vous olriige a quitter vos humbles foyers^

% IBANNB d'arc.

pour toQs ees hasards qoe vous paraissez craindre ? dit Baudricourt.

— Dieu le veut , répondit Jeanne en baissant ses yeux chargés de larmes.

— Comment le savez-yons?

—Il me Ta dit par de saintes voix , qui , depuis un temps , me parient le jour et la nuit.

— Y a-t-il long*temps qu'elles vous parlent ces voix ? dit le sire Jean de Metz avec un intérêt involontaire.

Tous s'étaient insensibleroeni rapprochés de cette jeune fille , belle , calme et triste , qui paraissait si profondément pénétrée des choses qu'elle disait, tout inconcevables qu'elles dussent paratir * k ceux qui Vécoutaient ; le sire de Baudricourt s'était assis dans un large siège garni de cuir doré , contre lequel le sire de Metz vint s'appuyer; te sire de Poulçngy, debout , regardait attentivement Jeanne et Clotilde qui formaient un groupe charmant; l'une droite comme un jeune peuplier, et l'autre frêle et l'entourant de ses bras comme une liane enroulée autour de son soutien. Il était jeune et beau lui-même, et peut-être un autre sentiment que celui de la simple

JEANNE b'arG. 59

curiosité se m^ait-il à son attentioD. Les àem jeunes garçons, débout, roulaient leurs bonnets de laine dans leurs mains et regardaient chacun des personnages de cette scène avec espoir ou crainte.^

Jeanne ne répondait pas, elle paraissait perdue dans ses pensées.

— Y a-t-il bien long-temps que vous croyez entendre ces voii? dit k son tour le sire de Baudricourt, répétant la question du sire de Metz , mais y mettant un air de doute.

— Je les entends depuis ma tendre enfance , répondit Jeanne; elles me parlent, tantôt dans le vent du soir, tantôt lorsque les cloches de Téglise scmnent la prière ("); je les entends aussi quand l'orage gronde au loin ou quand la nuit commence à s'étendre sur la terre et que tout fait silence poux écouter Dieu ; elles sont pour moi comme une musique descendue du ciel, et toute mon âme les écoute avec allégresse.

— Et que disent ces voix? reprit le seigneur de Poulengy.

— Long- temps elles m'ont seulement dit : « — Jeanne , élève souvent ton àme k Dieu ; sois pure ,

00 J£ANIfR d'arc.

chaste ^ pieuse , et toujours prête k servir le Seigoeur dams la joie ou dans la tristesse , et il t'emploiera k manifester sa puissance quand il en sera temps. Et Jeanne retomba dans sa rêverie.

— Hais je ne vois rien Ik qui vous oblige k aller trouver le roi, dit Baudricourt. Jeanne ne répondit pas ; le sire de Metz alors s'approcha d'elle et lui dit :

— Vous ont-elles donc donné cet ordre ?

-* Oui , sans doute , elles me l'ont donné.

— Depuis qoand? ajouta Baudricourt.

Jeanne regarda Clotilde, comme pour en appeler k ses souvenirs , et répondit :

— C'était après le massacre que les Bourguignons , ces monstres cruels , firent au château de l'Isle , chez nos bons seigneurs ; j'étais bien jeune encore , car je n'eus que seize ans les derniers jours du mois passé , et je venais, ainsi que la noble demoiselle de Prouville vous l'a dit , d'échapper avec elle au glaive et au fer des assassins; j'étais sous le vieux chêne et je priais pour tous ceux que j*avais vu périr; je priais Dieu de les recevoir au grand pardon de ses miséricordes , et je pleurais bien amèrement sur les malheurs de la nuit qui avaient navré mon âme , quand

lEAXNE b'ARC. 61

une voix douce, péoétrante, et plus divine que toutes celles que j'avais jusqu'alors entendues, parla tout près de moi.

— Sans doute elle dormait après les fatigues de la nuit , se dit en lui-même le sire Bertrand de Poulengy, c'est une belle songeuse.

— Non , je ne dormais pas , sire chevalier, reprit Jeanne , répondant à la pensée qu'il n'avait cepen< dant pas exprimée. Poulengy tressaillit, mais il crut . qu'apparemment il avait articulé sa réflexion sans y prendre garde. Qui pourrait dormir après avoir vu les choses qui s'étaient passées sous mes yeux? con*tinua-t-elle. • "

— Et que disait cette voix? demanda messire Jean de Metz.

: — Elle disait : Jeanne , Jeanne, lève-toi : les maU heurs de la France finiront; c'est toi qui les fera cesser ; va trouver le roi de France , il en est temps , car c'est grand' pitié de voir tant de malheurs *.

— Et que répondiez vous à cela, mon enfant? G'é^ tait Baudricourt qui lui faisait cette question. Sans

* Jean Cliar lier.

ajouter foi à ce qu'il lui efilendait dire , il y avait pourtant dans Tair simple et pénétré de cette fille , et peut-être aussi dans sa beauté calme et triste, quelque chose qui forçait son attention.

— Uélas ! je r^ondais

-- Ah ! je sais bien moi ce qu'elle répondait , interrompit tout-k-coup Clotilde ; je le sais, car cette fois, et bien d'autres encore , je l'entendis du creux du vieux chêne où j'étais cachée , tandis qu'elle veillait sur moi; elle disait : Laissez-moi, laissez-moi... Que sttis-je donc pour aller trouver un roi de France au milieu de ses seigneurs et de sa cour, et comment pourrait-il écouter une pauvre bergerette comme moi ? et Jeanne pleurait et se lamentait.

Baudricourt parut surpris des paroles de sa nièce ; il reprit :

— Ces voix viennent-elles donc souvent vous parler?

—D'abord elles vinrent une fois, deux fois au plus par chaque semaine ; en outre , je les entendais chacun des jours où j'avais le bonheur de m'approcher de la table sainte ; mais depuis un mois je les entends toujours.

jËÀNNf: d'arc. 65

— Mais à qui croyez-vous qu'appartiennent ces voix ? demanda Baudricourt.

— Messire , je vous le dirai bien , mais peut-être vous ne me croirez pas.

— Il est vrai que toutes les choses que vous nous racontez ne sont pas très faciles a croire ; n'importe, dites toujours ce qu'il vous semble.

— D'abord une de ces voix est celle d'un ange que le Seigneur a commis à la garde de ce royaume , c'est celle du bienheureux monseigneur Saint-Michel «

Les trois guerriers se signèrent à ce nom.

— Les autres, continua Jeanne (car elles sont plusieurs), ce sont celles de madame sainte Gath€* rine^ la patronne révérée des jeunes ûlles, et de la bienheureuse sainte Marguerite , vierge et martyre. .

— Gomment pouvez-vous le savoir, jeune fille? dit le vieux gouverneur avec sévérité. Le nom de Dieu , ni celui de ses saints, vous le savez, ne doit pas être , pris vainement.

Jeanne répondit d'un ton doux et modeste :

— Seigneur, je suis une humble et timide fille , et je n'oserais point nommer en vain des noms si ré^ vérés; mais c'est euxr mêmes. qui, tous trois, ont

daigné me dire leurs beaux uoms ; quelquefois aussi j'ai vu leurs célestes visages ; j'ai vu les ailes blanches , fraugées d'or, du divin séraphin , et mes yeux n'ont pu que peu k peu contempler l'éclat dont il brille. J'ai aussi vu la oroix de fer rougi étinceler encore sur la chaste poitrine de madame Marguerite , comme un signe glorieux de son martyre. A ce signe divin , comment la méconnaître et ne pas l'honorer de tout son cœur?

Baudricourt , a ces mots , tomba dans de profondes réflexions. Dans ces temps de foi naïve , les choses surnaturelles ne rencontraient point l'obstacle que le scepticisme ou l'incrédulité de nos jours ne manqueraient point de leur opposer : on ne s'était point encore retiré de Dieu , et on ne pensait point que Dieu se fût retiré de son oeuvre. Ce qui sortait de Tordre ordinaire effrayait, parce qu'on croyait aux bons, mais aussi aux mauvais anges , et qu'auprès de l'intervention divine s'était placée la magie , la sorcellerie et toutes les interventions infernales. Quelques hommes puissans en œuvres recevaient les hommages de la foule ; les saints étaient honorés avec un profond respect ; mais aussi beaucoup de sorciers , de .

nécromaas et de magiciens avaient été brûlés comme accusés de sortilège et de commerce avec Satan. Les trois chevaliers se regardèrent donc avec un étonnement mêlé de quelque inquiétude. Le seigneur de Metz pourtant semblait incrédule et souriait sous sa moustache un peu grise ; il regardait Jeanne et ses deux jeunes compagnons, toujours muets , mais at-^ tentifs k ce qui se passait, promenant leurs regards inquiets autour d'eux , et les reportant sur Jeanne , qu'ils semblaient couvrir de leur tendresse comme d'une égide. Bertrand de Poulengy, malgré sa jeunesse , devenait , ainsi que Robert de Bandricourt, pensif et grave; il ne promenait plus des regards britlans et vifs sur le joli groupe des deux jeunes filles ; son front s'assombrissait , et il se recueillait en lui-même. Enfin le vieux guerrier rompit le silence.

— Jeune fille , ce que vous venez de nous dire est étrange, et si ma nièce, en qui j'ai confiance, malgré son jeune âge , et aussi votre air de candeur, ne parlaient pas aussi hautement pour vous , je ne vous aurais pas même écoutée. Peut-être j'aurais eu tort : je ne sais quelle persuasion découle de vos lèvres , et me

iE>6 JEANNE D ARC.

dispose à vous croire. CependaDt il est impossiUe d'admettre de teHes choses sans preuves ; je ne crois plas, reprit-il, qoe vous vouliez m'abuser, mais ne pottvez^vous pas vous tromper vons*méme? Écoutez : je veux bien vous fournir un moyen de me convaincre. Interrogez vos voix , demandez«1eur un signe îi me donner de la vérité de vos visiras. Si je suis persuadé , je vous donnerai les moyens d'aller trouver le roi.

— Acceptez-vous cette épreuve? dit Jean de Metz avec défiance.

— Nous l'acceptons pour elle , dirent ensemUe les deux enfans qui raccompagnaient.

— - Oui , oui , s'écrie Clotilde, nous acceptons pour toi, Jeanne. Ici, comme sous le vieux chêne, tes bons anges t'aideront ; ne crains rien.

— Je ne crains rien , dit Jeanne ; la vokmié de Dieu doit s'accomplir.

Alors la jeune fille s'agenouilla dans l'espace resté vide entre elle et ceux qui l'entouraient. Son attitude indiquait une fervente prière; elle dit d'uae voix lente et grave :

~ Mes saints protecteurs et mes célestes protec«

trices, c'est ici votr6 cause, et non pas la mienne. Si c'est votre bon plaisir qae j'obtienne la faveur d'aller trouver le roi de France , donnez à ceux qui peuvent m'oovrir les chemins, les preuves qulls me deman* dent, de la vérité des choses que je leur ai dites , et portez la conviction dans leur esprit.

Et Jeanne se tenait agenouillée; Pierre et Raymond avaieiït aussi fléchi les genoux ; Clotilde , debout , priait k Tunisson de tous ces jeunes cœurs , et les trois guerriers s'étaient découverts par un respect involontaire.

To<it*à-coup Jeanne sourit ; son visage s'illumina comme tout visage s'éclaire a la vue d*un ami; ses lèvres s'agitèrent doucement. Elle partait, mais on n'entendait point ses paroles. Ensuite , elle devint im*^ mobile ; sa tête se baissa comme celle d'une personne qui écoute avec attention et respect ; puis son visage devint triste; ses yeux même versèrent quelques larmes ; elle les essuya plusieurs fois du revers de sa main , et enfin , d'une voix lente , grave , et modulée comme une sorte de psalmodie plaintive , elle dit : , — Sire Robert de Baudricourt, écoutez, voici la preuve que mes seigneurs daignent vous donner par

ma voix; écoutez « écontez (^) : Anj'oard'bai , treizième jour de février, les troupes du roi Charles, notre aimé seigneur, livrent, sous les mors d'Orléans, une terrible bataille. Rappelez-vous l'heure et le jour où je vous parle : il est deux heures.

Puis , se levant tout-k-ooup , les yeux fixes et l'effroi peint dans tous ses traits , elle s'écria :

— Dieu ! je vois le combat. Je vois nos escadrons épars; 6 mon Dieu! qu'est-il arrivé? ils ont donné dans une embuscade. . . les chevaux tombent enferrés

sur des pieux aigus; les cavaliers sont renversés... la mort les atteint partout ! Que de blessés ! quedemourans! Le sang coule, et forme des ruisseaux dans la plaine; la terre le boit. Ah ! puisse-t-il y germer des héros qui le vengent ! Quelle est donc cette terreur qui saisit nos soldats ? ... Us fuient, . . . ils se dispersent. Oh ! ralliez-vous, ralliez-vous ! s'écria Jeanne, eonome si elle eût été au milieu de la mêlée. Les Anglais vous ont fait tomber dans un piège ; mais ils ne sont pas nombreux, et vous pouvez les vaincre si vous vous réunissez. Dieu! reprit-elle après un silence plein d'anxiété, quel bonheur! voici qu'un vaillant guerrier accourt; il appelle les hommes d'armes ; il les réunit. Oh ! cou-

JEANNE ^'àRC. 69

rage f courage I ... il les ramène au combat. Espérons ; son air seul inspire la confiance aux siens et la terreur aui ennemis. Il est couvert d*nne armure d'acier poli , où l'or étincelle ; son heaume est chargé de plumes rouges comme le feu ; une écharpe de la même couleur soutient le fourreau de son glaive ; sa terrible lance balaie tout autour de lui. Et la jeune fille semblait le suivre de Tœil dans la mêlée.

— C'est La Hire , dit tout bas Baudricourt , je reconnais ses couleurs.

^ Un autre guerrier , d'une taille plus haute , et dont Tarmure est noire , sans ornemens , et d'une forme étrangère , franchit tous les obstacles et vient le soutenir ; son cheval , couvert de fer ^ porte au frontail une pointe aiguë, dont il semble se servir aveo intelligence; tous deux s'ouvrent un large chemin,. •«. ils renversent tout ce qui s'oppose à eux.

— C'est Saintrailles , dit le sire de Metz ; comment peut-elle ainsi décrire son armure de Tolède?

Jeanne continua. Elle n'entendait rien , elle était palpitante, et semblait avoir sous les yeux te terrible combat.

Oh! tout n'est pas perdu, s'écria-t-elle, voici venir un

jeane gaerrier, vêtu d'ane armure légère, qui se plie k tous les mouvemeus de sa taille haute et flexible ; un panache -de plumes blanches orne son casque et se joue dans le vent; on dirait l'ange des batailles ? tout fuit devant lui , son cheval vole et semble aussi combattre avec lui ; il hennit , il frappe la terre : les animaux partagent-ils donc les passions de l'homme f Les Anglais veulent résister, mais il renverse , il terrasse tous ceux qui s'opposent ik lui. Quelle fougue ! quelle valeur! mais, reprit la jeune fille, il oublie toute prudence , le voilà lancé dans un gros d'ennemis. Ne s'arrétera«t-il pas? quelle témérité!... Hélas! hélas ! on l'entoure ,. .. on le presse ;... son bras se lasse, il va succomber, . . , ou le serre ; oh ! mon Dieu, le voilà blessé, son sang coule, il s'affaiblit,... il tombe. Seigneur mon Dieu, les Anglais vont-ils donc s'emparer de ce héros , la fleur de nos braves chevaliers Ç)1 et la jeune fille se tordait les mains avec désespoir.

— N'est-ce pas le valeureux Dunois? balbutia Poulengy.

— Je le crains, répondit Baudricourt, en pâlissant. Et tous deux restaient muets a contempler Jeanne , avec étonnement.

JfiAMNB^ d'arc. 7i

~ Dieu soit béni , s'écria-t-elle de nouveau , le clievalier mx armes noires a vu son danger ; il est accouru jusqu'à hii ; il repousse ceux qui Tentourent. . . U le fait relever par ses écuyers;... il est blessé,, joie vois tout sanglant^... mais on remporte, il est sauvé !

— Dieu soit loué ! s'éeria Baudncourt , sa^i malgré lui par la réalité du récit de Jeanne.

La jeune fille fut un moment silenckuse.

--^ Hélas I les ennenûs repoussés d'abord sur un point , ont repris l'avantage sur tous les autres , continua-!'^ avec désolation,... ils reviennent,... ils triomphent de nouveau... — malheur! nos soldats fuient encore , ils se dispersent , et voilà les archers. qui tuent sams pitié tout ce qui tombe sur le chemin. . . Mon Dieu , mon IMeu , prenez pitié de la France ; loua ses eirfuis vont^ls donc périr dans les batailles ! Et la pauvre Jeanne cachant son visage dans ses mains , comme pour ne plus voir l'affireux specta^e qui venait de se passer sous ses yeux , alla tomber, toute défaillante , sur un escabeau, où elle se j^t k pleurer

amèrement.

Les trois chevaliers se regarderait avec une sur*

72 JBANNE d'arc.

prise qui n'était pas sans quelque mélange d'effroi. Mais Clotilde , ainsi que Pierre et Raymond , coururent ^ elle et Tratourèrent de leurs bras , essayant de la consoler par des paroles de tendresse. Elle cacha sa tête dans le sein de Clotilde , et parut suffoquée par les sanglots.

— Que dites-vous dune chose si surprenante? dit Baudricourt aux deux chevaliers.

— Je dis, s'écria le sire de Poulengy, que si avant peu nous apprenons que nos troupes ont éprouvé devant Orléans un furieux échec , aujourd'hui i3 février , je jure de conduire Jeanne au roi , no^ sire y et de la respecter durant le chemin y comme je ferais de ma propre sœur.

Le sire Jean de Metz secouait la tète avec un air soucieux ; il était pâte , et son vieux visage paraissait empreint d'une sorte de terreur qui contrastait avec sa mâle énergie.

— Je voudrais être sûr que Satanas ne fâl pour rien dans tout ceci , dit-il an se signant.

— Oh ! regardez-la , dit Poulengy , n'a-t-elle pas bien plutôt un air séraphique ?

Le sire de Metz secoua la télé.

JfiANRB d'arc. 75

— Ou dit qu'elle est ooe ^inte et chaste jettae fille, reprit* Baudricourt, et ma nièce la connaît depuis son enfance; pourtant il faut voir. Écoutez ce que je vais faire ; je la laisserai près de Glotilde jusqu'au jour où nous pourrons recevoir des nouvelles ^ et pendant ce temps , mon chapelain et quelques saints ecclésiastiques Tesamineront sur tout ce qui a rapport il la foi. Dieu est grand, messires, et qui sait s'il n'a pas enfin pitié de notre malheureuse France: par saint Georges, celte fille était bien touchante quand elle priait.

— Et son air m'a paru bien terrible quand elle parlait de la bataille , ajouta le sire de Metz.

^Oui , dit ï son tourPoulengy, vous avez entendu comme elle s'écriait , ralliez-vous , ralliez-vous , soldats; j*aurais voulu qu'ils entendissent cette voix pleine d'enthoasiasme, et qu'ils vissent cette belle fille dans son air inspiré ; ils se seraient , je n'en doute pas , ralliés autour d'elle. — Quant k moi, je sentais mon sang bouillir dans mes veines.

— L'enthousiasme est un fort auxiliaire , dit de Metz, qui en peut douter?

— Baudricourt ajouta : Dieu veuille sauver la

74 JBAMNB d'àBG.

France , et que ce soit par une femme, par oo èifant, oa par on gaerrier , qu'importe.

— Amen , amen p dirent les deux chevaliers.

Pendant que les trois guerriers s'entretenaieirt ainsi, Glotiide, aidée de Pierre et du jeune Raymond, cherchait k faire revenir Jeanne à elle-même. Us^ rayaient entraînée dans cette fenêtre profonde , fer* mée d'un rideau de soie , d'où Glotilde était sortie peu de momens auparavant , pour venir k leur se* cours d'une manière si opportune.

76 JKÀNNK d'arc.

C'était le lieu de refage ordinaire de la jeune châtelaine de risle ; elle l'avait fait orner suivant le goût et la mode du temps , et elle en avait fait ce que les femmes nommaient alors un oratoire. Le plancher , eihaussé d'une marche, était couvert par une épaisse tapisserie h fleurs irrégulièrement dessinées, mais dont les couleurs brillaient d'un vif éclat. Les parois avaient été revêtues de ce même cuir doré de Cordoue, qui s'étendait sur toute la salle. A Tune d'elles était appuyé un prie-dieu, surmonté d'un Christ en ivoire, d'un travail précieux; à l'autre était adossée une chaire en bois sculpté , surmontée d'un petit dais découpé à jour, oit s'asseyait la jeune fille. Une quenouille , des fuseaux , une cage , où s'agitait un écureuil apprivoisé , indiquaient les occupations et les amusemens simples de celle qui habitait ce lieu. Le tout était éclairé par une verrière à petits vitraux peints des plus riches couleurs, et dont les reflets éclairaient l'oratoire d'un jour diapré.

Jeanne avait été déposée par ses jeunes compagnons dans la chaire de Clotiide , sa tête appuyée ï l'une des colonnettes qui soutenaient la dais ; elle ne paraissait point encore revenir à elle. L'eflroi se pei-

gnait toujoai'S sur son visage ; il semblait que sa terrible vision l'obsédait encore ; elle regardait autour d'elle avec égarement , et les objets qui Tenvironnaientne Taidaient point à rappeler ses esprits, car ils étaient tous nouveaux pour elle.

-— Qu'ai-je vu , dit-elle enfin , comme s'éveillant d'un songe, qu'ai-je entendu? du sang, des morts, des cris de mourans , quelle épouvante!... quel spectacle ! Et la pauvre enfant passait ses mains sur son front comme pour en chasser ta vision terrible... Puis elle reprit... Et maintenant, où suis-je donc? qu 'est-il arrivé? — où m'a-t-on conduite? et Jeanne promenait des regards étonnés autour d'elle.

Mais les murs qui l'entouraient ne rappelaient rien h sa pensée ; elle ne connaissait ni le vitrail colorié de la haute fenêtre , ni le prie-dieu d'ébène , ni le Christ en ivoire qu'elle avait devant elle , et se croyait encore le jouet d'une nouvelle illusion. Pierre, effrayé de rétonnement qu'indiquaient ses yeux , s'approcha d'elle , et lui dit :

— Reviens à toi , Jeanne , ma sœur chérie ; ne te souvient-il pas que tu es ici dans la citadelle de Yaucoulenrs; tu sais bien , Ik où nous avions tant d'envie

78 JBANKE d'arc.

de yenir ? Vois donc , ajonta4-il , en montrant Clotilde penchée sur elle et qni la soutenait dans ses bras ; vois donc qui nous sourit, et sois joyeuse comme il convient de Tétre en sa préseqce.

Raymond, plus jeune et plus inquiet, pleurait à ses pieds, et disait :

— Mon Dieu , qu'arrive-t-il à Jeanne ? est-ce donc ainsi par la douleur et par l'effroi que doivent commencer ces grandes choses qui lui sont promises ?— L'enfant ne savait point encore combien les dons élevés se paient chèrement, peut-être commençaitil k le pressentir. Sainte Vierge, protégez-la, balbutiat-il en joignant ses mains, et disant tout bas une prière.

Clotilde , alarmée aussi , s'assit près d'elle , et prenant une de ses mains dans les siennes , elle lui disait :

— Jeanne, ma chère Jeanne, te voilk près de nous ; près de Clotilde qui t'aime, et te revoit avec tant de plaisir. Avec ton frère, avec Raymond; tous les amis de ton enfance t'entourent comme ils t'entouraient à Domremy ; reviens à toi , regarde-nous , tu n'as plus auprès de toi que ceux qui t'aiment.

JEANTVÈ d'arc. 79

Mais Jeaane fixait toujours des yeux égarés sur les objets qui Teutouraient y et tressaillait de tous ses membres. Un invincible effroi s'était emparé d^elle. Ciotilde alors , avec ce tact du eœur que possèdent toutes les organisations fines , sentit qu'il fallait détourner sa pensée vers les choses passées , afin de la ramener peu à peu aux choses présentes , et l'entourant de «es bras , elle lui dit :

— Ma Jeanne , ne te souvient-il plus des beaux jours dé notre enfonce , si vite perdus; ou bien n'aimes^tu donc plusk te les rappeler? Oh! moi J'en aime toujours la pensée ; et la jeune fille regarda Pierre comme pour invoquer ses souvenirs; mais elle détourna promptement ses yeux de ceux du jeune garçon; peut-être disaient-ils trop combien chacun de ces beaux jours s'était profondément gravé dans sa mémoire.

— Te souviens-tu » Jeanne , de nos jeux dans les prés fleuris, quand. tout enfans nous poursuivions les papillons bleus , ou les insectes bourdonnans ; et plus tard, nos courses joyeuses au bois des chênes, où nous eaeîHions ensemble des muguets et des églantiers

80 JBANNB »'A|tC.

blanca, pour oitier limage révérée de la vierge Marie ; t'eD sottviens-ta , di»-le*inoi ?

Jeanne avait appuyé sa tète sur l'épaule de Glotilde 9 — Pierre les regardait toutes deux en silence , et Raymond tenait une de ses mains et l'inondait de larmes ; elle écoutait, comme fait un enfant au réveil. Clotilde reprit.

— Ton frère déjà grand et agile montait au faite des arbres les plus hauts , et savait toujours nous découvrir de petits nids tout pleins de jolis oiseaux. Un jour , il apporta deux jeunes tourterelles que j'ai gardées et soignées jusqu'au pillage du château.

— Je ne l'ai point oubUé , dit le jeune homme , fier et joyeux du souvenir de la noble demoiselle, et j'étais si heureux de vous les voir aimer, que j'avais essayé de les emporter avec vous. . . Mais la fumée déjà les avait étouffées.

Clotilde fit un soupir, et reprit :

— Jeanne, et vous mes bons amis, ce beau temps de notre enfance ne s'est point effacé de mon souvenir, toujours je le regrette; ma mère aimait la tienne qui m'avait donné son lait , et ta mère nous

^imak tous comme ses enfans; nous ne formions qu une même famille, dont les uns étaient plus riclies<» les autres moins ^ voilà tout.

Jeanne regardait Clotilde, elle écoutait sa douée voix aimée , et peu à peu les souvenirs d'enfance rem«plaçant les visions qui venaient de l'épouvanter, son visage s*éclaira d'un frais sourire de seize ans.

— Oh ! oui, je me souviens, dit-elle, de la haute et noble dame de Prouville , si belle et si bonne.

— Toute semblable à sa fille, ajouta Raymond, car Pierre n'avait point osé le dire , quoiqu'il l'eût pensé.

T-Oui , toute semblable , reprit Jeanne ; elle venait visiter quelquefois notre humble demeure ; ses mains répandaient les bienfaits, et sa présence était une bénédiction pour tous. Et votre père , le bon seigneur! tant qu'il vécut, il nous protégea contre l'oppression de nos voisins de Lorraine ; nous n'avons connu la misère et tous les maux que la guerre entraine après elle. , que depuis que sa puissance n'a plus abrité notre faiblesse ; car , que deviendraient les petits s'il n'y avait pas de grands pour les secourir ?

82 JBANNK d'aKC.

— Et que deviendraient k leur toor les grands s'ils n'avaient pas de bons vassaux pour les défendre? dit Clotilde , en regardant la blessure de Pierre , qui se sentit rougir de joie; la jeune fille s'en aperçut, rougit aussi , et reprit en se détournant.

— Et les couronnes de bluet que nous suspendions aux branches du vieux chêne, les as-tu donc oubliées? et les rondes autour de son tronc noir , ne t'en souvient-il pins , Raymond?

— Oh ! si je m'en souviens, répondit Pierre, eneore que la question ne lui fut pas adressée ; mille ans de vie ne pourraient point me les faire oublier.

Clotilde sourit alors et se mit à chanter doucement un air de ronde connu des enfans dit château de risie, et de ceux des chaumières de ce domaine , qui tous se réunissaient aux jours de fête , et venaient danser ensemble autour du vieux chêne.

Mieulx vnult la liesse, L'accueil et adresse , I^'aroour et slmpleBse Des bergiers pasteurs «

ar^^v

JEANMË d'arc. 83

Qu'avoir à largesse Or, argent , richesse.

Ne la gentillesse

De ses |;rands seigneurs.

Car ils ont douleurs^ Soulds et langueurs ; Maïs pour nos labeurs^ l>ïou8 avons sans cesse Les beaulx prez et fleurs., Fruitaiges, odeurs.

Et joye à nos cœurs Sans mal qui nous blesse ^.

Vi&rte et Raynaoûd répétèrent les refraias, et Jeanne sentit comme* un air de printemps , de vie et 4e joie , souffler sur elle ; ses souvenirs d'enfance revinrent en foule^ et elle se prit à répéter aussi :

Mieux vault la liesse , L'accueil et adresse, L*amour et simplesse Des bergiers pasteurs ,

* Les Vigiles du roy Charles V|I.

86 JEANNfi d'arc.

Pour Raymond, il se dit tout bas :

— Il n'y a que moi qu'elle ne regarde jamais quand elle parle d espérance.

— C'est que lestiennessont au ciel, lui dit Jeanne, répondant à sa pensée.

Après les évéoemens singuliers de cette journée si fertile en vives émotions , nos jeunes voyageurs fu» reat admis k recevoir Tbospitalité dans la citadelle. Le sire de Baudricourl donna Pierre et le jeune Raymond en garde à Leufroy , son écuyer. C'était un vieillard sage et plein d'eipérience qui gouvernait la maison

du chevalier et y entretenait Tordre et la discipline. Il les logea dans une partie du château réservée aux pages et aux serviteurs , et promit de veiller sur eux comme un parent, parce qu'il avait autrefois connu Jacques d'Are leur père ; mais bientôt il s'y attacha pour eux-mêmes. Jamais, depuis que la maison du sire de Baudricourt lui avait été confiée, aucun jeune homme n'avait répondu k ses soins autant que le faisaient ceux-ci : Pierre était plein d'intelligence eC d'activité , prêt à tout entreprendre et à tout exécuter avec une prompte et entière obéissance; aucun obstacle, aucun danger ne l'arrêtait. Le sire de Baudricourt ayant permis^ par une faveur à laquelle sans doute les visions de Jeanne avaient eu part , qu'on ' lui fit suivre les exercices et les travaux des pages , il s'était montré si audacieux a cheval , si adroit à manier une lance , si agile à la course et tellement doué de toutes les qualités nécessaires alors pour faire un bon guerrier, que Baudricourt avait dit plus d'une fois a Leufroy après les exercices auxquels il était presque toujours présept :

— Un tel fils peut être envié par tous les pères , et si j'en avais un semblable, il ferait l'orgueil et la joie^

de ma vieillesse ; quel dommage qii*il ne soit pas de noble race !

Et véritablement, dans son œil noir, dans son attitude fière et pourtant douce et respectueuse envers le rang ou la vieillesse , il était impossible de ne pas trouver les signes évidens d'Une destinée plus haute que celle à laquelle son état obscur semblait l'appeler; parfois les deux vieillards se disaient :

— Le frère et la sœur sont des êtres à part.

Pour Raymond , le bel enfant , un autre sentiment s'attachait a lui : ses blonds cheveux , sa figure touchante, ses yeux bleus, voilés de langueur et naturellement levés au ciel , lui donnaient Tair d'un beau séraphin exilé pour un temps sur la terre , et sa vue amenait des larmes dans les yeux de ceux qui le regardaient. — Pauvre ange! — se disait-on. Hors Jeanne en qui paraissait être toute sa vie , toute sa joie, tout son cœur , rien ne l'intéressait.

Il avait été trouvé dans un champ après un combat; ses langes étaient brodés et recouverts d'une tme éearlate ; on dut penser que ses parens appartenaient à un rang élevé ; mais toutes les recherches pour les découvrir furent toujours inutiles , et le curé de

90 JEANNK O^ARC.

Domremy lui ayant trouvé un air de distinction naturelle, s'était intéressé k lui. Il l'avait recueilli, l'avait élevé et le destinait a l'église comme une jeune colombe digne d'elle. Il était si doux , si bon , si beau ! chacun l'aimait , le pauvre enfant ! Mais lui , il avait l'air d'être tombé du ciel et d'y aspirer sans cesse. Souvent le frère Martin avait dit en le voyant: < Raymond ne semble pas fait pour la terre, il. ne fera qu'y passer; c'est une plante trop délicate et trop charmante pour y prendre racine. >

C'étaient là les deux jeunes gens confiés à Leufroy et sur lesquels il étendit une égale et tendre sollicitude.

Quant a Jeanne , Clotilde ne voulut point s'en séparer ; et , suivant la coutume alors en usage , elle lui fit partager non seulement sa chambre , mais son lit , ainsi que le pratiquaient les rois, les reines et les plus grands seigneurs envers ceux qu'ils honoraient d'une amitié particulière. Les deux jeunes filles , heureuses de se trouver réunies après une séparation déjà longue , rappelaient les jours écoulés près l'une de l'autre , et retrouvaient une à une toutes leurs joies enfantines. Joies printanières, vous ne

durez qu'un jour el^ riea ne vous ramène , mais vous laissez dans Tâme un souvenir d'innocence, de pais, de sérénité dont la délicieuse émanation est montée jusqu'au ciel et doit s'y retrouver.

Baudricourt faisait épier secrètement les actions de Jeanne, et bientôt il vit leur simplicité et prit pour elle une grande estime. Ses matinées se passaient avec Clotilde à l'église, où elle assistait au saint sacrifice autant de fois qu'il y était offert, disant :

— Toute la terre ne devrait-elle pas être attentive à ne point laisser échapper les grâces que le Seigneur lui fait en descendant ainsi près de sa créature?

Puis les journées se passaient a filer auprès du foyer de la grande salle , car le froid était encore vif, quoique l'hiver touchât à sa fin. Elle chantait des psaumes et de beaux cantiques ; tout en poursuivant cet ou* yrage dans lequel elle excellait, elle en donnait des leçons à Clotilde et lui disait :

— La reine des anges, la mère du Sauveur, a mis ses doigts à la quenouille et elle a manié le fuseau. Le frère Mariin me l'a dit; il ajoutait, que toute femme, depuis la plus grande reine jusqu'à la plus

petite bergerette, doit Timiler et ne jamais rester oisive.

Pour le sire de Baudricourt, il vaquait aux oombreuses affaires de son commandement , se tenant sur ses gardes, préparant des sorties ou exerçant les troupes; maintenant une discipline sévère, fortitiant les murailles et amassant des vivres et des munitions de guerre en cas qu'on vînt l'assiéger.

Deux semaines se passèrent ainsi , et le vieux guerrier devint soucieux ; aucune nouvelle n'arrivait , ni de la frontière ni de Tintérienr. Le sire Olivier de Prouville ne paraissait pt)int et n'envoyait aucune escorte pour chercher sa nièce.

Le sire de Baudricourl se faisait amener chacun des rares voyageurs qui passaient sous les murs de la citadelle, sortant de France ou y entrant; mais aucun n'avait rien appris et ne pouvait lui fournir d'information. Ce qu'on savait seulement, ce dont on se plaignait avec amertume, c'est que les temps étaient bien durs, le vivre cher, et le pauvre peuple bien malheureux; car le vin était si rare celte année-là, dit un auteur contemporain *, que peu ou point de

* Mémoires d'un bourgeois de Paris.

JKANNE D*A1C. 95

ménages n en pouvaient boire. La pinte, et non pas du meilleur, coûtait jusqu'à douze deniers.

On disait aussi qu'on se battait toujours dans les plaines de Beauce , et qu'on ne pouvait planter ni ensemencer les champs, ce qui était un grand malheur pour le pauvre , a qui la vie était déjà si diffi* cile.

D'autres parlaient de pillage et d'incendie , et disaient qu'Armagnacs, Anglais et Bourguignons, ne paraissaient s'entendre que dans un seul point, savoir, pour dévaster les campagnes et rançonner les pauvres paysans.

Mais Bâudricourt questionnait vainement, aucun n'avait encore connaissance d'une action périlleuse, dans laquelle Dunois , La Hire ou Saintrailles, eussent été blessés, et Robert, incertain sur ce qu'il devait penser de Jeanne , commençait k croire que ses visions de guerre , de combat et de mission près du roi Charles Vil n'étaient rien que de pures rêveries.

Cependant il hésitait encore : celte jeune fille menait une si sainte vie qu'elle inspirait une sorte de vénération k ceux qui s'approchaient d'elle. Le sire Jean de Metz lui-même croyait que l'esprit de ténèbres de-

94 JllANlHE b'ÀRC.

vait la respecter ; il la voyait sage et pieuse comme un ange du ciel.

Plusieurs ecclésiastiques l'avaient questionnée ; tous avaient été charmés de la sagesse de ses réponses, de sa piété sincère et de la droiture ainsi que de l'élévation singulière de son esprit. Le saint moine qui avait assisté sa mère à ses derniers momens, le frère Martin , ainsi que le curé de Domremy, un vieux et saint pasteur qui dirigeait la conscience de Jeanne depuis sa plus tendre jeunesse , avaient tous deux parlé d'elle comme d'une sainte enfant dont la vie exemplaire les avait toujours édifiés; et Tun et l'autre, interrogés séparément, avaient ajouté qu'ils la croyaient appelée k une destinée singulière et sans doute h de grandes choses; car, avait même dit le frère Martin , c'est une âme grande et généreuse telle que Dieu les garde en réserve pour manifester par elles sa puissance.

Le bruit de sa sainteté ainsi que de la mission qu'elle se disait appelée a remplir s'était répandu dans la ville; et quand elle y descendait chaque jour, de la citadelle , pour se rendre k l'église, une grande foule se pressait sur son passage ; chacun de ceux qui

jtANi^fi d'arc. 95

ne lavaieDt pas encore vue voulait la voir, les autres voulaient revoir son chaste et beau visage. Quelques uns, croyant qu'elle pouvait opérer des miracles, s'approchaient d'elle pour lui en demander. Un vieillard aveugle vint un jour la supplier de lui rendre la vue ; quelques femmes lui apportaient leurs petits enfans malades et la priaient de les bénir, afin qu'ils fussent guéris; d'autres venaient lui confier leurs peines et les douleurs dont le poids les accablait ; h tous Jeanne répondait avec une grande simplicité :

— Mes amis, le Seigneur ne m'a donné qu'un don, celui de rendre au roi son royaume. Cest pour cela que je suis née, hors de là je ne suis qu'une pauvre Bile ignorante, je ne sais ni ne peux rien. Mais, si vous le voulez , prions ensemble pour ces chères enfançons et aussi pour vous tous qui souffrez des maux de l'âme ou de ceux du corps ; peut-être nos prières obtiendront-elles de Dieu le soulagement de tous.

Et Jeanne , dans sa foi naïve et profonde , les entraînait au pied des autels , où ces prières ferventes et réunies obtenaient souvent des grâces éclatantes ; car le Seigneur ne demande qu'k être pressé , et jamais il

U6 JEANNE D^AnC.

ne refuse ses dons quand ils sont si vaillamment de • mandés.

A chaque prière exaucée , la renommée de Jeanne s'accroissait encore ; si bien que beaucoup de gens étaient d*avis qu'on devait lui fournir une escorte et l'envoyer au roi, sans attendre plus long-temps les preuves de ce qu'elle avait annoncé.

Les uns disaient :

— Elle est bien véritablement envoyée sur la terre pour y accomplir une œuvre différente de celle des autres femmes. Rien de ce qui nous occupe ne l'occupe y et son cœur n'est point dans les choses de la vie ordinaire.

D'autres disaient, et le sire de Metz était du nombre :

— Qu!elle soit ou non l'envoyée de Dieu, c'est ce que personne ne pent savoir ; mais toujours elle pourrait faire de grandes choses , et serait d'un immense secours par la seule puissance que lui donne sa forte conviction.

— Sans doute , reprenait à son tour le sire Bertrand de Poulengy, elle pourrait faire passer sa con-

JEANNE b'aR€. 97

flaoce dans plus d'un cœur, et rallomer l'espoir si généralement éteint parmi nos guerriers. S'il faut la suivre, je suis prêt.

Mais le seigneur de Baudricourt ne se rendait point ^ ces avis. Il disait :

— Non , non , cette ûlle ne partira point (avec mon assistance au moins), si je ne reçois pas la confirmation des nouvelles qu'elle nous a si positivement annoncées. Avant que je lui donne une escorte et des lettres pour la cour, messires, il faut que nous apprenions si , en effet , un grand combat a été livré le 13 février, si l'un de nos principaux chevaliers y est tombé blessé de son cheval , et s'il a été secouru par deux autres de nos preux. Les paroles ont été formelles ; il faut que nous en ayons une formelle confir^ mation ; car je ne dois ni ne veux envoyer une visionnaire a notre roi. Il a déjà, certes, asçez d'intrigans et de fous autour de lui.

Plus de deux semaines s'étaient ainsi passées, et l'espoir commençait k s'allanguir au cœur des plus fermes partisans de la jeune inspirée.

Le clepsydre de la citadelle venait de marquer neuf heures, et, selon Tusage habituel, un grand nombre de serviteurs , sous les ordres de l'écuyer Leufroy, avaient chargé la longue table placée au mi^ lien de la grande salle , des mets qui composaient le repas du soir. Une lampe d'argent k trois branches ^ suspendue à la voûte, éclairait vivement le milieu de l'appartement; le reste était dans une obscurité que dissipait seulement de place en place un cierge de

fC^''

iOO jEArtNE d'arc.

cire porté par une torchère dorée , sa flamme secouée par le vent s'allongeait à chaque fois que l'une des portes Tenait k s'ouvrir. Des ombres alors se projetaient de tous les objets , et les faisaient saillir brusquement : les colonnes ^ les trophées d'armes , avec tes lancés et tes bannières qui les surmontaient, diangeaient k chaque instant d'aspect , suivant les directions de la lueur des flambeaux ; et le feu du foyer se ravivait ou pâlissait k chaque raffale qui , après avoir mugi dans les longs corridors , trouvait une issue pour se précipiter dans la salle et s'engouffrer tians l'immense cheminée.

Quand , dans ces antiques demeures, la bise soufflait rude et glacée, on n'y connaissait point d'autre remède que de jeter un arbre au feu et de serrer son manteau; les f echerches , le comfort de nos temps modernes n'étaient point connus , et Thomine en valait flojeux : il était plus fort et plus dévoué. Les délicatesses de la vie amollissent le corps et rendent )'&me égoïste. Comment quitter sans peine ce qui a coûté tant de soins?

Quand la table fut servie, quand les serviteurs eurent placé les viandes , quelques fruits gardés de là

dernière saison, les vins, l'hydromel et la ccrvoise, que Lenfroy eut pris lui-même sur le dressoir, et placé le hanap et Taiguière d'argent de son maUre, qu'il eut jeté le dernier coup d'oeil pour voir si tout était en ordre , il tit un signal que les serviteurs se transmis rent , et un son de trompe (*) très prolongé se fit entendre au dehors pour appeler tous les convives épars dans le château , où chacun vaquait aux travaux qui lui étaient confiés. Bientôt ils survinrent par différentes issues : les uns , arrivant du dehors , entrèrent par la porte cintrée, lourde et massive , qui s'était ouverte pour Jeanne et ses compagnons le jour de leur entrée k Yauconleurs ; les autres , venant de Tinté* rieur , arrivèrent par les issues qui communiquaient aux divers logemens pratiqués dans la citadelle; quelques autres encore, plus impatiens, s'étaient déjSu rendus dans la salle , et parlaient ensemble auprès du foyer. De jeunes pages étaient de ce nombre, et Jouaient et folâtraient entre eux en attendant le repas. Le sire de Baudricourt arriva le dernier. 11 vint se placer au haut bout' de la table : il faisait face k la porte, et pouvait avoir l'œil sur tout ce qui se passait parmi les convives ou dans la salle. Il appela Clotild^

i02 JEANNE D ARC.

près de lui , afin qu'elle vînt s'asseoir sur uo siège à bras, surmoaté d'un dais, fait pour coatanir le maUre et la maîtresse du château ; ensuite il désigna leur place au sire Jean de Metz et au sire Bertrand de Pouliaigy, ainsi, qu'à quelques autres chevaliers qui partageaient avec lui les soins et les travaux d'une place de guerre. Alors , faisant un long signe de croix , tous les convives dirent le Benedicite à voix basse et s'assirent.

Quand les places d'honneur, marquées par des sièges k dossiers , des plats d'argent , des coupes et des hanaps C) du même métal , et séparées du reste de la table par la s^ière , eurent été remplies par les hôtes de distinction ; tous les inférieurs , les serviteurs de tous rangs , depuis l'écuyer et les pages jus» qu'au pâtre qui gardait les troupeaux du sire de Baudricourt , et depuis la suivante favorite de Ciotilde jusqu'à la moindre servante , vinrent se placer ajv bas bout , en suivant un ordre et une hiérarchie que Leufroy ne laissait jamais enfreindre.

Dans ces temps où les rangs étaient assez marqués et respectés pour ne pouvoir point se confondre , les mailres et les serviteurs vivaient ensemble dans ces rapports que nous voyons encore établis chez les opu-

lens fermiers de la France ; la même table et souvent le même feu les réunissaient. La dame châtelaine était entourée de ses femmes, le châtelain de ses serviteurs, et les prérogatives de la noblesse, qui semblent avoir été si blessantes dans ces temps de féodalité , se trouvaient fort adoucies , pour ceux qui les subissaient , par la vive affection et la sorte d'égalité intellectuelle que ces rapports de tous les instans établissaient entre les maîtres et ceux qui dépendaient d'eux. Le seigneur et la dame possédaient tout , il est vrai , mais ainsi que des pères possèdent devant leurs enfans, à la condition de les faire jouir de ce qu'ils ont. Le même toit les abritait ensemble ; souvent il était crevassé ; le vept et la pluie pénétraient partout ; mais comme ils se chauf? faient au même feu , sous le même àtre enfumé , l'injure de l'air était pour tous. Dans les provinces surtout (car la cour a toujours eu ses mœurs particulières), on ne connaissait point ces fêtes égoïstes où les coavives goûtent a toutes les joies , tandis que les valets attenr dent au dehors que leur maître soit repu de plaisirs pour cesser de souffrir du frpid et de l'insomnie.

L'égalité , qui n'était en riçn dans les droits , se trouvait partout dans les faits ; car ceux qui possé-

104 JEANNK d'arc.

daient ne jouissaient point seuls. Si une fête se donnait , elle était pour tous , puisqu'on ne se quittait guère.

L'éducation aussi était à peu près égale entre tous^ et ne mettait point les lumières d*un côté , Tabratissement de l'autre : il était rare que la dame sût lire , et le seigneurne le savait jamais ; les connaissances se composaient de ce que les prêtres avaient dit en chaire , ou des histoires qui se contaient en famille , au coin du feu , par un pèlerin revenu de la Palestine , ou par un voyageur h qui l'hospitalité avait été donnée.

Ces récits faisaient pendant long-temps les frais de la veillée : on s'exaltait aux beaux faits d^armes ; on s'indignait des cruautés ou des félonies de quelques seigneurs durs et sanguinaires ; car il s'en trouvait aussi. On était animé des mêmes senlimens : on vivait, on priait, on souffrait, on jouissait ensemble; la plus haute classe et la dernière n'étaient pas séparées par un abîme intellectuel, ainsi qu'il arrive dans nos temps modernes ; seulement , tout était plus livré ï la volonté des puissans, et un seigneur inhumain pouvait faire de grands maux , sans rencontrer d'ob*stacles. L'homme est aujourd'hui plus indépendant „

pins libre , plus fier ; toutefois ne serait-il pas permis d'affirmer que, sous quelques rapports plus réels, Vînégalité , quoi qu'on en dise , est plus tranchée ; tous les temps se valent peut-être ! Mais retournons à notre récit.

Jeanne venait d'entrer avec Clotilde dans la grande salle ; elle ne s'était point assise auprès de la noble demoiselle : elle avait été prendre place k côté de l'aumônier, placé lui-même aux frontières du haut et du bas bout , k la limite que marquait la salière. Pierre et Raymond avaient été mêlés aux pages , dont ils partageaient les exercices et les travaux ; leurs habits étaient toujours les mêmes , mais ils semblaient les porter autrement : un air d'audace et d'espérance brillait dans les regards de Pierre. Il avait dit un jour k Jeanne devant Clotilde :

— Que tu partes ou que tu restes , Jeanne , avant deux ans je veux avoir gagné leâ éperons de cheva* lier, ou mourir sur un champ de bataille.

Clotilde , en passant devant lui pour venir s'asseoir auprès de son oncle , lui fit un léger signe de tête, si imperceptible , que personne que lui ne put le voir. Il fit rayonner le visage du jeune homme. Pour Ray-

luond, il s'approcba de Jeannç, et lui dit avec tristesse :

-— Jeanne , nous sommes déjà comme si vous étiez à la cour ; nous ne nous voyons plus ! El dans les yeux de l'enfant roulaient deux larmes.

— Il est vrai , Raymond , répondit-elle j nous ne nous voyons plus comme autrefois ; mais chacun de nous ne travaille-t-il pas à la tâche qui lui est donnée? Tu t'instruis des devoirs que tu auras k remplir; moi, je prie et j'attends, et nous nous retrouverons tous devant Dieu , dont nous faisons la volonté.

Les premiers momens du repas furent silencieux ; les robustes appétits de ces hommes exposés à toutes les fatigues avaient besoin de se satisfaire ; mais peu à peu , quand le vin et la cervoise eurent commencé à circuler, quand les hanaps se furent remplis et vidés ^ plusieurs reprises , les esprits retrouvèrent leur élasticité et les conversations commencèrent, mais à voix basse ; car le sire de Baudricourt paraissait plus soucieux que de coutume ; et la taciturnité de celui qui préside à un repas éteint la gaité des convives.

Cependant il rompit k la fin le silence en disant à Clotilde :

JEANNE d'akC. iOT

— Je ne sais, belle nièce, quand le sire Olivier de ProuTille compte enûo venir ou vous envoyer quérir ; mais , en vérité , je trouve qu'il tarde bien , et la pro* longation de son absence commence k me sembler fâcheuse.

— Étes-vous donc toujours si pressé de me voir partir, messire mon oncle? Des avis certains qe vous ont-ils pas appris que les Bourguignons avaient renoncé pour le moment à vous attaquer? dit dctucement la jeune fille.

— 11 est vrai : je sais que Tattaque est difiérée ; mais n'importe ) une place de guerre n'est po^nt un séjour cpnvenable pour vous. Quand une jeune demoiselle doit vivre ^ la cour ainsi que son rang l'y appelle, elle serait mieux placée près d'une grande dame que parmi de rudes guerriers comme nous , ou parmi des jeunes gens d'un rang trop au-dessous du sien , ajouta-t-il tout bas en regardant les jeunes opm^ pagnons de Jeanne et Jeanne elle-^mème,

Clotilde rougit. Cependant elle répondit avec une dignité qui contrastait avec sa taille et sa figure jeune et frêle ;

— Je ne sais point ce que je dois apprendre par la

108 iBAUNB I>*ARG.

suite à la cour; mais j'espère, mon seigneur mon oncle f n'y jamais apprendre 2i oublier ceux que j'ai toujours aimés et qui se sont dé?oués pour moi.

— Et j'espère , ajouta le sire de Baudricourt toujours assez bas , que vous y apprendrez k ne former d'amitié familière qu'avec vos égaux.

— Vous oubliez y seigneur, que j'ai vécu près d'une année sous leur toit, mêlée dans leur famille, et que si je suis ici heureuse et fière , et honorée de la protection du sire de Baudricourt, c'est que leur obscurité m'a protégée, répondit la jeune fille avec chaleur.

•— Je le sais , je le sais. Soyez reconnaissante , je le veux; protégez-les, récompensez-les largement des services qu'ils vous ont rendus, je le veux encore. Mais, je vous l'ai déjà dit, Clotilde, cette jeune fille et ses parens ne peuvent rester auprès de vous. Je l'ai d'abord souffert, parce que je voulais examiner les actions de Jeanne k loisir ; mais maintenant je vois quel compte il faut tenir de ses paroles , et demain tout ici changera.

Clotilde ne répondit pas; seulement, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux , et Pierre rougit sans avoir entendu , par un instinct de fierté.

JEANNE d'arc. i09

— Ëh bien ! seigneor chevalier, reprit BaadHcoort en adressant à haute voix la parole au sire de Poulengy, que pensez-vous donc maintenant des visions étonnantes de cette belle songeuse? Et il désignait Jeanne. Le temps s'écoule; voilk, si j'ai bien compté , deux semaines entières de passées , et de cette grande et terrible bataille , pas un mot ne nous est parvenu.

Le sire de Poulengy était celui des deux chevaliers qui avait le plus vite ajouté foi aux paroles de Jeanne. Il était jeune , elle était belle , et il se sentait entraîné k la croire. Pourtant il commençait k craindre et k douter.

— Quinze jours se sont écoulés, dit-il, et ce temps est long. Cependant, si nous n'avons point encore la confirmation des nouvelles que Jeanne d'Arc nous a dernièrement annoncées , rien n'est venu non plus les démentir : les derniers voyageurs interrogés avaient été retardés par l'état des chemins , ou inquiétés par les maraudeurs ; tous ceux qui venaient de loin étaient partis avant le 15 février. Attendons encore quelque peu ; n'est-il pas toujours temps de renoncer a une espérance? ajouta*t-il avec tristesse.

Robert de Baudricourt et Jean de Metz secouèrent leur tête blanche en signe d'incrédulité. Tant d'espérances ont failli à la vieillesse , qu'elle devient lente à les accueillir et prompte k les rejeter.

Jeanne avait relevé son visage à ces paroles de Baudricourt. Elle le regardait paisiblement ; la certitude était dans ce regard.

Quant k Pierre , il était devenu fort rouge , et puis très pâle. Il croyait en sa sœur; mais trop de téméraires désirs et d'espérances , peut-être insensées, reposaient pour lui dans cette foi , pour . que de fiévreuses inquiétudes ne vinssent pas s'y mêler. Pour Glotilde, elle y croyait comme à son bon ange, et voyant le doute, voisin du mépris, avec lequel on commençait k parler, elle s'écria vivement :

— Jeanne ! quand donc tes prévisions se réaliserontrclles ?

— Tout-k^^rheure , répondit Jeanne.

Le sire de Baudricourt sourit d'un air ironique , et dit en roulant sa longue moustache grise :

-— Le temps est passé d'ajouter foi k vos promesses, ma mie, et demain, si vous m'en voulez croire, vous retournerez aux travaux des champs.

JEANNE i)\4RC. Hl

Votre père a besoin de vous pour garder son troupeau , et vous ferez mieux d'aller lui rendre vos services que de rester ici à nous amuser par de vaines promesses.

A ces paroles, prononcées d'une voix brève ei rude , Clotilde et Pierre , des deux extrémités de la table, portèrent leurs regards avec anxiété sur Jeanne, et un éclair d'indignation partit des yeux ordinairement doux et mélancoliques de Raymond.

— Monseigneur, dit Jeanne avec un calme triste , que ne puis-je en effet retourner près de mon vieux père et de ma bonne mère ! Mon cœur est resté près d'eux , et ces travaux rustiques dont vous parlez avec mépris , vous ne savez pas quelle joie tranquille ils

répandent dans Tâme, et combien je voudrais pouvoir m'y livrer de nouveau.

La nuit , tous mes songes me ramènent dans mes belles prairies , continua-t-elle. J'y garde mes mou* tons blancs; ils paissent h mes pieds. Mon chien Fidèle vient lécher mes mains, en gémissant de plaisir, et je me réveille tout en larmes , tant ces paisibles visions me remuent le cœur ; et puis je me demande , n'osant pas le demander à Dieu , comment j'ai mérité

112 JEANNB to'ARC.

cette punition ^ qu'il m'inflige , d'aller à la guerre , k la cour, aux combats. Mais que sommes-nous , pauvres créatures , pour résister k Dieu ? Mes désirs ne sont point écoutés; j'ai reçu ma tâche , il la faut remplir, et le moment approche. Elle sonne , l'heure où vous allez vous-même me presser de partir. Rassureloi, mon frère, tu verras bientôt des combats ^ et dans peu tu mériteras, à la face de tous ^ de porter les éperons d'or qui distinguent les chevaliers; et vous, noble Clotilde , rassurez-vous , vous n'aurez point k rougir du choix de vos amis : ils marcheront, sur cette terre d'un jour, égaux k tous; ils seront exahés et glorifiés par le monde , et , bien plus , ils auront l'honneur d'accomplir la volonté de Dieu.... Écoutez.

Le son très éloigné d'un cor se fit entendre. Celui de la tour y répondit.

— Les voilk ! dit Jeanne ; voilk les nouvelles que vous attendez ; soyez contons.

Après ces mots , elle pâlit et cacha son visage dans ses mains , et bientôt on vit un ruisseau de larmes couler à travers ses doigts.

— Seigneur de Poulengy, dit le sire Robert de Baudricourt, allez reconnaître ceux qui demandent l'entrée de la citadelle après l'heure du couvre-feu.

Le chevalier quitta la table , et sortit.

Pendant son absence, les convives restèrent silen«

cieux y épiant les moindres bruits qui venaient du I. 8

114 JEAN?(E d'arc.

dehors. L'écoyer fit raviver les torches ; il appela le sommelier, et lai commanda d'apporter une nouvelle outre de vin ; prit sur le dressoir une coupe d'argent de Tours, merveilleusement ciselée, ainsi qu'une aiguière d'un travail précieux, afin de présenter le coup de la bienvenue aux nouveaux arrivés ; puis il fit jeter une brassée de sarmens au feu , pour en rendre la flamme vive et pétillante ; et il attendit.

Aucun bruit ne s'entendait, hors celui du vent soufflant dans les longs corridors.

Enfin un piétinement de chevaux , annonçant une troupe nombreuse , se fil entendre dans le lointain. Il approcha , retentit dans la cour, et bientôt Poulengy reparut amenant un chevalier, suivi de deux pages et de deux éciiyers , dont l'un soutenait son écu , Tautre son pennon, portant d'argent k la croix alezée de gueule^

Le chevalier s'avauça vers Baadricourl , la visière levée : c'était un homme d'une haute stature, taiiilé comme un athlète vigoureux ^ avec un visage très ba^ sané. Son armure de Tolède, faussée en plus d*ua endriHt, indiquait un guerrier qui ne s'épargiuiit point dans le eopihat.

— C'est SstiDtràilles ! s'écria Baudricourt en s'avançant vers lui.

— Oui y répondit le guerrier, c'est moi-même , et je viens réclamer votre hospitalité pour une nuit.

— Sois le bienvenu , Saintrailles , dit le vieillard. Par saint Georges ! je n'espérais pas un si grand bonheur que celui de te recevoir sous mon toit.

Saintrailles ayant quitté ses gantelets, et s'étant fait délacer son heaume par son écuyer, vint serrer la main que le vieillard lui tendait.

Tous les convives s^étaient levés. Saintrailles, apercevant Clotiide , s'avança vers elle , et Baudricourt lui dit :

^— Belle nièce ^ voici Saintrailles, le plus vaillant de nos vaillans guerriers.

Clotiide l'accueilUt avec un sourire , et (suivant Tusage du temps) elle prit l'aiguière et la coupe d'argent des mains de Técuyer, et lyi offrit elle-même le cOBp de la Inenvenue ; après quoi Saintrailles vint se placer à côté du gouverneur, tandis que ses écuyers et ses pages trouvaient place v les uns auprès de Leufroy, les autres parmi les pages de la maison.

Jeanne regardait le chevalier sans pouvoir en dé'

H6 JEANNE d'arc.

tacher ses yeux , et un mélange de tristesse et de joie se lisait sur son beau visage k l'aspect de ces armes encore toutes bossuées du combat ; une vive flamme brillait dans ses yeux, restés humides des larmes qu'elle avait tout-k-rheure versées. Une autre flamme, moins pure peut-être , mais plus ardente , se voyait aussi dans ceux de son frère. Tous deux, ainsi que Raymond , s'étaient jetés un regard rapide : ils avaient compris que leur destinée allait maintenant se dénouer, et leur cœur battait fortement au fond de leur poitrine.

-^ Qui t'amène parmi nous? reprit Baudricourt quand ils se furent assis.

L'air du chevalier s'assombrit k cette demande, et, baissant ses fiers regards , il parut vouloir retarder le moment de répondre aux questions du vieux guerrier.

Que d'événemens s'étaient accomplis en France depuis que ces deux chevaliers s'étaient rencontrés ! Ils s'étaient quittés après la bataille de Coucy, où l'un et l'autre, ainsi que La Hire , avaient été faits chevaliers pour leurs hauts faits d'armes. La France avait alors déjà soufiert ; mais qu'étaient-ce que ces maux auprès de ceux qu'elle avait endurés depuis lors?

JEANNE D*ARC. fl7

L'étranger s'était avancé jusqu'au cœur des provinces ; les villes les plus importantes du royaume étaient tombées en sa possession; Paris, Saint^Cloud, ÉtampeSf Chartres, la tour de Pocquancy, Mont- Ihéry, défendus , pris et repris par l'intrépide Tanneguy-du-GhateU ^t beaucoup d'autres villes de la Beance, avaient succombé; en Normandie, Bayeux, Saint-Lô , Harfleur, Honfieur, et bien d'autres cités plus ou moins considérables, avaient ouvert leurs portes et subissaient le JQug de l'étranger; d'autres ne se défendaient plus qu'avec peine , et Ta cause du roi semblait partout désespérée. SaintraiUes répondit donc avec tristesse :

— Beaucoup de maux sont tombés sur la France depuis notre dernière entrevue, Baudricourt ; d'autres plus grands, s'il est possible, la menacent, et les motifs qui m'amènent dans ces ccmtrées, et qui m'obligeront à poursuivre dès demain mon voyage , sont graves et fâcheux. Mais je ne veux point attrister le repas dnsoir et répandre l'effroi sur tant de beaux visages ; nous en parlerons seul k seul.

Ets'étant fait emplir son hanap d'un vin généreux , SaintraiUes le vida d'un trait à la santé de la belle Clo-

llS JEANNE d'arc.

tilde de Proulritle , et parut se disposer k ftiire honneur à l'hospitalité qu'il rencontrait.

Chacun regardait ce fier Pothon de Saintrailles , si terrible dans les combats , et que la renommée signalait comme un impitoyable guerrier.

Il était grand , et tous ses membres offraient ces larges proportions qui indiquent \k la fois la force et l'usage habituel qu'on en fait ; sa figure sous le casque était rude ; son nez fortement aquilin , ses yeux noirs et son teint bruni lui donnaient un aspect dur et presque farouche. Cependant , quand il eut quitté le heaume qu'il avait en entrant, son front large et blanc , que laissait voir une forêt de cheveux retombant, en boucles sur ses épaules ; ses dents éclatantes de blancheur, et qui se montraient au moindre soU'* rire, changeaient l'aspect de son visage ; et ses yeux, promenés k la ronde sur les flratches et gracieuses fi-« gures qui l'entouraient , pouvaient faire supposer qu'il n'était pas toujours le terrible homme de guerre dont la renommée célébrait les hauts faits , et qu'il n'était étranger k aucun des plaisirs de la vie.

Saintrailles était un intrépide guerrier, un chevalier plein de vaillance et de courtoisie, mais, quand le$

ICANHE d'aHC. iiO

hauts fdits ne le réelamaieiK ptos^ quand le roi lieenciak ses troupes , faute de pouToir (es payer, Saintrailies , dont le patrimoine avant été dévasté par la guerre, oubliant les lois plus sévères de la éheva* lerie , organisait des bandes , et vivait d'exactions et de rapines , se livrant à toute la licence <)Ue les temps et le malheureux état du pays ne favorisaient que trop; et sa turbulence alors, son amom* du pillage, sa soif intarissable des plaisirs , n'étant pl«s réprimés, faisaient de lui , dans ces motnens d'efibrvesceuce , un sujet impétueux, vidlent, très incommode k son roi ; mais , ^ cette époque de sH vie , il était dévoué de cœur et d'âme k la mauvaise fortune de Charles VIL

Dans' les premiers momenis , Saintraffles ne parut occupé qu'à satisfaire une faim dq[ne deis héros antir ques : les viandes que Baudricourt lui servait dispa^ raissàient avec une étonnante (^omptitude, et Toutre de Leufroy s'épuiâait k le désaltérer. Enfin , quand ce rude appétit parut un peu calmé , il dit, en i^ouriant , au sire Robert, qui semblait le regarder avec surprise :

— Quelques convives pareils k moi suffiraient pxHir

faire bientôt régner la famine dans votre fortenesse ^

iiO JEANNE, d'arc.

mab, sire Rob^, voqs ne yoos étoniierez plos quand vott8 apprendrez que depuis deux sanaines et plus «

voici la première fois qne je m'assieds à une taUe hoq[>italière.

— Comment ! dit Baudricourt.

— Oui y reprit Saintrailles , en essuyant ses longues moustaches ; depuis notre terrible affaire, qu'<Hi appellera sans doute la bataille de Rouvray, car elle s'est donnée près de ce village , mais que nous appe-' Ions nous, jusqu'ici, Tiafernale affaire des harengs, je n'ai pas pris une heure de vrai repos ; je suis parti d'Orléans le soir même , et les positions des ennemis m'ont obligé k faire avec mes gens un énorme détour.

— Qnel jour s'est donnée la bataille ? dit Poulengy .

— Le treize février.

— Vous avez eu , dites-vous , une terrible affaire , le treize février, dit Clotilde d'une voix émue, et jetant un coup d'œil k la dérobée sur Jeanne.

— Oh ! terrible , en effet , répondit Saintrailles , rendu peut-être moins réservé par ses copieuses libations ; jamais encore , dans aucune de nos batailles , si malheureux qu'en aient été les résultats , on ne vit une déroute si déplorable.

JEANNE u'aRC. lâl

Tous les. eonvives tressaillirent et se regardèrent.

— Le seigneur de Dunois n'y. fut-il pas blessé? ajouta Glotilde plus bas , et d'une voix encore plus émue.

Qui vous Ta dit ? répondit SaintraiUes très surpris*.. Gomment avez-vous pu l'apprendre ? Nous en fîmes un grand mystère , pour ne point abattre le peu d'espoir des assii^és, déjà si portés au découragement.

— Et ne l'emportâtes-vous pas , vous et le seigneur La Hire, du milieu d'un gros d'ennemis? ajouta la jeune fllle , en parlant d'une voix entrecoupée , tant le cœur lui battait.

— Oui , cela est vrai , répondit SaintraiUes ; et son étoniiement redoublait.

— Et n'y eut-il pas ensuite un effroyable carnage , une terreur panique , et des ruisseaux de sang qui coulaient entre les sillons , dit à son tour le sire Robert ? vous étiez armé comme aujourd'hui , et vous cfa^chiez h rallier les fuyards.

— Oui , oui , vous êtes bien instruit ; nous avions cru pouvoir surprendre un convoi venant de Paris , pour apporter des vivres aux Anglais. Nous manquions de tout ï Orléans , et noua sortîmes ; mais , soit que

fSft JEANNE d'aKC.

nous eusTsions été Ir&fais , soU que reseorte qne nous croyons surprendre eût été avertie , nôitô trouTàmes les srehers en • défense , et retranchés derrière teurs damnés pieux ferrés. A notre approche, ils les rele* vèrent ,• quand Aé^h les chevaux lancés ne peuraient plus être retenus , et nos coursiers se déelurèrent les fanes au défaut du harnais : ils trébuchèrent sons leurs cavaliers. Alors , les Bourguignons suiigirent , et vinrent se jeter sur nous , au milieii du désèrdre qui régnait dans nos rangs, et la déroute commença.

Et le croiriez-vous ! Un grand prince (*®), qui venut d*étre armé chevalier , sur qui nous comptions pour appuyer nos efforts , nous abandonna dans cette extrémité ; nous Tattendimes en vain , il ne parut pas ; on ne sait ce qu'il fit pendant tout ice jour. Oh ! si je ne craignais de mettre la discorde parmi les partisans déjà si affaiblis de notre sire le roi, j'irais de ma piain , oui , oui , j'irais trancher la nappe (") devant un guerrier si indigne de faire partie de Tordre de la chevalerie ; mais que je vive , et nous verrons !

— Et pendant ce temfis , qde fàîsieîî-vous ? dit Baildricourt.

— Pendant cette horrible mêlée , Dunols, La Hire,

et moi , BOUS soutenions le choc des Bourgaignons da côté de Rouvray , tandis que d'autres combattaient près d'Orléans. Mais en voyant fuir nos soldats , nous courûmes vers eux , en criant : Hontjoie , Saint-Denis, et nous nous jet&mes au gros de la bataille.

— Oh ! que n'étais-je avec vous ! s'écria Jeanne tout-k-eoup , et ses yeux lançaient du feu ; le dieu des combats vous animait, vos glaives brillaient comme autant d'éclairs, et les Anglais ton^baient sous vos coups, comme les épis tombent en automne sous la faulx du moissonneur. Tout périssait sous vos terribles mains. — Cependant l'heure de la victoire n'avait pas encore sonné poumoire seigneur lé roi ; voilà pourquoi vos efforts sont restés inutiles. Mais béni soit Dieu \ bientôt enfin viendra le jour de la délivrance,

— Qu'est ceci? dit SaintraiHes; cette jeune fille parle du combat comme s'il se fût passé sous ses yeux; où donc était-elle?

— Elle était Ik , dans cette salle , et ce que vous venez de nous dire de la bataille , elle nous Ta dit le 15 février, à deux heures, au plus fort du combat. :

SaintraiHes diemeura tout i&tupéfaif k regarder

i^ JEANNE d'arc*

Jeanne, et cet intrépide soldat, qu'aucun danger n'avait jamais fait pâlir, sentit un frisson parcourir son corps , et se signa.

— Par saint Jean ! mon patron, dit-il ^ d'une voix émne , voilà des choses bien étranges... Elle était ici, dites-vous , et elle a vu la^ blessure de Dunois , ainsi que n<Hre défaite

— Oui, dit Baudricourt , elle vous a vn, vous, Saintrailles , armé comme vous venez de nous apparaître aujourd'hui , le tirer tout sanglant des mains de nos ranemis , et nous a peint l'affreux tumuke qui suivit.

— Jeune fille, est-ce donc par Satan que vous avez i^u ces choses? s'écria Saintrailles. Ëtes-vous sordère, nécromancienne ou- magicienne ? dites, parlez... Et l'attitude du chevalier, debout et portaot instinctivement la main à la garde de son épée, indiquait assez l'horreur qn'on professait, dans ces témpi», pour tout ce qui pouvait être suspecté de n^gie.

Mais Jeanne jeta sur lui un regard dans lequel brillait une angélique pureté , aussi bien qu'une entière conviction.

— Non , non , seigneur , dit-elle , ne craignez rien.

Ce D'est point par Satan que j*ai su ces choses ; il n'a ni action ni puissance sur une jeune fille dont la vie s'est écoulée dans la prière , sous les regards de Dieu. Saintrailles > en l'entendant, se sentit ému; il laissa retomber son épée.

— Ces choses m'ont été dites , continua-t-elle , par de saints protecteurs qui daignent descendre du ciel, alin de me conduire dans des voies mystérieuses , connues d'eux seuls.

— Mais ce prodige, par lequel ils vous ont fait connaître la bataille , comment l'expliquez-vous ? dit Saintraiiles , avec un reste de défiance.

— Ils l'ont opéré , répondit Jeanne , pour que le sire deBaudricourt pût me croire quand je lui affirme qu'il m'est ordonné- d'aller trouver notre seigneur le roi, pour le faire rentrer en possession de son royaume, par le secours du Seigneur Dieu.

Maintenant, sire Robert, continua la jeune fille, en s'approchant de lui , vous n'avez plus aucun prétexte pour douter de moi ; ne me retenez pas plus longtemps , et faites-moi ^donner un cheval , ainsi qu'une escorte, si petite que vous voudrez, afin que j'aille où le Seigneur m'appelle.

iâ6 JfiAMME DARC.

— Mais , jeune fille , les rotttea sont couvertes d'hoomies d'armes ; ce n'esl pas sans peine et sans combat, qu'à la tête de cent lances, j'ai pu venir jusqu'ici , encore ai- je dû faire de longs détours pour éviter les corps de troupes que je n'eusse pu vaincre , ou pour tourner les fleuves débordés et les rivières grossies, qui rendent les chemins impraticables.

Que m'importe les hommes d'armes, les troupes nombreuses, et les difficultés des rentes, que l'hiver a rendues impraticables ! Dien me fera mon chemin , puisque c'est Joi qui m'envoie. Quand il devrait faire descendre devant moi le manteau d'Elisée poiu* traverser les fleuves, j'arriverai, soyez-en sûr.

Saintrailles regarda Baudricourt. Il commençai! à se sentir subjugué par l'ascendant que donnait à Jeanne sa profonde conviction» Elle continua :

— Et vous , vaillant Saintrailles , je vous ai^jure , au nom de ceux qui m'envoient, de vous trouver dans cinquante jours sous les murs d'Orléans; car nous dé' livrerons la ville. N'y manquez pas au moins. Com^ ment pourrait-on donner de bons coups d'épée sans

vous?

Saintrailles répondit :

ji^ANXiii: d'arc. ' 197

— ie voyage pour aller remplir une importaate miasioa près du duc Philippe de BûHrgogoe ; je oe piiia wmt s'il œe laissera partir à temps.

Jeanne , le regardant avec des yeui qui seœblaieat lire au fond de son 4me y et plus loia , lui répondit :

— Vous êtes envoyé par la ville d'Orléans près du duc Philippe , pour lui demander de prendre cette oKilheureuse cité sous sa protection , afin de la couserver k son vrai seigneur, prisonnier depuis quinze ans.en Angleterre.

— Il est vrai, répondit Saintrailles : réussirai-je dans cette entreprise ?

Tous les spectateurs de cette scène , de Metz , Poulengy, Pierre t Raymond , et peut-être avant tout Clotilde , écoutaient avec une avide attention, les uns par simple curiosité , les autres^ comme on entend débattre les intérêts de sa vie entière.

Jeanne parut se recueillir un moment , et ré^ |>ondit :

— Le duc est bon ; au fond de son âme , il désire la paix , et si ce n'était le devoir qu'il s'est fait de venger le meurtre de son malbeupreux père , il ren^ trerait dans l'obéissanoe du roi Charles; car il porte

1S8 JEAN?ÏE d'arc.

un amour involontaire k la France. Mais il le croit le meurtrier du duc Jean , son père , et reste avec ses ennemis les anglais, encore que son sang français se révolte contre eux. Quoi qu'il en soit dans c^e occasion , il essaiera de concilier ses diverses affections ; il vous mènera devant le duc de Bedfort^ qu'ils appellent le régent de France , et lui demandera de remettre la ville en ses mains. Mais tes Anglais se croient déjà maîtres d'Orléans ; ils ne voudront point avoir durement battu les . buissons pour que le bon duc n'ait plus qu'à prendre les oiseaux , et les négo^ ciations échoueront avant Le temps où je vous assigne à la délivrance d'Orléans.

— Par saint Jean ! j'y serai, si je ne suis ni mort ni prisonnier, dit Saintrailles, subjugué par l'ascendant de cette fille étonnante ; j'y serai, foi de chevalier.

Esk disant ces mots , il s'approcha de l'héroïque enfant , dont le front brillait d'un enthousiasme guer-.. rier, et voulut lui prendre la main en signe de «a foi.

Mais tottt*à-coup la timidité de la jeune fille avait remplacé l'audace de l'inspirée. Elle rougit, se

JBANNE b'aKC. {29

troubla , et elle tendît une main toute tremblante , comme une pauvre petite bergerette confuse et rougissante , et qui n'avait jusqu'alors jamais parlé qu'à ses moutons.

Baudricourt sourit. Il avait déjà vu plus d'une fois ce contraste , et maintenant il l'expliquait en faveur de l'innocence de la jeune fille.

— Adieu y sire chevalier, dit Jeanne, et priez le sire Robert de me laisser partir dès demain.

— Oui , Jeanne , dit Robert ; tu le veux , tu partiras , et advienne que pourra.

C'était l'heure de se séparer; le couvre-feu avait déjà sonné depuis long-temps. Glotilde , fière et heureuse, vint prendre Jeanne par la main pour l'emmener, et se penchant à son oreille, elle lui dit tout bas :

— Nous ne nous quitterons pa6, Jeanne. C'est avec toi que je partirai ; ton escorte vaudra mieux qae toute autre , car tes anges t'ouvriront la route.

Puis la jeune fille fit signe à Pierre et à Raymond

de les suivre. Elle sentait bien qu'à présent son oncle

se la blâmerait point , et ces quatre enfans avaient

besoin de savourer leur joie.

150 JEAr<iNE d'arc.

Tous les convives se dispersèrent après lear départ.

Saintrailles alors se trouva seul avec Baudricourt. Ils se rapprochèrent de Tâtre , où les troncs d'arides entassés le matin achevaient de se consumer, malgré l'ordonnance du couvre-feu. Tous deux avaient beaucoup k se dire Tun l'autre; ils ne s'étaient point revus depuis la bataille de Coucy, et beaucoup de grands événemens s'étaient accomplis depuis leur séparation.

Saintrailles s'était trouvé partout où la défense avait été possible, et Baudricourt, enfermé depuis quelques mois dans la citadelle qu'il défendait pour le roi, avait beaucoup à apprendre.

Mais Saintrailles, avant de satisfaire la curiosité du vieux guerrier, avait besoin de s'informer de ce qu'était cette jeune fille étonnante dont la beauté, ainsi que le chevaleresque enthousiasme , commençaient à faire une vive impression sur lui.

— Quelle est belle cette Jeanne ! s'écria4-il tout-k^ coup. Savez-vous bien, sire Robert, que si elle paraissait ï Tarmée , tous nos hommes d'armes , depuis les moindres jusqu'aux plus élevés , en tomlieraient certainement épris.

JEANNE d'arc. 15l

— A commencer par mon ami Saintrailles , n'est-il pas vrai? dit en souriant le vieux chevalier. Toujours le même sang méridional bout k larges bouillons dans tes veines, et te rend prompt k enflammer. Mais, ami , cette jeune fille est sage et pieuse comme un ange , et plus sévère que beaucoup de grandes dames que tu as pu rencontrer k la cour ; et si elle parait un jour k Tarmée , ainsi que je commence k croire qu'elle y est appelée par une destinée incompréhensible, ce ne sera pas pour enflammer ni toi, ni tes soldats , d'une autre ardeur que celle dont elle brûle elle-même , un saint zèle pour la cause du roi ^ qui est aujourd'hui celle de notre chère France^

VIlï

A la mort de Charles YI , son fils Charles , duc d'Anjou et dauphin de Yiennois , relégué dans une ville du Berri, fut salué du titre de roi par un petit nombre d'amis restés fidèles. < Quelques serviteurs crièrent Noël, et le voilà roi de France, > ditTun de

de son vivant le titre de roi de France, tJa reste d'instinct de sa grandeur déchue lui avait Mt exiger cette clause , afin d'ajourner du moins après lui la honte de la France, dont son cœur,^ tout français sous les obscurcissemens de son esprit^ ne voulait pas être le témoin.

Mais, au milieu de ses prospérités injustes et de ses usurpations iniques , Henri V avait oublié de faire un pacte avec la vie. Quand on est heureux , ne se croit-on pas immortel ? Et voilà que , prêt k couvrir sa tête d'une seconde couronne , plus grande et plus belle encore que la première , il meurt un peu avant ce roi nxourant dont il avait convoité les grandeurs.

Le monarque anglais laissait un fils âgé seulement de quelques mois. Le duc de Bedfort son oncle, les grands seigneurs anglais, et la faction de la reine, aidée de celle du nouveau duc Philippe de Bourgogne, révolté contre celui qu'il accusait du meurtre de son père, l'avaient proclamé roi de France sous le nom d'Henri YL Quelques bourgeois s'étaient soulevés, quelques villes avaient essayé de résister k cette mon^ strueuse injustice ; mais d'horribles supplices avaient puni leur fidélité au fils du pauvre insensé k qui le

jBANIfE d'arc. i3?

menu peu[4e avait toujoors porté un grand amour. Alors les Anglais, forts de la crainte qu'ils inspiraient , s'emparèrent des villes et des provinces ; on spolia le bien des églises; on se partagea le royaume comme une dépouille conquise. Le duc de Glocester s'appropria le gouvernement de ta Champagne, encore qu'elle refusât de se soumettre à lui ; le comte de Salisbury, celni du Perche, et le doc de Bedfort, nommé r^ent du royaume, prit pour lui le Haine et l'Anjou. La guerre et la disdtfde, la dominaUos é&angère, les impôts vesatoires, des esactionE énormes, une misère pour le peuple dont aucune misère de notre tenqis ne peut donner l'idée, et dans les grands un luxe insollaot et effréné, voilb quel était l'état de ce malheureux royaume quand Charles VII en devint roi par la mort de son père.

Sa fortune était si désespérée, que le découragement se répandit parmi les siens : la division se mit dans ses conseils. Au milieu de telles difficultés , la jeunesse de Charles et son mexpérience le rendûent peu propre aux affaires; son caractère était irrésolu. D'indignes favoris s'emparèrent de sa confiance : c'étaient de jeunes intr^;ans incapables de se vouer

138 JBANNE d'arc.

k d'autres intérêts que les leurs. Ils abusèrent bientôt de leur empire; et faisaient, suivant la chronique de Berri, le scandale des fidèles serviteurs du roi et de tous lés hommes sages. Tanneguy-du* ChateU homme violent, mais dont le dévouement avait sauvé la vie du jeune dauphin dans un jour de péril ; le président Louvet, Robert-Ie-Maçon , Guillaume d' Avaugour, ainsi que Tévéque de Clermont, s'emparaient des affaires et cherchaient à tout conduire ; mais ils ne pouvaient parvenir à s'accorder, et leurs querelles étaient souvent si opiniâtres et si emportées , qu'un jour, an milieu du consâl, Tanneguy-du-Chatel tira son poignard, et tua lo comte Guichard-Dauphin , devant le roi , qui ne put empêcher cette violence ni

)a venger.

Le connétable de Richement , resté fidèle aux iotérêts du jeune roi , dont il avait épousé la bellesoeur, Madame Marguerite , après la mort du duc de Guienne ; le connétable voulut k son tour régner sur cet esprit incertain et le conduire. Pour atteindre ce but, il éloigna ses favoris. Alors libre d'agir, il relit une armée , et marcha vaillamment contre les Anglais et contre les Bourguignons , et persuada son

frère , le duc de Bretagne , de rentrer dans les intérêts de Charles VU, qu'il avait délaissés ; le roi s'abandonnait à lui. Mais pendant une expédition qu'il était allé commander, le sire de Giac , homme ambitieux , aidé des grâces et de la beauté de sa femme , Tune des plus belles et des plus astucieuses personnes de son temps , s'établit dans la faveur du jeune roi , et le détacha du connétable, cil forme un parti conire l'alliance * à laquelle le duc de Richement travaillait avec ardeur, dit un habile historien ("). Celui-ci est averti de la trahison. A son retour, il le fait saisir par ses gens, le fiiit conduire de nuit à Dun*le-Roi, qui était en sa dépendance ; assemble en hâte des juges , lui fait faire son procès , et l'ayant convaincu de crimes de haute trahison , « le fit bientdt après jeter à Teau et noyer **. >

Cependant le duc de Bourgogne avait à se plaindre des Anglais. 11 ne voyait qu'avec impatience leur pouvoir usurpé s'étendre sur la France; son cœur était resté français ; mais il ne pouvait se résoudre à rentrer sous l'obéissance de ce jeune roi qu'il croyait

' M. de Baranle , ducs de Bourgogne.

** Chronique du Berri.

140 3EÀMNE D^ARC.

toujours couvert du sang de son père. Et pendant ces hésitations , le désordre se mettait partout.

Lecamus de Beaulieu avait hérité de la faveur mobile et vacillante de Charles VII pendant une nouvelle absence du connétable. A son retour, irrité de ses, déprédations, il s'en était défait encore avec la même violence. L^ duc de Richemont avait k cœur la {[loire du roi , et voyait avec un grand courroux près de lui tous ceux qui nuisaient à cette gloire; plus tard , il crut mieux faire en lui choisissant lui-même ses favoris, afin de pouvoir les diriger dans son absence. 11 plaça (Mrès de lui le sire Georges de La Trimoille, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter. Mais La Trimoille avait éppusé la veuve du sire de Giac : il marcha bientôt dans les mêmes sentiers dont son astucieuse femme lui montrait les détours, et quand il se crut solidement établi dans les bonnes grâces de son maître , il essaya de nuire k son protecteur ; il réussit k le noircir, encore qu'il fût un sujet si dévoué qu'il avait été jusqu'à solder les troupes avec ses joyaux , pour les retenir au service du roi.

La détresse et le désordre allaient croissant;

JEANNE d'arc. IA\

toat^ les entreprises étaient arrêtées , ou bien elles échouaient par les menées du favori. Le connétable alors se retira : il fut avec Madame de Guienne se reposer à Ghinon. La Trimoille vint s'emparer de cette ville, et l'obligea de l'abandonner.

Cependant le connétable, malgré l'ingratitude de Charles Vil , écrivait toujours au duc de Bourgogne pour l'engager k faire sa paix avec le roi, afin de prendre en main ses affaires et rétablir l'ordre en France.

Peiidant toutes ces divisions , causées par l'incertitude d'esprit d'un jeune roi livré à ses plaisirs et connaissant peu les affaires , les Anglais avaient rassemblé une nouvelle armée, commandée par le comte de Salisbury. Le général, à peine arrivé, soumit toute la Beauce , et vint assiéger la ville d'Orléans, que bientôt il réduisit à l'extrémité. Quelle résistance aurait-il pu trouver? Les villes , découragées de n'avoir point de secoui's, se rendaient presque sans essayer de se défendre ; les grands seigneurs se révoltaient contre le roi. René d'Anjou, frère de la reine, traitait lui-même avec les Anglais. La famine, ht misère, des maladies extraordinaires ravageaient

i4>â JEANNfe ]}*ARt:.

les provinces des bords de la Loire ^ les seules qui restassent encore soumises ^ la domination in»certaine et précaire du roi Charles; par suite de la difficulté de percevoir les imp6ts ^ et surtout par suite de dépenses mal ordonnées , la misère et le luxe régnaient tout ensemble k la cour^ et le trésor se trouvait toujours vide i quwque le peuple fût pressuré par de grandes exactions^

Et pourtant , malgré ses malheurs et ses fautes , lé peuple aimait encore son légitime r<H , et mettait ses espérances en lui. La défection des grands n'était point imitée par les petits; mais loi-mème n'avait plus que bien peu d'espérance : il avait vu tout lui manquer; sa mère, ses grands vassaux, son foeatt-^ frère , ses amis , ses meilleurs serviteurs , tout l'avait abandonné. Lui aussi s'abandonna, et tandis qu'il paraissait encore se prêter k Tillusion qu'on cherchait k entretenir autour de lui , sa foi dans lui-même et dans son bon droit était morte dans son &me. On croit qu'alors les désordres d'Isabelle de Bavière lui revenant en mémoire , il craignit que le sang royal ne coulât point dans ses veines , et que Dieu le rejetât comme une branche parasite, indigne du trône sur

JEANNE d'abc. 145

lequel elle était entée. Aussi , soit pour s'étourdir , soit pour montrer ce courage apparent que les gens sages taxent k bon droit de légèreté, Charles vivait dans des fêtes et dans des plaisirs continuels, perdant gaîment son royaume , ainsi qu'un de ses favoris le lui avait dît en riant ; mais le perdant peut-être parce qu'il désespérait que ce fût le bon plaisir de Dieu qu'il le reconquit.

Au milieu de ces calamités crmssaotes , il y avait

grande fête au château de Ghtoon ^ où le roi Charles

allait ouvrir les États pour aviser aux maux de la,

Frafice.

La reiue, séparée depms quelques mois de soa

14d JKA?(?(B d'arc.

royal époux , venait d arriver, mandée par lui , avec un empressement auquel, depuis long-temps , elle n'était plus accoutumée. Ce rappd étonnait ceux qui entouraient le roi ; on connaissait la froideur qu*il portait k sa jeune épouse, malgré les charmes et les vertus qui faisaient de Marie d'Anjou une (Nrincesse accomplie. Peut-être les favoris, redoutant l'empire qu'elle aursùt pu prendre sur l'esprit de Charles , avaient-ils cherché k le détacher d'elle , coomie ils cherchaient k le détourner de chacun de ses autres devoirs. Péut^ être l'inconstance naturelle au cœur de Qiarles lui avait-elle fait trouver la lassitude dans un lien contracté trop jeune. La vie est longue ; il est dangereux de Tenchamer trop tôt. Quoi qu'il en soit, le retour de la reine était attribué k diverses causes. Les uns disaient, que sans doute le roi voulait la charger de quelque secrète négociation , pour rattacher son frère , le duc René d'Anjou , au parti de la France , dont il s'était séparé depuis peu. D'autres disaient tout bas, etceux-lk peutrélre avaient mieux deviné, que le roi commençait k trouver bien loi^ue l'absence de Marie , non pas pour elle-même , imis k eausedet jmms betfutés qui formaient sa cour, et

JEANNIv b'aRC. 447

dont iHiie surtdttt paraissait avoir fait une vive ini'^ pression sur son cœur.

Le bruil de l'arrivée de la reine et du jeune dau*» phin s'étanl répandu dans la ville , le peuple s'était porté en foule au palais; il se pressait au bas du bal« eon doré , demandant par mille cris joyeux à saluer leur reine*

Marie , à peine descendue de son coche , et très émue encore par l'accueil affectueux du roi (car, dit un auteur du temps, il était moult aimable et galant auprès des dames), Marie s'avança, toute belle et toute charmante de joie et de parure royale , sur le grand balcon qui dominait la place* Elle tenait par la main le jeune dauphin, un bel enfant, frais et vermeil» d'environ cinq ans. Quatre valets, aux surcots d'azur, portaient des torches devant eux, pour chasser la nuit qui commençait , et leur lumière éclairait la râne et son fils. Elle était parée d'une longue robe de velours bleu brochée de fleurs de lys d*or, fourrée d'hermine. Ses cheveux, relevés en tresses brunes, éti^ient retenus par la couronne de reine : elle était gracieuse , et un beau sourire animait son visage, hs^bituellement doux, mais triste* Le dauphin , dans un fourreau de

us JEAN^E d'arc.

4rap d'argent, d'une étoffe inflexible k forée de ri» chesse, était coiffé d'un chaperon de velours bleu. Il étaftbeau, et son regard hardi se promenait sur la foule avec une moqueuse assurance. Le peuple cria Noël, ii la vue du royal enfant ; et la reine laissa tomber de douces larmes d'orgueil et de joie maternelle

sur la tête de son fils Pourtant ce fils sera

Louis XI Mais l'avenir est caché à tons, et pour

les mères, il est couvert d'un voile, tissu d'illusion et d'amour; et, si farouche qu'ait pu devenir un tyran, ies yeux de mère ont versé des larmes de tendresse sur son berceau plein d'espérance.

La reine était entourée de ses dames et demoiselles d'honneur , ainsi que des femmes des principaux seigneurs de la cour: madame de Gaucourt; madame de La Trimoille , autrefois madame de Giac ; ifiadame de Bouligny, femme du trésorier de l'épargne; madame de Joyeuse, fille du président Louvet, dont la seconde fille ^ noorte depuis peu, avait épousé le jeune et valeureux Dunois ; bien d'autres encore étaient auprès d'elle , se pressant dans l'embrasure de la croisée, qui de la salle conduisait au balcon; mais l'une d'elles, retenue, sans doute, par ses fonctions,

^us près de Marie , attirait surtout les regards par sa graode beauté.

Cétait Qoe de ces figures qui font long-temps rêver , et dont Timage se grave profondément dans le souvenir. Elle avait de longs yeuK noirs veloutés : tout un air de tendresse chaste et passionnée se laissait voir sur son visage, quand elle ne se sentait pas observée* Mais lorsque des regards trop ardens se fixaient sur elle , une fîeité presque sau- V âge se répandait sur ses traits ; ses yeux s'armaient d'une expression sévère, et faisaient comprendre que les secrets d'amour, et peut-être d'ardentes passions que renfermait son âme, étaient encore un mystère pour elle-même. Elle avait un grand air ^ un port de reine , et son front noble ^t fier annonçait des sentimens un peu hautains ; il semblait qu'en elle le caractère et l'organisation fussent en contraste : l'une était tout empreinte de passions tendres, l'autre était indompté, et se révoltait de tout joug. Ces oppositions se manifestaient en toutes choses sur son beau visage; avec des sourcil», des yeux et de longues paupières d'un noir d'ébèiie, sa chevelure abondante était d'un blond soyeux ei doux;

150 JËANNtt ARC.

elle entourait son visage d'une auréole vaporeuse éi charmante. Ses vêtemens, toujours sompid6tt]i^ semblaient empruoter d'elle une élégance partiettliêre. Une longue robe, nommée coite hardie, en brocardde soie blanche très brillante, l'entourait de ses plis. Les armes de sa famille, des Sureaux , y étaient brodées en perles et en fll d'or; un sureot de drap d'or cramoisi , garni d*hermine , dessinait ses formes par-* faites, et descendait, en s'arrondissaot, au bas de sa taille fine et souple à laquelle il donnait une grâce infinie.

Le roi Charles , suivi de tous ses gentilshommes , et de plusieurs chevaliers réunis à Qùnon , av«i ccmduit la reine et son fils au balcon ; il s'était un peu retiré en arrière , comme pour leur laissar recevoir sans partage les acclamations de la foule , et ses yeux s'étaient fixés avec ardeur sur cette beHe personne ; il paraissait épier son regard et peut-être l'attendre ; mais, soit que tous ces yeux de courtisans et de grandes dames, arrêtés sur elle , lui déplussent, soit que l'attention trop particulière du roi lui fût^ désagréable, elle rougit; un léger gontlement de ses belles narines indiquait assez que sa rougeur venait

idnMlde G^ttrron que de plaisir, el le coup d'œil frœd el pres^pte dédaigneui^.qir'elle laissa tenter me Charles, parut l'affliger et le décotteert^r un naoïœDt , car il se mît k ronger es sileaee re:itréiDité de son gam brodé.

Le roi. était dans tout TécU^^de la jeunesise ; ii était grsffid, sa taille était élégante et noble, son visage agréable , et ses^ manières eourtpises et clievalere^ qoee auprès des femmes ; sa {^rure était reebercbée et toul son air si gracieux ^ que bien peu de celles dont il avah sollicité quelque faveur la lui avaient refusée» Peut-être il pouvait s'étonner de la fl'oideur que e#Ile-ci loi montrait , et sans doute il se demandait en lui-même , comment il avait tant démérité devant elle« Mais comme il était dans ces pensées , la reine , sa^* luée par les acclamations du peuple , se tourna vert ^n rojal époux , et lui dit :

— Voyez quel amour fait éclater ee bon peuple ! lllMit qu'il aime bien son roi , s^outa-t^lle avec dou* ceur, pour qu'il m'accueille avec de tels traniiports; mais^ eontinua*t-elle , ne pourrait-on , mon seigneur, faire quelque largesse k ces braves gens , ^ui erieQ{ Noël de si bon cceur ?

152 JBANl«fi 1^'aRC.

— Sans doute, dit le roi, répondant à la reine atee di8traetî<Hi , et ne détachant que lentement ses regards de sa belle suivante.

Marie s'était retournée pour lui parler; elle suivit involontairement peut-être la direction de ses yeux y et détourna la tète en rougissant : quelques propos tenus sur son départ précipité , propos dont elle n'avait pas alors compris le sens , lui revinrent en mémoire. Elle se retourna vers la place où s'agitait le peuple , mais son visage avait perdu l'expression de bonheur qui l'animait; la tristesse s'y était répandue > et quelques larmes bordaient ses paupières.

Charles , pour satisfaire le désir de la reine , dit au sire Georges de La Trimoille de faire jeter quelque argent au peuple. La Trimoille en transmit l'cMrdre au sire de Bouligny, trésorier de l'épargne du rot. C'était un vieux seigneur sage et prudent , qui conservait cette charge par dévouement pour son jeune maître, encore qu'die fût très pénible dans le dénuement extrême où se trouvaient les finances ; le sire de Bouligny parut interdit , il vint parler à voix basse au roi, qui, s'approefaant de Marie, lui dit, en affec^ tant un ton d'insouciance :

XfiANNB D^AAC. iSS

— Depuis déjà long-temps , Madame , Tépargne est vide , et du train dont vont les affaires de notre pauvre royauté, de long- temps, je le crains, nous ne pourrons être généreux. Ce peuple, croyez-moi, doit se trouver content, si , loin de lui faire largesse, nous ne lui demandons aucun nouvel impôt pour votre bienvenue.

A ces paroles prononcées avec une légèreté sans doute affectée, une larme retenue dans roèil delà reine roula sur sa joue , et vint tomber, comme une perle , sur la tête du jeune daupbin ; en même temps une rougeur pourprée s'étendit sur le beau visage de la jeune femme, debout derrière Marie d'Anjou; et, par uti mouvement rapide , détachant en hâté une escarcelle en filigrane , suspendue à sa ceinture , elle i'offlrit & la reine , en la suppliant d'^n disposer.

— • Afin , dit-elle tout bas , d'une voix émue , que le peuple ne pût connaître sa royale détresse.

Agnès , dit Marie avec un sourire tout empreint de tristesse , c'est donc toujours à vous qu'il me faut être redevable.

Un soupir termina ces paroles; peut-être il indiquait que Marie commençait à craindre de lui devoir

«ofl rappel auprès du roi, que depuis len|;-teiHps elle avait eu vain sollicilé.

Après que largesse eut été faite au peuple, le vitrail de la fenêtre fut refermé, et Marie, ajant confié le dauphin Louis aux soins de ses femmes, vint s'asseoir sous un dais fleurdelisé , placé pour elle sur une estrade au haut bout de la galerie. Ses dames la suivirent, se groupèrent autour d'elle sur des esca^ beaux dorés , et une fête commença, dans lamelle un grand luxe se fit voir, mêlé à une extrême pénurie.

La salle était tapissée de drap d'argent , rehaussé par des courtines de damas rouge ornées de gUmds et de crépines d'or ; un nombre infini de cierges en cire de couleur l'illuminaient, placés de distance ^ distance dans des torchères en vermeil doré. De belles tapisseries de haute lisse , rehaussées d'or, tombait en drapmes devant chacune de^ portes qui conduisaient de la grande galerie dans les appartemeos royaux. Des miroirs de Venise , venus à grands frais, et mille autres magnificences indiquadent le séjour d'un roi; pourtant quelques vitres brisées par un récent orage n*avaient point été réparées, et le vent ^ttfflait par leur ouverture. Quelques coqrtines , dé-

J£AN3i£ d'arc. 155

ehirées à ladenûèf6 léte, n'araient pas élé Miuplaeéos ; (f aolres menua défaite encore étaient èïi disr ceifdaDce arec le luxe qui brâlaît auX riante ; c'est que des ouvriers , d^Hlis long-lepips sans salaire , avaient refiisé de travàilter davantage pour un roi pauvre et si abandonné , que peut-être jamais ils ne pourrai^rt en olMe&ir le paiement de leurs travaux .

N'in^HHte, à travers ees misères on balhût tous les soûrs ; de jeunes et belles femmes étaient conviées; la foule était grande, la joie plus grande encore. Dansons, chantons aiijourd'hui ^ dissent ceux qui entouraient le roi, nous n'avons plus peut-^tre de vie, de règne et d'espérance que pour un jour ; et le tourbillon des f^isirs les emportait. Ainsi, quand la tempête a ravi faute espérance au nautonnier, il emplit sa coupe ju^ qu'au bord et la vide, afin d'oublier le périU

Ce $oir*fô pourtant , les pourvoyeurs des Joies de^ chaque jour avaient eu peine k composer une tête. Bateleurs et jcmgleurs avaient quitté la veillé la pau-^ vre cour du roi Charles , pour b cour splendide de YhùtA des Tournelles, où le régent étalait d'mso^ Rentes magnificences , ou pour celle plus splendide encore du duc de Bourgogne , qui célébrait alors sc^j

1S6 iSANN£ d'arc.

prospérités par des fêles splendides. Un gracieux accueil et de larges récompenses attiraient k ces cours les ménétriers et toutes les troupes ambulantes, qui alors représentaient les mystères avec quelque talent. Une troupe de danseurs bohémiens était tout ce qu-on avait pu se procurer pour fêter l'arrivée de la reine. Ils exécutaient des danses étrangères, au son de quelques instrumens assez barbares, cachés au fond de la galerie, dsois une tribune élevée.

La reine et le roi, placés sur une estrade, étaient entourés de leur cour. Le sire de Laval, Tanneguydu-Chatel , le sire de Gaucourt , grand - maître de Thôtel du roi et gouverneur d'Orléans , Georges de La Trimoille , ministre alors tout puissant , mais détesté , se voyaient autour de leurs souverains , mêlés aux dames et aux filles d'honneur de la reine , groupées autour d'elle comme des fleurs dans une corbeille.

Bien des senlimens divers s'agitaient sur cette estrade , tandis que le reste de la cour, la ville, et quelques hauts seigneurs et grandes dames châtelaines, dévoués au roi et Tayant suivi , paraissaient se livrer à la joie.

JEx\?i3IE 5* ABC. 157

La TrimoUle sachant qne b reme lui étM opposée^ cherchait à se concilier sa bieoTeiDaiiee. Il cachait, sous des manières qu'il dierchait à rendre « wpfc » et flatteuses, l'âpreté natiircUe de son caractère. Il M parlait de son frère , le due René d*Aii}oa , de les tournois, de ses fêtes, de sa galanlme cbeTaleresqne; il lui disait :

— Madame, un prince qui montre un esprit si éiefé, des sentiraeas si généreux, doit plus qœ toot antre apprécier les lumières d'une soeur que le monde admire , et , sans doute , le grand crédit que vons possédez sur lui ne pourra pas manquer, quand vous remploierez , de le détacha du parti des Anglais qu'il menace d'embrasser.

La Trimoille ne cherchait , en flattant Marie, qu'à sonder se& dispoâtions, z&n de les combattre; car il eût mieux aimé tout perdre que de voir la reine se mêler des affaires, dont lui seul voulait avoir le maniement.

Mais la reine, dont l'esprit était clairvoyant à force de droitnre, Técoutait d'un air de mépris; son ingratitude envers le connétable qu'aie aimait , ^ cause de madame de Guienne, veuve d'un frère du roi, lui

158 Jëaisnf: d'arc.

fateait horreur ; (l'autre$ choses encore la révol'^ taieiH dans les acUons du favori ; die savait que pour détacher le roi d'elle, il Tavait entoctfé de toutes les séductions. On disait même , nuâs peur* être Marie rignorail , que son mariage avec la b^e veuve du sire de Giac, le même qu'il avait fait exécuter , était un pacte de fortune et d'ambition , car on croyait que ses séductions et sa beauté avaient exercé pendant un temps un grand empire sur l'esprit du roi; c^ emfûre était passé, isais l'ascendant de La Trimoille, qu'il avait fondé, existait

toujours.

Marie lui répondit donc avec quelque liauteur : — Messire de La Trimoille , tout le cré(Rt que je puis avoir sur l'esprit de mon frère, je l'emploierai <]piand et comment le pourra vouloir mon seigneur le roi ; quant ^ m'entendre avec son ministre , ce ne peujt être tant qu'il n'aura pas employé tous ses éSforts k faire rappeler le connétable , sans qui les affstires dp royaume ne sauraieiit prospérer. Et se tournant vers Gaueoùrt, un brave et digne aervkeur, elle s'entretint loiigHbemps avec lui. La Trimeîlte se mordit les lèvres de dépit ; mais le pouvoir a tant de

Charmes pour celui qui Texerce , que les bumitiaiions ont pM de prise sur lui.

Tandis que ebacun paraissait occupé , C!hartes avait pu se penclier ub moment vers la belle Agnès ^ et il Itti disait :

— Enfin je vous revois , vous qui seule occupes ma peQsée ! Qoe les joufs , que les mois , ont été longs , quand it a fallu les passer loin de vous ! MaiB, reprMaii4l avec tristesse, en attachant sur elle des yeus rendis d^amour, que me seit de vops retrouver enfin , si vous êtes plus froide et plus armée de sévérité que vous ne Tétiez auprès de ma sœur d'Anjou ?

— Sire , répondit Agnès , d'un ton cabne et ferme^ sans fixer ni détourner ses yeux, je n'ai point encore appris pourquoi j'avais^reçu Tbonneur inattendu d'être appelée auprès de iHadame la reiine , et si grande que seit aette faveur, j'étais loin de songer à la solliciter.

Le roi parift surpris , et ses yeux pleins de tristesse et de passion jetèrent sur elle un regard de repro*che ; mais Agnès reprit sans pitié :

— J'étais heureuse artiprès de madame Isabelle

J60 JEANNE o'aRG.

d'Alton, ma noble protectrice; elle avait aceueiBi mon enfance , et veillait sur ma jeunesse comme une tendre mère ; près d'elle je vivais dans une satete et paisible sécurité, sans être en butte a des regards qui blessent , et a des attentions qui nuisent k . la bonne renommée d'une femme.

— Agnès, dit le roi très bas, je n'avais pas cru mériter vos reproches en vous rapprochant de. . . la reine ; c'est un poste envié , et qui peut-être aurait pu vous plaire dans un temps ; car , ajouta-t-il timidement, vous n'aviez pas été si dure dans vos paroles, quand, il y a tantôt deux ans, j'osai vous parler de mon amour chez notre belle^sœur Isabelle.

Agnès rougit , et un éclair d'indignation souleva ses paupières abaissées.

— Le roi Charles, dit-elle avec une émotion contenue, n'avait pas alors dépensé deux des plus importantes années de sa vie dans de folles joies , dans des plaisirs frivoles et des amours indignes de -lui, ajonta-t-elle en jetant un regard de mépris sur madame de La Tximoille, placée non loin d'elle.

Une joie furtive se montra sur le visage expressif du roi, car il se flatta qu'un peu de jalousie se

JEANNE d'aHC. ICI

mêlait à rindignatiou d'Âgaès; mais cette joie fut courte, car elle continua.

— Il n'avait point encore laissé sa couronne tomber ileuf ou par fleuron de sa tête insouciante y et ses amis rêvaient en lui , dans Tayenir , un roi dominateur et puissant, devant qui tous les genoux et tous les cœurs pourraient fléchir sans s'humilier.

— Que voulez-vous dire, Madame ? s'écria Charles, et son visage se couvrit d'une rougeur foncée ; m'imputez-vous donc k faute ma mauvaise fortune ? Oh ! malheur, malheur k nous! 1* adversité nous aliène à la longue toutes les aflections.

Tous deux restèrent dans le silence , dévorant l'amertume qui remplissait leur âme.

— La mauvaise fortune n'atteint que ceux qui ne savent point la maîtriser , reprit Agnès Sorel ; maintenant ces beaux rêves de gloire et de grandeur sont évanouis , je ne garde plus que Tétonnement d'avoir eu la foUe d'y croire.

— Vous êtes dure pour moi comme la fortune , répondit Charles, et pourtant qui sait si le découragement n'est pas mon excuse !

Mais dans ce moment une jeune bohémienne qui

i62 JUAN NE D*AKC.

venait de danser aa bas de Teslrade , et de ftûre dtt passes merveilleuses et des tours de souplesse admirables avec ses compagnes, se détacha du groupe qu'elles fornuûentt et s'avança. Elle tenait a bt maia son tambour de basque renv^sé^ dont elle faisait sonner les grelots en cadence , et venait demander largesse au roi. C'était une jeune fille petite et frêle; «a peau brune , ses yeux de gazelle , ses mi^Bhres d'une étcmnsmte souplesse , indiquaieat son origine égyptienne. Elle était coiffée d'un morceau d'étoffe de diverses couleurs roulé autour de sa tête ; sa robe courte , sans manches et bigarrée , laissait voir des pieds, des jambes et des bras d'une rare perfection , ornés de cercles et de bracelets d'or; c'était une étrange et ca(»ridettse créature.

Quand elle fut en présence de la reine, elle se baissa jusqu'à terre en portant une main à son front, et elle offrit de lui prédire ses destinées.

La reine , détachant une épingle de pierreries de ses cheveux, la lui donna pour lui témoigner le plaisir qu'elle avait eu à la voir bondir si légèrement au milieu de ses compagnes ; mais elle refusa son .horo« gcope, disant que c'étaient Ik des jeux puérils.

JEANNE l> Arc.

— D*ailieurs , hélas ! continaa-t elle bas en regardant Charles avec tristesse ^ le passé ne me dit-il pas déjS trop l'avenir?

Là jeune fille s*approcha du roi, et, d'une voix mélodieuse que son accent étranger faisait ressembler ii un ehant , elle lui offrit ses services.

— Écoutez-moi , lui dît-elle. Moi , Néhéma la Bohémienne, malgré ma jeunesse, je puis vous dire de grands seere4s ; car Tesprit de mes pères vit en moi , et m'a montré les merveilles qui bientôt vont s'opérer potir vous. Écoutez-moi , écoutez-moi. Et Nébéma s'approchait du rot comme pour lui révéler un secret; mais Charles l'arrêtant, lui dit :

— Les destinées des rois ne sont pas jeux d'enfant, ma mie ; elles n'ont rien de plaisant ni de joyeux k itiettre en lumière en un jour de fête* Ne viens pas y heurter ton pauvre savoir. Et U la renvoyait de la miBÀ. Son inierruptiion l'avait visiblement contrarié.

— Gentil roi , ne crai^e^ rien de moi ; je n'ai que de bMftés inèUvelles ^ vous <fire , reprit ta jeune fille de sa voix là plus douce; mais si vous ne Voulez point iWft laissa lire tux astres votre glorieux avenir, je

\Qi JKA^NF. B ARC.

puis aussi bien lire au fond des cœurs. N'avez- vous rien à me demander?

— Oh ! si cela est , reprit le roi , affectant de sourire, car les yeux s'étaient tournés sur lui, dis-nous plutôt l'avenir de cette belle et fière demoiselle assise Ik près de la reine. On dit qu'elle a jusqu'ici dédaigné l'amour et ses charmes; sera-t-elle toujours aussi impénétrable à ses traits? Et Charles montrait Agnès k la Bohémienne.

— Je ne demande pas k connaître ce que l'avenir me réserve, dit Agnès avec quelque hauteur. Pourtant, je ne le redoute point non plus, reprit-elle dédaigneusement , comme si elle eût rougi de manifester aucune crainte k laisser lire au fond de son âme ou de sa destinée. Et elle tendit sa belle main à la jeune fille, après avoir détaché de ses doigts une bague d'émeraude , qu'elle lui jeta pour prix de la bonne ou mauvaise fortune qu'elle allait lui annoncer.

La jeune Egyptienne prit la main qui lui était tendue , en suivit avec son doigt toutes les lignes sinueuses , non sans lever de temps en temps sur madame Agnès un regard perçant et sagace, qui semblait

JEANNE b ARC. iG5

plonger jusque dans les replis de son âme ; puis elle commença, suivant la coutume, à prédire longue vie et prospérité sans mesure , joie, fortune et grandeur.

La reine avait cessé de s'entretenir avec ceux quî Tentouraient 9 et regardait Agnès. Le roi la regardait aussi ; mais il ne pouvait la voir que de profil , parce qu'elle s'élait agenouillée sur un des coussins de la reine , afin que Marie pût bien voir et bien entendre la jeune fille qui, debout, tenait toujours sa main et marmottait des paroles magiques.

Agnès paraissait calme , et pourtant le chapelet de perles qui descendait sur son sein tremblait imperceptiblement. Croyait-elle donc à la science de cet enfant des tribus errantes , ou craignait-elle ce qui pouvait lui être annoncé en présence de la reine et de ce roi jeune et passionné dont les paroles et les regards vibraient peut-être encore dans son^œur?

La jeune Bohémienne examinait toujours la main satinée d'Agnès. Peut-être sentait-elle le battement précipité de ses artères; peut-être voyait-elle l'intérêt avec lequel Charles la regardait. Tout-à-coup elle

dit:

— Votre destinée sera haute et belle comme celle

166 JCAI1!«B D*ARC.

de la reine de Saba ; elbe est attachée par iip U^ de sympathie mystérieuse il celle d'im grand roi. Ui^ prince puissant entre tous les puissans de la terre, et que bientôt on nommera le Victoriens , vous aime et vous aimera sans mesure > et vous serein un ji^ur nommée dame et souveraine de beauté»

La reine pâlit et devint tremblante k ces mots» Agnès Taperçnt ; elle vit au même instant dans les yeux du roi un éclair de joie triomphante , et , soi^ dépit, dédain ou fierté blessée, soit qu'elle voulût s armer contre son propre cœur, elle se rdeva, et dit d'un ton froidement ironique :

— Si je dois être aimée d'un grai\d prince, Ma* dame , daignez donc me donner mon congé pour cpie j'aille le chercher k la cour d'Angleterre ; car c'est Ik seulement que se trouvent aujourd'h^ii les grandis princes.

Le roi se mordit les lèvres jusqu'aifi ssing, et la reine , rassurée par ces paroles , ^it a AgBès ep <^ ressaut ses belles joues :

— Ne t'emporte pas ainsi , mignonne ; TeoC^nt a cru te flatter en te parlant de grandeur. Elle ne sait pa» quel cœur fier et indompté tu portes sous ton

JEANNK I>'aRC. 167

dotti visage. Mais ne songe phiç ^ ses paroles : ta sais comme moi que ces horoscopes ne sont peint clignes 4e croyance; autrement, nous ne les aurions pas permis comme un amusement.

La petite Bohémienne fut congédiée, ainsi que ses compagnes; mais en partant elle dit bas à Charles :

— Courage, gentil roi. Une femme a perdu la France ; une autre femme h sauvera , qui n'est pas loin. Nos sages Tont dit; ils ne se sont jamais trompés.

Ces mots retentirent dans le e<»ur du roi, parce qu'il se Baéprit k leur sens : il sentit qu'uue révolution s'opérait dans son âme, et pensa qu'Agnès était celte femme dont Tinfluence aurait le pouvoir de changer \^ fttœ des choses.

L,a reine daos ce momeot se leva pour parcourir la salle. Madame de Joyeuse , ipadame de La Trimoille ei laadame de Gaucourt la suivirent ; Agoès demeura ftnr l 'estrade , presque cadiée dans les courtines du

dais*

— Vous avez été bien cruelle dapis votre ironie^

168 JEA?(?IE d'arc.

lui dit le roi quand il put s*approelier d'elle; mais je serai grand, ou j'y perdrai la yie.

Agnès lui répondit avec un ton de reproche et d'amertume :

— Vous serez grand, dites-vous, sire; ob! je l'avais espéré, et vos amis l'espéraient avec moi. Mais quand sonnera l'heure de ce changemeni? Le présent mène vite à l'avenir, hélas ! et pendant que vous vous livrez ici à la joie , l'Angleterre triomphe ^ et vos armes sont partoot vaincues.

— Comment le savez -vous. Madame?

— Deux chevaliers, hors d'haleine, arrivent d'Orléans, et les nouvelles qu'ils apportent sont désastreuses.

— Qui vous l'a dit ?

— Estienne du Yignoles, mon parent, est l'un d'eux. Ne pouvant point vous voir, il m'a fait avertir par Estienne Chevalier, mon page; quand je suis sortie tout-M'heure, c'était pour lui parler.... hélas! et nous avons tous deux v^rsé des pleurs de rage sur la honte et la dégradation de la belle couronne de France , tandis que ....

jËAîs^fE d'arc. 169

1^ Agnès se tut ; mais elle parcàurnt la fête d'un re-

gard qu'elle reporta dédaigneusement suf le roi. ^ — Et comment n'ai-je point été averti de leur ar-

rivée? dit Charles.

f — Le sire de La Trimoille , votre ministre , en a

)> eu connaissanee , il coflfère avec eux ; mais il n'a 1^ pas voulu qu'on troublât les plaisirs dont il entouré ^ votre majesté , répondit la jeune femme avec ironie.

— Par saint Jean ! Madame , avez-*vaus juré de me feire perdre l'esprit? s'écria Charles hors de luimême.

— Oh! non , non, dit Agnès, k Dieu ne plaise. Et levant ses yeux sur le roi , il put voir qu'ils étaient pleins de larmes. Mais, sire, je crois que les vertus qui font les héros sommeillent en vous, engourdies par d'indignes maîtresses et pai* de faux amis, -et je donnerais la moitié de mes jours pour les réveiller. L'accent d'Agnès était doux et suppliant; il semblait que, si elle eût été seule avec Charles, elle se serait mise h ses genoux, elle si fière, pour le supplier d'être grand et d'acquérir de la gloire. Agnès avait vécu quelque temps auprès de la docte Christine de Pisan ; elle avait pris auprès de celte femme un ardent

170 JEANNE l>*ARC.

amollir ie )a gk^ire, et l'abaissement de la fort9iie du roi la Uksa^it an cgi^r.

€barle« w fépot^t pus ; p^t-ètc^ il ^it tçop ir* rite pour que ces paroles trempées d'^fieç^ofi jet t'ac* cent adotucl qui lea açe<mpagf|ait p^ssen^t suflSre k l'apaiser. Peu de prioces, cuème au u^ilieu de radver*nté , savent ralendre le langage sévère de la vérité ; ils sont nourris et bericés de flatteries jusqu'au jour eA tout s'écroule autour d'eux. Leurs lavi»ris les quittent alors ; tout les abandonne : ils se trouvent seuls à contempler leurs fautes et leurs malheurs. U est trop tard; tout est perdu; W( les flartteçrs ne désertent une cour que comme les animaux roi^eurs désertent ime maison , quand il ne reste plus rien a dévorer.

Ckarles vit rentrer La Trimoille.

— J'apprends, lui criaht4l d^une vmx irritée^ que La Hire et Tâloye sont ici. Par ssnnt Jean ! sire de La TrimoiHe , vous êtes rot sans doutis id , puisque vous vous permettez de recevoir sans moi les députés que m'envoie ma bonne ville d'Qriéans. Et sç» y&n , qui pouvaient parfois devenir terribles , lançaient du feu.

it-A.^Nii; d'ahc. 171

— Sire, balbutia La Trimoille interdit, je p'ai pas cru devoir au milieu d*ane fête....

— Il suffit , interrompit le roi. Je vous ai jusqu'ici donné trop lieu de croire que vous étie^ seul tnaltre en ces lieq;^ ; mais j'espère vous faire bientôt changer d'avis, et malbeur désormais à celui qui chercl^erait ï siibstituer son rè^e au miçu !

En disant ces mots , Iç roi sortit pa^ une porte ca* chée sous des courtines de soie , en donn^inl Tordre de conduire La Hire et Tilloye dans sçn cabinet.

La Trimoille sourit amèrement en le voyant partir.

— Il nous échappe encore , comme il échappa jadis au sire de Giac , murmura tout bas la belle madame de La Trimoille.

— La fatigue et la difficuhé des affaires me le ra« mèneront, répondit Georges de La Trimoille tout bas. Puis il suivit Charles.

— La Hire et Tilloye sont ici, dit la reine, qui rêve» nait s'asseoir, après avoir parcouru quelques instant la salle. Qu 'est-il donc arrivé?

— Qu'est-il arrivé? se dit-on de proche en proche dans la foule ; La Hire et Tilloye sont ici. Et les nouvelles les plus sinistres se répandirent dans Tassem-

blée. Chacun avait desparens ou des amis enfermés dans Orléans, et le brait de l'arrivée des deux capitaines qu'on savait occupés à la défense de la ville jeta l'inquiétude dans tous les esprits. Les danses cessèrent, on imposa silence aux musiciens; une sourde rumeur circula dans la salle : on se disait que sans doute Orléans était aux abois ; peut-être même elle était prise. La reine s'était retirée, et les convives, qui, tout-à-rheure , se livraient aux plaisirs et à la joie, quittèrent le palais en proie aux plus vives alarmes.

Au point du jour, le roi, qui depuis plusieurs heures s'entretenait avec La Hire , Villars et Tilloye, fit convoquer son conseil.

— Ainsi, mon brave La Hire, dit Charles avec accablement , nous n'avons plus d^espoir : secourue ou non secourue , notre bonne ville d'Orléans nous

échappe , et se met sous la protection de noire coasîn de Bourgogne* Le brave Saintrailies est allé lui demander sa médiation : cette nouvelle nous est bien dure.

Avec la rude franchise d'un soldat , La Hire répondit :

— CroyeZ'Vous donc, sire , qu'il ne nous a pas été bien plus dur encore de nous sentir abandonnés comme nous l'avons élé depuis un si long temps , tandis que des ministres sans cœur et sans souci de votre gloire ne pensent qu'à rassembler autour de vous des baladins pour vous réjouir et vous tenir en fête. Nous avons laissé la famine et la misère k Or« léans, Monseigneur, et que trouvons^noos ici? Le luxe et les plaisirs.

— Les plaisirs peut-être, dit Charles VII avec une simplicité d'enfant qui le rendait aimable k ceux qui rentomietft; mais le luxe, je lé nie, La Hire. Vois quel repas je t'ai fkit servir pour to remettre de tes fatigues, tandis que j'écoutais tes tristes récift; et j'avtis dk qu'on te tmiâit comme moi-même.

La cMre, m eiei, était cTes pim méêkmtë»^ ce r^pas, dont >es chroniqUem^ noM ont 4onné le

JIANNE D*ARC. J7o

menu {**). C'est que les fournisseurs, las de ne pouvoir obtenir de paietnens d'un roi pauvre , se refusaient peu àpeu k rien apporter au château.

— Au deme^rMI, reprit le roi, tu ne peux, La Hirc, me faire de plus cruels reproches q«e ceux que je me fais h moi-fttéme. Mes yeux se sont ouverts enfin , et mes serviteurs fidèles n'auront plus k déplorer h motle^e dans hquelle j'ai trop long-temps langui : je veux tout tenter pour réparer les maux qui pèsent sur le royaume , el fasse le ciel qu'il ne soit pas trop lard !

— Bien dit, sire! s'écria La Hire, et que Dieu vous maintienne dans ces bonnes pensées ! Et le guerrier, boiteux , tout criblé de blessures , se ^ntit ra|etoi par ces paroles.

Les conseillers du roi, ses ndinistres, ses grands seigneufô vinrent bientôt se joindre à La Hire, à Villars et k IHtoye, qui, depuis leur arrivée; étaient au*> pr^ de Charles^ et lui peignaient en couleur sombre toiis les maux dé la France-.

La TrJmoille entra le premier. Quoiqu'il sentk que le roi ne le souffrait qu'avec peine , sim air élaif toujoure allier. Ministre encore t^it piiissafn^t, Georges

17() JEAN.NE I>'aKC.

de La Trimoiilc était ie fils aiaé du sire de La Trimoille, mortk la croisade. Il avait pour frère Jean de La Trimoille, seigneur de Jonville, engagé dans le- parti du due de Bourgogne. U aurait pu se servir de cette circonstance pour négocier auprès du duc Philippe et le ramener au roi ; mais le jour où la paix eût été faite avec la Bourgogne > le connétable de Riehemont, beau frère du duc, eût acquis de nouveaux droits à la faveur royale , et la politique du sire de La Trimoille tendait à l'exclure ktout prix, afin de maintenir son autorité. U avait épousé , comme nous l'avons dit, la veuve du sire de Giac, Catherine de risle-Bouchard, de l'iUustre maison deMontmorency ; belle et séduisante personne à qui l'on croyait généralement un grand ascendant sur l'esprit et peut-être sur le cœur du roi. Tous deux s'entendaient pour endormir Charles VU au sein des plaisirs, sans songer que la lassitude peut naître au milieu de la mollesse. Étaitce, en eiSbt , lassitude , tendresse , passion naissante , étonnement d'entendre la vérité, surtout dans une belle et charmante bouche qui venait de le subjuguer? Toujours est-il que les paroles d'Agnès avaient bouleversé son àme et l'avaient réveillé de sa torpeur.

JKANNE d'arc. 17?

La Trimoille , sombre et siieDciea;t , s'assit après avoir salue le roi. Vint ensuite le seigneur Louis de Bourbon , comte de Vendôme et de Chartres , grand* maître, de Thôtel du roi, sorti depuis très peu de temps des prisons d'Angleterre, dans lesquelles il avait Img^î depuis la bataille d'Âziacourt, où il avait été fait prisonnier. Son visage était déjà sillonné de rides prafondes, quoiqu'il eût à peine passé le milieu de la vie : c'était un prince qne le malheur avait' tourné vers Dieu. Sa parure était simple et son maintien rec&eilli.

Regnault de Chartres, archevêque de Reims et

chancelier de France, entra revêtu d'ijme tunique de moire violette , coijiverte d'un rochet de point d'Âlençon ; sa mitre de drap d'argent enrichie de pierres précieuses, son bâton pastoral en vermeil doré , ses sandiiles de pourpre, ses gants violets brodés d'or, et plus que iout un air grave et austère, en faisaient un personnage d'un aspect imposant. Mes^e Jean de Larval, Tanneguy-du-ChsM;el, le président Louvet , et quelques autres encore , arriverait successivement.

Le iH>i , sortant alors de l'embrasure où il se tenait I. 12

V/H JRANNE hAtKC

avec La Hire , Villars et Tilloye , vint s'asseoir dans une chaire k baldaquin , qui dominait tous les sièges sur lesquels les conseillers prirent place; il ouvrit la séance , en disant avec un air de '^tristesse simple et pénétrée.

— Messires^ les maux de la France s'aggravent tousr les jours! Vous le savez^ je suis jeune et sans aucune expérience; car le malheur des temps m'a privé de tous les bons enseignemens que les princes ont coutume de recevoir. Depais mon enfance , qu'ai-je connu ? des troubles et des divisions dans ma femille ; au dehors la guerre, des trahisons, des intrigues, et tous les malheurs amassés sur ma tête par un premier malheur , la.déplorable maladie de monseigneur le roi , mon honoré père, k qui Dieu fasse paix ! Des difficultés inextricables se sont élevées autour de moi', avant que mon esprit ait été apte k me montrer les moyens de les combattre; peut-être même s'est41 amoindri dai&s de trop longues adversités; hélas! le madheur est comme la tempête : s'il dure trop , il épuise les forces. J'ai follement cherché l'oubli de tant; de maux dans les plaisirs , et des flatteurs m'y ont bercé afin peut-être d'engourdir mes facultés ; que

Dieu les récompense comme ils le méritent! Mais une lumière s'est levée devant mes yeux , elle a lui dans mes ténèbres , et m'a montré ce que je suis et ce que je devrais être. Je veux ressaisir mon sceptre qui m'échappe, je veux régner enfin ; mais par où commencer, que faire ? Mes provinces sont soulevées , mes grands vassaux révoltés contre moi ; l'Anglais règne au cœur du royaume , le Bourguignon lui prête son appui, Orléans succombe à toutes les misères. Nogent, Jargeau, Sully, Janville, Beaugency, PitMviers, Chs^res, toutes les forteresses de la Beauce sont au pouvoir des ennemis , qui du haut de leurs remparts nous empêchent de pénétrer jusqu'à ses murs. Vainement elle s'est défendue , vainement Salisbury a trouvé la mort sous ses remparts, Suffolk et Talbot l'ont remplacé; ils l'assaillent, ils la pressent ; la laisserons* nous donc périr; que peut-on faire , que reste -t-il i tenter dans cette extrémité déplorable ?

Et l'esprit du prince flottait irrésolu , car la volonté dans son plus grand élan et le cœur le plus haut ne suffisent point en certaines situations , où la difficulté n'est pas , comme le dit un auteur illustre, de faire son devoir, mais bien de le connaître.

180 JEANNE I> A|iC.

Chacun restait muet.

— Vous , seigneur archevêque , quel serait votre avis, dans ces pénibles eonjonctures?

— Messire, répondit Regnault de Chartres d'un ton de profonde tristesse, car lé découragement s'était emparé de lui, notre seul recours est dans c^i qui 6te les couronnes et qui les donne ; lui seul peut aiqourd'hui nous secourir.

— A Dieu ne plaise que je croie que noua puissions rien sans l'assistance de Dieu , répon^t Charles ; mais ne promet-il pas son secours ii celui qui travaille, tout en le priant de bénir son labeur? Vous, TîHoye, comme député de ma bonne viHe d'Orléams , ditesnous quel est votre avis.

Tilloye se leva ; c'était un homme de quarante ans à peu près , d'une figure grave et prononcée.

— ^re , dit-il , si je dois exprimer ici toute la pensée de ceux qui m'envoient vers vous , le conseil , les échevins , les prud'hommes de h ville d'Orléans, pensent unanimement que vous devez offrir la paix au duc de Bom'gogne , et je dois ajouter, sire , qu'il ne faut reculer pour l'obtenir devant aucune de ses exigences , quelles qu'elles puissent être ;

JEAJKME d'arc. 181

le salot da royaume exige et excuse tous les sacrifices.

Le roi seotit la rougeur lui monter au front : ce langage net et bref le blessait ; pourtant il se contint, et répondit avec calme.

— Tilloye , je dois vous dire que je lui ai fait dernièrement offrir toutes les concessions qui peuvent s'accorder avec mon honneur et ma dignité; mais il ne s'en est pas trouvé satisfait , et m'en a demandé que je ne puis subir.

Les bourgeois d'Orléans étaient irrités par leurs longues souffrances. Tilloye, qui les représentait, répliqua sèchement.

— Votre majesté a sans doute pesé ce que vaut le salut d'un peuple , et de quel prix elle peut le payer.

— Tilloye, dit Charles avec colère, je ne prendrai point pour juges les bourgeois d'une ville, quelle que soit d'ailleurs leur loyauté ; ce qui tient à l'honneur d'un chevalier ne peut être jugé que par la cheva^ lerie.

Tilloye se rassit sans rien répliquer ; mais Tanneguy-du-Ghatel se leva brusquement avant que le roi eàt ileâ ajouté.

182 J£AMNB D*ARC.

C'était un vieillard d'une taille forte et ramafisée, musculeux comme un Hercule ; son visage était rouge et balafré ; on sentait en lui l'homme de faction , d'action turbulente et passionnée; le prévôt des marchands d'un règne de trouble , l'homme haineux ou dévoué jusqu'à l'enthousiasme, mais toujours indomptable dans ses sentimens ; il s'écria d'une voix forte et voilée :

— Sire, si c'est ma tête que demandé l'implacable duc de Bourgogne , vous ne pouvez la lui donner , il est vrai , parce qu'on sait que je suis un vieux serviteur, tout dévoué à vous depuis votre enfance, où j'eus l'honneur de sauver votre précieuse et chère vie ; vous ne pouvez vous montrer ingrat envers mes cheveux blancs; mais je puis la lui porter, moi, sire !

— Il ne s'agit point de votre tête , murmura le roi, en baissant ses regards.

— Si c'est seulement ma disgrâce , reprit le vieillard, je pars et vous ne me verrez plus.

— Mon vieil ami , dit le roi , courant se jeter dans ses bras , j'ai besoin de te savoir près de moi ; demeure. Jamais notre cousin , le duc de Bourgogne ,

iBAMNE d'arc. iRTt

n'obtiendra de moi ton renvoi ;>eçoi8-ea ma parole royale.

— Noble roi! dit le vieillard, en regardant Charles comme un père regarde son fils ; et nne larme vint humecter sa paupière : chacun doit faire ici son devoir; levdire, je )e sais bien, c'est de me garder [ffès de vous, mais le mien est de vous dire adieu. Sire de La Trimoille, ajouta-l-il en se retournait vers lui, faites savoir au duc Philippe que, s'il veut venir rendre hommage à son roi, ses yeux ne reaoontreronl plus ici l'honHue qui crut bien faire en délivrant U France d'un traître.

— Oh! Tanneguy , tu es un noble côenr; hélas! pourquoi ta léte et la main ont-elles été trop promptes à Montereau; bien du sang français eût élé épargné!

— Le duc Jean ea voulait ^ vos jours, ure ; j'en . eus la preuve ; et quand tout le sang d'une génération

aurait dû couler pour venger sa mort, ma noainne lut aurait pas laissé le temps d'accomplir son forfait.

— Dieu seul connaît le fond des âmes, dit Charles en soupirant; mais, Tanneguy, ce sang, je n'en pourrai jamais laverma mémoire; je ne l'ai vu couler

184 IKANNB d'aHC.

qu'avec une grande douleur, car je croyais et je crois encore que la réconciliation du duc était sincère.

— Que n'ai-je péri dans cette journée ! s'écria Du Chatel en frappant son front de son poing fermé ; les morts n'ont jamais tort , et je n'aurais pas été une occasion de guerre et de vengeance entre deux grands princes... Mais adieu, sire, et que Dieu vous garde ^ vous et la France !

Le vieux guerrier sortit précipitamment de la salie du conseil, et s'élançant en hâte, en achevant ces mots , sur son destrier qui l'attendait au bas des degrés : on le vit partir au galop , suivi de ses pages et de ses varlets , avant que des ordres eussent pu être donnés pour le rappeler.

Une grande agitation régnait dans le conseil. Quand elle fut calmée :

— Si j'avais beaucoup de serviteurs aussi dévoués, dit Charles YU en essuyant une larme, j'augarerais bien de l'avenir.

— Surtobt s'ils étaient plus sages et plus pmdens, ajouta l'archevêque de Reims.

Le roi ne l'entendit pas, et reprit après un moment de silence :

JKAXNK D AKC 185

— Nous ferons encore une tentative auprès du duc Philippe ; mais , en attendant le résultat de ces nouvelles négociations, quel conseil avez-vous h me donner , La Hire , parlez ?

-^ Sire, nommez-moi le chef d'une nouvelle entreprise ; Isd8sez-m6i pareotnrir les provinces qui vous restent encore souiHises , laissez*moi faire une levée d'hommes sur les communes et parmi les manans , par force ou par persuasion, n'importe ; je sais où trouver de bons compagnons prêts k quitter la glèbe, k mon appel , pour venir se ranger sous ma bannière.

— Des bandits prêts k tout faire , dit La Trimoille , des hommes aussi redoutables k leurs amis qu'k leurs ennemis.

— Qu'importe ! s'ils se battent vaillamment , répondit La Hire ; dans moins d'un mois je secours Orléans.

— Et pendant ce temps , objecta La Trimoille, que fera notre seigneurie roi, k trois journées démarche de la dernière ville qui résiste encore ? Qu'elle suc* combe , il peut être attaqué , surpris , fait prisonnier, sans qu'il nous reste aucun moyen de te défendre. Ce sont Ik , sire du Vignoles , des conseils valeu-

186 JEAIKNE d'arc.

reux piQs que sages , et que la prudence n'a point dictés.

-* Et vous , sire de La Trimoille , quels sont donc ceux que vous m'offririez? dit le roi.

^ Sire, j'oserai vous offrir ceux que la raison doit nous dicter, encore qu'ils puissent vous déplaire ; les circonstances dans ce moment sont plus fortes que tes moyens de les combattre ; elles exigent que vous, sire, madame la reine et notre seigneur le dauphin, vous vous retiriez loin du théâtre de la guerre, dans le Languedoc, par exemple, où le comte de Foix resté fidèle, commande encore pour vous.

— Et que ferez-vous d'Orléans? dit Villars.

— Orléans subira son sort inévitable i en attendant qu'une nouvelle armée et de nouveaux impôts permettent de rentrer en campagne.

— C'est infâme, s'écrièrent les députés d'Orléans.

— Jamais, jamais, dit Charles en frappant du pied, jamais on ne me verra commettre une semblable lâcheté.

Une grande rumeur s'émut dans le conseil ; Regnault de Chartres voulut faire entendre un avis; le président Louvet essaya de parler , mais le roi savait

gne ce dernier ne ferait qu'appuyer les avis de La Trîmoille ; il ne Técouta point , et s'écria :

— ^Dsi ) voilk tout ce que vous avez k m'offrir : une fuite honteuse et Tabandon d'une ville fidèle qui pour ma cause a souffert des maux inouïs. Georges , dit-il avec une grande amertume au sire de La Trimoille , vous avez su me trouver des ressources pour une vie de plaisir et d'oisiveté , et lorsque j'en viens demander pour un noble emploi, vous ne savez même plus en chercher ; est-ce donc Ik ce que je devais attendre de vous ? Oh 1 que le connétable n'est-il ici ! murmora Charles ; son joug était dur , mais du moins il n'était pas honteux.

L'archevêque de Reims se leva pour appuyer la motion de La Trimoille ; plusieurs conseillers opinèrent pour elle ; le roi seul avec La Hire et Tilloye la rejetaient avec indignation.

— Ne savez- vous donc plus, reprit Charles , que le comte de Foix , fidèle en apparence, a refusé de lever des impôts en notre nom , dans le Languedoc , et qu'il règne bien plutôt pour lui-même que pour nous? Tous mes grands vassaux ont aussi secoué le joug ou sont prêts à le rompre , et ce conseil de prudence est

188 JEAIfl^E D*ARC.

le phis imprudent que vous poissiez m'offirir. Non, messires, je Ae Mraî pas Véhément; je n^aâqaetrop long-temps écouté de perfides eonseilB ; 'M n'auront pbis de pouvoir sur Moi. — Msds, grand Dieu! que doi&je Adre , et coiMMnt connaître mon devoir pour le suivre ? Oh ! belle France , tu méritais un prince plus sage et plus éclairé !

— Charles s'était assis , et sa lête brûlante reposait sur sa main ; La Hire , Jamet du Tilloye, Villars, et tous les membres, du conseil se regardaient en silence dans ce conflit d'opinions , an miKeu duquel il était impossible de rien résoudre.

— Non, je ne fuirai pas, répétait le roi ; je n'abandonnerai ni mes droits ni mes fidèles sujets ; j'irai mourir au milieu d'eux.

La Trimoille le regardait en silence ; il attendait que ce paroxysme fût passé ; il connaissait le roi, plein de mouvemens généreux et d'audace , capable de tous les élans héroïques et de tous les plus grands sacrifices , mais inconstant , léger ; doué d'un esprit pénétrant, mais sans force et sans culture, et ne possédant point ce coup d'œil de l'aigle qui embrasse tout d'un regard , et sait créer des ressources là où

JRANNÉ D*ARC. 189

les plus habiles n'eo savent point trouver ; Charles sentait son insuffisance , et se disait :

Faible roi , je me suis éveillé trop tard , et seulement pour assister k Tagonie de mon peuple.

A ce moment, ua jeune page souleva la portière de brocard épais qui assourdissait tous les bruits de la salle du conseil , et fléchissant les genoux , il vint dire au roi que le sire de Gaucourt demandait à être introduit sans délai.

— Qu'il entre, ce vaillant et bon chevalier, répondit

192 JEANNE d'aUC.

Charles; et poisse sa loyauté nous ouvrir un salutaire avis !

Le sire de Gaucourt entra ; c'était un grand vieillard 9 noble et simple dans ses manières ; sa longue et glorieuse carrière avait été mêlée de grands revers et de vicissitudes nombreuses. Dans sa jeunesse , il avait suivi le comte de Ne vers , depuis Jean-sans- Peur , quand ce prince aventureux , k la tête de l'élite de la chevalerie de France , avait été porter aide et secours k Sigismond , roi de Hongrie , dans sa guerre contre Bajazet. Toute cette chevalerie, vaillante, téméraire , et jeune comme son chef, avait fait , en Orient, des prodiges d'imprudence et de valeur, qui n'avaient abouti qu'a la désastreuse bataille de Nicopolis. Gaucourt fait prisonnier avec le duc de Nevers et trois cents chevaliers , seuls restes d'une expédition nombreuse , allait être massacré ainsi que tous ses coqopagnons , quand un caprice du Soudan les fit épargner par l'espoir d'une riche rançon. Le sire Jacqjaes de Helly , l'un de ceux qui survivaient , avait été renvoyé en Fraace, pour j porter la nouvelle de la clémence intéressée du soudan; alors chaque famille, ras$emblant a la hâte ce quelle

JEANIfl£ d'arc. i9li

pouvait réaUser d'or , d'argent oo de pierres pré-^ cieuses , s'efforça de satii^aife aux exigences énormes de Bajaîet. Gaucourt revint en France h demi rainé de sset rainçon. Depuis ^ il avait été dix ans prisonnier des Anglais ; et comme si le malheur le poursuivait toujours sans se lasser , récemment encore au siège d'Orléans il avaât reçu de graves blessures , et s'était fait transporter à Chinon , moins pour y recevoir des siHns nécessaires k son état , que pour provoquer un effort de Charles VII en faveur de cette malheureuse ville.

Il était vêtu d'une robe longue en velours brun ^ od ses armes^ étaient brodées et peiàtes suivant l'usage du temps: Une ebaine a gros anneaux brunis tombait sur sa poitrine en mémoire de son esclavage; un chapelet sur lequel il avak prié durant ^a captivité pendait ksà ceinture; ses cheveux et sa barbe avaient UaDcU dans les fers du soud»i , et lui donnaient uû air vénérable. Son bras était Soutenu par une éoharpe noire, et un bandage (^e son bonn^et fourré ne cacbâit qu'à demi , laissait devmer une profonde blessure.

— Sire de Gaucourt , dit Charles au vieux che- I. 13

valier, vos lumières nous manquaient ici, et jàniaift nous n'en avons eu si grand besoin. Hélas! vos pré- Visions sur Orléans ne se trouvent que trop fondées; elle succombe^ et nous n^avons ni hommes ni argent k lui envoyer ; je lui donnerais bien mon sang et ms vie , mais ils ne la sauveraient pas.

— Par Saint4^ierre aux-Liens , dit Gaucourt , je pensais à part moi , depuis deux jours , i^re , que notre cause était perdue, et je voulais vous offrir d'aller tons ensemble ^ roi , princes et serviteurs , périr avec honneur dans la ville assiégée ; car je croyais qu'il ne restait plus qu'à mourir.

Le roi lui prit la main en silence , et som regard voulait dire : Ce cœur du moins m'a compris,

Gaucourt continua.

^ Mais le Seigneur est puissaiit et miséricordieux; ne Vai-je pas bien éprouvé , moi , qui suis sorti des fers de l'Âmorabaquin , où tant de braves avaient trouvé la mort? Et ses yeux se portèrent sur La Trimôilie^ dont le père avait succombé dans cette guerre désastreuse. -^ Sire^ espérons encore^ continua-t-il ; le Seigneur veut manifester sa puissance et sa miséricorde envers vous.

XBANNE d'arc. iOS

— Parlez , Gancourt ; que voulez-vous dire ? s'écria le roi.

— Je suis chargé d'un singulier message , réprit Gaucourt; mais si j'ai cru devoir l'accepter, sire, c'est que mon expérience m'a fait connaître que les voies^ de Dieu sont mystérieuses.

— Où vent-il en venir? pensa La Trimoille , qui l'observait toijyonrs avec beaucoup de défiance , le sachant opposé en toutes choses à lui.

— Wous vous écoutons , reprit Charles , qui le fit asseoir sur un pliant près de lui, h cause de ses blessures.

Le vieillard jeta les yeux sur ceux qui t'entouraient ; ii semblait éprouver quelque embarras à parler devant eux , car leur air était empreint de cette impertmence qui , de tout temps , et partout\ a régné chez les favoris^ Cependant, faisant un effort, il reprit :

— Une jeune fille , accompagnée de deux chevaliers et d'une suite très peu nombreuse, est arrivée depuis deux jours à mon logis; elle est venue en dix journées des marches de la Lorraine, et son voyage ^ travers un pays occupé par des troupes

nombreuses, k h fin de rhiver, el dans dés ehemiDS rompus par des débordemens , est presque nuraea^ Ienx« Mais, sî son voyage esiextraordmaire, sa cause ne l'est ^s moins.

— Que vient-eUe faire? dit le un.

— Elle vient près de vous, sire, reprit Gaueouri avec une gravité simple ; elle vient envoyée, nous ditelle , par Dieu lui-même , pour vous remettre en possession de votre héritage.

A ces mots, les conseillers se regaurdii'ent avec tune surprise dédaigneuse , ils semblaient se demander si le vieux chevalier n'avait pas par aventure perdu rendit*

— Mais voilh , je l'affirme, un puissant auxiliaire , dit La Trimoille ; une jeune fille ! Et son air ite gatté montrait assez ccHsibien il se félicitait de trouver la communication de Gaueoui*t aussi peu importante»

— Parlez-vous sérieusement , Gauewrt ? s'écria La Hire.

— J'ai peu l'halHtude de plaisanter , répondit Gaucourt. Et jetant un coup d'œil expresse sur la chaîne pesante pi passait à son col: J'ai trop appris, con-

iEASiHE d'arc. 197

tittva-V*ii,qaaieft jours de celte t^rr« SMit durs %i mauvais pour les employer en jrféisielés.

— ExpIiquez^Toiis, Gancoert) pour ipie poud pois* aioBs partager Toa espérancea,

G'étah te roi qui poêlait ainsi , kmôs malgré te soin qu'il prenait pour le disamuler, un dcmte un peu moqueur se trahissait sur son visage.

— Sire , peut-être il âiot a^oiv y u cette Me pour croire en elle ; quant à moi , je vous le dis sans dé« taor, je crois qa'elte est conduite par la main du

SeigaMr»

— La Trimoille et ses adhéreus se prirent k sourire a^ec hauteur et dédain ; les autres écoutaient comme geos prêts à périr écoutent la moindre parole d'espérance. Le roi reprit :

— Qui nous envoie cette fille ?

— Elte. vient avec Jean de Metz et Bertrand de Poulengy^ deui^ chevaliers honorables; ce qu'ils racontent d'elle est merveilleux. Ils la disent sainte et pure , et véritablement son air est rempli de candeur. Elte m'est envoyée d'ailleurs^ sire, par un vieil ami de ma jeunesse , homme rigide et peu focite k tromper, par le sire de Baudricourt.

198 JEAMNK d'arc.

^ Le brave Robert de Baudricourl y le déféaseur fidèle de Yaucouleurs 1

— Oui , sire ; il croit si biai en dlequ'il lai a confié sa nièce, une noble béritîère qui vieni se mettre sous la tutelle de madame de Gaucourt, sa parente. Saintrailles Ta vue aussi ^ et me fait dire de croire a elle sur sa foi de chevalier.

— Saintrailles y croit, dit La Hire avec feu, alors il faut la voir.

— Et vous avez fait parler cette fille? reprit le roL

r— Depuis deux jours je l'interroge sans relâche ,

et par Saint-Pierre-aux-Liens , mon protecteur au pays

d'outre-mer, je suis confondu de tout ce qu'elle m'a dit.

— Quelque intrigante dont la leçon est bien apprise , murmura La Trimoille. Depuis Marie d'Avignon , cette visionnaire qui vint l'an passé dire à notre sire qu'une femme viendrait bientôt finir les maux de la France , combien n'avons-nous pas eu de folles ou d'astucieuses créatures qui ont rêvé d'être cette femme envoyée de Dieu?

— Pourquoi n'avoir pas écouté la Gypsy d'hier, qui se disait inspirée? ajouta le président Louvet; elle voulait aussi nous prédire Tavenir.

JKANNE I>'aRG. 199

traucoutt ne répandit poiM d'abord, mais il se signa, et dit :

— L'Amorabaqoin avait près de lui un jongleur ; par la permission de Dieu, cet homme sauva la vie à ceux de nous cpii avaient survécu k la bataille de Nicopolis. — Hélas! pourquoi le bon sire de La Trimoille ton père né fut-il pas du nombre , Georges , ajouta le vieillard en jetant sur le favori un regard triste plutôt que sévère ; ses ensejgnemens eussent peut-être fait de toi le glorieux soutien de sa noble maison.... Il n'acheva pas sa pensée, et La TrimoiUe loi dit d'un air mécontent :

— Ces réflexions nous ftwt perdre de vue le moyen dont se servit le jongleur qui vous sauva la vie.

Le vieux guerrier reprit avec calme :

— A notre vue il dit au Soudan : — Si ta grandeur veut que le sang chrétien coule k grands flots pour venger celui des vrais croyans répandu dans cette guerre , croi&-moi , grand prince , . laisse vivre ces moribonds dont les vdnes sont épuisées par de larges blessures; fais qu'ils retournent dans leur lointain pays. Je vois leur avenir : ils sont destinés tous k répandre plus de sang chrétien que tes armées entières

900 JKANMB D ARC.

n'en powraifiâit vereei. leau^aui^Peur élail pwmi nous , continua le vieux chevalier , et ditfts-lo , wê^^ we», pour ou contre M, avant o\i depaîfi sa mort avons-nous tous assez versé de sang cbiétî^ ; que Dieu me soit «» aide, étaitise Ik une fomise lurédiotàon ?

— EUe n'était que trop vériib^Ue, dit l'archevêque de Reims; ipais qu'en conclurez- vous, mesàr^ és;

Gaueourt?

— J'en veux conctare , messires, que le ToutrPuii- «ant veille sur son ouvrage et qu'il envoie souvent des clartés inattep^es à ceux qu'il fait les in^umens de ses miséricordes. Si de tçUes lumières se sont rencontras ebi^ un qialbeureux iuâd^ j pourquoi cette jeune fille, qu'on dit bonue chrétienne, ne pourrait-elle pas en avoir de semblables et j^s bdles encore ?

Sire, irai-je la cberaher? coutimiia Gaueourt en iGi'^essaot à Gbailes.

Avâ^t que le roî eAt répondu , un^ clameuB k laquell^ La Hira m se mêla pas, s'éleva de tooles parts dan^ le conseil; les uns avaient intérêt k écarter tout ce qui ven^t de Gaueourt ; d'autres r^ugnaieul a ce qui sortait de Pordre habituel ; d'autres

IKANNE d'arc. SOi

éoèore, seulement par ub acte simple tte leur raidon, se rehsaient, il faut le dire, avec une grande apparoBce de jostiee , à danner créance à ^ telles merveilles qu'cm leur proposait ; tous se déclarèrent contre Tadmission de la jeune fille devant le roi, disant qu'il y aurait folie à la croire.

Le vieux guerrier laissa passer Torage , et reprit paisiblement en s'adressant au roi :

— Cette jeune fiHe m'a bien averti de la peine que j'aurais k la ^re paraître devant vous; mais eNe m'a (& aussi de ne point me décourager,- et qu'elle vous verrait dès aujourd'hui.

—Par Saint-Jean , j'sûme cette confiance, et je veux ^'elle ait raison. Çhy messires, continua le roi, en se tournant vers ses conseillers rangés autour de lui, qu'avez -vous à m'offrir, je vous prie; quels sont vos ressources, vos moyens, vos espérances; qu'aie je ik attendre enfin selon vous? rien ; la mort, la faite, la honte, le désespoir. Et c'est quand tout me manque^ c'est quand il ne me reste plus sur la terre une seule chance favorabto , qu'on veut me faire repousser un être , si petit qu'il soit , qui vient m'ofiRpir une res^ source. Un fétu de paille n'est-îl pas quelque chose k

90S iEAMMK. I>*AR€.

qeluiqui senoie? Gaucourt, je veux voir votre jeune fille, ne fût-ce que pour apercevoir le vidage d'un élre qui croit encore en ma destinée. Allez, mon vieil ami ; amenez-moi votre protégée.

Le chevalier salua Charles, et sortit.

— Demeurez, messires, dit le roi, qui vit ses conseillers prêts k s'éloigner; je veux que vous soyez témoins de mon entrevue avec cette femme siiigulière ; écoutez-moi , seigneur de La Trimoille , ajoutat-il en s'approchant de lui, changeons de chaperon : celui qui porte la couronne ne vous messîéra pas; changeons aussi de siège , et mettez-vous sous le dais royal , tandis que je vais aller m' asseoir au coin le plus obscur de cette salle : je veux observer cette fille sans en être connu.

Le sire de La Trimoille était quelque peu plus âgé que Charles VII, mais il était jeune encore et beau; d'un grand air, d'une belle taille, et vêtu plus somptueusement que son maître. Sous le dais, on pouvait aisément le prendre non pour le meilleur mais pour le plus beau des rois de la troisième race.

Le seigneur de Gau<^ourt habitait le ch&teau du Coudraie dont les murs touchaient a la ville; son

J£ANBiE &*Ai(C. SOS

absence foi assez longue poar donner à Charles, resié sQencieux, le temps de tomber peu à peu dans une de ces méditations orageuses, où toutes les pensées, se heurtant avec fracas, font vivre une éternité dans quelques courts instans. La honte du passé , l'impuissance du présent , Teffroi de l'avenir formaient devant ses yeux un tableau si horrible, que la mort lui eût paru pr^érable k tant de maux . Jamais encore des sentimens si tumultueux ne s'étaient élevés dans son âme; l'image d'Agnès , armée de ce froid dédain qu'elle n'avait pas craint la veille de lui montrer, venait augoàenter sa torture ; les cris de détresse d'Orléans, sa ville iSâèle, bruissâent à ses oreilles ; la mort de ses braves guerriers , l'abandon des autres , les cruautés de sa mère, la détresse où il se trouvait réduit , toutes les peintures les plus douloureuses, les pensées les^plus poignantes , se dressaient devant lui pour le désespérer : tandis que ses courtisans^ groupés autour de LaTrimoille, conversa&t à voix basse, sem- Uaient saluer en lui le vrai roi, dont lui, Charles, n'était plus depuis long-temps qu'un vain simulacre ! et son coeur appelait la mort comme la seule chance favorable qui lui restât.

204 JEAiN.'Hh D*AR(;.

Jhm le moHient le fin» aireux de iMXt véverie qui devenait qq caucbemar brûlant , une toîx doute el auave, aeaiblableà celle d'ua aage, s'^eva prèa^ de liû , murmuraiÉt ces paroles :

— * Neble roi, le Seigneur Dtev toit et mesure vos peines; il m'envoie veta vous pour roadie Teapeir ^ votre cœur.

-^ Qui parle d'espoir? dit le roi, s'éveillait comme d'un songe et cherchant des yeux celle qu'il venait d'enteodre; ah! qfà parle d'espérance en ces Iteox?

Chaiies baissant les mains qui cftchaient son visage, vit a ses pieds une jeune fille vétneen pélMiae; son chaperon était tombé de sa tète et laissait k découvert des traits d'une douceur infinie entourés d'une auréole de cheveux blonds qui tombaient en boneles autour d'elle. Ses yeux , élevés jusqu'au roi , exprimaient un re^et mêlé de tendresse et de doi^areose pilâé, comme si elle eût vu dans l'àme tcoubiée du monarque , et que l'amertume de ses douleurs, se fât répandue dans la sienne.

Le roi regardait Jeanne avec surprise , ei promenant ses yeux autour d'elle, il vit Gaueonrt, que

JEANNE d\aRC. S05

dans sa prëoccupation il n'ayait point entendu rentrer.

— Cest elle, dit le vieux guerrier; c'eat Jeanne d'Arc, du village de Domremy.

Charles alors , achevant de rappeler sea aoavenirs , vMifit éprouver Jeanne , et lui dit :

— Jeanne , pMrquoi me parlez-vous comme au foi? je ne le sois point. Allez vers le dais royal ; c*e9t Jk qu'est le roi. Et it lui montrait La Trîmoille dont la tète portait la couronne.

Mais Jeanne ne détachait point ses regards de Charles ; elle sowisôt comme un enfamt qui retrouve sa mère , ou plol6t cooime une mère qui retrouve son enfant , et branlant doucemeut la tête :

. — Non , non , celui-là. n'est point le roi , dit^elle ; il n'a pas reçu de Dieu le caractère qiri brille en votre front ; c'est vous , c'est vous : toute mon âme vous a recomrae.

Un murmure d'étonnement se fit entendre, et diaerni se rapprocha.

-- Mais vous, Jeanne, qu'ètea-vous donc peur avoir ces darlés?

.— Ce que je suis, oh 1 sire^ se vous en înformeK ni ne vous en inquiétez; je ne suis rien qu'un roseau

2(M) lEANNE d'arc.

qui pUe , rien qu'une herbe des champs bonne k fouler

aux pieds.

— Et quCmc voulez-vous? reprit Charles.

— Je suis venue au nom du Seigneur; il veut que je vous dise : —Grand roi , mettez en Dieu votre confiance ; il va souffler sur tous vos ennemis et les di^rsera comme le vent balaie la poussière ; dans peu l'An-» 0ais fuira devant la bannière d'une pauvre fille, et l'onction des rois coulera] sur votre tête auguste. Charles , relève ton front humilié : le Seigneur est avec toi ; il te veut pour son représentant au beau royaume de France !

Jeanne, en disant ces mots, s'était relevée ; son front brillait comme éclairé par un r^et du ciel.

Le roi la regardait,en silence ; quelquechose au fond de son âme lui disait de croire k ses paroles , car toujours une voix parle en nous pour la vérité. Mais , parmi ceux qui l'entouraient, plusieurs se prirent k sourire avec cette ironie qui , dans le monde et surtout dans les cours , flétrit tout enthousiasme ; et l'esprit incertain de Charles se sentit troublé. La Hire et Tilloye seuls regardaient la jeune fille avec bienveillance ; les coeurs simples et droits se comprennent si vite ! ^

JSANNË d'arc. Sot

Pour La Triûioille, il lançait des sarcasmes toot en tonroant dans ses doigts le chaperon surmonté de la couronne de pierreries, que le roi n'avait pas encore retiré de ses nfâins ; le président Lottvet les accueillait par d'autres saillies. Quant k rarchevéque de Reims, il écoutait en silence; ses regards exprimaient le soupçon.

Le roi, dans son incertitude^ se leva, et tirant Jeanne k part auprès d'nne fenêtre à haut vitrail colorié , il lui dit :

e- Ma fille, j'ai besoin de vous croire , peut-être parce que vous parlez d'e$pérance, peut-être aussi parce que vous portez sur votre visage un air de candeur et d'innocence qui incline mon cœur vers vous. Pourtant je ne puis donner trop aisément créance k vos paroles ; je mériterais d'être taxé de folie par ces hommes qui sont en droit de me demander des preu^ ves avant de se fier k vous.

Jeanne se recueillit un moment , puis elle ré* pondit :

— Votre conviction seule est nécessjaire , sire , puisque tout ici doit vous obéir; mais il vous la tmi entière. Eh hier! si je vous dis des choses si

SOS JEANNE d'aEC.

secrètes que vous seul et Diea puissiez les stYoir, dites t oh! dites, mon véaéré seigneiiri oroirei-Yotis que je vous suis envoyée de la pari .4e Uieu ?

— Oui, je le crobai , dit Charles; je le jttre par moBseigneur saint Jeao.

— ÂdoDC , sire , écoutez ; car c'est menseigoettî saint Michel, l'ange gardien du beau royaume de Frauce, qui lui-même a recueilli vos pensées et qui vient me les redire.

Et Jeanne , croisant les mains sur sa poitrine et baissant la tète dans une attitude de profond respect, dit d'une voix douce et modulée , et comme répétant textuellement des paroles qu'une autre voix lui dictait :

— Charles septième , très redouté et très aimé seigneur, fils de roi , digne héritier de la couronne et du pays de France , écoutez : N'avez^vous plus souvenir qu'un jour de la Toussaint dernière , éiant agenouillé dans la chapelle du château de Loches , à l'heure de nones , vous fîtes k Dieu cette prière et lui dites du fond de votre coeur? cMon Dieu! si les maux que souffre mon peuple peuvent être rachetés comme vous rachetâtes une fois lies péchés du monde,

JEAMMË d'arc. âOO

par la sMlrMéeet ladodeur^ ffappez-moi dans Yotre colère et votre miséricerde, prenez-moi pour victime , envoyez-moi tonales mau deTàme et ceux du corps, avec la grâce de les supportes*; mais que ce peuple que vous m'avez donné ne sott plus en proie aux cala^ niîtéa.et à la misère qui le dévorent. • Et une grande abondance de larnîes accompagna ces paroles (*^).

Dites , seigneur, contioua Jeanne de sa voix belle et pure de jeune fille , était-ce en effet votre pensée « et n'est-ce pas bien là la prière que vous avez élevée vers Dieu?

— 11 est vrai , dit le roi très surpris. Pourtant , personne au monde , pas même le véfiérable archevêque d'Embrun, qui m'entend en confession, n'en a eu CDD naissance.

— Charles, continua Jeanne; mais cette fois ses yeax. étaient levés et brillaient d'une flamme céleste : cotte prière a été entendue , et le dévouement plait kDieu. Les fautes de ta jeunesse t'ont été pardonnées en faveur d'un mouvement si généreux , et peu à peu les maux qui déchirent ton beau pays s'aviseront. Mais n'oublie jamais 1^ grâces dont le Seigrieûr va bientôt le combler; car, hélas! les gfâces ^uôn né-

210 JEANNi: B*ARC.

glige ne se renouvellent plus et pèsent d'un grand poids sur rame.

— ieanne! s'écria le roi, je le confesse et je Vavoue devant tous ceux qui m'entendent ici , vous m'avez dit ce que nul au monde ne savait. Poissiez^ vous é(re aussi bonne devineresse pour l'avenir que vous venez de l'être pour le passé ! Messires, ajoutat*il en s'avançant avec Jeanne vers ses ministres et ses grands officiers , croyez-en ma parole de roi , cette jeune fille est véritablement inspirée , elle m'a dit ce que Dieu seul pouvait savoir.

Mais les conseillers qui n'avaient point connaissant du secret qu'elle venait de révéler à Charles , pensant peut*étre qu'elle fût de connivence avec lui^ gar* dèrent pour la plupart un froid silence. La Trimoille, encore hardi comme un favori , quoique! se sentit en disgrâce , s'écria d un ton de sarcasme dérisoire :

-~ Et quand cette noble héroïne nous mène-t-elle k labauille?

A celte ironie , le conseil parut se diviser comme en deux camps : La Hire , Yillars et Tilloye se rapprochèrent de Charles ; les autres s'éloignèrent pour se communiquer tout bas leurs pensées.

jEANnc d'arc. 211

— Écouter aiosi les discours d'une villageoise insensée ou peut-être intrigante, disait Tun, pourrait commencer à faire craindre que les chagrins eussent à la longue égaré la raison du roi.

— Qui sait , ajoutait un autre , si la démence ne sera pas héréditaire pour les enfans du feu roi? — D*autres soulevaient les épaules et disaient : Cest UEte intrigue bien ourdie par Gaucourt et ceux de son parti; il faut se tenir sur ses gardes.

Le chancelier Regnauh de Chartres, archevêque de Reims, ét^it resté silencieux, li dit d'un air grave et sévère , en s'approchant du roi :

— Prenez garde , sire ; qui peut savoir d'où viennent de semblables visions? Elle a lu dans votre pensée , dites- vous , et connaît le passé et l'avenir, |e veux le croire; mais cette fille ne peut-elle pas avoir fait quelque pacte avec l'ennemi du genre humain? Qu'avez-vous fait , sire , de votre prudence ? Peut-on encourir ainsi la colère de Dieu * ?

— Messire archevêque, dit Cl\arles avec une douceur respectueuse , nous voulons vous prier de Texa-

* Chronique.

212 JEANNK d'arc

miner louchant U foi , et noas bous en ni|»porterons huoiblement à vos lumières ; mais , quant ii nous ^ d'après ce que noiis en voyons, noits la crojFons bonne chrétienne.

— A VauGOuleurs , on la croyait nne sainte , dit Gaucourt.

Un regard plein de hauteur et de haine jeté sur Jeanne ei sur Gaucourt fut toute la réponse de La Trimoille. Il sentait par cet instinct secret que l'ambition peut avoir comme toute autre passion ^ que soq crédit s'éclipserait devant une nouvelle influence, et surtout devant celle qui s'appuierait sur les plus nobles qualités du roi ; tandis que lui , jusqu'alors , par icaractère et par système , s'était adressé seulement aux plus mauvaises , comprenant que les unes mènent Vite à. l'affranchissement , et qiie les autres cimenlent Tesclavage.

Pendant que ces passions contenues bouillonnaient sourdement , Jeanne dit au roi :

— Sire, laissez dire tous et chacun ; mais failes^moi donner des armes et un cheval , et condaisez->moi devant Orléans avec autant ou aussi peu d'hommes que vous le voudrez ^ Ik je vous montrerai bientât des

JJKAHNB B-AftC. 313

ùgÊêAfWût me croire. Le aigne que je dois vous àonaeti c'est 4e fiûre lever devaût vous le siège d'Orléaiis.

— Si Dieu veiU délivrer ia Ffsnce, dit dédaigoeusèment La Trîadoillef quel besoin donc peul-il avoir ou de votre faiblesse, ou de la force des gens d'annes : sou souffle ae suttl-^il fas? ajouta-t-il avec une hypocriui dévotion.

— Le Seigneur se sert des hommes pour aecoinplir ses desseins; ne le savez- vous pas? reprit Jeanne. Les gens d'armes et nous , nous combattrons, et Kern , le IMeu des combats , nous donnera la victoire.

A. ces moCs^ La Hire s'afvança, et mettant sa main

dans celle de Jteanne , il lui dit :

, — Jeune SQe , je ne sais si c'est Dieu qui t'envoie ; mais ce que je sais, c'est que tn as on grand cœur, et nuM , La Hire y je te {«omets de te suivre et de combattre à tes côtés.

A ieuv toier, ViUars et TiUoye s'avancèrent. L'air inspicé de la jeune fiUe les avait frappés d'admiration , et Tesp^nr renaissait dans leur ccsur.

— Jeanne , dirent-ils , nous allons retourner dans

214 JEANNK D*All<:.

les murs ébranlés d'Oriéans. Nous t'anDoncerons eomme l'envoyée de Dieu ; les courages abattus se relèveront ; nous résisterons a tout pour t'attendre. Ne tarde pas; nos cœurs et nos bras te seconderont. — Dieu le vent ! Dieu ïe veut ! s'écria Jeanne , et bientôt TAnglais tremblera devant nous. O belle et chère France ! tes '^plns mauvais jours^sont passés , ils ne reviendront plus ! L'Anglais va fuir de place en place, de ville en ville , porgeant peu k peu notre pays de son odieuse présence. Le passé , Tavenir

s ouvrent et se dévoilent devant moi écoutez,

écoutez... : Le roi Louis le saint et son aïeul Cfaarlemagne veillent du haut des cieux sur ce royaume, pour la grandeur duquel ils ont combattu ; ils veulent notre chère France une , et non plus divisée , n'ayant qu'un sceptre, qu'une langue et qu'une foi; leur esprit soufflera sur elle , car elle doit être l'exemple et le modèle offert aux autres nations. Ses destinées sont hautes , elle régnera dans tous les siècles par l'intelligénce ; tandis que l'Angleterre , sa puissante rivale , doit marcher dans des routes nouvelles et qui lui sont propres , mais différentes : son règne s'étendra sur la matière qu'elle s'asservira , jusqu'il ce qu'elle en soit

Jeanne d'arc» 2i5

asservie; ceM de la France est celui de TesprH^ ei dominera le monde : te nord , le midi s'inclinercmt devant elle , et garderont sa langue , ses mcEinrs et ses usages en signe de servage volontaire. France! 6 mon pays ! tu mérites tous les amours ; tes plus grands rois veillent sur toi sous les regards de Dieu , et celui qui doit te gouverner aujourd'hui s'est offert en victime dans son amour pour toi ; il t'a rachetée de tes malheurs;.... mais la noble victime n'est point acceptée, car sa vie est nécessaire à son peuple.... Une autre victime est désignée , continua Jeanne emportée par son enthousiasme : je la vois.... un chœur de séraphins Tentoure en agitant des palmes de martyres. Elle marche..., dlé s'avance vers un bûcher que la flamme va consumer ; nn voile s'agite autour de sa taille comme les ailes de la colombe. belle et pure victime! continua Jeanne d'un ton triste ei doux , ses yeux remplis de pleurs et ses lèvres sou* riantes d'une sainte admiration , te voilîi sur l'autel de ton sacrifice... ; des prêtres t'entourent; ils sont k la fois les juges et les sacrificateurs , et tu dis , comme autrefois le Sauveur sur sa croix : Pardonnez*leur, mon Dieu, car ils ne savent ce qu'ils font.... La

216 JKA»?i« »'AftC.

flamne monte et towrbiMoBM autour ds bû^tr; le vttU la pousse; elle atteint le bord de son milo, et Mlle attloor do sa K^o coBilao une aoréolo do mat* tjye.... le vais voir son ndKeei visage.... Oliaii! s'écria la je«M fille aveo «n cri letriUe , c'est neî. . . . c'eal moi!....

JeaBtte p&lit et demenia sans meavemeot; elle soasbiaît pétrifiée. Les speetatenrs de oelle scène son*^ tirent eoame nn frisson parcourant leur ckaîr, et restaient immobiles. Mais leanne tout-ihcoufr s'age-* aouiUa ^ et , levant ses yeux et ses mains vers le ciel avec une explosion de joie triomphante :

Mon Dieu! s'éciriartrette, m^û donc été trouvée dipie d'être acceptée coisme la victime d'wpiatioa? Qb ! seigneur, je vous remercia , le front dans la poussière ; me voilk. Frappe» , apaîeea votre courroux i satisfaites, v^otre justice; qu'impofto dto im vie > qu'importe de saies maux, si mon roî vit grand et piisaant , et ^ la France est beuieuse et pacifiée : j'accepte tout,^ mm: Dieu, la m^rt, le suppUco^, la honte et Tîgnoniinie , et mes chanta de moift seront des chants de victoire et de bénédiction;. AU^luiat allelnia!

Ëtl^îmiie vierge éperdue aeheva laut baft un eut

Le r«i ^ La Hire , GaiGM^^urt , ainsî que les député» d'Orléans, l'avaient écoutée, sans Tmlerrompre , ameei vm étwMnent néié 4^ re^Mt» Site était d'une haaulii surhmMÎna;» la plus sainte enalteMlMM» ranîr mait. liai» quand elUe eiHb ûui la pcîèfe qjui au^eédait à ce chant de triomphe, on la vit tout-à-coup chanceler, et si Gaucourt ne l'eût soutenue k temps, elle serait tombée. Le vieillard la posa sur un siège îi bras , et j»a belle tête inanimée se pencha sur son épaule ; ses yeux se fermèrent comme si la mort Teût touchée de son aile.

-- Elle s'évanouit , dit le roi. Pauvre enrani ! son âme est plus forte que Tenveloppe qui renferme.

— Gomment la secourir? s'écria le sire du Vit gnôles ; elle est comme une colombe mourante.

— Sire , dit Gaucourt , après avoir posé la jeune fille sur la chaire de velours où il cherchait à la main-» tenir, ne pourrait-on faire avertir quelqu'une des dames de la reine ? Nos mains sont un peu rudes pour secourir cette frêle enfant.

Le roi, soulevant un pan de tapisserie entre (leu.\

2iS JEANMB D ARC.

cotonnes, poussa le bouton d'une porte caehée qui donnait dans l'appartement de la reine ; il fit un pu dans Tembrasure de la porte^ et dit d^une voix douce, mais haute :

— Une jeune fille vient de se p&mer devant nous; ne pottrriez*vous , Madame, nous envoya Tune de vos dames ou demoiselles pour lui porter secours ?

XH

Ce matin-là, suivant sa coutume, Marie d'Anjou travaillait à une tapisserie qui occupait ses loisirs et celui de ses dames. Tandis que la reine faisait naître de belles fleurs sous ses habiles mains, les autres dévidaient les soies ou enfilaient deB aiguilles d'or, et les lui présentaient. Pendant ce temps , Agnès Sorel , assise auprès d'elle , avait commencé la lecture habituelle dans un beau manuscrit de vélin, tout enrichi de vignettes précieuses. C'était une œu-

220 JEANNE DAftC.

vre encore peu connue de Christine de Pisan , fille de Thomas de Pisan , astrologue du roi Charles V : une femme douée des fortes et hautes facultés qu'on regardait alors comme Tapanage exclusif d*un autre sexe. Christine^ très âgée k cette époque et retirée dans un monastère , avait fait hommage k la reine de ce beau livre ^ appelé le livre des Trois Vertus, enseignement admirable , destiné k faire comprendre aux femmes de toutes les classes et de tous les états la dignité de leur mission sur la terre. BeHe et haute prérogative du génie d'ouvrir des routes nouvelles , et d'y entraîner après soi ceux qui sont dignes de le comprendre.

Cependant , quand le roi entr'ouvril la porte , la leclufe était interrompue, Taiguille aussi était arré- |ée^, et la reine paraissait attentive k un récit que lui faisait madame de Gaucourt , une vieille et respectable dame placée vtSrÀ-vis de Ma^'ie^ tandis qu'une jeune fille assise k ses pieds , sur un escabeau de velours rouge , suivait d'un œil attentif les impressions 4e la reine.

A ra{iparitiau du roi, chacun était demeuré daus une respectueuse immobilité; luirméme, malgré lé-

motioD que loi avaient causée les ps^roles de leanne > resiait à eomempler ce groupe de femmes ^ pour la ptapart jeunes et beHes. Marie leva hi tète, et dît en rougissant :

— Une Jeune fille , dites^TOus , sire , s'est évanouie dans votre cabinet; quelle raison pouvait l'y con< duire ?

— Que ma belle et bonne Marie n'en conçoive au^ cune fâcheuse opinion, dit le roi; cette jeune fille est chaste et pure, et Bien lui-même semble nous Ta* voir envoyée.

— Est-ce donc Jeanne? dit k demi-voix la jeune fille placée aux pieds de madame de Gaucourt.

— Serait-ce, en effet, Jeanne d'Arc? dît à son tour Marie.

— Oui, c'est elle, répoodit le roi; mais, comment la connaissez-vous déjà?

— Madame de Gaucourt nous racontait son arrivée eison histoire merveilleuse, quand vous êtes entré.

La vieille dame fit une longue révérence au roi , qui la loi raidit.

— Mon Dieu! secourons-la, dit encore la jeune fille/Et sans souci des convenances de cour, san»

222 JKANNS 0*AIIG.

songer au lieu ni aux personnes qui l'entouraieol , elle s'élança , traversa le groupe des dames , vînt passer comme une flèche tout près du roi resté dans Tembrasure de la porte ; en un instant elle se trouva près de sa chère Jeanne. Le roi jeta sur elle un regard indulgent , et dit :

— Quelle est cette enfant qui sait si peu la cour et si bien l'amitié?

La reine répondit :

— C'est la nièce du sire de Baudricourt ; Jeanne avec ses compagnons lui ont servi d'escorte et l'ont amenée k madame de Gaucourt, dont elle est la filleule ; c'est une noble et riche héritière.

— Je l'ai prise a mon service aujourd'hui , ajouta Marie, parce que la pauvre enfant a perdu son père, sa mère , ses frères dans le massacre du château de risle.

Madame de Gaucourt alors raconta la généalogie de Clotilde , ses alliances et sa parenté avec elle.

Pendant qu'elle parlait, quelques dames, entre autres la belle Agnès, avaient suivi Clotilde, et voyant Jeanne évanouie dans une chambre tonte remplie seulement par des hommes , elles ravsûent transpor-

JKANNIs h'ARC. 3îS

tée daiis^ celle <le la reine ^ afin de lui dooner les se-» cours dont elle avait besoin ; le roi lui-même se retira y mais non pas sans jeter à la dérobée un regard d'amour sur Agnès , qni le vit et rougit. Peut-être avait-elle craint d'avoir aliéné pour toujours d'elle le cœur du roi ; car souvent les rigueurs qu'on emploie envers ceux qu'on se défend d'aimer se tournent contre soi-même. Agnès avait été rude et sévère avec Charles , maïs non pas calme et indifférente , et pendant une nuit d'insomnie elle s'était reproché d'avoir ajouté sa rigueur k celle du sort, pour accabler un prince déjk si malheureux. L amour est bien près, alors que la pitié est assez vive pour devenir une dou?* leur.

Quand le roi fut parti, on entoura Jeanne, on desserra sa robe de pèlerine ; Glotilde frotta ses tempes d'une eau de senteur que la reine lui donna ; quelques plumes furent brûlées auprès d'elle par les consèils de madame de Gaucourt ; on lui en fit respirer l'odeur, et bientôt elle revint à elle.

En ouvrant les yeux, Jeanne aperçut Glotilde; elle pressa sa main dans la sienne , et appuya sa tête sur soa.sein ; mais ses regards parcourant la chambre ->

2!24 jEANixK d'arc.

elie vit la reine deboat près deile , la regardafil avec bonté ; dlors elle se leva toute chancelatite encMè , et viflt se jeter k ses pieds.

— Ma fille , lui dit Marie , la relevant et la rete* nant dans ses bras , je sais ce qui vous amène ; <i^e Dieu vous bénisse et vous fasse réussir dans votre entreprise !

— Madame , répondit Jeanne , que vos prières continuent k monter vers le ciel, et qu'elles redoublent de ferveur ! Les prières des reines sont puissantes auprès de Dieu ; car les reines sont chargées de demander au ciel les grâces dont leurs peuples ont besoin. L'oreille du Tout-Putssant les attend et les écoute toujours.

— Je croyais, interrompit Agnès, qne leur mission était plus terrestre , et qu'elles étaient surtout chargées de répandre les bienfaits , les grâces et les hautes faveurs qui doivent sans cesse tomber du trône, comme la rosée tombe du ciel.

Jeanne tourna les yetix sur la belle Agnès , et répondit :

— Quand un roi ne sera pliM le père dô son peopie , et que la reine n'en sera plus la mère , quand

JEANNE ft*ARC. !H|5

tous deux n'en seront que les souverains , ils ne devront plus alors prier pour leurs sujets; les liens seront rompus et remplacés par les seules lois. Mais que Dieu recule ces temps qui ne viendront que trop tôt ; ils seront bien tristes.

Marie écoutait Jeanne, et ses paroles lui plaisaient; cependant elle lui dit :

— Vous ne savez pas, Jeanne, combien notre chère Agnès Sorel est Française, et comme elle désire la grandeur et Taffranchissement de notre pays; que de larmes je lui ai vu répandre sur les malheurs qui nous accablent.

— Je le sais , je le vois, dit Jeanne , en jetant sur Agnès un regard que sa grande douceur n'empêchait pas d'être très pénétrant ; mais madame veut surtout, et avant tout , la grandeur et la gloire du souverain.

Ces paroles étaient dites en toute simplicité, cependant Agnès et Marie rougirent Tune et l'autre à les entendre ; un soupir s'échappa du sein de la reine , et une étincelle de courroux jaillit des yeux d'Agnès.

Jeanne acheva sa pensée.

—C'est qu'elle aime la grandeur et la gloire, ajoutât-elle , comme une haute et noble dame qu'elle est ; I. 15

236 JRANNB d'arc.

mais, moi, pauvre fille obscure, si je désire, «i j'attends, si j'espère aussi cette gloire et cette même grandeur , c'est pour le pays et la nation tout entière, afin qqe Tordre, la paix, la volonté de Dieu et son règne gouvernent ce peuple. En un mot , Madame, continua Jeanne , vous voules un roi fait pour la postérité , et dont la renommée publie les grandes actions , tandis que moi , guidée par l'ange de ce royaume, j'en veux un pour la France, et je viens lui donner mon sang, afin qu'il devienne, ainsi qu'il doit Tètre , le plus beau , le plus puissant royaume de la chrétienté.

Marie jeta les yeux autour dlelle , sur toutes les femmes qui l'entouraient, €$ dit en les regardant tour k tour, comme pour les prendre à témoin :

— Oh ! que voilk dçux nobles cœurs ! A vous deux, ajouta*t*elle , en leur prenant à chacune une main dans les siennes , vons voules tout ce qui est grand et beau dans lê eiel et sur la terre. — Marchez unies : toi , mon Agnès, tu en appelles à l'honneur; vous, Jeanne, aux sentimens religieux et patriotiques de notre monarque bien^aimé. Il vous écoulera, j'en ai Tassurance ! Que Dieu seconde vos efforts et les

sieàs; mais, Agnès, souvieDs-toi , ajouta tout bas la reine , en roogissaut , que l'honneur mondain ne suffit pas toujours k bien défendre un cœur.

— Et comptez-vous pour rien -une noble fierté ? répondit Agnès Sorel , avec quelque hauteur.

La reine répondh doucement en agitant un peu sa tête.

— Agnès, Agnès, la fierté prend h son gré toutes les formes, et sois sûre qu'elle peut égarer le cœur par l'illusion d'un noble motif; penses-y bien , mignonne, avant qu'il soit trop tard. Mais, Jeanne, reprit Marie en détournant ses yeux d*Agf)ès , dont le front se couvrait d'une rougeur pourprée, venez nous dire, mon enfant, depuis quand voussologiez k venir a la cour.

Et la reine alla reprendre sa place auprès de sa tapisserie, étendue sur deux tréteaux dorés. Madame de Gancourt, un peu sourde, s'assit auprès d'elle ^Jes plus jeunes filles d'honneur se remirent k dévider les soies teintes des plus riches couleurs; Agnès se rassit auprès du guéridon sur lequel était posé le livre de Christine de Pisan , dont elle tournait les feuillets ; elle semblait examiner les belles peintures dont il

était enrichi , mais elle ne voyait rien et cherchait seulement à cacher la grande émotion que les paroles de la reine lui avaient causée.

Quant k Jeanne , Clotilde l'attira vers l'escabeau qu'elle avait d'abord^occupé , et la reine, k cause de la faiblesse que pouvait encore éprouver cette jeune fille , h peine remise de son évanouissement , lui permit de s'asseoir devant elle.

Mademoiselle de Prouville, heureuse et triomphante, l'enlaça de ses bras, et posa bien affectueusement sa tète sur son épaule.

Marie d'Anjou , en contemplant ces deux jeunes Ailes , dit k madame de Gaucourt :

— Notre peintre Gringonneur serait très heureux si ses pinceaux pouvaient reproduire tous ces charmans visages ; que de beautés renferme ce petit espace ! Et ses yeux se promenaient sur Agnès et les deux jeunes filles , sans songer qu'^le-méme était aussi belle et charmante. Hélas ! pour une femme, être belle, c'est être aimée, et Marre sentait que l'amour de Charles s'était retiré d'elle ; comment eût-elle pu songer à sa beauté ?

Quand la reine eut repris son aiguille d'or , elle dit

iBANNfi U*ARC. 229

k Jeanne de loi conter comment avaient commencé ses visions.

Jeanne lai répondit d'une voix douce et respectueuse.

— Ob! j'étais bien jeune alors, et pourtant toutes ces cboses sont toujours présentes à mon esprit.

Elle se recueillit un moment et reprit .

— Un jour , je dormais dans mon lit de feuilles sécbées ; la journée avait été mauvaise pour le pauvre peuple des campagnes ; les Bourguignons (que Dieu en délivre bientôt la France!) étaient venus piller nos granges et nos greniers; notre village avait été pris et repris beaucoup de fois ; ma mère avec tous ses enfans s'était cachée dans une cave abandonnée, tandis que mon père, armé dune faulx fraîchement aiguisée, s'était joint aux autres laboureurs pour repousser les soldats ennemis; la lutte avait été sanglante, et beaucoup des nôtres avaient péri. Enfin , vers le soir , la tranquillité s'étant rétablie , ma mère était sortie de sa retraite , et nous avait couchés sans nous donner notre repas ordinaire, que nous lui avions demandé plus d'une fois. Je m'étais endormie , malgré la faim, a la suite d'une

S30 JIA?(NE D'Afl€.

jouraée d'ioquiélade ; mais mc^n fiommeil ^taii léger, et bientôt je fus éveillée par des sanglots. C'était ma mère , qui pleurait de n'avoir pu nous de^ner du pain , et de ne pas savoir comment elle pourrait nous en procurer à notre réveil ; elle disait : — Leur voix m'a percé le cœur ; oh ! mon Dieu j fallait-il que je visse le jour où mes enfans me demanderaient du pain sans que je pusse leur en donner ? Et son cœur était navré de douleur. Quelques voisines entrèrent ensuite dans la chaumière, et toutes éprouvaient des peines semblables ou de plus grandes. L'un? avait son mari grièvement blessé ; une autre avait vu périr son fils dans sa chaumière incendiée; celle-ci cherchait partout sa fille « disparue depuis te matin: eUe pensait que les soldats bourguignon avaient pu remmener , et s'arrachait les cheveux , dans ua affreux d^espoir.

— Mon Dieu ! le pauvre peuple est41 donc si malheureux? s'écaa la reine; et des lanm^ çQuI^fwt de ses yeux. Nous n# savons les maux de nos sujets qu'en masse, et le détail en est affrrax.

— Uélas ! j'ai vu bien d'autres maux encore > dit Clotilde en sanglotant.

JSÀNNB I> AtlC.. 251

— Oai , chère enfant , je le sais , répondit Marie , et je reux h l'avenir vous tenir lieu de tout ce que vous avez perdu.

— Ma fille, allez baiser la main de la reine, dit tout bas lûadame de Gaucourt. Mais Clotilde pleurait

sur l'épaule de Jeanne et ne bougea point. Marie re-

prit eu regardant madame de Gaucourt :

— La protection d'une reine est peu de chose à son &ge , et ne saurait la dédommager de ses joies et de ses tendresses d'enfance, sitôt brisées.

En entendant ces mots , Clotilde se leva et vint se jeter tout en pleurs dans les bras de Mane , qui baisa tendrement son front. Un mot du cœur lui avait ouvert le cœur de la jeune fille .

Quand elle fut revenue s'asseoir , Jeanne reprit :

— Pendant que ces plaintes douloureuses retentissaient autour de moi , je sentis la faim mé brûler la poitrine ; je ne voulais rien dire pour ne point achevisr de désespérer ma pauvre mère déjk si malheureuse , et je n^ mis à prier.

Pendant ma prière , il me sembtd que j'entendais une douce musique , accompagnant cbacuae des paroles par lesquelles je demandais k Dieu de faire ces-

232 jBANifi d'arc.

ser tant de maux, et quand j'eus fini de prier, je vis aux pieds de ma couche une figure blanche , belle et gracieuse , et qui me souriait.

— C'était peut-être le rêve d'un cerveau affaibli par la faim, dit Agnès.

— N'importe, que fit-elle? reprit la reine, singu^ fièrement intéressée par ce récit.

— Elle resta long-temps k me sourire d'un air si céleste et si calme , que]e me sentis toute réconfortée rien qu'k la voir ; puis , d'une voix harmonieuse , comme celles qu'on entend le soir quand le vent soufBe sur les fleurs, elle me dit : < Prends courage, Jeanne , sois bonne et sage , et Dieu te donnera pour tâche de rendre la paix et le repos au peuple de France.

Chacun regarda Jeanne avec étonnement ; madame de Gaucourt se signa de la croix de son chapelet.

— Parlâtes- vous de cette vision? reprit la reine.

— De bien long-temps je n'en parlai pas , hormis a monsieur notre curé , mon confesseur, k l'époque où ses soins me préparaient k recevoir pour la première fois le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ ,. parce que cette vision ou de semblables revenaient toujours.

— £t que vous dit votre pieux confesseur?

— Il me dit d'être bien bonne et sage, de ne songer k rien qu'k prier Dieu très fidèlement ; mais après que j'eus approché de la sainte Table , je ne vis plus seulement cette douce figure , qui je crois était mon saint Ange gardien ; il en vint trois autres me visiter : un ange brillant comine un soleil , et deux saintes d'une beauté toute divine.

— Quand vous apparaissaient -elles? demanda madame de Gaucourt, d'une voix un peu émue.

— Elles m'apparaissaient surtout aux champs > quand j'allais garder mon troupeau sous )e vieux chêne.

— Et que vous disaient-elles?

— Elles me disaient : Jeanne, tu dois aller trouver le roi ; tu l'aideras à recouvrer son royaume et k faire cesser les maux de la France qui gémit et qui pleure en attendant son salut.

— Aviez-vous peur quand elles venaient k vous? dit Agnès^ Sorel, qui, penchée sur le livre de Christine de Pisan , avait toujours écouté sans paraître prendre part k ce qui se disait.

—Peur, répondit Jeanne avec étonnement, peur de

S54 j^AKMfi d'arc.

ces divins protecteurs ! bien loip de Ik , je «entais ua bonheur infini de leur prâ^ce, et quand ils me quittaient j'aurais youIu qu'ils m'emportassent avec eux. Le s^our qu'ils habitent est sans doute celui du bonheur et de la paix * car ils porteat toujours avec eux comme un parfum de calme et de sérénité. Quand ils m'avaient quittée, je baisais la terre à Tendroit où je les avais vus; mais je ne sais si leurs pieds l'ont jamais touchée : ils paraissaient se soutenir dans l'air comme les nuages.

— Ont-ils des ailes? dit une des plus jeunes filles timidement.

— L'ange a de grandes ailes blanches frangées d'or ; les deux saintes n'en ont pas , mais leurs corps ressemblent à un rayon de lumière, et quant à leurs vétemens ^ on les croirait tissus de la substance des plus belles fieurs.

La reine qui regardait Jeanne très attentivement, lui dit :

— Y a-t-il bien long-temps, ma fille, que vous les avez vus?

Jeanne sourit de son frais sourire tout empreint d'innocence et de candeur.

. ^ Fa«t41 le dij«? répooditrelle , ea bwUut et regardant la reine.

— S«na dQttte , ina mie, ae b&U de répondre madame de Gaueouri ; il faul le dire, puWque aiadaoïe la reine le demande.

— Eh bien , je le» vois en ce n»<^a)ent ; ils ne in*ont point qiûtt^e depuis que je auis entrée au palaia ; ils sont lin , dan& la lumière de la haute fenêtre ; ils me eouriem , ils m'enceurageut , et me disent en me montrant madame la reine si bonne : ^ Ëb bien ! Jeanne , n'es-tu pas Ik où nous t'avions promie de le mener? — Permettez-moi de les remercier de tout mon cœur, ajouta-t-elle. Et la jeune fille s'agenouilla dévotement.

La reine joignit les mains et murmura quelques prières à voix basse. Pour Agnès, elle changea de visage , et se levant du lieu où elle était assise près de la fenêtre , elle s'en vint k Tautre extrémité de la chambre. Qui pouvait la troubler ainsi? Pourquoi redoutait-elle le voisinage des anges ? Sa conduite jusqu'alors avait été toujours irréprochable; elle avait repoussé la passion naissante du roi que peut-être son cœur partageait Hélas! n'est-ce point que le mal

2S6 jBANniB d'arc.

est dans i'àme long-temps, bien long-temps avant qa*il n'éclate au dehors ?

Pour Marie , elle resta silencieuse ; mais Theure des vêpres étant arrivée , elle se leva pour entrer dalis sa chapelle ; en passant près de Jeanne , elle mit de ses belles mains au col de la jeune fille une longue chaîne d'or soutenant un médaillon où se trouvait une parcelle de la vraie croix , et elle lui dit :

— Jeanne , Jeanne , ton cœur est pur , et Dieu est avec toi ; j'espère en toutes tes promesses ; bénie sois-tu !

Après les vêpres auxquelles la cour assista très dévotement , madame de Gaucourt ramena Jeanne et Glotilde à son logis , et pendant le chemin elle les entretint avec bonté. Depuis deux jours que ces jeunes filles étaient arrivées chez elle , madame de Gaucourt avait déjk conçu pour Jeanne un vif attachenoent ,

2S8 JKAXNK i/aRC.

pour elle-même dont on ne pouvait s'approcher sans laimer, et pour Tespoir qu'elle avait fait renaître dans le cœur de son époux , pour lequel elle avait une de ces profondes aifections , que de grandes vicissitudes supportées ensemble doivent cimenter.

Pendant le trajet qui se fit en litière à cause de Tâge et des infirmités de madame de Gaucourt , elle dit à Jeanne :

— Mon enfant , Dieu vous destine à de bien grandes choses, puisqu'il vous a rendu Toreille des rois si favorable; je suis heureuse qu'il ait choisi ma demeure pour vous servir d'asile , comme il choisit autrefois celle de Lot pour abriter les anges qu'il envoyait sur la terre. Soyez-y la bienvenue aussi longtemps qu'il vous plaira de l'habiter.

Jeanne s*inclina pour remercier cette femme restée bonne et simple au milieu des grandeurs de la cour. Maïs elle demeura stl^cieuse ^ perdue dans une multitude de pensées.

— Et voQ» T Cldtilde , reprit madame de Gaucourt ^ en se tournant vers sa jeune pupille, qoe vous a semblé de taules les cb<»ses que vons avez vues au jourd'hui ?

^ Il m'a semblé , répondit Clotilde , que îes^ reines ue sont pas pitts heureuses que d'autres femmes.

-^ Cela peut ^re , mon enfant : le bonheur est ehose bien rare partout ici-bas ; mais qui a pu vous faire naître aujourd'hui cette réflexion ?

— C'est que j'ai vu plus d'une larme rouler dans tes yeux de la nôtre en regardant cette belle dame ^ si fière et si haute, qu'on appelle, je crois, madame Agnès. Cette dame lui donnerait-elle donc du chagrin?

Madame de Gaucourt parut embarrassée; elle prit son drageoir, mangea quelques pastilles , en offrit à Clotilde, et lui dit :

— Ces observations peuvent être justes, mon enfant , mais une jeune fille de votre âge , appelée à la faveur d'être ûlle de la reine , doit éviter de les faire et encore plus de les communiquer. Les reines sont femmes comme nous; leur rang ne les préserve d'aucune peine, et leur enlève souvent la consolation de les tenir cachées. Le meilleur service qu'on puisse rendre aux princes est de ne les point observer trop attentivement. Je croyais, Clotilde, qu'à votre âge, continua madame de Gaueourt, vous n'auriez vu que

les visages , les parures et les ajustemens , et je voulais savoir si tout cela vous avait semblé beau .

—Oh t répondit Glotilde avec tristesse, ces choses, je ne les ai vues qu'avec étounement ; tant d'or et tant d'argent ici , et tant de misère dans nos campagnes m'ont serré le cœur. ... ma bonne maraine , je ne suis guère née pour la cour; et dans ce beau palais, sous les habits magnifiques dont vous m'avez revêtue, je me suis prise à regretter nos champs , nos prés et nos couronnes de bluets qui rendent les jeunes filles si jolies.

Madame de Gaucourt sourit sans répondre; on arrivait.

Elles trouvèrent Gaucourt qui vint au devant d'elles. Il n'avait pas revu Jeanne depuis qu'il avait été témoin de sa vision ; il la salua avec un respect très touchant dans un vieillard , et lui dit :

— Ma fille , je puis dire comme Siméon : c Nunc dimitlis servum tuum, Domine.» Car j'ai contemplé le visage de celle qui doit sauver notre cher pays . Jeanne, vous serez bénie dans les siècles futurs ; mais recevez aujourd'hui la bénédiction d'un vieillard qui croit et espère en vous. Et sur le seuil de sa de-

meure le vieux chevalier posa ses mains sur la tête prédestinée de Jeanne en levant les yeux an ciel.

La jeune fille émue lui dit avec une humilité sin^ cère :

— Que snis-je pour mériter tant de bontés ! Hélas ! Seigneur, mon âme est faible, elle est tout ébranlée par les choses mystérieuses qui lui ont été découvertes ; mais je reçois votre bénédiction comme celle d'un père, elle me fortifiera pour ne point faillir k ma haute mission ; je ne Tai point cherchée , reprit la jeune fille, ainsi j'espère que Dieu m'accordera les grâces dont j'ai besoin pour en porter tout le poids.

Tant de douceur , une défiance de soi si humble et si chrétienne en un jour de si haute prospérité , tou* chèrent profondément Gaucourt ; il s'écria :

— Espérons tout pour un pays qui a pu produire une créature aussi sublime; et le vieillard l'introduisit comme un hôte de prédilection.

Quaod Jeanne et Clotilde se furent retirées dans

la chambre que madame de Gaucourt leur avait fait I. 16

*2h2 JEANNE d'arc.

préparer au château du Ck)adraie, Clotilde vint se jeter avec transport dans les bras de sa compagne , et elle s'écria :

— Jeanne, Jeanne, quelle journée que celle-ci! maintenant je le vois bien , l'avenir est k nous.

Et là jeune flite se livrait à toute la joie naïve d'un cœur de quinze ans , elle s'épanouissait au premier rayon de bonheur, comme la fleur au premier souffle du printemps.

Pour Jeanne, elle s'était assise k rextrémité de la vaste chambre auprès d'une fenêtre ouverte : mais ses yeux ne voyaient ni l'antique ameublement de cette pièce , ornée avec la magnificence de ces ttmp& , ni les derniers rayons du soleil s'éteignant derrière les collines ; elle était pensive et recueillie en elle-même, les mains croisées sur sa poitrine. La belle et terrible vision du matin (dont Glotildé n'avait pas connaissance) était ]\k toujours présente devant elle. Maintenant elle connaissait toute sa destinée; l'héroïque jeune fille l'avait embrassée avec enthousiasme ; et pourtant cette destinée était grave et solennelle , et son âme en mesurait la grandeur imposante. X. 'heure et le lieu de sa mort lui demeuraient encore cachées ;

mais elle avait vu que celte mort serait terrible, et quand elle s'était contemplée «i moment du supplice , son visage éclairé d'une lumière divine lui était apparu tout aussi jeune qu'aujourd'hui

Alors les paroles de sa mère lui revinrent à l'esprit : f Ma fille, ta journée sera courte.» Un frissonnement parcourut ses cheveux. Pourtant sa grande &me n'était pas épouvantée ; mais son esprit se préoccupait et s'élevait vers Dieu, lui demandant avec ardeur qu'il la revêtit de force et d'intrépidité dans l'heure terrible qui peut-être sonnerait bientôt.

Pendant ce temps , l'innocente Ciotilde se livrait a sa joie, et ses rêves étaient enchantés. Elle caressait Jeanne; elle folâtrait et comptait les anneaux de la belle chaîne que la reine venait de passer à son cou ; elle les baisait l'un après l'autre : il lui semblait que ses jours k venir allaient être aussi d'or et brillans comme cette chaîne. C'était le gage de la faveur avec laquelle Jeanne venait d'être écoutée; cette faveur coalenait pour Ciotilde le germe de toutes les joies , et aussi l'avenir de son amour secret.

Heuieiix âge où l'espoir ne demande qu'un prétexte pour jaHlir tout enflammé du cœur !

tepeiidant Clotilde , voyant Jeanne perdue dans sa profonde rêverie , lui dît en rougissant :

— Ne devrais-tu pas faire appeler Raymond , et aussi.... ton frère, pour qu'ils puissent venir se réjouir avec nous du bon accueil que Ton t'a fait ?

— Nous sommes ici , dit Raymond , sortant d'un angle obscur, où , depuis l'entrée des jeunes allés , il n'avait pas cessé de contempler Jeanne.

— Oui , nous voici , dit Pierre. Depuis votre départ , nous vous attendons ici ... .

Pierre alors s'avança ; mais son air et celui de son compagnon étaient tristes : ils contrastaient avec le visage illuminé de Clotilde. La jeune fille, «ans lui laisser le temps de parler, s'écria toute transportée :

— RéjouisseÈ-vous, Kerre ! Raymond, réjouis-toi ! Tout va bien : le roi, madame la reine, les seigneurs, les dames, la cour tout entière, ont ajouté foi aux paroles de notre chère Jeanne ; ils l'aiment tous et la voient avec admiration. Marie d'Anjou vient même de l'embrasser, et madame de Gaucourt assure que c'est là une grâce qui en présage beaucoup d'autres. Oh ! nous serons tons heureux ! Et les yeux

i£amnë d'arc. 245

rayonnans de la jeune dotilde roalaient des larmes de joie.

Pierre Técoutait; mais, au lieu de partager son bonheur, il restait sombre et soucieux. Oh ! c'est que, depuis qu'il avait quitté sa chaumière , la vue des réalités lui avait fait perdre toutes ses espérances : la distance qui le séparait , Jui vassal , de la haute demoiselle lui était apparue immense , comme elle Tétait en efifet , et le pauvre enfant jusqu'alors Tavait a peine soupçonnée. Oh ! c'est que , dans la solitude , sous le ciel bleu , en présence des seules œuvres du Créateur, celui qui sent - un grand cœur battre dans sa poitrine, celui qui peut lutter contre les élémens, contre les hommes et contre les obstacles d'une vie de labeur et de peine , celuî-là se croit l'égal de tous : il ne peut deviner les distances établies par les conventions humaines , et les distinctions ne lui semblent que les conséquences des qualités de chacun; On rêve tout , on aspire à tout dans sa jeune ignorance; car on sent en soi des forces pour tout. Mais au premier heurt du monde , on voit chanceler toutes ces certitudes, les illusions s'éteignent , l'espoir pâlit : les jeunes espérances se gèlent au cœur comme ces

246 JBANME d'arc.

fleurs du midi que le yenl do nord a fraqppées, eC qoi tombent sur leur tige encore vivace. Un jour passé près des grands fait comprendre qu'avec eux tout se mesure et se pèse k un poids qui vous est ineonnu, et que les distances sont infranchissables , tant les rangs sont bien gardés.

Pierre était au Goudraie depuis trois jours , et ce temps avait suffi pour lui faire connaître son néant.

GotUde vit sa tristesse; elle aussi avait compris, par les bontés mêmes de la reine y quel abtme les séparait ; mais k la vue des tri<«iphes de Jeanne , Tes* poir était revenu la bercer. Elle dit donc au jeune homme :

— Pierre , soyez content , réjouissez vous ; ap(Nrochez, approchez. Voyez-vous celte chaîne que porte Jeanne ; elle va lier et embellir toutes aê& destinées. (Test la reine , Marie d'Anjou « qui vi^t eUe-mème de la passer au pou de votre sœur, et le n>i , notre roi Charles, Ta nommée noble fiUe. Oh! qui l'aurait pu penser? Voilà ce grand jour, ce jour où s'accomplissent tous nos rêves. Pour moi , je l'avoue , tout en les faisant, je n'osais pas y croire.... Oh! quel bonheur!

Et comme le jeune homme restait là, triste et

JEiNNE d'arc. 347

muet, elle ajouta, et sa joj^^ illuminait son visage c<wm[ie un rayon de soleil :

— Maintenant, Pierre, il n'est plus permis d'en douter, Tavenir vous réserve une haute fortune , et nous vous verrons un jour chausser les éperons d'or des chevaliers....

— Dérision ! s'écria Pierre avec amertume* Avant que j'aie pu sortir de la dure et rude condition pu je suis né, l'illustre demoiselle de Pronvilie, la noble filleule de madame de Gapcourt , sera montée , par la faveur de sa royale maîtresse, au rang le plus élevé ; tandis que....

Pierre s'arrêta. Il n'osa point achever sa pensée ; mais il jeta les yeux sur son vêtement de laine grossière et sur la parure éclatante qui rehaussait encore la beauté de la jeune Glotilde,. et, se croisant les bras , il baissa la tête. Trop de pensées tumultueuses agitaient son âme ; il sondait son néant , sa misère en présMce de celle qu'il eût voulu élever au-dessus de toutes les spUyadeurs du monde. C'est là un supplice tel que l'enfer en peut inventer.

Clotilde dit tout bas :

— Qu'est dcmc devenue votre espérance?

248 iEÀNN£ d'arc.

— Âh! s'écria Pierre hors de lui-même, je Tai toute perdue , et durant le voyage , et depuis notre arrivée en ces lieux : n'ai-je pas vu pendant la longue route que les sires de Poulengy et de Metz avaient seuls le droit de s'approcher dévoua; tandis que moi , relégué loin de votre monture , je n'aurais pas même eu le droit de mourir pour vous? Ici , qui peut vous parler, s*il n'est haut baron , ou noble cbevafier? Tous s'empressent à vous plaire , et déjà partout il n'est bruit que des hautes alliances où vous pouvez prétendre.... tout ce qui vous entoure peut aspirer k vous , et moi. ... Ah ! s'écria-t^il avec une explosion de douleur qu'il avait jusqu'alors essayé de contenir, que n*attend-on du moins après la première bataille avant de briser toutes mes espérances! Elle sera décisive pour moi : on m'y trouvera mort, ou j'y conquerrai assez de gloire pour obtenir le droit de venir vous disputer k tous. Mais maintenant, que suis-je pour oser vous aimer? Le dernier parmi les derniers , et mon amour est une offense dont je rougirais pour vous s'il pouvait être pénétré ; cachez-le, cachez-le bien. Hors vous, continua-t-il, dont la bonté ^st toujours adorable, qui donc, depuis trois jours, a

daigné seulement adresser la parole an pauvre vassal qui vous suit? Vos chevaliers out trouvé leurs égaux ; vos serviteurs , vos pages aussi ont trouvé les leurs ; mais moi, qui voudrait être le mien ? Oh ! que suis*je venu faire ici? Que mesurer l'abîme qui nous sépare.

Et Pierre se cacha la tète dans ses mains , et se prit k pleurer.

Clotilde essaya de le consoler, lui jura de ne point encourager les prétentions d'aucao de ceux qui prétendraient à sa main. C'était beaucoup , mais ce p'éiait pas tout , et Pierre continoail à sangloter, comme il arrive , dans la jeunesse , quand une douleur, longtemps contenue, fait enfin irruption. Clotilde ne pouvant tarir les larmes de Pierre, ât comme les enfans, dont son âge était encore bien voisin : elle se prit k pleurer aussi.

Jeanne pendant ce temps était restée silencieuse , ainsi que Raymond, qui la regardait avec une injquiète tendresse, comme s'il eût pénétré dans ses pensées; car cet enfanl paraissait connaître tout ce qui se passait en elle. Cependant il lui dit :

— Jeanne , ils pleurent.

Peut-être elle les écoulait; peul-étre ellu éuiv

;iW4

perdre dans de hautes coatemplations. La voix de Raymond la rappela à elle, et enl^da&t leurs sanglots elle s'approcha d'eux .

— Pierre, qu'as-tu? dit-elle. Et vous, ClotUde, qu'avez- vous?

— Il pleure , dit Clotilde , parce qu'il est pauvre et que je suis devenue, dit-il, une grande dame. Âh! je savais bien que nous regretterions nos champs et notre retraite! Que ces parures me pèsent! oh ! que je hais ces distinctions qui ne servent qu'à faire souffrir ! Et Clotilde arrachait son voile orné de perles et les armoiries brodées sur sa jupe de velours.

— Ënfans , dit Jeanne , ne craignez rien : le ciel vous avait créés pour vous aimer, et malgré tous les obstacles qui vous séparaient , il vous a réunis 4aas une sainte et pure affection. Sans doute il ne brisera pas vos amvsts en vous séparant. Pierre , je vais partir pour aller à la guerre; tu m'y suivras, et Ik tout dépendra de ton courage.

— Oh ! il €in aura tant, dit Raymond.

— Oh ! oui , il en aura , dit Clotilde ; et que Dieu le bénisse !

— Clotilde , dit Pierre en s*approchaat et se

JEANME D ARC. 251

iQettant à genoux devant eUe^ eroîsafit les mains ^ ainsi qu'il aurait fait devaut l'image de la Vierge , si vous ne voulez p^s que je meurs de dpuleur avant d'avoir pu vous mériter, oh ! par pitié , accordez-moi un don qui me soit un gage d'espérance! Oh! dites, ma dame et honorée suzeraine, le voulez-vous?

Clotilde regardant Pierre , à genoux devant die , se cachait dans le sein de la jeune fille. Elle n'osait répendre à sa demande , et pourtant ne se sentait pas la force de le refuser; entin , s'éloignant un peu, elle alla ouvrir on coffret d'ébène et d'ivoire , posé sur un bahut , elle en tira un large anneau de chevalier, et le mettant au doigt de Pierre , elle lui dit :

— Par cet anneau, que mon père portait la veille de sa mort, Pierre , je vous fais mon chevalier. Allez gagner un rang et des honneurs qui nous rapprochent. Et la jeune fille , ayant ainsi parlé , couvrit sa figure de son voile.

Pierre osa baiser la main qui lui tendait l'anneau. Il se releva triomphant.

— A présent l'avenir est à moi ! s'écria-t-il avec une explosion de bonheur. Et ses yeux brillaient comme ceux d'un coursier fougueux qui va dévorer

25S JEANNE d'arc.

Tespace. Jeanne sourit k cette joie qu'elle savait devoir leur acheter si cher.

Raymond la regarda ; deux larmes coulèrent de ses yeux. Peut-être les anges pleurent-ils ainsi dans le ciel en voyant ce que les hommes appellent bonheur sur la terre , et dont le funeste prix leur demeure long-temps caché.

Peu de jours après l'entretien de Jeanne avec Charles YII , la jeune fille fîit de nouveau mandée par le roi.

Elle attendait eet ordre, et partit sur-lerchamp, yè^ tue de l'humble habit qu'die avait adopté pour son long voyage. C'était la robe et le chaperon du pèle*

!25i JEANNE d'arc.

rin. Madame de'Gaucourt avait voula les lui faire quitter ; mais , par un instinct de pudeur admirable , la jeune fille avait secrètement fait vœu de ne point porter désormais les vétemens de son sexe, tant qu'elle serait appelée à vivre avec des gens de guerre.

Cette seconde audience était solennelle. Le roi Charles , assis sous le dais royal , était entouré de son conseil et des grands de la cour. De plus , il avait mandé près de lui tout ce qu'il avait pu réunir de docteurs en théologie et d'ecclésiastiques éminens par leurs lumières , leur position élevée ou leur réputation de sainteté.

On voyait au premier rang Tarchevéque de Reims , chancelier de France, vêtu d'une simarre violette, recouverte d'une aube de dentelle à fleurs , très magnifique. Venaient ensuite Christophe de Harcourt , évéque de Castres ; Jacques Gélu , archevêque d'Embrun, tous deux revêtus du grand costume des prélats, avec la mitre en tète et la crosse pastorale k la ûiain. Ce dernier était un vieillard vénérable, que sa science et sa sainteté avaient élevé des dernières classes de la société au rang éminent qu'il occupait alors. Il avait successivement rempli de hantes et importantes

JEANNE d'arc. ffîo

missions. Puis venaient un grand nombre de simples prêtres et de docteurs, parmi lesquels se distinguaient le frère Séguin , docteur en théologie , aumônier dé la reine, et fort en faveur à la cour ; ainsi que Pierre Lombard, professeur en théologie k TUniversité de Paris. Ces deux hommes étaient dévoués à La Trimoille, qui les avait appelés en grande hâte; il les avait chargés de diriger Tinstruction qui allait s'ouvrir, afin d'employer leur astuce et leur finesse à déjouer l'intrigue qu'il supposait ourdie par Gaucourt , et dont le but lui paraissait être de s'emparer de l'es* prit dji roi par le moyen de Jeanne. Ces deux hommes, Kun petit et gros, l'autre grand, singulièrement maigre et osseux , ne se ressemblaient que par un regard oblique et inquiet , et aussi par une certaine acrimonie de langage qui donnait k leurs plus simptes iaterrogatoires toute la portée d'une accusation.

Près du roi , se tenaient ses grands officiers : La Triraaille, toujours hautain et fier; le sire de Gaucourt ; le comte de Vendôme , grand-maltre de la maiso&duroi ; le duc d'Âlençon, dont le père avait été toé de la main de Henri Y , à la tatai He d'Azin-

^od JEANNE d'arc.

court y après avoir brisé d'on coup de lance la couronae que ce roi portait sur son casque. Le sire de Raiz , arrivé la veille avec deux cents lances ; le sire de Trêves ; le sire de Yignoles , appelé le terrible La Hire ; et Ik , tout près de lui ^ un jeune guerrier , au regard perçant, k Tair intrépide, c'est Jean de Dunois j le brave et bouillant Dunois , la fleur des chevaliers de ce temps , si fécond en nobles caractères. C'était le fils naturel de Louis de France , duc d'Orléans , celui que le duc de Bourgogne , Jean-sans^ Peur, avait fait traîtreusement assassiner. Dunois ^'honorait du titre de bâtard d'Orléans; il portait tant d'amour k la mémoire de ce prince , que Yalentîne de Milan disait de lui : — Jean m'a été dérobé ; nul de mes enfans n'est si bien taillé que lui pour venger la mort de son père.

Il était arrivé- le matin même , averti par un message de Saintrailles du départ de la vierge inspirée de Domremy. Il était Ik, pâle encore de ses blessures, mais beau de jeunesse et d'intrépidité. Son œil plongeait dans chaque regard , et semblait lire au fond des âmes. Il était couvert d'une légère armure brunie; un écuyer tenait auprès de lui son easque : il ne

trouvait encore en couvrir sa tête , dont les blessures étaient si profondes , que sa forme en demeura changée, ainsi que le témoignent les portraits de ce vaillant capitaine. Le vieux sire de Metz et Bertrand de Poulengy étaient mêlés k la foule des chevaliers qui entouraient le roi ; ils attendaient Jeanne avec des regards bienveillans.

La reine aussi voulut venir a ce conseil , et Charles y consentit, encore que l'usage ordinaire s'y opposât : sans doute il avait désiré lui complaire ; d'ailleurs, peut-être, avait-il pensé , que comme il s'agissait d'une jeune fille, il serait mieux séant que quelque femme fut présente à la conférence où elle devait être amenée. Marie avait chcûsi sa place dans la profonde embrasure de Tune des fenêtres qui éclairaient la salle ; de longues courtines de soie la déro* baient en partie , elle et les dames de sa suite , aux regards de l'assemblée ; car elle désirait suivre les débats qui allaient s'ouvrir, mais sans presque y pa^ raitre , et sans y prendre d'autre part que celte d'un immense intérêt.

La bdie Agnès , par curiosité sans doute , s'était placée de manière a tout voir (ne serait-ce pas aussi la

â58 JEANNB d'abc.

manière d'être aperçae de tons); madame de La Trimoille et madame de Gaue ourt étaient anx edtés de Marie, et Clotilde ainsi qoe d'antres très jeunes filles placées derrière la reine ^ glissaient lenrs jolis visaf^ an travers des courtines , les retirant aussitôt qa'vm regard s'attachait sur elles.

Quand Jeanne entra, seule , au milieu de cette as^ semblée de personnages illustres , assis et rangés suivant leur dignité au bas des degr^ du dais royal , tBlle s'arrêta près de la porte , dtot un page avait enlevé ta portière; mais le roi lui fit un signe de sa main ^ accompagné d'^un sourire ; alors elle s'avança lentement , tes yeux baissés , dans une altitude modeste , avec cette grâce d'innocence que rien ne peut surpasser. Elle avait 6té son chaperon par respect , encore que la mode ne fût point établie de se découvrir devant les rois ^ et sa tète couronnée é& tresses blondes, ressortait éclatante de blancheur et de beauté ^ au-dessus de sa robe de bure.

Beaucoup de femmes des plus émineotes de la cour eussent été inquiètes de traverser le long ^• pace resté vide entre la porte et ce tribunal imposant; mais un grapd oubli de soi-ménie , me pensée

forte et une entière simplicité préservaient celte noble fille de toat embarras. Jeanae s'avança, douce et paisible , jusqu'aux marches du trône , fléchit ses genoux devant la majesté royale , et se relevant en silence, elle attendit que Charles loi adressât la parole.

— Cette jeune fille ne manque point d'assurance , murmura madame de La Trimoille , empressée de la blâmer.

La reine répondit très bas, afin que sa v^ix n'inter^ rompit point le silence de l'a^mblée :

^- Elle est entrée ici comme elle serait .entrée dans une église , avec modestie et respect , sans savoir si d'autres regards que ceux de Dieu étaient fixés sur elle : j'aime cette sainte assurance.

A ces mots Clotilde, qui s'était glissée aux pieds de la reine , leva sur elle des yeux tout brillans de reconnaissance , et baisa doucement le bord du voile de Marie, en balbutiant :

— Dieu bénisse madame la reine !

— Paix , dit Agnès , en mettant sa belle main sur les lèvres de Clotilde, voilà que le roi parle.

En effet , Charles voyant Jeanne debout , près des marches du trône , lui dit :

260 JEAN?ÏE d'arc.

— Jeanne , vos voix vous ont-elles parlé ce matin ?

— Oui, sire Y répondit Jeanne avec simplicité.

— Et que vous ont-elles dit , ma fille ?

— Elles m'ont dit que je devais être interrogée aujourd'hui devant vous.

— N'ont*elles rien ajouté ?

-* Elles m'ont dit, reprit Jeanne en baissant les yeux , que parmi mes interrogateurs il se trouverait de vénérables prélats, dignes de tous mes respects (ici elle fit une profonde inclination aux évéques); mais qu'il s'y trouverait aussi des hommes dont l'intérêt est d'empêcher votre majesté de croire en moi. J'aurai de la peine, mais je ne dois rien craindre, ontelles dit , parce que Dieu sera pour moi.

— Jeanne, qu'on hésite a vous croire, parce que Terreur «st à craindre , la prudence humaine le veut ainsi ; mais que quelqu'un vous repousse dans un intérêt ou dans une haine personnelle, je ne veux point le penser ; et le regard de Charles vint tomber sur La Trimoille et sur les deux prêtres inflexibles assis non loin de lui.

Tous trois soutinrent hautement ce regard.

— Je vous répète ce que m'ont dit m^ voix ,

jëa?<]ke d'arc, 261

répondit Jeanne; vous pouvez savoir mieux que moi s'il se trouve auprès de vous des gens qui redoutent que la véri;é et les lumières de Dieu vous arrivent.

La Trimoille soujriant avec un* froid dédain , se pencha vers Dunois , et lui dit assez haut pour être entendu de Charles :

— Ne vous ai-je pas bien dit que cette fille n^est amenée céans que pour indisposer le roi , notre sire , contre ses serviteurs. C'est une intrigue bien grossière , ajouta-t-il , avec un sourire méprisant.

— Je ne le crois pas , répondit Dunois , sans détacher ses yeux d'aigle de Jeanne.

— Nous penserons à ce que vous venez de nous dire, reprit Charles, répondant k Jeanne après un moment de silence ; mais ces voix mysténeuses ne vous ont^lles pas révélé d'autres choses ?

— Elles m'ont encore dit, Monseigneur, que le temps presse , et qu'Orléans doit être promptement secourue.

— Et rien n'est si vrai , s'écria Dunois ; pendant qn'on délibère ici , la guerre et la famine dépeuplent

â6S iKANNE B ARC.

l'héritage de mon noMe frère; el sil sort jamais des tors où TAnglais le retient depois tantôt qaime ans, qael compte aurons-nons k lui rendre de son apanage? la ville est dévastée, ses habitans fidèles soccombent à toaà les maux plutôt que de se rendre ; mais bientôt ses portes , sans défenseurs , tomberont devant Teffort des ennemis.

— A Dieu ne plaise qu'Orléans suecerabe ! s'écria Jeanne en levant les ;eux sur cdui qui venait de parler ; ce ne sera pas du moins tant que Dunois vivra pour la défendre.

— Mais il m'a fallu la quitter pour venir implorer des secours , dit le jeune guerrier.

— Nous y rentrerons bientôt , noble chevalier ; Dieu combattra pour nous, et nous aurMs la victoire : mes voix l'ont dit. Et prononçant ces mots, les traits, jusqu'alors cahnes, de Jeamne prirent une fière et vaiUante expression.

Chseon la regardait et Técontait avec étonaement ; mais l'archevêque de Reims prit la parole :

— Jeune fille , la prudence ne règne pas dans vos discours. Gomment pouvez-vous nous faire penser

qo^oHé femme simple et ignorante, comme vous paraissez l'être, sans coimaissaiiee aacune de Fart de la gtteri<e, pourra secourir Orléans? Les plus halnles capilaiDes éehoueot depuis deux ans dans cette entreprise ; comment une fitle des ' champs , qui n'a , dit-on, jamais conduit que •soil troupeau, peut-elle avoir la présomptiM d'y réussir?

— Monseigneur, parce que Dieu le veut , répondit Jeanne avec un accent qui exprimait la pins ferme conviction.

— Et comment pouvez-vous savoir si Dieu le veut? r^rit Tarchevéque. Je crains que vous soyez aveuglée par un orgueil que Satanas lui seul a pu vous inspirer. Et it regardait Jeanne sévèrement*

— Je sais que Dieu le veut , répondit-dte , parce qoe depuis long-temps des voix merveilleuses m'appeUant , et me disent que le Seigneur a grand- pitié du beau royaume de France , dévasté par des guerres sanglantes et des divisions intestines , et qu'il me faut aller le secourir.

— Et comment avez-vous pu croire ces voix , qui sans doute n'étaient que des illusions d'un esprit préoccupé?

204 JEAsiNis d'abc.

— Oh ! j'ai bien long-temps refusé de les croire ; mais il a bien .fallu me rendre quand j'ai vu toul ce qu'elles m'annonçaient se vérifier de point en point ; et ma présence ici devant le roi n'est-elle pas une preuve de plus de la vérité de leurs promesses? Pensez-y, messeigneurs , quelle apparence y avait*il qu'une pauvre fille comme moi , sans amis . sans protecteurs , demeurant si loin de ce pays , pût être un jour admise en présence du roi Charles de France et de toute sa noble cour? Dites, vous tous qui m'entendez , sans le secours divin , Jeanne , fille de Pierre d'Arc et d'Isabelle Romée , pauvres laboureurs , serait-elle ici?

L'archevêque resta pensif, et La Trimoille vit bien que l'accent vrai de la jeune fille , plus que ses raisons, faisait impression sur chacun. D'un coup d'œil il avertit le frère Séguin de poursuivre l'attaque. Frère Séguin se leva , et d une voix aigre et agressive il s'écria :

— Jeune insensée, comment croyez -vous donc avoir mérité que Dieu vous choisit pour accomplir une œuvre aussi importante que celle à laquelle vous vous croyez follement appelée? Quand avez-rous tra-

vaiUé k la vigne du Seigneur? Quelles sont vos œuvres , quels sont vos mérites , pour être ainsi prédes-^ tinée à mettre à fin les desseins de Dieu ?

— Que puis-je dire? répondit Jeanne à celte véhémente apostrophe. L'esprit de Dieu souffle où il veut.

— Ne voyez-vous pas bien qu'elle se croit inspirée comme Judith ou Débora ! s'écria l'impétueux acolyte du frère Séguin; c'est un vase d'orgueil , une fille de Belzébuth , qu'il faut renvoyer honteusement a ses moutons.

— Je suis l'humble servante du Seigneur, reprit Jeanne en baissant les yeux. Ces grossières paroles faillirent la troubler; mais elle se recueillit, et dit en levant son regard au ciel avec un sourire sérapbique : Mes divins protecteurs m'avaient bien annoncé ce matin que j'aurais beaucoup à souffrir aujourd'hui; mais ils me seront en aide. Et ses lèvres murmurèrent une courte prière , après laquelle elle put répondre à toutes les questions qui lui furent adressées, sans trouble et sans frayeur. Elle raconta son enfance , les misères du pays où elle avait vécu , les ravages, les meurtres , les dévastations inouïes dojit elle avait été

266 JEANNE D*AEC.

témoin , et les promesses que ses ang^ étaient venus lai iaire de l'envoyer un jour àu séeours de la France , si elle menait une vie très pure et très ehrétienne.

— El votre vie a-t-elle donc été toujours si «aiute et si pure que vous ayez le droit de compter sur une telle protectim? dit aigrement le frère Séguin.

La jeune fille répondit avec simplicité :

— J'ai toujours été gardée par mes anges; ils veillent encore sur moi nuit et jour, et sans doute , si j'avais failli devant Dieu , ils m'auraient abandonnée.

— ËHe parle comme une sainte enfant , dit Tarcfaevéque d'Embrun à monseigneur le cbanœlier. Et. tous deux s'^Eitiretînrent un moment tout bas.

Le sire Jean de Metz alors s'avança. Son â^e était vénérable , et sa réputation celle d'un chevaBer scriipuleusiSBWt intègre. Il rapporta les témoignages du curé de Domremy et du frère Pasquerel , et dit qu'il avait vu Jeanne, à Yaueoiileurs et pendant le cbemin, eosnme une sainte , si pure et si chaste y que , chose étonnante! ceux qui l'approcfaaient , même dans d'autres vues,' ne ptiuvaient conserver en sa présence que des pensées chastes et pures comme elle.

IfiANNI:; J> ARC. 367

PoQleiigy, iflterrogé k son tour, dit les iaeidens de leur merveilleux voyage k travers on pays occupé par des troupes ennemies , et comment , guidée piff des voix mystérieuses qui lui pariaâ^^ , elle avait passé avec son escorte au milieu des camps les mieux gardés et des défilés les plus dangereux , à travers des torrens débordés et des routes rendues impraticables par les pluies de rhiver, et toujours sans rencontrer aucun obstacle. — Dieu me fait mon chemin , nous disait-elle. Et nous avancioi^, en effet, comme si des anges nous eussent ouvert et aplani les che- Buns.

Après ces dépositions, rassemblée resta quelqqes momens silencieuse ; chacun se regardait ét<mné. La TrimoîHe contenait sa fureur; mai^il se prenait k haïr cette fille par instinct , conune l'ange des ténèbres hait celui de la lumière. L'infatigable Jean Séguin lut dans son âme , et pour servir sa haine il reprit :

— Comment voyez-vous les anges dont vous parlez? Est-ce matériellement et substantiellem^t avec les yeux charnels de votre corps , ou spirituellement et inmiaténellement avec les yeux intérieurs d^ votre esprit?

268 JK'AMNB d'arc.

— ie ne compreo^ point ees sabtilttés de langage, dit Jeanne. Je les vois comme je vois ici ceux qui m'entendent .

— A quoi ressemblent-ils ?

— Ils ne ressemblent à rien de ce qu'on connaît sur la terre , et c'est une joie digne du paradis seulement de les voir. Vous me demandiez tout^^k-I'heure si ma vie était pure, continua la jeune fille en s'adressant aux prélats : et comment ne le serait-elle pas? Qu'y a-t-il ici-bas qui puisse plaire aux yeux ou à Tesprit de celle qui est ainsi favorisée par des visions célestes? Tout sur la terre parait terne et sans couleur, et ce corps, ajouta-t-elle en regardant ses maios qui eussent fait Tenvie d'une reine, ce corps n'est qu'une boue pesante dont l'âme voudrait se délivrer.

L'archevêque d'Embrun la regardait avec bonté ; car les paroles de la jeune fille trouvaient un écho dans son cœur, tout brûlant d'amour divin sous les glaces de l'âge.

— Ah ! messeigneurs, ajouta-t-elle en se retournant vers lui et les autres prélats , je le demande à vous^ qui avez le bonheur de servir le Tout-Puissant : hors aimer Dieu et lui obéir en tout ce qu'il ordonne,

JEANNE d'arc. S69

quelle joie oa quel plaisir peut-il y avoir sur la terre ? Jacques Gélu, le vénérable évéque d'Embrun > et Christophe de Harcourt, évéque de Castres, qui récoutaient attentivement , la régardèrent alors avec un grand intérêt > et dirent :

— Cette jeune fille a compris les choses du ciel mieux que pas un dé nous , et ses paroles sont utiles à tous les âges.

C'étaient des hommes d'une piété sincère, et le langage de la jeune inspirée les toucha. L'archevêque d'Embrun se leva , et dit :

— Les discours de cette fille des champs , sans science et sans lumières humaines, confondent notre raison, et, je l'avouerai, touchent profondément notre âme. Où cette simple bergère a-t^11e pris des pafoles et des sentimens qui nous remuent ainsi le cœur? Je ne sais; mais ils me semblent empreints d*une sainte inspiration. Beaucoup ici sont loin de ces idées, ajouta-t-il en voyant l'incrédulité se peindre dans les regards de La Trimoille et de ses amis ; mais quand Dieu se retire du conseil des superbes qui l'ont dédaigné, il se platt quelquefois à parler par la bouche des simples et des enfans; souvent 11 a dit h des

270 JEANNE D*AliC.

femmes pares et sans tache des secrets qull taisait même aux sages. La Vierge sainte qu'il a choisie pour en faire le ressort puissant de notre rédemption était la pltis httnd^te des créatures y et c'est pour son humilité qu'elle fut choisie dans les conseils de Dieu. Qn'étaienI les sibylles des anciens temps ? qa "étaient les prophétesses de nos vieilles forôts ? C'étaient de simples femmes dont Dieu se servait pour manifester sa volonté * ; c'étaient des êtres naervaUeux qui , sraiblables aux échos de ta montagne , recevaient en eux-mêmes toutes les clameurs de leurs temps , et les réalisaient en gémissemens lamentables aux peuples désolés. Les malheurs dé notre chère France ont trouvé leur écho dans le cœur de cette jeune fille ; tons les maux de la patrie se sont résumés en elle : elle est comme Rachel sur la montagne; elle est comme la voix qui criait à Jérusalem , comme celte qui criait à Ninive : Faites pénitence. Mais ^ sibylle chrétienne , elle app<»rte aux maux le remède , et vient vous dire au nom de Dieu : Levez- vous et suivez-moi. Ëb bkn ! di bira ! coeurs ingrats , reconnaissez la

* Voyez Jàc. Gélu , de Puella Aurelianentu

JEANNE ê'aIIC. 271

miséricorde de Dieu , et suive2*-la. Ma fille , je te béois! dit le bon arcbevêqae en fioissaiH; ear, je le sens , Diea est ayec toi.

A ces paroles , beaiicoup de eoaurs s'&norent dans rassemblée; mais alors Jean Ségain^ et après lui Pierre Lombard , tous deux obargés de pousser avee rigueur riustruction si»r Jeanne, proncmcèreot chacun un très long discours (car, dans ces temps , le bien^^dir^, l'éloquence, résidaient dans une intarissable faconde)* Tous deux , pour détruire Feffet des sentimens énon<* ces par rarcbevêque , s'appliquèrent k prouver, par les règles d une logique rigouretise , qu'on m pou* vait ni ne devait croire Jeanne , et qu'ajouter foi à ses paroles serait une impardonnable et damnable im-* prudence ; car tout tendait h prouver que cette fille était sous l 'influence immédiate de l'ennemi du genre humain. Jean de Metz et Poul^gy invoquèrent en vain les témoignages qu'ils avaient rapportés ; les ar-» chevêques d'Embrun et de Castres cherchèrent tout aussi vainement à opposer leur conviction ï la leur : tous deux , arrogaos et fiers de la prépondérance que leur donnaient leurs degrés à l'Université, et tous deux fusant les intérêts de ceux qui s'opposaient ^

Jeanne, voulorent l'emporter de haute lutte. Enfin le frère Séguin finit 8on discours en apostrophant Jeanne d'un ton violent et passionné :

•^ Qui peut savoir au nom de qui vous venez au mifieù de cette cour déjà trop divisée ? Quels wnt ceux qui vous ont instruite? Qui sait si l'intrigue et l'astuce ne vous ont pas seules donné cette mission que voos prétendez avoir reçue? Peut-être êt^s-voiis envoyée parles ennemis mêmes de la France, ou par des mécontens qui espèrent semer ici le konble et en recueillir les avantages? Non, non , croient en vous les gens qui se laissent entraîner par de vaines apparences et par de faux semblans de vertus et de candeur ; nous, chargés de démasquer l'imposture, noua ne nous prendrons point k ces pièges grossiers , et si tout-k-rheure vous ne nous montrez un signe cer^ tain pour nous faire connaître par quel droit vous venez ici vous immiscer dans les affaires de l'État, nous le déclarons, le roi ne pourra ni ne devra vous confier la moindre partie de ses hommes d'armes ; car, nous le disons hautement , ils seraient en péril.

— Eh bien ! moi , je la suivrai , s'écria Dunois.

IKANNE d'aRI. 2T5

— Et raoi, dit iem de Metz.

— Et moi , dit Pouleogy.

— Et moi et moi , s'écrièrent tout ce qu'il y avait de voix généreuses dans le conseil.

Charles leur fit à tous un geste de la main pour les engager k se taire , et pourtant on voyait qu'il partageait leur transport généreux ; pour Jeanne, elle les remercia du regard.

— Par mon Dieu tout-puissant ! s'écria-t-elle avec une énergique assurance , ce n'est point ici que je dois vous donner des signes ; mais conduisez-moi vers Orléans, et vous saurez s'il faut me croire; car je vous le dis j le signe que je dois vous donner, c'est de faire lever le siège de la ville. Partons, et vous verrez.

— Oui , partons ! s'écria l'impatient Dunois.

— Soyez calme , lui dit Charles.

— Laissez poursuivre l'interrogatoire , reprit l'archevêque de Reims; .avant tout, il faudrait savoir quelle a été la vie de cette jeune fille. De grands dons sont accordés k la pureté; mais ici personne ne connaît ses premières années.

Plusieurs voix s'écrièrent.

— Regardez-la seulement ?

STl ' JEANNE d'aR€.

En effet , rien ne pouvait être plus candide et plus virginal que ce front de seize ans, qu*aucun souffle n'avait terni, qu'aucune pensée profane n'avait tra* versé.

— Quel homme sage s'en rapporte aux apparences? répliqua frère Séguin.

— Madame , on doute de Jeanne , s'écria Clotilde en s'approchant vivement de la reine; octroyez-moi la grâce de dire sur elle ce que je sais.

-- Faites , ma ûlle, répondit Marie. Elle n'a point encore appris à abandonner ses amis , ajouta-t-elle tout bas à l'oreille d'Agnès ; cette jeunesse de cœur est touchante.

Le sire de Metz s'était avancé de nouveau ; l'archevêque lui dit :

— Je ne prétends pmnt révoquer en doute le témoignage d'un digne chevalier tel que vous : il est suffisant pour tout le temps qu'elle a pasâé sous vos yeux ; mais, avant qu'elle vint à Vaucouleurs, qui l'a connue ?

~ Moi , dit Clotilde , s'élançant comme un oiseau près de Jeanne ; moi , Clotilde de Prouville , sa sœur par le lait qui nous a toutes deux nourries ; moi , qui

JEANNE d'arc. 27S

fie rai jamais quiuée. Et la jeane fille vint se serrer près de Jeanne , et Jeanne la soutint dans ses bras , car elle était toute palpitante.

Le frère Séguin essaya de sourire de son visage fauve , et répondit avec ironie.

— Cette caution...

— Est comme celle d'un ange , interrompit Gaucourt , en s'avançant avec dignité ; celte jeune demoiselle est ma parente , et je me fais garant de la irérité de ses dépositions.

Clotilde rougit , et remercia le sire de Gaucourt par un salut respectueux.

L'évéque d'Embrun prit alors la parole , et d'un air de bonté , s'adressant k Clotilde :

— Mademoiselle de Prouville pourrait-elle nous apprendre ce qu'elle sait de cette jeune fille ?

— Ce que je puis en dire , Monseigneur , c'est que nous l'avons toujours appelée la sainte , tant elle était sage et pieuse : elle était la meilleure de toutes les jeunes filles de nos domaines ; toujours en prières ou au travail ; douce , soigneuse , patiente et serviable ; chacun l'aimait et la vénérait , et j'ai vu des gens vejûr de bien loin pour se recommander k ses prières;

276 jBANifB d'arc.

et puis : brave.... avec cet air si doux, c'est un lion pour le courage. C'est Jeanne avec son frère , un gé^ néreux enfant alors comme elle, qui m'ont sauvée des tlamroes et du massacre de mon château ; et depuis , combien d'actions sublimes ne lui ai-je pas vu faire! Aussi, ajouta la jeune fille, en regardant Jeanne avec tendresse , comme elle est aimée ! Tout l'aime , ^ enfans et vieillards , et jusqu'aux oiseaux des bois que j'ai vus parfois descendre des branches pour venir becqueter son pain et s'ébattre joyeusement auprès d'elle*; et vous tous, Messeigneurs , qui l'écoutez, si vous ne l'aimez pas bientôt vous-même, il faut donc que le monde et les cours rendent le cœur bien dur ; car elle est chérie du ciel et de la terre. Et la jenne fille embrassa Jeanne en pleurant ; elle était si émue , qu'elle pouvait à peine se soutenir.

Un murmure d'approbation se fit entendre dans l'auditoire. La Trimoille seul et le frère Séguin restèrent muets et hostiles. Le beau est pour les âmes troublées , ce qu'un jour pur est pour des yeux makdes; il les blesse.

* Journal d'un bourgeois de Paris.

JBANNB d'arc. 377

Séguio se mordit les lèvres , et reprit sou interrogatoire, d'un air astucieux.

— Noble demoiselle , votre témoignage est d'un grand poids dans l'esprit de tous ceux qui vous écoutent « et nous allons encore l'invoquer sur un point où il peut nous éclairer. Parmi tous ceux qui aimaient Jeanne d'Arc, ici présente , ne s'en trouvait-il aucun qui la suivissent à l'égîise,... aux champs,... au bois,... en tous lieux, et qui....

Clotilde regarda le frère Séguin àvecétonnement, il continua :

— Ne s'en trouvait-il aucun qui l'aimât.... autrement , . . . plus tendrement , . . . plus vivement que les autres?

— Je pense , mon frère , interrompit le roi , que Clotilde ne vous comprend pas; veuillez vous expliquer plus clairement.

— Je crois que j'ai compris, dit la jeune tille en rougissant ; le révérend frère veut savoir si quelque jeune homme aimait Jeanne , Comme autrefois Jacob aima Rachel.

— Oui, ma fille, dit Charles en souriant.

— Je n'en ai point connu , répondit Clotilde.

Alors Poulengy s'avança :

—J'en ai connu un ; c'était un chevalier de quelque renom déjà , dit-il avec émotion. Malgré la distance qui les séparait, il eût bien travaillé quinze ans pour l'obtenir; mais en s'approcbant d'elle plus souvent , il comprit que ses pensées n'étaient point sur la terre , et qu'on ne pouvait l'aimer que comme on aime les saintes qu'on invoque. Tous ceux qui l'ont connue à Vaucouleurs ont eu pour elle les mêmes sentimens ; je puis l'afiQrmer.

Clotilde remercia Poulengy du regard ; elle avait bien compris quel était ce chevalier , et lui savait bon gré de son témoignage.

— Mon sort n'est pas semblable à celui des autres femmes , dit Jeanne tristement ; aucune joie n'éclairera mes jours , et je ne dois jamais être ni épouse m mère : j'en ai fait le vœu depuis long-temps.

— Et pourquoi î reprit le roi.

— Parce que Dieu me veut toute k lui , afin que je puisse vaquer sans obstacle à l'œuvre pour laquelle il m'a réservée, dès mon enfance. Et maintenant , qu'attendez-vous pour accomplit ses desseins ? Pendant que vous discourez ici ^ le temps passe , le péril

^KANKV.D ARC. 279

augmente ; hélas ! hélas ! faut-il donc tant marchaader le salut! Oh! sire, donuez-moi des armes, un cheval , et pour combattans , ces chevaliers qui veulent me suivre ; et mort et malheur aux Anglais !

— Oui , oui , mort et malheur aux Anglais ! répétat-on de toutes parts.

Clotilde à ces cris s'échappa des bras de Jeanne , et courut se blottir près de la reine qui baisa son front, et lui dit :

— Bien , mon enfant !

— Qu'attendons-nous ? s'écria Dunois ; cette fille est envoyée de par Dieu ; je le jurerais sur ma bonne épée.

— Oui, oui, s'écria La Hire, assez de lenteurs, assez de méfiance; que risquons-nous donc de la suivre?

— Suivons-la , suivons-la»! Dieu est avec elle , et nous vaincrons sous ses yeux.

La Trimoille , le frère Séguin et Pierre Lombard , ei^ayèrent encore d'élever la voix , mais personne ne se joignit à eux , et les trois évéques , écoutant la clameur de toute cette jeunesse bouillante, dirent k Charles :

280 JBANNS d'àRG.

— Vox populi, vox Dei.

— Eh bien ! qu'on lui fasse une armure, qu'on lui donne un cheval, des pages, des varlets, et que Dieu la conduise , dit Charles en se levant.

Chacun se retira : Gaucourt vint prendre Jeanne. Quand elle passa près tle la reine , elle salua profondément.

Agnès lui dit tout bas :

— Noble fille , je t'envie ; tu vas combattre pou rbonneiir et ton roi, et le monde redira ton nom.

— Je vais combattre pour la France sous le regard de Dieu. Ma vie est à lui; il la prendra bientôt; mais c'est lui et non le monde qui me récontpenserji.

— Seigneur de Gaucourt, vous l'emportez par une intrigue trop grossière, s'écria La Trimoille, quand H eut quitté la salle du conseil ; et que pouvez-vous espérer d'une si pauvre ruse? Au reste, nous verrons , ajouta-t-il avec hauteur , si ce triomphe sera d'une longue durée.

— Une conduite droite et sincère est souvent la meilleure ruse , dit Gaucourt , en le regardant avee calme et dignité.

Le soir de ce jour, on se réunit chez la reine. Tout ee que la ville contenait de seigneurs et de nobles dames vint se rassembler autour d'elle : c'était madame de Joyeuse , fille du président de Provence , Louvet ; elle était veuve , et reparaissait depuis peu de temps k la couf> C'était madame de La TrimoiUe ^

la plus belle, la plus spirituelle, et, disent les chroniqueurs, la plus dangereuse femme de son temps; elle était plus parée et plus éblouissante que jamais; peut-être se préparait-elle à disputer un cœur sur lequel elle avait cru régner^ et qui lui échappait sans retour. C'était mademoiselle de Helly, petite-fille de Jean de Helly, celui qui vint, après la bataille de Nicopolis , négocier le retour des captifs. Puis Marguerite de Bouligny, femme du trésorier de l'épargne, mademoiselle de Beuil, nièce de madame de La Trimoille , et aussi madame de Trêves , se remarquaient par leur magnificence et leur beauté ; puis les sires de Laval , de Ghabannes , Saintrailles, arrivé la veille ; La Hire, le sire de Raiz, le sire Ambroise de Loré, le fameux capitaine Florent dllliers , le sire de Trêves et La Trimoille , toujours ministre, toujours tout-puissant, par suite d'un ascendant qui , pour être inexplicable , n'en était pas moins fort. Tous ces hommes étaient groupés autour du roi , et la foule était plus grande encore que d'ordinaire.

C'est que , depuis l'arrivée de Jeanne , on ne parlait plus au palais ou dans la ville que de la jeune ins-

JSANNE d'arc. 28S

pirée. So& extase devant le roi et ses interrogatoiresdu matin même faisaient le sujet de tous les entretiens : chacun voulait la voir ; Tenthousiasme pour la noble fille était grand , et sa vue, loin de le détruire , Taûgmentait encore.

Elle était assise sur un escabeau , près de la reine ^ dans le plus simple costume. Marie lui avait fait offrir un vêtement splendide *; mais Jeanne Tavait refusé en alléguant son vœu de ne plus porter Thabit de son sexe, avant d'être rentrée dans la vie obscure, oàla modestie d'une jeune fille peut se cacher. Elle était revêtue d'une simple robe longue d'estamet brun , ainsi que la portaient alors les hommes âgés ou d'une profession sérieuse ; la chaîne d'or et de rubis que La reine lui avait donnée ornait son cou , et ses tresses blondes, tombant aux deux côtés de son visage , relevaient sa beauté : c'était tout ce qu'elle avait gardé de la parure féminine. Sa simplicité contrastait avec la magnificence des seigneurs et des dames au mitiea desquels elle était placée : tous se montraient vétui^ de velours broché d'or ou. d'ai^^t , et couverts de

Chronique de la Paeelle.

t84 JRANNE I> ARC.

superbes pierreries. La roagnificence alors était grande, malgré la misère, et chacun, en allant à la cour, se parait de ce qu'il possédait de plus beau ; les femmes surtout étalaient un grand luxe d'ajustemens et de bijoux de toutes sortes, malgré les remontrances de quelques prédicateurs en grand renom qui essayaient de faire rentrer les superfluités mondaines dans le trésor de la charité en les frappant d'anathème.

Jeanne était donc là seule , dans sa simplicité , -assise près de la reine. Dunois, LaHire, Gaucourt, le comte d'Alençon et d'autres grands guerriers se tenaient auprès d'elle , et parlaient guerre , combats et hauts faits d'armes. Les yeux de Jeanne s'arrêtaient avec joie et avec orgueil sur ces preux chevaliers , l'honneur, la gloire et l'espoir de la France , et c'était avec son âme tout entière qu'elle les écoutait raconter leurs grands coups de lance. Dunois disait les exploits de Saintrailles , et comment il lui avait vu mettre un jour seul en fuite un gros d'ennemis. Saintrailles k son tour contait les hauts faits de La Hire ; il disait comment , tout jeune encore , il avait , avec quarante lances, balayé six fois autant d'hommes

IBÀNNB D*ABC. i85

d'armes; comment il avait fait le comte de Yaudemont prisonnier dans les guerres de Champagne , et puis ses derniers prodiges au siège d'Orléans. Saintrailles était intarissable quand il parlait de La Hire ; c'était son héros. Jeanne entendait là des merveilles de vaillance et d'habileté qui la readaient fière par avance de ses compagnons d'armes. Dunois la voyant si attentive a les écouter, lui dit tout-kcoup :

— Jeanne , ce n'est plus du passé qu'il nous faut parler présentement, mais bien de l'avenir. Dans peu , vous allez nous conduire devant Orléans , et c'est avec joie que nous vous suivrons; mais , ditesmoi , comment comptez-vous nous faire pénétrer avec des vivres et des munitions de toutes sortes dans une ville assiégée par vingt mille ennemis ?

La Hire ajouta :

— Ils sont retranchés dans de fortes bastilles , entourées par des fossés profonds que la Loire alimente ; ils sont défendus par des pierriers , des bombardes et des, coulevrines, manœuvrées par les plus habiles coulevriniers du monde.

La reine et ses dames , entendant questionner ainsi

286 1B4NNB d'arc:

Jeanne , se tournèrent de son côté , elles attendaient avec curiosité sa réponse. Mais la jeune fille regardait Dunois et Saintrailles tout étonnée.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle en joignant les maios , et son enthousiasme paraissait avoir fait place à la tristesse, les hommes ont-ils donc inventé tant de moyens de se détruire ! Des pierriers , des bombardes, des coulevrines, qu'est-ce que tout cela? J'en entends parler ici pour la première fois, et je croyais qu'on dût se battre seulement corps ï corps.

Les guerriers se regardèrent avec un sourire. Quant à La Trimoille , debout auprès du dais de la reine , il dit avec un éclat de rire sardonique et triomphant :

— Eh bien! sire de Gaucourt, que pensez-vous de ceci ? Yoil^ , je l'affirme , un admirable chef de guerre!

— Pourquoi pas , dit Saintrailles. En sortant du manoir de mon père , je n'en savais guère plus, et je n'ai jamais connu d'autre artifice k la gueri*e que d'aller en avant.

Gaucourt, sans répondre à La Trimoille, s'approcha de Jeanne , et lui dit avec un accent paternel

lEANRB B ARe. 287

OU perçait la foi ferme qu'il avait dans sa miracoleiise . mission :

— Jeanne , que comptez-vous donc faire quand vous serez devant Orléans ?

— Je ne le sais pas ; mes voix ne me Tont point encore appris. Mais ne craignez rien, n(Me Dunois, ni vous vaillans chevaliers , je prierai , nous prierons ensemble le soir, le matin et à midi; mes anges descendront du ciel, ils viendront nous guider, et nous remporterons la victoire. C'est là ce qu'ils m'ont dit.

— Bien ! bien ! nous vous croyons, s'écrièrent les chevaliers.

— Mais , ajouta-t-elle avec une douceur naïve , semblable k celle d un enfant, pour que Dieu con>batte avec nons , messires , il faut que nous soyons piurs de péchés autant que nous puissions l'être sur la terre.

— Oh ! Jeanne, dit La Hiré,. si vous croyez que les homines de guerre soient des saints, vous vous trompez élrangement. Il faut bien que vous le sadiiez \k l'avance; autrement, vous seriez épouvantée de toat ce que vous verriez parmi nous. Nous avons tous

298 JKAKNB d'arc.

fait des choses que notre métier autorise , mais qu'il vaudrait mieux pour nous n'avoir point faites.

— Le passé est passé , messire La Hire ; vous en compterez avec Dieu; mais ce n'est point ici une guerre ordinaire , répondit la jeune fille en se levant, les joues rouges et le regard animé ; tout doit y être différent : c'est une sainte croisade où nous combattrons pour accomplir la volonté de Dieu , et je dois vous le dire k tous, sires chevaliers, je n'accepterai pour compagnons d armes et pour soldats du Seigneur que ^eux d'entre vous qui auront purifié leur conscience par un humble aveu de leurs fautes.

Gaucourt fit un signe de croix Sur scm cœur, comme il en avait pris l'habitude pendant sa longue captivité. Les chevaliers se regardèrent.

La Hire et Saintrailles s'écrièrent tous deux :

— Comment! comment! il faudra nous confesser et demander la rémission de nos fautes !

— Oui, dit Jeanne , il le faudra si vous voulez vous ranger sous ma bannière bénie ; car je ne dois mener au combat que ceux qui sont dignes de mourir pour une sainte cause.

Les deux chevaliers demeurèrent un peu confus.

XEÀNNE d'arc. §69

Jeanne r^it :

•—Seigneur La Hire , vous qiiii coBibatlez ù andàcieusemeut que vous risquez chaque jour votre vie dans la bataille , ne priez*voiis donc jamais le Dieu des combats?

— Je le crsâas , dit Charles , qui s'était avancé et qui les écoutait. Mon vieux La Hire est meilleur guerrier que bon chrétien.

La Hire était un homme assez rude et grossier, terrible à la guerre et presque aussi terrible dans k paix; car il avait pris dans ces tristes temps Thabitude de vivre partout comme en pajs conquis , pillant, rançonnant ou levant des contributions de guerre indistinctement sur amis ou ennemis ; mats ^i brave, si dévoué , si généreux , que , dansJési cartes inventées sous le dernier règne, Gringonneur avait donné son nom au valet de eœiu', destilné k représenter la loyauté chevaleresque \ son : plus - haut degré. .•/ r \';\.\ : :

DuBOis sourit k Jeanne et lui dit : ; r . I .' ! \

— Vraiment, vous vous trompez : je suis témoin que La Hire est meilleur chrétien qu'il ne vous pardt

i^re. Nous étions ensemble sous les murs dé Mon-

^90 IBANNK b'ARC.

largis , et , pour le dire en passant , itotis- y dMftioDs de boiift €o«ps de fanée ; cependant nobd étions accablés par le nombre, ti nos hommes d'armes tombaient antdur de nous. comme l^erbe fauchée. La Hire , Saintrailles et moi , demeura presque senls, noQs allions noua élancer par une brèche que nos gens venaient d'ouvrir dsms les retranchem^s des Anglais ; le péril était imminent ; nous allions affirouter douse^osnts lances enfermées dans des murs. Alors Itton ehapetain s'avança , et nous dH : « La mort est certaine k l'auto eété du fossé ; recofmnàndez vos âmes à Dieu , repentez-vous de vos péchés y et je vais vous absoudre.» Nous noussignionés tovs^ Bouscon" fessâmes ^ haute voix nos péchés , et le saint homme nous bénit.

— fit vous remportâtes la victoire ! s'écria Jeanne^ parce que Dieu était avec vous.

— C'était une confiession in extremis, reprît La Hire ; c'est ainsi que la nomma , je crois , le chapelain. Elle fut courte; mais je me soirvîeiiBde la prière qui raccompagna , et je la répète encore quelquefois.

-r- ie voudrsôs eennaitre la piièreile mon bravs

Jeanne d'abc. 3Kt4

La Hire, dit Charles, s'il n'a point de répugnance i nous la réciter.

~ Ma prière n'est pas loo^e; mais elle est bonne. puisque Dieu l'exauce tQQjoors. Et LaHire, jo^wnt aes deux fortes mains, dit i demi-voix : tDieu,

< je te prie que tu Tasses aujourd'hui pour La Hire

< autant que tu voudrais que La Hire fît pour toi , « s'il était fiieu et que tu fusses La Hire '. > Le vieni guerrier regarda Jeanne et ses compagnons; car, affirme le chroniqueur contempwain , il croyait très bien dire.

Saiotraillefl et Dunois se regardèrent, et Charles sourit; mais Jeanne leur dit d'ane voix pénétrée :

— Mesures, je croîs que le Seigneur a^e cette (Nrîère sortie d'un cceur reu^U de foi et d'amovr : eela vaut mieux que de belles paroles. Vous vous étonnez , messires , et peut-être que pas on de vous ne dit a bim.

La reine et le roi regardaient en ûleoee; ils se fdaisaieiit ï ce que disait Jeanne. Danois , ^ qni la

' ChroMiqutte la Pucell*,

2&2 JEANNE d'are.

jeune fille paraissait s'adresser pltts directement , répondit :

— A la vérité , depuis un temps j'ai trop mis le Seigneur en oubK. Que voulez-vous , Jeanne , à la guerre on a peu de temps pour dire de longs oremus, et notre métier n'est pas très chrétien .

— Et ne savez-vous pas , s'écria la jeune fille , que le Seigneur est le Dieu des armées? Quand donc le prierons-nous ) si ce n'est quand nous allons donner ou recevoir la mort? Oh ! je ne combattrai point près de ceux qui ne prient pas : ceux-là ne sont pas et ne peuvent ^tro les soldats de Dieu ; ce sont lés exécuteurs de Satan , ce sont des bourreaux ; car, voyezvous , seigneurs , la guerre est sainte ou impie , selon que l'on combat pour que les desseins de la Providence s'accomplissent , ou seulenaent pour satisfaire sa passion, sa vengeance pu ses mauvais désirs. Voyez les guerres des Israélites et celles des Amaléeites^r-les unes étaient saintes, les aiitres impies; les enfons de Dieu triomphaient , et ses ennemis tombaient dans la poussière, ainsi que nous verrons bientôt tomber ceux de notre chère France , que Dieu bénisse !

Chacun regardait Jeaooe avec admiration ; on se disait :

— Oii donc cette, jeune fille ignorante a-t-elle appris à parler avec cette puissance et cette autorité ? C'est qu'on ne sait point dans le monde combien Tesprit nourri par la prière obtient de force et de clarté.

Duttois s'approcha d'elle :

— Jeanne , je redeviendrai bon chrétien pour que vous me laissiez combattre k vos côtés; nous servirons le même roi ^ le même pays et le même Dieu ; nos espérances seront les mêmes. Jeanne, acceptezmoi pour voire ami et votre frère d'armes, et ma joie sera désormais de veiller sur des jours qui vont nous devenir précieux k tous.

Dunois accompagna ces paroles d'un regard qui pouvait faire penser que les charmes et le sublime enthousiasme de la jeune fille avaient fait une vive impression sur ce cœur jeune et ardent. Mais le calme séraphique de Jeanne n'avait rien de terrestre, et ne pouvait donner que des pensées graves et chastes comme elle Saintrailles , dans sa vivacité toute méridionale , s'écria qu'il avait rencontré Jeanne le pre-

mier , et que , ai elle ehoisfssaH im frère d'arfue^ , ce devait être lui; car dès rinstaut qu'il Tayait vue, il eu avait fait la dame et souveraine de É^es prisées , rinvoquant daus chaque entreprisé.

Jeanne les regardant tous deux d'au sourire triste et doux :

— Vous êtes tous frères^ unis par tous les lien^s qui unissent les hommes; vous êtes nés dans te mi^e rang, dans les mêmes conditions ; vos espérances, vos pensées , votre avenir, sont les mêmes. Quant k moi, je suis seule, je vivrai sente, et je mourrai seule. Qu'aucun de vous n'attache une pensée de son cœur sur moi ; il ne m'est ni permis ni possible de ta lui rendre. Je ne suis au monde que pour un but uni-» que ; quand il sera rempli , vous ne me vârrez plus^ Nous ne sommes ensemble que pour remporter la victoire ; priez , prions tous , afin de l'obtenir.

Les trois guerriers restèrent silencieux ; ils sen-^ taient leurs cœurs prêtis a l'adorer, comme un être céleste, et non comme ui^e femme.

— N'eét<Cé point 1^ quelque ange que le ciel a prêté & la terre? se dirent-ils.

Et dans leur âme naïve , ils se promirent de lui

ob^r cooMiie à une sainte, el de ne p^int partir 4« ChinoQ sans s'être réconciliés ^vec Di^u , par ucre siiifsère eonfessÎQB de leurs péehés.

Charles était r^sté muet, écoutiuit celte jeupe hé* roïne ; Tespoir était reotré daus son cœur , un noble et généreux espoir.

— Dieu nous vient en ^àe , dit-il bas , en passant auprès d'Agnès , k laquelle il n'avaiU point parlé die la soirée , soit qu'il ait voulu lui montrer quelque froideur, ou que l'attention qu'il prêtait h Jeanne l'eût préoccupé tout entier. Il ajouta : J^a Providence nous suscite des cœurs nioins durs, pour nous que le vôtre.

Agpès baissa ses beaux yeux et ne répondit. point; la reine était assez près d'elle pour entendre sa réponse, quoiqu'elle n'eût pu entendre ce ^e Charles venait do lui dire.

Le roi se rapprochant de Jeanne, lui annonça qu'il voulait lui former une maison comme tçut dief de guerre devait en avoir une. Il désigna Jean Dau- Ion , un brave chevalier, de mœurs austères et d'un âge déjk mûr, pour eii faire son éeuyer. JeanOïC de-

908 iEANNË d'àrc.

de Laval , arrivés depuis peu » et dool il espéraii ren* Tareer son parti , commeut du moins on n'avait pas choisi qudque noble dame un peu versée dans la science de la qiagie et dans les prédietions du grand Merlin , pour jouer ce rMe d'inspirée avec qtteli]pie succès. Les sibyUes du temps pa^sé , disaîl-il , avaient des trépieds d'or, et parlaient un langue élevé, digne en tous points des choses qu'elles aononçaieni: on pouvait se laisser entraîner a leurs discours; tandis que cette pauvre petite bergerette.... qui donc pouvait-elle tromper?

Mais les sires de Laval , déjà lascinés par Jeanne , n'écoutaient qu'elle ; La Trimoille sentit bientôt que tous les esprits et toutes les espérances se toumaîenl vers cette jeune fille ; il comprit que Tengouement achevait ce que Ten^usiasme avait commencé, et qu'il ne fallait point lutter contre cette toute-puissance y de peur de^ briser contre elle; seulement il essaya du moyen qui ^ jusqu*alors , lui avait soumis l'esprit d*ttn roi jeune et indolent , que les obstacles fatiguaient : il éleva des difficultés.

—Sire, dit La Trimoille, répondant aux instances dur<H, pour que cette fille puisse partir, 41 faut la

iKANME D*AR4:» 399

mouler, l'équiper, lui préparer uoe mzkf&n; il Im fiaut une suite nombreuse : c'est Hi , sans ûtMjBi une d^tense à laquelle le trésorier de YOlre épagse saura bien ^bvenir.

^ '^ Après, dit le roi , sècheoient.

— Mais ce qu'il ne saurait vous proeurer, quelles que eoieut ses abondai^ ressourees, ajouta->t41 avec irome, ce mnt les vivres, les munitions cte guerre et de bouche , et les secours d'hommes , d'ar* gent et de chevaux , qu'U faut conduire a Orléans. Depuis six mois lesbabitans de la vitte s^siégée mian* qoent de tout ; ils ont mangé jusqu'aux harnais de leurs chevaux, et Jusqu'à leur chaussure ; ils sont réduits à la dernière extrémité. Pénétrer dans ta ville sans leur porter les secours qu'ils réalamefi^ serait que dérision , puisque ce lirait aller sajiement aesister k leurs funérailles.

— Qui songe k marcher sur Orléans sans lui por^^ ter les secours que sa misère exige? dit Charles avec impatience^

— Eh bien ! sire , oà prendre les 100,000 écus d'or qu'il nous faut pour cette expédition? Je vous lai dit dé^, les finances soiit épuisées, les impôts ne se

300 lEANNE bAAG.

perçoivrat f\m^ et je ne sais aucuo moyen ^e tes Fenooveler.

— Par saint Jean ! sire de La Trimôille , s'écria le roi rougissant d'indignation , que je veuille faire demain un tournois en Thonneur de quelqu'une de vos belles potégées, et vous trouverez Juifs ou Lombards pour me procurer de l'argent; mes plus folles dépenses ne vous prendront point au dépourvu : il n'y a donc que pour l'honneur de votre roi que vous n'ayez jamais aucune ressource prête! Oh! Richemont ne m'aurait pas laissé tomber dans cet abaissement.

La Trimoille ne répondit point ; il rongeait le bont de son gant armorié avec l'impassibilité d'un homme accoutumé k laisser passer les orages, k attendre le moment de reprendre l'empire qu'on lui disputait souvent, mais que jusqu'alors on avait toujours fini par lui abandonner, parce qu'il possédait une certaine entente des affaires.

Charles jeta les yeux sur Jeanne , comme s'il l'eût invoquée; la jeune fille avait les regards baissés, et ne les leva point. Le roi resta pensif.

Agnès écoutait, et ne perdait ni une des paroles ni

JEANNE d'arc. soi

un des regards de«Gbarles; elle les suivait avec anxiété.

D'où vient le trouble qu'Agnès éprouve danason esprit? Elle a repoussé ramour du roi, par fierté , par devoir ; elle s'est montrée sévère avec lui jusqu'à la dureté, et maintenant elle ^ie un regard et un sourire, et ne les trouve plus. Hélas! une femme ne connait-elle son propre coeur qu'au premier coup dont elle frappe l'amour qu'elle ne croyait point partager.

Depuis le soir de l'arrivée de Ja reine, Charles ne lui a point parlé; quand elle l'a revu, Jeanne oceu^ pait seule sa pensée; il ne parlait que d'elle, et tout à l'heure encore , en lui adressant quelques mots remplis d'amertume , ses yeux éiaient froids et ne cher^ chaient point les siens. Âh! disait la belle Agnès en ellemême, c'est au moment où je le repousse avec un orgueilleux dédain , qu'une autre vient des extrémités de sou royaume lui offrir d'aller combattre et mourir pour lui. Elle est jeune et charmante, et si comme nous elle resplendissait de parure , qui pourrait lutter avec sa beauté? Comme il la contentait ce matin ,

3Qâ #EANNB d'arc

el eomoie ii la coniemple encore , tout jbu parbAt aa sire de La Trimoille !

Agnès resta qudiqnes momens plongée <k«» de profiiMides réflexions ; puis tont-^iiHi^ap , inspirée par nne pensée soodMie, fi\e se leva, «'avatiça près éû sire de La Trimoille eC dn reî , tons denx apposés eonire te dais royal.

-^ & les eoffres du roi sont vides , »re de La Trimeilte, qne ne faites-voo» donc nn appel à tonte noble dame ou demoiselle y an nom du roi notre set* gnettr . Vous nous verrez nous dépouiller avec joie de nos richesses, afin de l'aider k recouvrer son héritage.

La TrimeiDe sourit , et lui r^miéil :

— Vous croyez , madame , que toutes les femmes ont le «œur aussi haut plaeé que le v4tre; twm à l'épreuve vous verriez bientôt combien vous vous trompez,

— Mesdames ) on nons catonmie^ s'écria la belle Agnès, en s'adressant k toutes lesfemn^es dont elle était entourée ; prouvons k ceux qui osent en <k>u!tar, que la gloire souveraine nous ^t (Ans chère que ces

vains omemens.

IBANNK D*ARC. S03

Et maidemoîft^le 4e Froioenteau , prenant près dé la rekle tine corbeille de filigrane d'an travail prédeux , dont les àabitaiis tle Ttitirs avaient fait bom^* mage a la jeune souveraine ^and elle avait traversé leur ville, elle y jeta ses bagues, ses l»racelets de dia-^ mans , son eoffia* de perles orientales , tout Tor mon" Doyé de son escarcelle ^ ainsi qu'une obligation de 12,000 écus d*or cfu'die avait reçue la veille; puis, faisant comme elle avait vu faire à la jeuae Bohémienne avec son tambour de basque , elle tendit la cort)eifte vers toutes les dames de la reine , en disant:

-^. BOUS, mesdames, %i montrer si la prospérité des armes du roi nous est eiière ; et , belle , rayonnante, elle s'avança vers cbacune avec son plus gracieux sourire*

Toutes les jeunes femmes qui entouraient la reine imitèrent l'exemple d*Âguès avec un étaa pl^in é'en* tkemûasme; e^ë& qui remplissaient la saSIe imitèrent les autres. Ge fut un mouvement gêfté^al et spontané, un élan généreux, accompagné de larmes et de cris répétés de Vive la Franee et la bomie Tille dK^léans! périssent lés ènnenïfe du toi I

504 JEANNE p'aRC.

La reine , éoiue à ce spectacle , vint embrasser Agnès, et jetant sa couronne royale dansas mains :

— Que Dieu te récompense , Agnès , lui ditrelle ; lu as un noble cœur !

Jeanne la regardait avec une tendre admiration.

Quand la corbeille fut remplie de pierreries éblouissantes et de perles précieuses , Agnès s'avança près duroi^ et s'agenouillant devant lui, suivant les usages du tqmps, elle lui présenta les trésors qu'elle venait de rassembler ; maïs elle ne pnt parler ; sa rougeur et rélévation rapide de son sein trabis2$aient assez sa vive émotion. Charles la regarda d'un air où la reconnaissance et l'attendrissement étaient mêlés ; il ne la remercia point et n'x>sa rien lui dire. Qti^Ues paroles auraient pu exprimer ce qu'il sentait ? r— Mais s V dressant k la foule d'une voix tremblante ^ il dit en montrant les joyaux déposés devant lui :

-— Yoilkpour notre bonne ville d'Orléans... — Et pour moi le bonheur et la reconnaissance. Puis, ne pouvant p}us maitriser sa joie , il s'écria avec explosion : ,

— Jamais monâ4:que, au milieu de sa toute-puissance, ne fut plus heureux que moi^ car jam^ds il n'eut Toc-

JEANINE d'arc. 505

casion d'éprouver tant de dévouenieot et d'affection : mon cœur est plein d'une indicible joie.

Agnès s'enfuit par la porte secrète cachée près du dais. Un bonheur si grand, mais si orageux, remplissait sonàme, quelle craignait de ne pouvoir le contenir. Oh ! joies d'un cœur aimé , comme vous remuez toutes les passions qui sommeillaient en nous !

L'élan généreux des nobles dames fut bientôt connu dans la ville , et se répandit au loin dans toutes les provinces soumises encore k Charles VII. Toutes les femmes voulurent l'imiter, il n'y en eut bientôt pas une du parti royal qui n'eût rougi de porter bijoux ou diamans : tout vint entre les mains du roi , qui dit un jour k La Trimoille, avec fierté :

— Apprenez qu'en France c'est aux sentimens généreux qu'il faut toujours s'adresser ; ceux-là sont inépuisables dans mon beau et cher royaume.

— Il faut en profiter, sire, répondit le favori, comme on profite de toutes les choses passagères.

Cependant les Anglais continiiaiéiit k presser le siège d'Ortéai». Depuis plus de huit mois c'était sons seirmnrs qu'était concentré tout l'effort de la guerre , et bien du sang y avait coulé. Le comte de Salisbury, Tan des plus grands capitaines qu'eussent alors les Anglais, était Tenu l'investir au mois d'octobre de

SOS JEANNE D*AnC.

Tannée pré cé(f ente ; il y avait péri dans une reconnaissance , atteint d'un éclat de rocbe , lancé par un pierrier de la tour Notre-Dame*, et grand avait étéledenil dans le camp des Anglais, grande aussi la joie parmi les assiégés ; mais cette mort n'avait apporté aucun allégement aux maux de la viUe. Les mesures habiles qu'avait su pirendre Sa)isbury , avec ce coup d'œil rapide qui distingue le guerrier consommé , avaient été continuées après lui. Jean Talbot, premier baron d'Angleterre , un des guerriers les plus renommés de son temps ; le sire Guillaume Gladesdal , le sire de La Poole , le seigneur de TEscale , et beaucoup d'autres guerriers d un grand renom , avaient achevé les travaux commencés. Ils avaient fait construire autour de la ville dix fortes bastilles entourées de fossés profonds, et munies d'une formidable artillerie. Là, les troupes qu'ils commandaient s'abritaient du canon de la ville ; ils interceptaient les communications, et harœlaiêrit les assiégés , soit en lançant des bombes oà d'énormes pierres sur la ville , soit en empêchant tes vivres et les secours de pénétrer dans ses murs. Ils.

* Journal du siég«.

uftaieni si durement de cette puissance, que tes malheureux habitaos se trouvèrent en peu de temps réduits à la plus déplorable extrémité : on ne pouvait plus y pénétrer ni en sortir qu'avec des peines et une adresse infinies , et chaque jour le blocus se resserrait davantage.

Le duc de Bedfort, frère du feu roi d'Angleterre, et régent du royaume pendant la minorité du jeune fils d*Henri Y et de madame Catherine de France, avait nommé le duc de Suffolk pour commander devant Orléans , après la mort du comte de Salisbury. Depuis son arrivée, le siège avait pris un caractère de férocité qu'il n'avait point auparavant; les attaques étaiept poursuivies avec un acharnement sans exemple; on brûlait les maisons, les granges, les pressoirs des faubourgs , et si les malheureux habitans essayaient de les défendre , ils étaient emmenés prisonniers et traités avec indignité.

El cependant les Orléanais , admirables dans leur fidélité au roi et k leur seigneur bien-aimé , se résolurent k supporter tous les maux d'une guerre désaslreuse , plutôt que de se rendre aux ennemis de la France. Aucun sacrifice ne . leur . parut trop grand

310 JKANNB B^ARG.

pour Cionserver au roi sa bonne ville, qui , depuis i|ue Paris avait accepté la domination anglaise^ était de- Tenue la première bonne ville du royaume , et s'en glorifiait.

Quand ils s'aperçurent que ces faubourgs, mal gardés k cause de lear étendue , ne servaient qu'à disséminer leurs forces déj^ si diminuées par la mort, les blessures et les maladies, ils se résolurent k les sacrifier ; mais afin que les ennemis ne pussent profiter de leur abandon pour s'y loger , ils y mirent le feu de leur propre main , et s'enfuirent dans la ville ; 12i , du haut des r^nparts , une population san& gite désormais et sans abri , vit les flammes coosu* mer leurs biens , leurs héritages , et les nombreuses églises, auprès desquelles reposaient les cendres vénérées de leurs pères. Que de cris, que d'imprécations s'élevèrent à la vue de ce douloureux holo^ causte !

C'est ainsi que fut détruite l'antique église de Saint- Aignan, évéque et patron de la ville; mais avant de la livrer aux flammes , quatre des principaux bourgeois avaient e» soin d'enlever son corps de la tombe ou depuis près de mille années il dm^ipait au milieu

de soa.troupeaa. Les liilèles Tavaient suivi jusqu'à relise où il fut déposé. Ik lui demaudaieut avec larsies de délivrer encore la ville qu'il avait autrefois protégée contre les cruautés d'Attila {"). L'église de Saint-Michel aussi fut détruite , avec ses beaux cloîtres et ses hauts clochers b campanilles élégantes ; la chapelle du Martroy, l'église de Saint-Victor, assise au faubourg de la porte Bourgogne ; celle de Saint-Michel sur les fossés ; les Jacobins , les Gordeliers , les Cannes, Saint-Mathurin , Saint-Laurent^ et d'autres riches édifices i qui faisaient des faubourgs d'Orléans les plus beaux de tous ceux qui entouraient aucune des autres villes du royaume. Les jardins, les vigntis, toutes les plantations où l'ennemi avrait.pu s'embusquer furent rasés à plus d'une lieue , encore que cette dévastation volontaire jréduisit à la misère la plus profonde une immense population; mais, ainsi que le dit un auteur contemporain , hommes , femmes , eofans , vieillards , riches o\jl pauvres , ue pensaient plus 2i rien qu'à bien se défendre., Quand tout un peuple est possédé d'une idée si généreiise , qu'on s en souvieime , il est plus facile de l'exterminer que de le réduire.

512 JKANNV I>*ARC.

Aussi , ce siège que les Anglais avaient cru pouvoir terminer en peu de temps , s'était prolongé pendant tout rhiver , avec des alternatives très diverses. Plusieurs fois pendant sa darée , de grands capitaines, trompant la surveillance des assiégeaus, étaient venus s*enfermer dans la ville et partager ses périls. Dunois , le vaillant bâtard d'Orléans , plus engagé qu'un autre à lui prêter son secours par le noble sang qui coulait dans ses veines , était accouru l'un des premiers ; le seigneur de Saint-Sévère , maréchal de France , le sire de Beuil , messire Jacques de Chabannes, sénéchal de Bourbonnais, le seigneur de Chaumont-sur-Loire , Etienne de Yignoles, dit La Hire , lequel était , au dire d'un auteur du temps , de moult grande renommée et vaiHance , l'avaient suivi, ainsi qu'un grand nombre d^autres guerriers non moins connus pour leurs hauts faits, avec huit cents combattans , soit hommes d'armes ou archers et arbalétriers ; ils s'étaient introduits dans la ville le 25 octobre , soit par ruse ou par force , et avec grand'peine ; ils y avaient fait des prodiges de vaillance.

Plus tard , le comte de Clermoiil était parvenu à

JljANHB UAHC. 515

(léDélrerdiDs la place, ainsi qiie le^re de Cuiaot, amiral de France, avec deux ceols lances; Jean Stuart y vint - aussi avec ses Êco^ais , et tous rivalisaienl de zèle et de courage. Un coulevriaier , nommé maître Jean, rendait aussi d'importans ser< . vices par son habileté supérieure. Il pointait et dirigeait sa coulevrine avec tant d'adresse , que jamais elle ne manquait son coup, et plusieurs chefs anglais avaient été renversés par lui.

Orléans s'était mainlenu grâce aux efforts de ses vaîUans défenseurs ; mais était venue la terrible affaire de Rouvray, dans laquelle ,. ainsi que nous t'avons déjii dit , par suite de l'hésiialion du comte de Clermont et de plusieurs fatalités singulières, huit mille Français avaient été taillés en pièces par quinze cents Anglais. Depuis cette faiale journée les maux des assiégés étaient. parvenus à leur comble; tout espoir paraissait désormais perdu. C'était à cette époque que les échcvins et les principaux Itouvgeois de la ville, réunis en eoQseil, et voulant encore essayer d'échapper au joug des Anglais , avaient député Sainirailles vers le duc de Bourgogne , pour W

Tili JEAisNi: d'arc.

supplier de preodre leur ville sou» sa protection , et de la garder en dépdt pour la conserver au duc d'Orléans , leur seigneur et maître. %

Le duc de Bourgogne , au milieu des splendeurs de sa cour, avait reçu très favorablement l'envoyé. Une telle offre ne pouvait kd déplaire , c^'était un hommage k sa puissance et un appel à sa loyauté ; d^ailleurs peut-^tre était-il flatté de se montrer généreux envers le fils du malheureux prince que son père avait fait assassiner. Assez de sang avait coulé dans ces tristes dissensions. La division de la France en avait été le résultat , et le duc de Bourgogne , resté Français au fond de son âme , déplorait les malheurs du royaume , plus qu*il ne lui convenait encore de Tavouer. Quoi qu'il en soit , il partit tout aussitôt avec Saintrailles pour se rendre auprès du duc de Bedfort; il voulut lui transmettre lui-même le voeu des habitans d^Orléans , afin de Tappuyer de tout le poids de spn nom et de sa puissance. Il lui demanda donc en leur nom de remettre la ville en ses mains , pour qu'il la pût garder à son légitime seigneur , lequel réclamait par sa voix, au nom de Thonneur et delà chevalerie,

JKANNE D A.R1:. /51

qtt*on épargnât sa ville ou qu'on lui rendit la liberté de venir la défendre.

Le duc de Bedfort avait reçu Philippé-le-Bou dans le palais des Toumdles , au milieu de la magnificence toute somptueuse avec laquelle il Tavait orné. Il lui fit grande chère et noble accueil, avec promesse de tout sacrifier pour servir un si noble allié; il ordonua des fêtes splendides , pendant lesquelles se tinrent un grand nombre de conseils au sujet de la demande que venait présenter le duc de Bourgogne. Mais, ainsi que ieanne Tavait annoncé a Saintràilles , elle y fut mal accueillie. Les Anglais croyaient mahUenant la prise d'Orléans inévitable. On avait fait de grands frais pour arriver a ce' résultat difiieite ; on avait perdu beaucoup d'hommes et de très illustres chefs; le comte de Salisbury, l'un des plus grands ca^ilaii^s, y avait péri. N'élait-il pas juste de le venger en mettant la ville au sac et lu pillage , et ses défenseurs à rançon , au lieu de céder l'honneur et tous les avantages qu'on pouvait se promettre de la fin du i»ége au duc de Bourgogne, qui n'avait pas méH>e voulu p^« raltre sous les murs de la ville assiégée ?

Un auteur du (emps ajoute que le duc de Bedfort lui-même disait , malgré les beaux semblans dont il leurrait le duc Philippe : t Nous n'aurons pas battu si long-temps les buissons pour quun autre vienne en prendre les oiseaux.» Et, loin de retirer ses armées de devant la ville réclamée , il y fit conduire un grand renfort de troupes et de munitions de guerre que lès malheureux Orléaoaîs avaient vu arriver sous leurs murs le 17 avril % pendant que des fêtes somptueuses se donnaient au palais des Toumelles en Thonneur de Tilluslre négociateur.

Le duc de Bourgogne, averti de cette dérision, se plaignit avec hauteur et quitta Paris brusquement. Il retourna dans ses États, outré de colère et commençant à se repentir dans son cœur d'avoir poussé ses trop légitimes ressentimens jusqu'à s'unir aux ennemis de la .France. Alors il envoya des hérauts \k ses troupes devant Orléans pour les rappeler, se jurant à lui-même de ne plus prêter son secoiffs ni son appui k ces Anglais orgueilleux pour ravager

' Journal du siège.

JiranNë d'arc. 317

Tapanage dii duc d'Orléans auquel il s'intéressait et dont il était destiné à finir plus tard les malheurs. Bom^nignons , Picards, Champenois, et tous ceux des pays soumis k Tobéissance du duc PhiUppe, quit-' tërent donc le camp des Anglais, enseignes déployées, trompettes et clairons sonnant aux champë.

Les assiégés les avaient vu partir avec joie, et poussèrent des acclamations du haut des remparts. Ils n'auraient plus k - combattre que des étrangers : c'était Ik un grand soulagement.

Mais les Anglais réunis en nombre immense se fortifiaient encore tous les jours; les abords étaient libres autour d'eux, et aucun secours ne leur manquait. S'ils avaient des blessés ou des malades, ils pouvaient les envoyer k Mung ou dans d'autres villes dont ils étaient les maîtres, afin de les faire soigner loin du théâtre de la guerre ; des renforts ve* naient aussitôt les remplacer ; ils se recrutaient incessamitnent, et vivaient dans une grande abondance de toutes choses; tandis, que les malheureux assiégés , encombrés 4e blessés et de malades que faisaient la guerre et la famine, cernés de tous côtés, entourés de

518 JEANNE D'Ant.

ba;itilles e^t de tournelles défendues par des chefs habiles et gardées par des uroupes Dombreoses, voyaient arrêter tous les coq vois qu'on es^yait de faire pénétrer dans la ville* Les vivr^ qu'on leur destinait s'en allaient grossir l'abondance de leurs ennemis, et la famine les dévorait .

Le menu peuple , toujours plus vite alleint par les grandes calamités, parce que dans les meilleurs temps il vit a grand'peioe au jour la jommée , .succombait a toutes les misères. Des vieillards éfàient morts, faute de nourriture , dans letU9 tristes réduits; des mères avaient vu mourir leurs enfans sur leur sein desséché, et mouraient après eux dans une lente agonie; on ne voyait errer dans les rues que des spectres pâles et décharnés , aux orbites creusées par la faim, aux membres amaigris et sans force. Et pourtant , chose incroyable I on succombait \k toutes ces horribles misères sans parler de se rendre.

L'amour qu'on portait alors k.ses maîtres était donc biep puissant ! c'était une force inconnue de nos jours, qui appr^ait à tout so«firir, à tout braver, à mourir lentement de tontes les misères , plutdtqoe de

.se soustraire aax devoirs qu'il imposait. I^s senttmens alors étaiest te mobile des actions. Cette forc6 n'est pas toujours poissaDte sur la terre; mais .elle est comptée devant Dieu , et il la seconde par des secours que toute la raison biuBaine ne saurait ni prévoir ni susciter. ' ' .

Un jour, la misère s'était feit sentk plys cruellement qu'on ne t'avait encore éprouvée ; elle avait ré« pandû sur la ville aitière un désespoir immenseylsans bornés et sans terme possibles. Un bnôt étrange se i^pandit dafns le menu peuple : c'était un de ces fruits que personne n'a semé , dont on ne coafiaît jamais la source; on-croirantq^t'im ange l'a soufflé dans l'air «n passant, comme autrefois ils répseodaient dans les 30titatfes de Saaron le bruit de la bonne nouvelle. Tout^ Vcoup il s'étend , il se pt^opage , il s'établit ; chacun le croit, précisément parce qu'on ne sait d'où il est né.

On disait qu'eue jeune fille, envoyée par la Provi-^ dence, arrivait le soir mène à Orléans pour secourir ta; vitle eu détresse. Elle était jeune , eUe était beUe, puissante en oduvfes et en mérite, et Dien l'avait en-

520 JEANNE h\v.C.

voyée au roi depuis peu. Sans doule, ajoulait-oii, c'est monseigneur saint Aignan, le patron de la bonne ville, qui nous Tamène; il est grand temps.

D'où était né ce bruit? qui Tavait répandu?... qui pouvait le dire? Nul n'était entré dans la ville depuis bien des jours, hélas! on le savait trop bien par la faim qui se faisait sentir, et que rien ne venait apaiser. Les députés envoyés à Gbinon pour implorer un dernier Recours n'ont point encore reparu ; sans doute ils n'ont pu franchir cetle inexorable muraille d'ennemis qui entoure la ville, et sans ce miracle il faudra bien mourir. Mais , non , non ! s*écriait-<)n du fond de sa misère , non ! Dieu veille sur nous , et la délivrance approche.

D'où viennent ces bruits prophétiques que les peuples entendent parfois , ceux de destruction , ceux de miséricorde , n'importe ? La voix qui criait dans Ninive , celle qui criait dans Jérusalem , celle qui plus tard criait dans Rome , non plus que toutes celles qui proclamaient la venue du Sauveur, étaient-ce là^es accens humains? étaient-çe des voix de la terre qui proclamaient ainsi les menaces ou les miséricordes

du Tout-Puissant? Oh ! qui peut le dire? N'y aurait-il pas plutôt daqs Tair, dans les échos , dans le bruit des nuages planant au-dessus des cités, des sons précurjseurs qui bruissent aux oreilles du peuple , et lui annoncent les torrens de miséricorde ou de calamités que le Seigneur va faire pleuvoir sur lui?

Quand ces paroles mystérieuses que personne n'a prononcées et que chacun répète viennent k se répandre ainsi de toutes parts, agenouillon^nous et prions, le Seigneur n'est pas loin.

Jeuiae., l'«Bvoyée da Seigneur, s'approchait de la ville aaaiégée. Depuis cinq jours elle avait quitté Blois, où les secours s'étaient réunis; eUe marchait, eqseiilDes déployées, au bruit des durons et des trompettes , accompaguée par les bénédictions de toiu UD peuple qui criaft :

524 ' jean^ck: d*aré.

— Marchez ! marchez ! et que la victoire soit avec vous !

Elle amenait avec elle un renfort de troupes Valeureuses , animées par sa présence , et commandées par réiite et la fleur de la chevalerie française. Tous ceux qui entouraient le roi avaient voulu la suivre « et jamais encore aucune expédition n'avait été eii« treprise avec un plus grand zèle : tonte la jeune ehe^ Valérie de France était exaltée par les prodiges qui accompagnaient la mission de cette merveilleuse fille; la nouveauté, l'étrangeté qui présidaient k se& actions les charmaient.

Depuis Ghinon , l'aumônier de Jeanne^ frère Pasquerel, accompagné d'un chœur de prêtres, précé' dait l'armée , en étole et en surplis. Une bannière bénie, sur laquelle était peinte l'image du Sauveur, les guidait ; ils chantaient des hymnes et des cantiques à la gloire de Dieu , et ne cessaient point d'élever leurs prières vers lui. Tous ceux qui suivaient Jeanne, se conformant k la condition qu'elle aTait imposée, avaietit été se jeter aux pieds des rxàsà^ très de Dieu , et purifier leur conscience des péchés d'une vie de désordre et de violence. Elle avait

lEAIINS I^'aRC. 3S5

«Kîgé le renvoi des femmes qui, d'ordioâire, encombraient Vdtmée; toutes sans eieeption avaient disparu, et la vie des soldats- était exen^ilaire. Chaque joi^r on ^'arrêtait pour entendre avec recueillement et dévotion une messe solennelle que les prêtres câébraient, au point du jour, sous la voûte du jciel ; et les prières de tout une armée montaieift vers Dieu a l'heure où la nature, sortant de son repos, kNie le Créateur en élevant vers lui toutes ses voix mystérieuses et sublimes.

Ces guerriers , étonnés d'abord , et peut-être mécoBtens d'une vie si sévère i en éprouvaient cependant peu à peu cette sorte de bien-être inattendu qui naît de Tordre et de la pak d'une conscience tranquille. Pendant tout le chemin , pas une querelle ne s'était élevée parmi les hommes d*armes ; pas un seul jurement ne vint offenser les oreilles pudiques de la jeune fille qu'ils nomoàaient la Vierge de France, et sous la bannière de laquelle ils marchaient avec un respect mêlé de suiprise et d'enthousiasme. Quand ils passaient près d'elle , ces soldats , naguère ingouvernables et grossiers , parlaient bas et se sentaient prêts k s'agenouiller devant elle comme devant une sainte.

C'est qu'elle était bien aaifite, en eflet , celle admirable fiUe : chaque action de sa vie témoigaait sa T^rta ; dUe était chaste et pure dans cbacnn de ses regards et daos ebaemie de ses parolea ; eBe était eomptatisswie «t bonne pour tous, piesse, charitaUe^ el prête à tous les déirouraiens. Rien de pareil n'avait aMH>re paru sur la terre. Aussi dans Tannée â n'était pas un homme ^ si grand ou si obscur qu'il f&t , qui n'eût vonlii Tavoir pour sœur ou pour ffle^ ou qui ne Teût souhaitée pour épouse, si quelque sentiœeîit terrestre eût pu naître auprès d'elle. Ghacun eût donné sa vie avec joie pour racheter la Âenne, si un péril l'eût menacée. Ce fut ainsi que se passerait les premiers jours de marche , el la vâiération ne faisait que s'accroître.

Cependant, en approchant d'Orlésmis, quelques discussions s'élevèreit entre elle et tous ces cb^ habiles au métier de la guerre, leanne voulait qu'on s'approch&t jb^rdim^nt de^ murs de layille, en rase campagne ,. par les plaines découvertes de la Beauce. Elle disait :

Mes voix m^ Toot dit ; il faut les écouter, sires chevaliers : vous vous en trouverez bien. Mais on lui

JBANME d'arc. (SS?

oppoaa de (rès itHrtes raison», tirées delà prudence et de la tac^ne guerrière , ii laquelle elle-même se reconnaissait inhabile ; on disait que les ennemis verraient mieux de ce côté combien leur troupe était faible, tandis qu'en approchant du cdté de la Sologne, les bois les cacheraient pliis long-temps, et pourraient faire supposer l'armée plus nombreuse.

— Mes Toix l'ont dit, répétait-elle; il faut se couformer à leurs ordres : eHes saYent mieux que nous t<His ensemble ce qu'il conviwt de ftiire. Allons sans craiote et suivons leurs conseils; il le faut, marehons.

Cette insistance de Jeanne surprit les che&; ils s'arrêtèrent pour délibérer entre eux , et ne l'appdèrent point au conseil. Il est vrai que les bastilles les plus fortes étaient du cAté de la Beauté , le gros de l'armée des aasiégeans y était rassemblé, et jamais aucun se-^ cours n'avait été dirigé sur ce point. Gé oonéeil parut a«x guerriers d'une folle audace, éi toute la confiance que Jeanne lear avait jusqu'alors inspirée s'affed*. blit dans leur cœnr.

— Cette jeune fille veut-elle donc nous perdre? dit un des plus vi^x ca^taines. Et la méfiance

5S8 JEAMNS d'arc.

était prête à remplacer uoe confiance illimitée.

Gancoort senl , qui l'avait aussi suivie « restait ioéturanlable. Il disait :

— La foi ne balance pas ; elle agit. Mais on ne récontait points

Danois était inquiet lui-même. Il essaya pourtant de les ramener à la confiance qu'ils lui avaient d'abord accordée ; mais il n'y put parvenir; alors , craignant les suites de ce premier mécontentement parmi les chefs, il se résolut à employer la ruse pour accorder ce qu'on devait k la prudence , et ce qu'on devait à la volonté calme , mais inébranlable , de la jeune in^irée. Il proposa de feindre devant elle de faire marcher l'expédition vm*s la Beauce, et de la di* r^er en réalité par des routes inconnues , k travers les bois , vers les plaines arides de la Sologne. Ce projet est adopté ; on la trompe, et Jeanne , sans défiance, se croyant dans le chemin qu'elle avait ordonné de suivre, marchait au secours de la ville en chantant les louanges de Dieu, menant avec die des vivres, des munitions de guerre, de la poudre, des armes-, et plus et avant tout, le secours d'un bras 2i qui Dieu lui-même avait promis la victoire.

JEANR£ d'arc. 329

Cependant le conseil de la ville était assemblé jour et noit depuis qu'Orléans paraissait réduit k la dernier extrémité. Chacun venait y apporter ses lumières ou ses avis, et délibérer sur ce qu'il fallait faire. Jusqu'alors quelques espérances faibles et incertaines avaient encore brillé parfois ; elles avaient soutenu les courages. Mais aujourd'hui tout espoir semblait perdu : la famine , les maladies , la misère sous toutes ses faces hideuses ^ allaient rendre la défense impossible , et les principaux de la ville étaient 1^ ^ dans la chambre du conseil, mornes et abattus. Personne encore n'osait parler de se rendre ; pourtant chacun sentait l'inutilité d'une plus longue résistance. Le seul maréchal de Boussac , qui commandait les forces de la ville , était aussi résolu , aussi inébranlable que jamais : c'était toujours ce même Jean de Brosse , ce terrible chambellan de Charles YII , qui naguère , sur un signe du connétable de Richement, avait fait tuer sans miséricorde , presque sous les yeux du roi , son favori Lecamus de Beaulien ; psurce que , dit un auteur du temps, il gâtait les aifaires du roi son maître. C'était un vieux guerrier tout couvert d'acier, et dont l'âme était trempée comme son armure. 11 était là,

530 JEANMK D AHC.

battlaîn el sombre , lançant des regards t<E»rribl£S : il venait de paroMrir la ville ; il avait vu la mert , la déaolatiaii, la famine, étendant partout leur ravage ; il avait va que la rési^tanee n'était plqs possible. Elle avait été poussée au-del^ des limites des forces huandnes , et lui^néme ne savait plus de quelle ressource user pour la prolonger davantage ; il ae savait plus qu'une chose,. mais il la savait certaine et indubitable : c'est qu'il ne rendrait point sa ville aux An* glais. La plus implacable résolution était peinte sur son visage de bronze ; et , comme si toute cette aa» aemblée muette qui Tentourait eftt fait entendre une voix suppliante , il s'éma tout-k-coop en frappant du pied :

— Non , non ! plutôt mourir cent fois que de rendre la ville !

— Mourons donc , dit l'amiral de Cidant, qui entrait dans la salle do consdl. Je viens de visiter l'arsenal : il ne nous reste plos de poudre que poar un jour. Demain les canons seront muets, amei que nous tous qui parlons; car nous serons tous morts.

Des capitaines, des échevins, des conseillers ,

jniiNrifi d'arc. S5i

tous les principaux de la \iUe étaieût Ik , la dooteur, YeSroi , 1^ détresse , la faim , écrits dans leurs iraits amaigris et décon^iposés.

— Je viens de parcourir la ville , dit le prévôt des écbevins , en se levant p^le et l'effroi peint sur le visage ; et depuis la porte Regnari jusqu'à celle de Bouf- |[Ogne y depuis la tour du Cli^telet jusqu'à la porte Parisis .» partout le spectacle qui ^*est 4)ffert k mes yeux m'a glacé d'épouvante : ta famine a été h entière CjBS deux derniers jours, qi^ çq matin les rues sont î$ncdiées de cadavres. A chaque pas, de^^iAlheureux k qm la ^m rouge les entr^I^ venaient se jet^ devant mes pas pour me demander des alimens; des mères me nioniraient leurs enfape inorts sur leur sein , et là , près de la porte de la mais<^ de ville , k mon approche uu grand vieillard, tout desséché par la misère , s'est levé cemme un spectre ; et il est venu rouler k mes pieds , qu'il serrait dans^ les convulsions de la faim , en criaut : • Du paîn ! du pain ! je meurs ! > Monsieur le maréchal , comprenez enfin que de pareHs m^ux ne peuvent plus s'endurer.

o3S XEArCNE I>*ARG.

Le maréchal se promenait a travers la salle, et faisait retentir le pavé sous ses talons de fer.

Un autre échevin se leva , et dit d'un ton d'amer reproche :

— Les maladrerîes sont encombrées de blessés et de malades , qu'il nous faut laisser mourir, faute d'alimens. C'est par centaines et par milliers que les cadavres s*y amoncellent, et la peste aussi nons-menace.

Un autre dit :

— Les pierriers ennemis lancent depuis trois jours d'énormes pierres , et la plupart des toits sont brisés ; nous n'aurons bientôt plus même d'abri pour y mourir en paix ; et le peuple , jusqu'ici d'une si admirable patience, menace enfin d'aller ouvrir les portes k l'ennemi. Qu'importe, disent-ils, de mourir sous le fer des Anglais ou de mourir d'inanition I

Le vieux maréchal ne répondit rien ; il n'entendait pas , une seule pensée l'occupait ; il se répétait ce que venait de lui dire l'amiral.

— Plus de poudre que pour un jour ; ainsi donc , après tant d'efforts , tant de combats héroïques , et une si valeureuse défense , il faudrait se rendre k ces

KANNE D*ARC. 3SS

orgueilleux étrangers ; ils croirojat nous avoir vaincus ; non , non , jamais !

Jacques Boucher , trésorier du duc d'Orléans, était ausâ Ik dans cette salle du conseil. C'était un homme

jeune encore , et dont les traits réguliers et beaux^ paraissaient altérés par la souffrance et par une insupportable angoisse. Ses cheveux noirs et en désordre faisaient ressortir la pâleur de son visage ; il gardait le silence , enfermé dans ses tristes pensées.

C'était un des serviteurs les plus zélés du due d'Orléans ; il lui était demeuré fidèle dans ses lonj^ malheurs, et jusqu'alors il avait été de ceux qui voulaient défendre la ville jusqu'il la mort ; mais il avait vu la veille et le matin ses enfans demander du pain k leur mère; il s'était enfui de sa maison, car il savait que la mère n'avait pu même à prix d'or se rien procurer pour eux. Cette pensée le poursuivait et venait ébranler son courage , jusque là si ferme et » résolu ; k chaque instant il se disait :

— Mes enfans ont faim; j'ai des richesses, j'ai de l'or , des pierreries , et tout cela reste entassé sans pouvoir leur procurer du pain ; et ils ont faim , et leur mère aussi a faim sans le dire , sans se plaindre ^

elle va les voir expirer, elle de pourra pas les secourir , et mourra comme eux lentement dé misère ; et moi 9 qui suis plus robuste , je résisterai loâg-temps encore 9 et ce sera pour assister k leur agonie. Ah! plutAt ne jamais les revoir et mourir loiti d'eui ! Il réprenait en lui-même :

— Mourir de faim les mains pleines d'or ! misérables richesses , qui ne peuvent nourrir pendant un seul jour !

Les pauvres meurent de misère sans étonneinent et presque sans murmure; la faim , la soif, le dénuement , ce sont Ik des ennemis qu'ils connaissent , et contre lesquels ils ont long-temps lutté corps k corps et pied k pied , toujours prêts k succomber sous leurs rudes atteintes. Slls sbnt un jour vaincus , ils ne s'étonnent point, les malheureux ! ils ne s'étonnent peutêtre que de^ne pas l'avoir été plus tôt. Mais le riche, s'il est saisi par un de ces désastres inattendus qui ne le menacent point d'ordinaire , n*a point préparé ses forces pour un pareil combat, et l'horreur se joint a la [souffrance qui l'étreint. Jacques Boucher l'éprouvait, et son âme pourtant forte et courageuse se délonrnait d'une calamité si imprévue.

Des échevifis aai^i étaient Ih , Yoà\ teroe et h tète afiaissée. Jusqn'adorft ils avaient su qne le pe!it>le avait faim , mais anenn n'avait encore coânn ce qu'était la faim du peuple ; leurs greniers remplis ^ l'avance leur promettaient une longue sécurité ; mais tbut-k-eoup , de]^>ciiiq jours , par les ordres dit terrible tnaréchal de Booasac , qui s'était emj^aré de tout le pouvoir et faisait taire toute àmre autorité que la sienne , les greniers des riches avaient élé vidés pour nourrir )es soldats et ceux qui travaillaient aui murailles; et , maintenant, riches ou pauvres , tous étaient égaux en misère , et la stupeur régnait dans le conseil . Où n'osait point y poropos^ de rendre la ville , parce que le maréchal é^it implacable daâs ses résoUitions , et qne tous tremblaient devant Itn ; mais chacun cherchait en soi-même un moyen de se soustraire k son autorité. L'amiral de Cnlant lui-mémè commençait 2i trouver ishumam de prolonger de tels maux; sa vieille haine contre le^ Anglais l'arrêtait setrlè encore, il restait irrésolu , et tout ce qui remplissait la salle attendait dans la stupeur ce qui allait se décider.

Au milieu de cette muette attente, tout-k-coup Jean, lefeménx cevtevrinier, apparut dans la salle. C'é-

556 JBAMME h'kWiC.

tak un vieux soldat , a la figare balafrée et noire de poudre. Depuis le matin ce redoutable canonnier man<BU?raît et pointait sa coulevrine , il la tirait sans relâche sur chaque Anglais qu'il apercevait au-dessus des parapets de leurs forts. Son habileté était si. grande, que jamais il ne manquait son coup. Depuis le commencement de la guerre, un grand nombre de chevaliers anglais avaient succombé sous sa merveilleuse adresse , et beaucoup de gens lui attribuaient l'honneur d'avoir dirigé le pierrier dont le boulet avait mortellement blessé le comte de Salisbury . Son espoir secret avait toujours été d'ôter la vie au sire de Talbot, l'un des principaux chefs ennemis ; et plus les maux de la ville augmentaient, plus il poursuivait son idée fixe : mais maintenant les anglais se défiaient de son adresse , et bien peu se montraient a portée de sa coulevrine. En le voyant paraître on se tourna vers lui , mais sans espoir ; qu'importait aujourd'hui la mort même du chef le plus redoutable !

— Eh bien ! lui dit l'amiral de Culant , quelle notivelle , mon brave ami ? Hélas ! viens-tu nous apporter celle de la mort de Talbot en personne ? que serait-ce pour nous dans l'extrémité où nous sommes réduits !

— Je né sais point ceux que J'ai renversés ; pourtant j'ai vu mener grand deuil dans le camp ennemi; au reste ce n'est point de cela qu'il s'agit ,Messeigneurs ; je croyais bien que nous avions vu notre dernier jour , et j'étais fâché de mourir sans avoir détruit plus d'ennemis ; mais , courage , l'avenir est peutêtre encore k nous.

Chacun l'écoutait; on se rapprocha de lui.

— Qu'y a-t-il? dit le maréchal de Boussac.

— Monseignem' , dit le vieux coulevrinier , du haut de la tour Neuve, d'où je pointe ma coulevrine depuis ce matin , j'ai vu dan^ la plaine , au-deik du Yat-de-Loire , une troupe considérable s'avançant en bon ordre; elle escorte un convoi nombreux ,^et Dieu soit béni ! on vient k notre secours.

— Dieu soit béni ! les Anglais ne nous auront pas vivans ! s'écria le maréchal .

— Dieu soit béni! Dieu soit béni! s'écria-t-on de toutes paris.

— Oh! mes enfans, murmura Jacques Boucher , peut-être ils ne mourront pas.

— Es-tu certain que tes yeux ne t'aient pas

trompé? dirent ensemble Louis de Culant, et quel- I. 22

558 IftANNE d'aR€.

ques m^. des^ guerriers; le secours n'estai pas iio renfort pour nos.^neinis?

— Oh 1 j'ai^recciqnia les couleurs de k Franee {!%

et la troupe s'approçbe de nous avec une bgjrdiesse qui réjouit le cœur. Il était tempi^, continua la vieux Maître, en essuyant la poudre qui noircissait son front , je n'avais plus que quarante-cinq coups k tirer.

— Oui 9 il était temps, dit le.maréct^d e^ respirant, comme si une montagne se saalevait de ses larges épaules.

.— Qui sait s'il n'est pas trop tard, murmura Jacques Boucher;. mais, reprit-il tout haut en jâlis** sant , les Anglais ne vont-ils pas attaquer le convd et l'empêcher de pénétrer jusqu'à nous ?

— Oh ! s'il fallait le voir disparaître comme ont disparu tous ceux qu'on nous avait envoyés jusqu'ici ! dirent ensemble quelques échevins.

^^ S'il en était ainsi , dit le maréchal , nous pour-* rions encore mettre le feu à la ville pour la soustraâre aux ennemis.

— C'était à quoi je pensais , dit Culant. Tous les échevins se regardèrent en pâlissant $ mais le maréchal reprit avec une énergie triomphante :

JEAKN£ U*àRC. 359

— Non , non , ayons meilleur espoir ; la fortune suit enfin le courage. Gourons aux murailles : vous, sire'de €ulant, faites distribuer ce qui reste dé poudre ; YOUft , seigneur de Gainache , coufréz avertir et relever les postes ; vous , mattre Jean y retournez à votre coiâevrine ; vous et vos compagnons tenez-vous prêts au premier signal ; et bon courage, nous seconderons, IMeu aidant, ceux qui viennent enfin nous secourir. Aux murailles , messire de Culant !

— Aux murailles ! anx murailles ! s'ëcria-t-on de toutes parts; et les deux vaHlans guerriers, rejoints bientôt par le sire dé Coulonge, Alain de Giresme, le chevalier de Guîèane , le sire de Cfaabannes , et ton! ce que la ville renfermait encore d'hommes vaillans et déterminés , eourut aux mur^iHes du cdté de Saint- Loup, et fit la démonstration d'une sortie désespérée.

Les tandDours retentissaient ; les cloches étaient en branle; TartiHerie se mit h tiret sans relâche; les trompettes, les clairons sonnaient, et de grands cris s'y joignirent , et le tout pour attirer sur un seul point les forces et l'attention des Anglais , afin que le secours aperçu vers la Sologne trouvât un champ plus.libre pour s'avancer.

340 JEANNE d'abc.

Le bruit de Tarrivée d'un secours s'était props^é rapidement dans la ville ; il y avait répandu l'espérance , mais une espérance inquiète et agitée. Les uns couraient sur les lieux élevés , et battaient des mains en voyant un nuage de poussière , à travers lequel brillaient parfois une lance ou une arquebuse ; d'autres couraient dans les égtises ^ s'agenouillaient et priaient avec supplications , pour que cette dernière espérance ne s'évanouH pas. Ils demandaient k monseigneur saint Aignan ^ le patron révéré d'Orléans » d'aider le courage et la prudence de ceux qui vernaieat secourir cette ville qu'iV avait autrefois sauvée de maux semblables k ceux qu'elle éprouvait.

Oh ! que de larmes , que de prières , que d'an* goisses ! hier on était peut-être résigné k la mort; la ville entière paraissait morne, mais tranquille ; l'excès des maux avait amené comme une sorte d'apathie ; mais l'espoir est revenu ; le secours est lk« C'est la jeune flUe annoncée par les voix mystérieuses qui circulaient au milieu du peuple. Yoilk la délivrance ; elle accourt, elle approche, et vient nous sauver. La vie rentre k flots dans tous les cœurs : oh! s'il fallait mourir maintenant , on mourrait en désespérés ! Que

rinstinct de la conservation est fort ! qu'il est puissant ! comme un rien le ranime ! On va , on vient , on court; le canon , les pierriers, les eoulevrines^ grondent ; les cloches de tous les moustiers sont en branle. La fbule court ici y elle va là , elle s'agite , elle bourdonne , elle bruit ; elle est partout , dans les églises , dans les rues , sur les hauteurs ; eHe attend , elle craint 9 elle espère, elle est palpitante. Jamais on n'aurait pu penâer que tant de vie reposât encore inerte et cachée au fond de ces corps épuisés par toutes les misères !

Pendant ce temps, que faisait renvoyée du Seigneur?

fiDe a^rocbak sur un beaitf coumer, portant eo«^ étendard béni , ie t^cêur jA^n dé courage et d'eapcnr, hMant siai marche et celle de «on armée , afin de hâter la d^rMce^ et priant du food de son cœur Dieu , qui

Tavait choisie pour rinstrument de ses miséricordes , de ne point se retirer de son esprit. Mais le Seigneur habite avec ceux dont Tàme est incessamment tournée ▼ers lui .

Jeanne avait déjà traversé Saint-Dié, Nouan, Lailhy ; elle s'était agenouillée et elle avait fait sa prière devant Notre-Dame de Cléry ; elle s'était arrêtée sons les arceaux antiques de l'église d'OUivet , et s'était reposée sous les beaux ombrages où le Loiret prend sa source. Mais eu sortant des routes ombreuses k travers lesquelles Dunois a conduit précédemment l'armée ; en arrivant dans la plaine de Cornay, où la Sologne vient confondre l'aridité de ses sables avec la fertilité riante et vigoureuse des bords de la Loire , quelle vue vient frapper les regards de la î eune fille \

C'est Orléans qu'elle aperçoit dans l'horizon diaphane d'un soleil de printemps ; c'est bien elle. Yoilk la cité qu'elle vient secourir : ce sont ses tours, ses créneaux , ses clochers nombreux qui se détachent dans l'azur du ciel. Oui , oui , c'est elle , et voici les forts , les boulevarts hérissés et les terribles bastilles qui la pressent; au levant, au couchant^ an midi,

JEANNE d'arc. 54S

parloui elle est sefrée par ses ennemis. Les Anglais . sont Ik ; les lances brillent ; les drapeaux , seconës par le vent, montrent leurs couleurs odieuses ^ ses regards. Oh ! queUe joie de confondre bientôt tant d'insolence, et de pénétrer dans la ville à travers les forces qui la cernent de toutes parts ! Quelle joie de pouvoir bientôt chasser ces insolens ennemis! Mais qu'est-il arrivé?... Quel est ce large fleuve qui traverse la plaine et défend d'approcher?... Ce nVst donc pas par la Beauce qu'on Ta conduite?

— Quelle est cette rivière? s'écrie-t-eHe.

Les guerriers qui l'entourent hésitent un moment ^ lui répondre.

— C'est la Loire ! reprend-elle , et vous m'avez trompée ; Dunois , Dunois ! vous avez abusé de mon ignorance. Quoi! vous aussi, vous vous êtes défié de Dieu , et dans votre aveuglement vous vous êtes cru plus sage et plus prudent qua lui ! Oh ! que les hommes sont ingrats ! qu'ils sont peu dignes de la txmté de Ken ! Et la jeune fille se prit à pleurer avec amertume.

Dunois s'apfHTOcha d^elle ; la confusion était peinte sur son visage : il venait de reconnaître que , depuis

346 JEA.MMË D*AIIC.

son 4^^t d'Orléaite , «oe noBvelte batlUle avait ^éké coBëtruite m bord de la rivière , afin d'en défendre le passage. C'élail Saint-Jean-L^ane , une forterene ^vée an li^rd de la rive gaaehe ^ sur Teiaplaeenent du eottvent de ee nom , pdur défendre l'entrée da fleove. Plus faa«t^ SainirLonp , bâti ^tur la rive droîce» achevait de rendre la traversée impOssyMe ; et plus bas , le fort des Aug^istias et celui des Tournées , bâtis aux portes du pont d'Oftéans, rendaient toute communication impraticable sur ce point.

— Vous Sfviez raison , lui dit-il , et j'ai feffli par prudence humaine.

Les chevaliers aussi Tentourèrent ; ils paraisaaiest entièrement déoonGorlés.

««- Qu'allons-BOtts faire, <Urent-ils, et commun traverser le Heuve?

Cette entreprise élait devenue impossible > soil qu'on voulût travesjs^ ay port de SaînirLoqp, soit qu'on voulût remofiler plus bMt : Sont le cours de lu Loire pouvait être balayé en un iMBiattt par les canons du fort. D'ailleurs , on n'avait point de barques*

— Que iainre? disaient les efasvalier», *- Que faire? répétait

JEANNK O AR€. S47

— Voilà pourtant ce que votre iB^aDce a pr^uk, dit Jeanne en essuyant tes larmes, qui coulaient toujours. Oh ! que les hommes soiU tardifs k croire ! . . . Mads, reprit^le eo éievaut les ye^x aiu ciel avec une saîtite assurance , les desseias de Dieu ae sauraent être arrêtés par riufirme \éUMé bumaiue : ce qci'il veut , il l'accomplit. Votre défiance et la ruse par laquelle vous m'ayez abusée , messires chevaliers , va r^dre notne entrée beaucioup phis ditfieile sans doute , mais elle la reodra plus flairacuiisuse enoore. Gloire i Dieu !

Alors Jeaaiie parcourut la ligne de ses soldate, qui tous étaient successivement arrivés petidant cette reconnaissance. Elle les fit ratf^er m d^aiinserde , immobiles et l'arme au bra^ ; fit avancer le frère Pasquerel et la séante cohorte 4^ prêtres qui )$t suivaient depuis Blois , et desceaéant de 9m desirier, 911e sas écuyers et ses pages éloiguèreftt , elle s'agenouilla , Aâcwvrit^a t^^ et Hi eotOQuer le VèniCreûtor^ cMte sublime prière qui app«Ue rEsprit^Saint w «^ co^FS de h OfféMure. La troupe entîèpe, iwtoi^ileet le cœur ë^yé \m9^ le &f«gneiir, répondit aux aceMs des ministres des autels, et U voix de toui «ne

348 JRANNB. d'arc.

armée monta vers . Dieu , iovoquaûi son secours comme eût fait la voix d'un seul homme.

Page 1